‹ JoubertChapitre 9 sur 104 · SUR SA MÈRE · texte numérisé non relu

SUR SA MÈRE

A Madame de Beaumont.

Montignac,... 1800.

... Je ne vous ai pas encore parlé de ma bonne et pauvre mère. Il faudrait de trop longues lettres pour vous dire tout ce que

(1) Voir plus haut, p. 2, note 1.

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notre réunion me fait éprouver de triste et de doux. Elle a eu bien des chagrins, et moi-même je lui en ai donné de grands, par ma vie éloignée et philosophique. Que ne puis-je les réparer lous, en lui rendant un fils à qui aucun de ses souvenirs ne peuï reprocher du moins de l'avoir trop peu aimée !

Elle m'a nourri de son lait, et « jamais », me dit-elle souvent, « jamais je ne persistai à pleurer, sitôt que j'entendis sa voix. Un seul mot d'elle, une chanson, arrêtaient sur-le-champ mes cris et tarissaient toutes mes larmes, même la nuit et endormi ». Je rends grâce à la nature qui m'avait fait un enfant doux ; mais jugez combien est tendre une mère qui, lorsque son fils est devenu homme, aime à entretenir sa pensée de ces minuties de s mi berceau.

Mon enfance a pour elle d'autres sources de souvenirs maternels qui semblent lui devenir plus délicieux tous les jours. Elle me cite une foule de traits de ma tendresse, dont elle ne m'avait jamais parlé, et dont elle me rappelle fort bien tous les détails. A chaque moment que le temps ajoute à mes années, sa mémoire me rajeunit ; ma présence aide à sa mémoire.

Ma jeunesse fut plus pénible pour elle. Elle me trouva si grand dans mes sentiments, si éloigné des routes ordinaires de la fortune, si net de toutes les petites passions qui la font chercher, si intrépide dans mes espérances, si dédaigneux de prévoir, si négligent à me précautionner, si prompt à donner, si inhabile à acquérir, si juste, en un mot, et si peu prudent, que l'avenir l'inquiéta.

Un jour qu'elle et mon père me reprochaient ma générosité, avant mon départ pour Paris, je répondis très fermement « que je ne voulais pas que l'âme d'aucune espèce d'hommes eût de la supériorité sur la mienne ; que c'était bien assez que les riches eussent par-dessus moi les avantages de la richesse, mais que certes ils n'auraient pas ceux de la générosité ».

Elle me vit partir dans ces sentiments ; et, depuis que je l'eus quittée, je ne me livrai qu'à des occupations qui ressemblent à l'oisiveté, et dont elle ne connaissait ni le but, ni la nature. Elles m'ont procuré quelquefois des témoignages d'estime, des possibilités d'élévation, des hommages même dont j'ai pu être flatté. Mais rien ne vaut, je l'éprouve, cas suffrages de ma mère. Je vous parlerai d'elle pendant tout le temps que nous' nous

reverrons, car j'en serai occupé tant que pourra durer ma vie. La sienne est bien affaiblie. Elle ne mange presque pas, et souffre souvent d'un asthme sec qui est l'infirmité décidée où la délicatesse de son tempérament a abouti. Elle dit cependant qu'elle se porte bien ; mais elle se trompe et nous trompe. Sa résignation domine maintenant sur toutes les autres perfections qui avaient autrefois tant d'éclat...

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