‹ JoubertChapitre 98 sur 104 · V. — Poètes et romanciers · texte numérisé non relu

V. — Poètes et romanciers

1. — Pétrarque adora pendant trente ans, non pas la personne, mais l'image de Laure ; tant il est plus facile de conserver ses sentiments et ses idées que ses sensations ! C'est ce qui faisait la fidélité des anciens chevaliers.

2. — On reproche à Corneille ses grands mots et ses grands sentiments ; mais pour nous élever et ne pas être salis par les bassesses de la terre, il nous faut en tout des échasses.

3. — Racine est l'homme du monde qui s'entend le mieux à filer les mots, les sentiments, les pensées, les actions, les événements ; et chez lui, les événements, les actions, les pensées, les sentiments et les paroles, tout est de soie. Pradon a

quelquefois aussi des paroles de soie; mais il ne faisait que brouiller.

4. — Ceux à qui Racine suffit sont de pauvres âmes et de pauvres esprits ; ce sont des âmes et des esprits restés béjaunes et pensionnaires de couvent. Admirable, sans doute, pour avoir rendu poétiques les sentiments' les plus bourgeois et les passions les plus médiocres, il ne tient lieu que de lui-même. C'est un écrivain supérieur, et, en littérature, c'est tout dire. Mais ce n'est point un écrivain inimitable. Pradon, lui-même, a fait beaucoup de vers pareils aux siens.

Page 1