SUR SON ORGANISATION
A M. Mole, à Pari*.
Villeneuve-sur- Yonne, 18 février 1804.
... Il y a, selon moi, dans tout homme, deux choses qu'il faut y distinguer soigneusement : son organisation et sa constitution.
En supposant l'homme automate, j'appellerais organisation les ressorts de la machine, et constitution sa matière.
Or mes ressorts sont excellents, ce me semble ; mais le bois dont je suis construit est frêle, mou, délicat. Il nuit souvent au jeu de la machine.; souvent même il lui rend impossibles les mouvements où elle est le plus portée, et auxquels elle est le plus propre.
Ce qui sert à la pensée abonde en moi, mais ce qui sert à la vie est en petite quantité. Vous me disiez, au beau milieu du Palais-Royal, la dernière fois que nous nous sommes vus. que je m'affectionnais trop à tout ce que je faisais ; oui, et trop à tout ce qui m'occupe. De là naissent je ne sais quelles déperditions, qui ne peuvent être réparées que par la cessation subite de l'opération qui m'a lassé ; de là, comme vous le sentez, une grande irrégularité et des discontinuités fréquentes dans mes communications intellectuelles. Que si je veux forcer ma nature, je produis des apparences sans réalité ; j'écris ou je parle sans rien dire ; ma plume et ma langue se remuent, mais ma pensée et mon sentiment ne s'expriment pas ; je ne fais que de vains efforts, beaucoup plus propres à mécontenter ceux qui me lisent ou m'écoutent, que ne le serait mon inaction ou mon silence.
Voilà, depuis que je suis né, la cause et la seule origine des inégalités que j'ai toujours eues dans mes relations. On me croit paresseux ; je vous jure en toute vérité que je ne le suis point. Je ne suis pas changeant non plus ; je suis, au contraire,
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immuable ; mais mon sang et ma chair sont capricieux au lieu de moi. Rien ne peut les dompter qu'un grand motif qui vient du cœur. Si, par exemple, je me sens évidemment nécessaire. aussitôt mon principe de mouvement se met en œuvre, avec une force, une égalité qui m'ont bien souvent étonné. Un épuisement absolu me force seul à m'y soustraire, car cette faculté vit toujours eu moi par la partie de ses racines qui tient à la volonté.
Il me semble certain, d'un autre côté, que j'ai naturellement l'âme et la fibre aussi haut montées que l'harmonie humaine le permet, et cpie, dès qu'elles éprouvent quelque irritation, je sors du diapason. Tout ce qui porte à mon cerveau plus d'esprits qu'il n'y en a d'ordinaire le trouble et met obstacle à ses fonctions ; tout ce qui porte dans mon cœur plus de feu y produit le même embarras.
Voilà pourquoi, quant au premier point, une longue ou trop vive application me rend stérile, et pourquoi, quant au second, il me faudrait peu d'affections, peu d'amis. Ma tête et ma sensibilité auraient besoin, pour s'exercer avec succès, d'un mouvement qui dissipât ce qui s'y trouve, mais qui n'y amenât rien.
Le plaisir intellectuel qui m'est si nécessaire pour opérer, ce que je me reproche comme une espèce de vice spirituel, est peut-être cependant pour moi une ressource indispensable et que la Providence elle-même me prescrit. Albus solor disgregat visurn, disait l'école ; voilà le cas où je me trouve. Ce qui me le démontre, c'est que les idées graves me viennent en abondance, quand je me joue, et s'arrêtent dès qu'elles m'ont beaucoup tendu. C'est ce qui fait aussi que mes bienveillances ont la tendresse et les feux des passions, et que toutes mes passions se sont promptement taries, en ne laissant rien d'elles-mêmes, quand tous mes sentiments laissaient en moi quelque racine indestructible. En tout il me faut quelque jeu. Si Dieu le veut, il n'y a rien à se reprocher ; or, en m'examinant à fond, jusque dans mon innocence première, car il est aussi important de ne pas se condamner que de ne pas s'absoudre mal à propos, j'ai trouvé que véritablement cette disposition ne venait pas en moi d'habitude.
Voilà ma confession. Si elle m'excuse aujourd'hui, elle ne me réjouit pas, je vous assure. Que ce soit, en effet, défaut de
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vie mi défaut de nature, les inconvénients sont les mêmes. Nç m'épargnez donc pas là-dessus. Aidez-moi à combattre, par la houle et par la crainte de ses inconvénients, une infirmité' qui est naturelle, niais à laquelle je dois résister autan! que je le puis. Quant à ee qui passera la possibilité, je saurai m'y résigner comme à un mal qui vient d'en haut. Il y a des défauts dont nous ne pouvons tirer d'autre parti que de nous en faire une vertu par la patience et par notre soumission à les avoir. Apparemment; le mien ne me permettra jamais d'être très utile ni à moi ni aux autres, et je mourrai rempli de beaux projets et de belles intentions qui n'aboutiront à rien du tout. Quelques plaisirs que mon esprit aura donnés par-ci par-là, pendant ma vie, seront la seule récompense ou le seul dédommagement des soins que j'aurai pris de sa culture. Comme il plaira à Dieu ! ("est mon mot d'habitude et mon remède à tous ces maux. 11 me rend le courage et la paix, et me rengage toujours avec joie, quand je le prononce du fond du cœur, aux soins, aux peines, aux travaux dont je vois l'inutilité. C'est le bois de mon sacrifice; je l'assemble tant que je peux; ainsi je n'aurai rien perdu, parce que ce qui sera inutile pour mon usage servira du moins à mon offrande.
qu'est-ce que la vérité?
A M. Mole.
Villeneuve-sur- Yonne, 30 mars 1804.
... Dire aux hommes que toute erreur est funeste, n'est-ce pas les porter, par leur propre intérêt et par leurs intérêts les {dus grands, à tout examiner et, par conséquent, à tout, rendre problématique, au moins quelques moments? situation la plus funeste où puisse être placé le genre humain. H n'est pas exact, d'ailleurs, que toute erreur soit funeste. Que dis-je? il en est un grand nombre qui n'éloignent pas de la vérité, car elles en occupent. Telles sont presque partout les fables qui s'attachent
JOUBERT. à
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aux religions. En parlant de Dieu, elles en entretiennent la croyance et en inculquent les lois :
Le conte fait passer la, morale avec lui.
Beaucoup d'erreurs sont moins des opinions que des vertus, moins des égarements de l'esprit que de beaux sentiments du cœur. Telles sont celles .qui ne s'adoptent que par respect, par pitié, par soumission pour les parents, pour les anciens.
H faut distinguer soigneusement les erreurs nouvelles des anciennes, les erreurs dogmatiques des erreurs de docilité, les systèmes inouïs et en opposition à toutes les idées antérieures des systèmes partiels et qui portent plus sur les formes que sur le fond- Toute erreur qui est ancienne a perdu son venin, ou peutêtre, pour parler plus exactement, toute erreur qui a subi l'épreuve du temps et y a résisté est une erreur qui est innocente par nature et peut s'amalgamer avec tout ce qui est bien. C'est ce qui l'a rendue vivace.
Dieu nous trompe perpétuellement, et veut que nous soyons trompés : je veux dire qu'il nous donne perpétuellement des opinions à la place du savoir dont nous ne sommes pas capables. Quand je prétends qu'il nous trompe, j'entends par des illusions et non par des fraudes. H nous trompe pour nous guider, pour nous sauver, non pour nous perdre. C'est l'éternel poète, si je puis user de ce mot, comme l'éternel géomètre...