P I- N S Ë E S , M A X I M H S E T ESSAIS
23. — Le style oratoire a souvent les inconvénients de ces opéras dont la musique empêche d'entendre les paroles : ici les paroles empêchent de voir les pensées. Il entraîne celui qui écrit et le fait se mentir à lui-même, comme il entraîne celui qui ht et le dispose à se laisser tromper.
24 — C'est par les mots familiers que le style mord et pénètre dans le lecteur. C'est par eux que les grandes pensées ont cours et sont présumées de bon aloi, comme l'or et l'argent marqués d'une empreinte connue. Ils inspirent de la confiance pour celui qui s'en sert à rendre ses pensées plus sensibles ; car on reconnaît à un tel emploi de la langue commune un homme qui sait la vie et les choses, et qui s'en tient rapproché. De plus, ces mots font le style franc. Ils annoncent que l'auteur s'est depuis longtemps nourri de la pensée ou du sentiment exprimé, qu'il se les est tellement appropriés et rendus habituels, que les expressions les plus communes lui suffisent pour exprimer des idées devenues vulgaires en lui par une longue conception. Enfin, ce qu'on dit en paraît plus vrai ; car rien n'est aussi clair, parmi les mots, que ceux qu'on nomme familiers, et la clarté est tellement un des caractères de la vérité que souvent on la prend pour elle.
25. — Le style boursouflé fait poche partout; les pensées y sont peu attachées au sujet, et les paroles aux pensées. Il y a entre tout cela de l'air, du vide, ou trop d'espace. L'épithète boursouflé, appliquée au style, est une des plus hardies, mais des plus justes métaphores qu'on ait jamais hasardées. Aussi tout le monde l'entend, et persomie ne s'en étonne. Le style enflé est autre chose. Il a plus de consistance que l'autre, il est plus plein ; mais sa plénitude est difforme, ou du moins excessive. Il est trop gios, ou trop gras, ou même trop grand.
26. — Il est tel auteur qui commence par faire sonner son style, pour qu'on puisse dire de lui : il a' de l'or.
27. — On peut concevoir et s'expliquer par les images, mais non pas juger et conclure.
28. — Le poli et le fini sont au style ce que le vernis est aux tableaux; ils le conservent, le font durer, l' éternisent en quelque sorte.
29. — Il y a tel écrivain dont on pourrait dire qu'il écrit à petits plis.
30. — Les saillies naissent quelquefois parce que l'esprit, après avoir vu tous les côtés, saisit rapidement celui qu'il faut choisir pour piquer la cmiosité, et abandonne tous les autres à l'attention avertie. Elles sont la ressource des gens impatients d'être entendus, et qui veulent tout montrer, mais non pas tout dire. Elles naissent d'un grand besoin d'être compris, en s'expliquant très vite. Leurs traits sont des aiguillons qui réveillent l'intelligence. Une sagacité extrême en donne le talent, parce qu'elle rend ce talent nécessaire.
31 . — Quand la pensée fait le mètre, il faut le laisser subsister, et il y a quelquefois, dans tel écrivain, des phrases qui ne sont insupportables que parce que, sa pensée faisant le mètre, sa diction ne le fait pas.