L AGITATION EST UNE SOTTISE
A Madame de Beaumont.
Villeneuve, 26 acût 1797.
... Le monde est livré au hasard. Ceux qui prétendent l'arrêter, en jetant à ses vagues le gravier et le sable fin des petites combinaisons, sont ignorants de toutes choses. Je leur préfère de bien loin cslui qui, sans prétention, s'amuse, à ses heures perdues, à faire des ronds dans son puits. Il se croit du moins inutile. L?s autres se croient importants, et Dieu sait tout ce qu'ils perdent de temps, de raison, de mérite, pour le devenir en effet ! Je ne vois en eux qu'un besoin de traça? et de mouvement, semblable à celui des enfants, une puérile activité qui les excite à déplacer, non des chaises, mais des couronnes, et à façonner de leurs mains des débris de sceptres brisés. Ils vantent leur sollicitude, et ils ne sont lien qu'inquiets. L'inquiétude se
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démène, va, revient, monte et redescend ; la sollicitude attentive est aux aguets et se tient coi : voilà ce que nous devons faire.
Ayez le repos en amour, en estime, en vénération, je vous en supplie à mains jointes. C'est, je vous assure, en ce moment, le seul moyen de ne faire que peu de fautes, de n'adopter que peu d'erreurs, de ne souffrir que peu de maux...
SUR 15 OX APARTE
A Madame de Beaumont.
Moiitignac, 31 décembre 1799.
... Que le ciel désengoue Bonaparte de ces messieurs, et, à ce prix, qu'il le conserve ; car, malgré nos (1) anciens dires, la nature et la fortune Font rendu supérieur aux autres hommes, et l'ont fait pour les gouverner. Mais je' n'attendrai rien de bon de son pouvoir ni de sa capacité, tant qu'il sera assez sot pour croire que Sieyès même a plus d'esprit que lui. Cet homme a, dans la tête, une grandeur réelle qu'il applique à tout ce qui se trouve avoir, autour de lui, une grandeur de circonstance. Il confond les individus avec les essences ; il prend l'Institut pour les sciences, les écrivains pour des savants, et les savants pour de grands hommes. Son esprit vaste porte en soi les erreurs et les vérités d'un siècle qu'il admire trop. Sa raison le détrompera avec le temps ; mais, en attendant, ses préjugés régleront sa conduite en beaucoup de points essentiels, et ses conseillers épaissiront ses préjugés. Quel dommage qu'il soit si jeune, ou qu'il ait eu de mauvais maîtres ! Il laissera, je crois, dans les têtes humaines, une haute opinion de lui ; mais s'il vit peu, il ne laissera rien de durable, ni qui soit digne de durer...
(1) Ne fav.drait-il pas lire : mes anciens dires ?
Montignac... 1800.
... Je ne vous parlerai pas aujourd'hui de Victor, ni même de Bonaparte, qui est un inter-roi admirable. Cet homme n'est point parvenu ; il est arrivé à sa place. Je l'aime.
Sans lui, on ne pourrait plus sentir aucun enthousiasme pour quelque chose de vivant et de puissant. Ce jeu de la réalité, placé en son vrai point de vue, et que vous nommez illusion, quand elle nous plaît et nous charme, ne s'opérerait dans notre âme, sans cet homme extraordinaire, en faveur de rien d'agissant. Je lui souhaite perpétuellement toutes les vertus, toutes les ressources, toutes les lumières, toutes les perfections qui lui manquent peut-être, ou qu'il n'a. pas eu le temps d'avoir. H a fait renaître, non seulement en sa faveur, mais en faveur de tous les autres grands hommes, pour lesquels il le ressent aussi, l'enthousiasme qui était perdu, oisif, éteint, anéanti. Ses aventures ont fait taire l'esprit et réveillé l'imagination. L'admiration a reparu et réjoui une terre attristée, où ne brillait aucun mérite qui imposât à tous les autres. Qu'il conserve tous ses succès ; qu'il en soit de plus en plus digne ; qu'il demeure maître longtemps. Il l'est, certes, et il sait l'être. Nous avions grand besoin de lui!... Mais il est jeune, il est mortel, et je méprise toujours infiniment ses associés !