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Avant d'employer un beau mot, faites-lui une place

5. — Les hommes qui n'ont que des pensées communes et de plates cervelles ne doivent employer que les mots les premiers venus. Les expressions brillantes sont le naturel de ceux qui ont la mémoire ornée, le cœur ému, l'esprit éclairé et l'œil perçant.

6. — Pour qu'une expression soit belle, il faut qu'elle dise plus qu'il est nécessaire, en disant pourtant avec précision ce qu'il faut ; qu'il y ait en elle abondance et économie ; que Y étroit et le vaste, le peu et le beaucoup s'y confondent ; qu'enfin le

son en soit bref et le sens infini. Tout ce qui est lumineux a ce caractère. Une lampe éclaire à la fois l'objet auquel on l'applique et vingt autres auxquels on ne songe pas à l'appliquer.

7. — Que de soin pour polir un verre ! Mais on voit clair et on voit de loin : image de ces mots de choix. On les place dans la mémoire, et on les y garde chèrement. Ils occupent peu de place devant nos yeux, mais ils en ont une grande dans l'esprit ; l'esprit en fait ses délices, et cette gloire est assez grande, ce sort est assez beau.

8. — Les mots, comme les verres, obscurcissent tout ce qu'ils n'aident pas à mieux voir.

9. — Nous devons reconnaître, pour maîtres des mots, ceux qui savent en abuser et ceux qui savent en user; mais ceux-ci sont les rois des langues, et ceux-là en sont les tyrans.

10. — Nous bégayons longtemps nos pensées avant d'en trouver le mot propre, comme les enfants bégayent longtemps leurs paroles avant de pouvoir en prononcer toutes les lettres.

11. — Jamais les mots ne manquent aux idées ; ce sont les idées qui manquent aux mots. Dès que l'idée en est venue à son dernier degré de perfection, le mot éclôt, se présente et la revêt.

12. — Rejeter une expression qui ne blesse ni le son, ni le sens, ni le bon goût, ni la clarté, est un purisme ridicule, une pusillanimité.

13- — Quand on se contente de comprendre à demi, on se contente aussi d'exprimer à demi, et alors on écrit facilement.

14. — « Le style, dit Dussault, est une habitude de l'esprit. » Heureux ceux dans lesquels il est une habitude de l'âme !

15. — Chez les uns, le style naît des pensées ; chez les autres, les pensées naissent du style.

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16. — L'art de bien dire ce qu'on pense est différent de la faculté de penser : celle-ci peut être très grande en profondeur, en hauteur, en étendue, et l'autre ne pas exister. Le talent de bien exprimer n'est pas celui de concevoir ; le premier fait les grands écrivains, et le second les grands esprits. Ajoutez que ceux même qui ont les deux qualités en puissance ne les ont pas toujours en exercice, et éprouvent souvent que l'une agit sans l'autre. Que de gens ont une plume et n'ont pas d'encre ! Combien d'autres ont une plume et de l'encre, mais n'ont pas de papier, c'est-à-dire de matière où puisse s'exercer leur style !

17. — Chaque auteur a son dictionnaire et sa manière. D s'affectionne à des mots d'un certain son, d'une certaine couleur, d'une certaine forme, et à des tournures de style, à des coupes de phrase où l'on reconnaît sa main, et dont il s'est fait une habitude. Il a, en quelque sorte, sa grammaire particulière, sa prononciation, son genre, ses tics et ses manies.

18. — On reconnaît souvent un excellent auteur, quoi qu'il dise, au mouvement de sa phrase et à l'allure de son style, comme on peut reconnaître un homme bien élevé à sa démarche, quelque part qu'il aille.

19. — H y a, dans la grande langue, une espèce de langue particulière et que j'appellerais volontiers langue historique, parce qu'elle n'exprime que des choses relatives à nos mœurs présentes, à nos gouvernements actuels, à tout cet état de choses enfin qui change chaque jour et qui doit passer. Quiconque veut se faire un style durable ne doit en user qu'avec une extrême sobriété.

20. — C'est un grand art que de savoir darder sa pensée et l'enfoncer dans l'attention.

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