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CHAPITRE III

I. Joubert et Chateaubriand. — 11. Les amitiés féminines de Joubert. 111. Les dernières années et la mort.

Mme de Beaumont avait accueilli avec joie « l'avènement de Bonaparte », sur lequel Joubert fit d'abord quelques réserves. « Je n'ai partagé ni vos ravissements, ni ceux de mon frère, » écrivait-il à son amie en décembre 1799. Mais bientôt le « ravissement » le gagne : « Je ne vous parlerai pas de Bonaparte qui est un inter-roi admirable. Cet homme n'est point parvenu ; il est arrivé à sa place. Je l'aime. » En attendant qu'il fît la fortune de Fontanes, Y « inter-roi » ramenait en France peu à peu la sécurité et la paix sociales ; les émigrés rentraient ; Fontanes, que le 18 Fructidor avait forcé de chercher un refuge en Angleterre, y avait retrouvé Chateaubriand, qu'il avait connu à Paris avant la Révolution, et s'était lié avec lui d'une étroite amitié ; il lui avait beaucoup parlé de Joubert ; et quand tous deux furent de retour en France, Fontanes s'empressa de mettre en relations son ancien et son nouvel ami. Chateaubriand sut se fane beaucoup aimer de Joubert. Celui-ci qui, dans une lettre rendue célèbre par Sainte-Beuve, a jugé à fond et sans illusion, et même avec sévérité, le caractère de René,

a eu pour lui une réelle et profonde affection : il devina bien vite son génie d'écrivain et lui prodigua les encouragements et les conseils. On ne dira, je crois, jamais assez tout ce que le Génie du Christianisme, Atala, René et les Martyrs. ont dû à sa critique à la fois excitatrice et modératrice : qui sait même s'il n'y a pas mis la main? Plus qu'aucun de ses contemporains il était préparé, par sa propre évolution morale, à comprendre l'Apologie nouvelle, et, tel que nous le connaissons, nous pouvons affirmer que certaines considérations sentimentales, ou sociales, ou esthétiques, n'ont pas été étrangères à son retour au christianisme. « La religion est la poésie du cœur, » lisons-nous dans ses Pensées; et n'est-ce pas la formule même du Génie? Et combien d'autres pensées ne nous rendent-elles pas comme un écho du grand livre de Chateaubriand ! « Ce sauvage me charme, disait de lui Joubert avec une rare pénétration. Il faut le débarbouiller de Rousseau, d'Ossian, des vapeurs de la Tamise, des révolutions anciennes et modernes, et lui laisser la croix, les missions, les couchers de soleil en plein océan, et les savanes de l'Amérique, et vous verrez quel poète nous allons avoir pour nous purifier des restes du Directoire, comme Épiménide, avec ses rites sacrés et ses vers, purifia jadis Athènes de la peste (1). » On ne saurait mieux exprimer la nature de l'heureuse transformation qui, du génial fatras de Y Essai sur les Révolutions, allait dégager le poète du Génie du Christianisme. Chateaubriand, c'était le poète tel que le concevait et tel que V attendait Joubert : celui-ci l'a aimé, soutenu, dirigé, et même formé. Si, comme le conjecture avec vraisemblance M. Pailhès, il a collaboré aux célèbres articles de Fontanes sur le Génie, il a eu de plus l'insigne mérite de prononcer, au lendemain de son appa-

(1) Ce mot est cité par Villemain, la Tribune moderne : M. de Char teaubriand, p. 87, et par M. Paul de Raynal dans les Correspondant* de Joubert, p. 126. Ce doit être un fragment d'une lettre à Fontanes, qu'on aurait bien dû recueillir dans la Correspondance de Joubert.

rition, sur l'œuvre naissante, le jugement même de la postérité.

D'autres amitiés, surtout féminines, presque toutes contractées, ou du moins délicatement cultivées dans le salon de Mme de Beaumont, vinrent sinon consoler Joubert de la mort prématurée de cette dernière, tout au moins lui en adoucir l'amertume. C'était Guéneau de Mussy, Chênedollé, surtout Mole, pour lequel Joubert semble avoir- eu une affection presque déférente, et qu'il appelait « son Càton de vingt ans » : nous avons une lettre de Mole à Joubert qui est un joli modèle de juvénile assurance et d'impertinente fatuité; il nous est diffipile de pardonner à ce doctrinaire avant la lettre d'en avoir imposé au trop timide et scrupuleux Joubert, et d'avoir comme invité ce dernier, qui eut le tort de l'en croire sur parole, à condamner au feu une sorte d'oraison funèbre de Mme de Beaumont. Si vives d'ailleurs que fussent ces amitiés viriles, elles n'étaient pas pour remplir toute la « capacité » d'un cœur qui, tout naturellement, « aimait à aimer ». « Le châtiment, a dit Joubert, le châtiment de ceux qui ont trop aimé les femmes est de les aimer toujours. » Qu'on fasse subir- à cette pensée toutes les atténuations, restrictions, corrections ou « purifications » que l'on voudra, pour l'appliquer à Joubert lui-même : j'y consens, pourvu que l'on maintienne le principe d'une application personnelle. Joubert, — je le dis sans ironie, et en dépouillant le mot de toute acception maligne ou équivoque, — - Joubert a été un perpétuel a ami des femmes ». Il était né tel, et la pureté de ses intentions, en le rassurant; sur lui-même, lui donnait comme le droit de s'abandonner à sa

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propre nature. Le charme féminin agissait sur lui avec une promptitude et une force singulières : dès qu'il se trouvait en présence d'une femme aimable, intelligente et bonne, son « âme f rôleuse » entrait en émoi ; une sorte d'inspiration s'emparait de lui ; il éprouvait le besoin de s'attacher cette âme de femme par tous les liens de la sympathie morale, et, si je puis dire, de communier avec elle par les parties les plus hautes, les plus fines, les plus délicates de son être intime. Causeur incomparable, plein de verve et d'humour, de grâce spirituelle ou de vivacité mordante, tour à tour éloquent, ingénieux, original, il possédait l'art subtil d'intéresser les autres à tout ce qu'il disait et, en même temps, de les provoquer à la réplique et de leur faire déployer toutes leurs secrètes ressources. L'entretien fini, il en ravivait et en prolongeait le souvenir par les délicieuses lettres qu'il savait écrire. Les femmes lui savaient gré de tous ses efforts pour leur plaire ; elles sentaient tout ce qui se cachait de poétique émotion, de tendresse chaste, de muette adoration sous ces souriantes coquetteries d'un valétudinaire ; elles lui étaient reconnaissantes du culte qu'il professait pour elles, et elles l'en récompensaient, comme il le souhaitait, en se laissant aimer et en aimant à leur tour. Imaginez un La Fontaine sans grossièreté : tel était exactement Joubert dans ce cercle d'amies qu'il avait su former autour de lui.

Elles étaient nombreuses, et dévouées, et fidèles; et chacune de ces « amitiés amoureuses » mériterait d'être caractérisée à part, avec sa nuance propre : car ce délicat n'aimait pas Mme de Chateaubriand, Mme de Lévis ou Mme de Duras (1), ou Mme de Pastoret, de la même façon

(1) Nous avons de Mme Duras une lettre à Chateaubriand qui contient un joli et piquant portrait, encore qu'un peu caricatural, de Joubert. Le voici : « Je ne sais si je vous ai dit que j'avais vu M. Joubert. Il voulait me recommander un jeune homme auquel il s'intéresse. C'est certainement le plus grand effort qu'il ait fait de sa vie.

qif il aimait Mme dé Guitaut ou Mme de Vintimillo. L'amitié n'a tout sou prix que si elle est personnelle, et uons banalisons nos sentiments, quand nous les prodiguons, toujours les mêmes, à tout venant. Aimer tons ses amis de la même manière, c'est n'en aimer aucun véritablement. Joubert était un trop fin dilettante de l'amitié pour ne s'en point aviser : toutes ses amitiés étaient des « amitiés particulières », et qui aurait pu se plaindre qu'il y mêlât souvent le souvenir attendri de Mme de Beaumont? Il écrit par exemple à Mme de Guitaut pour la remercier de l'aimable accueil dont il a été l'objet au château d'Époisses, et lui parlant de ses deux filles, il ajoute :

Tout me plaît d'elles et m'occupe, jusqu'aux noms qu'elles portent. Celui de l'aînée est le vôtre, madame, et celui de sa sœur appartenait, il n'y a pas encore longtemps, à une femme bien regrettée, bien digne de l'être, et dont l'amitié a fait des délices des dix dernières années de ma vie. Pardonnez-moi d'oser vous en parler ici. Ce mois est consacré à sa mémoire, et tout ce qui me la rappelle m'est cher. J'ai déjà souhaité bien des fois que Pauline de Guitaut fût plus heureuse que Pauline de Montmorin !

Quelques semaines après, il écrivait à la même Mme de Guitaut :

Madame, on m'a remis, à mon réveil, le 20 novembre, deux lettres et de vieux journaux... La seconde lettre, madame,

Il m'a ('-dit et avoué qu'il avait recopié trois fois le brouillon : à l'un, il avait oublié un mot, à l'autre une virgule. Quel original! Enfin la lettre est venue, tout entortillée. Je vous l'envoie par curiosité. Il arrive suant sang et eau; il avait oublié son mouchoir! Enfin, il s'explique ; nous taisons une reconnaissance ; il y avait sept ans que je ne l'avais vu. Nous nous sommes donné rendez-vous clans sept ans ; je ne sais s'il les emploiera à servir Léa, mais il n'aura pas Rachel. Vous savez que c'est un goût que je vous ai toujours disputé que M. Joubert. Il m'est quelque chose parce qu'il est votre ami ; mais il est trop affecté pour moi. >. (A. Bardôux, la Duchesse de Duras, Paris, Calmann-Lévy, 1898, p. 351-352.)

('tait la vôtre. Le timbre en était effacé; mais au premier coup d'oeil j'en ai reconnu l'écriture, et j'en ai baisé Venveloppe. La surprise que me causait cette faveur inespérée, et les bontés dont cette lettre était remplie, autorisaient un tel transport...

On conçoit sans peine que Mme de Guitaut « laissât lire » les lettres de Joubert « devant vingt-cinq personnes », qu'elle trouvât « son style charmant », et qu'elle lui écrivit ceci, qui dut singulièrement flatter un lecteur assidu et un admirateur enthousiaste de Mme de Sévigné, laquelle, disait-il, lui était « toutes choses » :

Je vais joindre vos lettres à celles que renferme un certain carton que vous avez vu avec autant d'intérêt que pouvait vous en laisser la brièveté du temps ; les grâces de Mme de Sévigné seront enchantées d'avoir une nouvelle compagne, et tous les autres cartonnés vous feront place avec empressement.

Mais de toutes ces amitiés féminines, celle qui fut, en même temps que la plus ancienne, la plus tendre peutêtre, la plus voisine de celle de Mme de Bcaumont, ce fut celle de Mme de Vintimille. Joubert l'avait connue en 1802, et bien vite il s'attacha à elle. « Il l'aimait, nous dit son frère, comme la plus tendre sœur; elle l'entendait si bien, il existait entre leurs deux âmes un tel unisson, une harmonie si parfaite, que M. Joubert disait lui-même que le plaisir de converser avec elle avait pour lui la même douceur que le plus agréable concert. » Il allait jusqu'à la comparer à l'incomparable amie qu'il avait perdue. « Elle était, disait-il de cette dernière, elle était, pour les choses intellectuelles, ce que Mme de Vintimille est pour les choses morales. L'une est excellente à consulter sur les actions, l'autre l'était à consulter sur les idées. » Comme Mme de Vintimille aimait les vieux livres, Joubert, bibliophile passionné et délicat, se faisait une joie, au jour de l'an et le 22 juillet, anniversaire de leur première ren-

contre décisive, de lui offrir l'un des volumes les plus précieux de sa bibliothèque. 11 y a telle lettre de lui, pour accompagner l'envoi d'un petit Pétrarque, qui devrait devenir chère à tous les amoureux des livres et à tous les amoureux de l'amitié :

La reliure est couleur de bois d'oranger et me rappelle vos petits meubles que j'aimais tant. La couverture est ornée d'un double W très délicatement tracé, qui semble multiplié par ses petites branches, et qui, par ce caractère, paraît à la fois l'emblème et le chiffre le plus convenable de votre nom. Les signets sont des rubans du plus beau blond, ainsi que les revers de la reliure, et les dorures un peu passées. Enfin, tout annonce que, dans son origine, ce livret fut destiné à la plus piquante des blondes. J'ai dans la tête qu'on le relia pour vous, qu'il vous a appartenu, qu'il fut volé ou que vous le perdîtes, et je vous le rends.

Je me suis dit, dans mes conjectures, qu'il vous fut donné il y a longtemps ; que, par conséquent, celui qui le donna put vous aimer dès sa jeunesse; et c'est un bonheur que je, lui envie. Je me dis que, s'il vit encore, il vous aime toujours ; et ce bonheurlà, je ne Venvierai jamais à personne, car je le partage avec tout ce qui vous connaît...

Laissons-le encore nous raconter lui-même les débuts de cette amoureuse amitié :

Par un anachronisme qui me fait frémir le cœur, — écrivait-il à Mme de Vintimille le 21 juillet 1817, — vous confondiez, dans une commémoration dont j'étais d'ailleurs très flatté, deux époques très différentes, quoique également mémorables pour moi, le 6 mai 1802 et le 22 juillet, c'est-à-dire le jour où je vous vis pour la première fois et le jour où j'ai le mieux connu le bonheur qu'on trouve à vous voir, en me promenant avec vous et Chateaubriand dans une certaine allée des Tuileries, qui semble faite exprès pour s'y promener en rêvant, où je me promène souvent, et que je trouve toujours, comme je vous l'ai dit plus d'une fois, tout embaumée de votre souvenir. C'est là

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(et ne l'oubliez plus) l'événement qui m'a rendu sacré le jour de Sainte-Madeleine, C'est là aussi ce qui m'a fait tant aimer les tubéreuses, dont je vous donnai ce jour-là un beau bouquet, et c'est en l'honneur de ce beau bouquet que je m'en donne un pareil tous les ans, à la même heure, s'il se peut, et que je mus ai dédié et cette fleur et son odeur. Je voudrais bien n'être pas fade, mais il faut être vrai, et je dois vous avouer que le bonheur que j'éprouve à me rappeler ces importantes minuties fut un peu troublé, il y a un an, en voyant que seul j'en gardais bien nettement la mémoire.

Jusqu'à la fin, ces « importantes minuties », qui sont la poésie de la vie sentimentale, firent les délices de Joubert : la dernière lettre que nous ayons de lui est adressée à Mme de Vintimille : elle nous apprend... j'allais dire que les deux amoureux s'étaient écrit tous deux, suivant leur coutume, le 22 juillet précédent, pour commémorer le solennel anniversaire, et elle se termine par ces mots : « Je désire aussi... que vous reveniez bien vite, afin que je puisse, dû moins, m'imaginer que vous n'êtes pas loin de moi, E fra tanto, je baise vos aimables mains. » Si ces lettres ont passé sous les yeux de Mme Joubert, je voudrais croire, encore une fois, sans en être très sûr, qu'elle n'en a point souffert.

ÏII

Ainsi s'écoulait doucement, entre ses amis et ses livrés, ses lettres et son journal, tantôt à Paris et tantôt en province, la vie tout intérieure de Joubert. Sa santé, qui fut toujours délicate, exigeait des soins de tous les instants, et souvent c'est autour de son lit qu'il recevait ses nombreux visiteurs ; mais il s'était fait de sa faiblesse même une souriante philosophie, et son aménité native n'en était

guère altérée. Son plus jeune frère avait épousé la nièce de sa femme, et les deux ménages vivaient en commun, très tendrement unis. En 1809, Fontanes, nommé grand maître de l'Université naissante, fit de son ami un « conseiller » et un inspecteur général. Le choix était on ne peut plus heureux. L'ancien Doctrinaire avait l'expérience de l'enseignement ; il connaissait la vie et les hommes ; son sens très fin des réalités morales, sa scrupuleuse conscience professionnelle, son ardent désir d'être utile faisaient de lui le plus précieux et le plus actif des collaborateurs de l'œuvre nouvelle. « 11 s'est fait peu de bien dans cette Université, nous dit son frère, auquel il n'ait contribué de près ou de loin, et il est resté bien peu de mal qu'il n'ait essayé de déraciner. » Les lettres que nous avons de lui confirment pleinement ce témoignage : il est tel plaidoyer pécuniaire pour le nouveau corps professoral qui devrait rendre la mémoire de Joubert éternellement chère à tous les universitaires d'aujourd'hui, — notamment à ces professeurs de Sorbonne qui, moins heureux que nos généreux députés, vivent, — Dieu sait comme ! — avec leurs six mille francs de traitement,

La mort de Fontanes, survenue en 1820, fut pour Joubert une des dernières grandes douleurs de sa vie. Il avait espéré que son ami lui survivrait à lui, l'éternel malade, et il avait réservé les plus beaux livres de sa bibliothèque pour qu'on les lui remît après sa mort. Il ne devait pas d'ailleurs beaucoup tarder à le suivre. « Pour moi, écrivait-il à Mme de Vintimille, je ne suis plus qu'une âme, un souffle, un cœur qui vit de souvenirs, et le vôtre fait mes délices. » Ses forces, qui n'avaient jamais été bien grandes, diminuaient de jour en jour. Le 22 mars 1824, il écrivait ces derniers mots testamentaires dans son journal : « Le vrai, le beau, le juste, le saint. » Et le 4 mai, il s'éteignait paisiblement et chrétiennement, à Fâsre de soixante-dix ans.

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