RECOMMANDATION ET PROJETS
A Madame Pastoret, Colonnade de la place Louis XV, n° 3, à Paris (1).
[Villeneuve, 27 octobre 1805.]
Mon frère est parti ce matin, madame : il aura l'honneur tic vous voir, à peu près à son arrivée.
• (1) Le timbre de la poste porte : Villeneuve-sur- Yonne. Il faut dater la lettre du 27 octobre 1805, le 29 octobre 1805 tombant justement un mardi.
6S = JOUBEKT. — CHAI'. IV =
Il me semble que j'aurai approché de vous quand je saurai qu'il vous a vue. Je ne néglige point de cultiver toutes ces petites illusions qui viennent du cœur. On en recueille un fruit solide : des plaisirs qui sont très réels.
Si cela devient nécessaire, mon frère prendra la liberté de solliciter vos recommandations au ministère de l'intérieur, en faveur d'un de nos anciens amis, secrétaire général dans le département de la Corrèze, et à qui la perte d'un[e] épouse tendrement aimée a rendu odieux et insupportable depuis un an le plus horrible des séjours. Je donne hardiment ce titre à la ville de Tulle où il est relégué. Je la connais. C'est un lieu qui n'est pas même bon à s'y faire enterrer. Dieu me préserve de savoir là des cendres qui me seraient chères ! J'aurais horreur de les y imaginer.
Notre ami voudrait quitter ce vilain lieu et sa place modique pour un autre pays et pour un[e] autre place de la même nature, mais un peu plus payée. On lui a dit dans les bureaux qu'il s'en trouvait une à Bruxelles: il nous en a écrit, Nous voudrions bien l'aider et, si vous pouvez le servir, nous recourrons à vous avec une extrême hardiesse. Au bout du compte, vous êtes née pour bien sentir, pour bien penser, pour bien agir et pour bien faire. Tout le monde a le droit de vous placer dans l'élément qui vous convient.
M. de Chateaubriand suivra de près mon frère. Il devait faire avec nous la Saint-Martin : mais une brusque nécessité l'obligera à nous quitter après-demain mardi 29 de ce mois d'octobre. Je ne sais pas si celui-ci ira vous voir avant mon arrivée, malgré l'envie qu'il en a.
Il est habitué à être mené par la main à toutes les premières entrevues, et la première qu'il aura avec vous est de cette espèce pour lui ; car ce n'est pas les nœuds de la civilité qu'il veut contracter avec vous, mais ceux de cette amitié haute qui peut être tonnée entre les âmes, sans aucun intermédiaire ei même sans l'assiduité.
Je lui ai dit que vous étiez la personne du monde la plus propre à l'enchaîner de ce lien, celui de tous peut-être qui laisse lame la plus libre, et qui cependant la captive le mieux. .Je l'ai bien assuré qu'il ne vous échapperait pas, et que ce qu'il avaii à faire de plus sage était de jouir promptement des douceurs
d'une destinée dont il ne peut pas fuir le joug. 11 nie croit, mais je ne sais ce qu'il fera. En tout cas, je le conduirai, s'il n'a pas su aller tout seul, à mon retour, qui demeure toujours fixé à la fin du mois de novembre.
M. de Chateaubriand et moi avons parlé de vous tous les jouis en nous promenant, et je n'ai pas manqué de lui dire tous les soirs, quand nous considérions les merveilles de l'Occident, spectacle dont il est aussi épris que moi : Ce soleil se couche sur la cabane de paille qu'avait Mme Pastoret.
J'ai passé près d'un mois sans avoir de vous aucune nouvelle. Votre lettre du 28 septembre ne m'est parvenue que dix-sept jours après sa date, par un de ces dérangements de courriers dont j'ai souvent entendu contester la possibilité, et dont en effet l'excès n'est jamais arrivé qu'à nous. J'ai conté cette histoire avant-hier à Mme de Vintimille. Mais j'en veux faire grâce à vous. Mme Gaudy nous avait bien appris qu'elle avait eu l'honneur de vous voir, mais elle ne se souvenait pas (disaitelle) si vous lui aviez dit que vous m*aviez écrit, ou que vous m'écririez, ou que je ne vous écrivais pas. Il a fallu que votre lettre en personne avec sa date sur le front m'apprît ce qu'il , fallait choisir de ces trois suppositions. Je l'ai reçue et je l'ai lue avec un plaisir infini, mais je vous prie de croire que, pendant ces retar déments, je n'ai pas cru un seul moment que vous eussiez pu m'oublier. Nous avons tant causé que je vous en défie. J'ai pour garants de ma sécurité mon instinct et mon propre exemple, car vous pouvez en toute sûreté me défier à votre tour. Il y a, madame, quelque part, dans l'âme immortelle, un coin tellement immortel, que les sentiments qui y entrent deviennent immortels aussi. C'est là qu'est votre souvenir.
Je vous prierai de me parler de vos lectures à mon retour. Je vous dirai quelque chose des miennes. J'avais emporté avec moi deux volumes des Dialogues. Je vous en indiquerai des passages qui m'ont ravi.
Mme de La Briche a eu en effet la bonté de m'écrire une lettre pleine de bonté et de saine critique. Je lui ai fait une réponse immense par laquelle je lui ai déclaré que, pour de bonnes raisons que j'ai déduites, je ne permettais qu'à elle seule d'aimer les romans de Mme Cottin et leurs pareils.Elle les juge en effet si bien et elle les apprécie si juste qu'on peut lui mettre la bride sur le cou.
Je lui ai bien promis de vous remercier sans fin de ses préventions en ma faveur, et en effet je vous en remercie de nom-eau et à tout jamais, car je croirai toujours que c'est à vous que je les dois.
J'ai écrit à Mme de Vintimille que vous et elle vous amusiez à faire de moi une caricature à laquelle bien des gens voudraient ressembler, mais qui ne me ressemblait point. Mme de Vintimille a voulu s'amuser et a bien fait ; mais vous, madame, faites mieux, en prenant le parti d'un innocent persécuté.
Je parierais que les projets de bals et de cercles qu'on m'attribue aboutiront à rester au .coin de mon feu et à aller au coin du vôtre le plus souvent que je pourrai. Je me propose fermement de vous étourdir aussi souvent cet hiver que je l'ai fait cet été, si le temps me laisse sortir. J'espère, dans mes matinées, voir Mme de Vintimille plus assidûment que jamais. J'ai pris avec Chateaubriand l'engagement d'aller de compagnie à tous les concerts de Mme La Briche, où nous demanderions un coin pour trois personnes derrière tous les sièges, ce qui ferait pour nous une loge grillée où nous aurions une place à donner. En outre, je m'étais promis de retenir le plus de noms et de regarder le plus de visages que je pourrais pendant six mois, afin que, dans l'isolement où je vivrais le reste de ma vie, je pusse imaginer facilement les gens dont j'entendrais parler. Voilà quels plans d'amusement, de dissipations et de courses j'avais formés, et voilà de quoi on se moque. Je m'enfermerai dans mon trou, si on continue à abuser de ma candeur. En attendant, je vous supplie de ne prendre aucune confiance ni directe, ni indirecte aux calomnies des railleurs. Si M. Mole est de la conspiration, je lui dirai : Et toi aussi, mo)\ cher Brutus!
J'ai tout dit, et je finis en vous priant, madame, de penser ;'i moi quelquefois, de m'écrire souvent, et de compter parfaitement sur mon respectueux et tendre attachement. Il est tel que vous pouvez l'imaginer en le faisant à votre fantaisie. Agréez-en l'hommage désintéressé, c'est-à-dire indépendant même de toutes vos bontés pour moi
P.-S. — J'ai été ravi que M. Laborie s'intéressât au bon somnambule.
Je prends la liberté de vous recommander toujours la pauvre fille abandonnée et le pauvre vieux cordonnier qui s'est peutêtre présenté à votre porte, etc. J'ai beaucoup tardé à vous répondre, dans l'espérance de vous apprendre que je me portais mieux que je ne fais depuis un mois. Et vous, madame, comment vous portez-vous?