‹ JoubertChapitre 20 sur 104 · SUR LA NOURRITURE DE L'ESPRIT · texte numérisé non relu

SUR LA NOURRITURE DE L'ESPRIT

A Madame de Pastoret.

15 novembre 1806.

Vous êtes à mes yeux, madame, dans le monde où naissent les livres, une colombe qui ne doit s'y désaltérer que d'eaux très pures.

J'appelle ainsi, en ce moment, ces idées, en apparence peu solides, où l'esprit boit avec délices une clarté qui le nourrit.

On ne trouve nulle part en abondance, dans toute sa limpidité, cette merveilleuse liqueur, qui est véritablement, pour parler comme le poète,

Une eau dont la source est aux cieux.

Les littératures anciennes ont des champs qui en sont imbibés, et on l'y respire en vapeur ; les littératures nouvelles ont un sol qui en est ennemi. Ce sol est brûlant, ou glacé, et, toutes les fois qu'elle y tombe, cette eau céleste s'y durcit et s'y change en brillants stériles. Rien ne peut plus s'en humecter. On en rencontre quelques gouttes d'une éblouissante fraîcheur, dans les plus arides contrées. Mais il faut, pour les découvrir dans toutes les langues modernes, aller par- delà leurs cultures, dans leurs landes et leurs déserts.

Là, celle rosée étincelle, sur des productions obscures qui ne l'ont pas toujours été.

Là, on la voit avec surprise, attachée à des branches mortes

ei à des feuilles desséchées, où brillent toutes les couleurs.

Là on peut la boire à longs traits (quoique réduite à peu d'espace), avec toute son excellence et toutes ses variétés, dans des coupes qui la conservent, en lui prêtant, pour ainsi dire, leur indestructibilité : je veux dire, dans de vieux mots, qui ont subi l'épreuve du temps et n'ont rien perdu de leur prix : les uns semblables à des perles, les autres à des diamants.

J'ai cherché pour vous ce trésor, etc. (1).

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