IV. — Prosateurs, philosophes, publieistes
1. — En France, la traduction d'Amyot est devenue un ouvrage original, dont on aime à citer le texte.
2. — Balzac ne sait pas rire ; mais il est beau quand il est sérieux.
3. — H sort perpétuellement de l'esprit de Montesquieu des étincelles qui éblouissant, qui réjouissent, qui échauffent même, mais qui éclairent peu. C'est un esprit plein de prestiges ; il en aveugle ses lecteurs. On apprend plus à être roi dans une page du Prince que dans les quatre volumes de V Esprit des lois.
4. — La phrase vive de Montesquieu a été longtemps méditée ; ses mots, légers comme des ailes, portent des réflexions
graves. Il y a en lui des élans, comme pour sortir d'une profondeur.
5. — Voltaire conservera toute sa vie, dans le monde et clans les affaires, une très forte impression de l'esprit de ses premiers maîtres. Impétueux comme un poète, et poli comme un courtisan, il savait être insinuant et rusé comme un jésuite. Personne n'a observé plus soigneusement, mais avec plus d'art et de mesure, la fameuse maxime dont il s'est tant moqué : Se faire tout à tous. Il avait le besoin de plaire, plus encore que celui de dominer, et trouvait plus de plaisir à mettre en jeu ses séductions que sa force. Il mit surtout un grand soin à ménager les gens de lettres, et ne traita jamais en ennemis que les esprits qu'il n'avait pu gagner.
6. — Voltaire est quelquefois triste; il est ému; mais il n'est jamais sérieux. Ses giâces mêmes sont effrontées. Il y a en lui du cadédis.
7. — Voltaire connut la clarté et se joua dans la lumière, mais pour l'éparpiller et en briser tous les rayons, comme un méchant. C'est un farfadet, que ses évolutions font quelquefois paraître un génie grave.
8. — Voltaire avait le jugement droit, l'imagination riche, l'esprit agile, le goût vif, et le sens moral détruit.
9. — Voltaire, dans ses écrits, n'est jamais seul avec luimême. Gazetier perpétuel, il entretenait chaque jour le public des événements de la veille. Son humeur lui a plus servi pour écrire que sa raison ou son savoir. Quelque haine ou quelque mépris lui a fait faire tous ses ouvrages. Sas tragédies mêmes ne sont que la satire de quelque opinion.
10. — Voltaire est l'esprit le plus débauché, et, ce qu'il y a de pire, c'est qu'on se débauche avec lui. La sagesse, en contraignant son humeur, lui aurait incontestablement ôté la moitié de son esprit. Sa verve avait besoin de licence pour circuler en liberté. Et cependant jamais homme n'eut l'âme moins
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indépendante. Triste condition, alternative déplorable, de n'être, en observant les bienséances, qu'un écrivain élégant et utile, ou d'être, en ne respectant rien, un auteur charmant et funeste ! Ceux qui le lisent tous les jours s'imposent à eux-mêmes, et d'une invincible manière, la nécessité de l'aimer. Mais ceux qui, ne le lisant plus, observent de haut les influences que son esprit a répandues, se font un acte d'équité, une obligation rigoureuse et un devoir de le haïr.
11. — H est impossible que Voltaire contente, et impossible qu'il ne plaise pas.
12. — Voltaire a, comme le singe, les mouvements charmants et les traits hideux. On voit toujours en lui, au bout d'une habile main, un laid visage.
13. — Voltaire entre souvent dans la poésie, mais il en sort aussitôt ; cet esprit impatient et remuant ne saurait s'y fixer, même pour un instant. Ses vers passent devant l'attention rapidement, et ne peuvent s'y arrêter, par l'impulsion de vitesse que l'esprit du poète leur imprima en les jetant sur le papier.
14. — J.-J. Rousseau avait l'esprit voluptueux. Dans ses écrits, l'âme est toujours mêlée avec le corps, et ne s'en sépare jamais. Aucun homme n'a fait mieux sentir que lui l'impression de la chair qui touche l'esprit, et les délices de leur hymen.
15. — J.-J. Rousseau donna, si je puis ainsi m'exprimer, des entrailles à tous les mots, et y répandit un tel charme, de si pénétrantes douceurs, de si puissantes énergies, que ses écrits font éprouver aux âmes quelque chose d'assez semblable à ces voluptés défendues qui nous ôtent le goût et enivrent notre raison.
16. — Donner de l'importance, du sérieux, de la hauteur et de la dignité aux passions, voilà ce que J.-J. Rousseau a tenté. Lisez ses livres : la basse envie y parle avec orgueil; l'orgueil s'y doime hardiment pour une vertu ; la paresse y prend l'attitude d'une occupation philosophique, et la grossière
gourmandise y est fière de ses appétits. Il n'y a point d'écrivain plus propre à rendre le pauvre superbe. On apprend avec lui à être mécontent de tout, hors de soi-même. Il était son Pygmalion.
17. — L'esprit de Jean- Jacques habite le monde moral, mais non l'autre qui est au-dessus.
18. — Une piété irréligieuse, une sévérité corruptrice, un dogmatisme qui détruit toute autorité : voilà le caractère de la philosophie de Rousseau.
19. — La vie sans actions, toute en affections et en pensées demi-sensuelles ; fainéantise à prétention ; voluptueuse lâcheté ; inutile et paresseuse activité, qui engraisse l'âme sans la rendre meilleure, qui donne à la conscience un orgueil bête, et à l'esprit l'attitude ridicule d'un bourgeois de Neuchâtel se croyant roi ; le bailli suisse de Gessner dans sa vieille tour en ruine ; la morgue sur la nullité ; l'emphase du plus voluptueux coquin, qui s'est fait sa philosophie, et qui l'expose éloquemment ; enfin le gueux se chauffant au soleil et méprisant délicieusement le genre humain : tel est J.-J. Rousseau.
20. — Je parle aux âmes tendres, aux âmes ardentes, aux âmes élevées, aux âmes nées avec un de ces caractères distinctifs de la religion, et je leur dis : « Il n'y a que J.-J. Rousseau qui puisse vous détacher de la religion, et il n'y a que la religion qui puisse vous guérir de J.-J. Rousseau. »
21. — Buffon a du génie pour l'ensemble, et de l'esprit pour les détails. Mais il y a en lui une emphase cachée, un compas toujours trop ouvert.
22. — Diderot est, moins funeste que J.-J. Rousseau. La plus pernicieuse des folies est celle qui ressemble à la sagesse.
23. — H n'y a pas, dans les écrits de Rivarol, une grande fermeté de pensées, mais il y a une grande fermeté de diction. Son goût et son imagination, en le retenant dans les limites de
ce qui peut plaire, sauvaient son esprit de bien des écarts. Aussi son expression est-elle ordinairement meilleure et plus saine que ses opinions.
24. — Le système de Bernardin de Saint-Pierre n'est qu'un épicuréisme extatique, une morale gravement anacréoniique. Ceux qui partagent ce système ne ramènent pas tout à Dieu, dans leurs mouvements religieux les plus vifs ; mais ils ramènent Dieu à eux, sorte d'égoïsme moral, par lequel, au lieu de se conformer à la règle, on ajuste la règle à soi.
25. — Les Necker et leur école. Jusqu'à eux on avait dit quelquefois la vérité en riant ; ils la disent toujours en pleurant, ou du moins avec des soupirs et des gémissements. A les entendre, toutes les vérités sont mélancoliques. Aussi M. de Pange m'écrivait-il : « Triste comme la vérité. » Aucune lumière ne les réjouit ; aucune beauté ne les épanouit ; tout les concentre. Leur poétique est héraclitienne.
26. — M. de Bonald jette un filet sur les esprits, et ce filet a des couleurs ; mais il est tellement serré, qu'on ne peut rien voir au travers lorsqu'une fois on est dedans.