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CHAPITRE PREMIER

JOUBETÎT jusqu'à LA RÉVOLUTION

I. Ijcnjancp et la jeunesse. — //. Jouhert à Paris. III. Les probables « Juvemlia ».

Joseph Joubert est né non pas le 6, — comme on le dit généralement, — mais le 7 mai 1754, à Montignac, dans la Dordogne. C'était donc un compatriote de ilontaigne, de Fénelon, de Montesquieu. Si prévenu qu'on puisse être contre ceux qui veulent tout ramener aux influences ethniques, il est bien permis de noter, entre ces divers écrivains, un certain air de famille. Par la vivacité scintillante de son imagination, par son goût des formules brillantes, ingénieuses, saisissantes, des saillies imprévues ou piquantes, Joubert est bien de ce coin du Midi où l'esprit s'accompagne si volontiers de grâce ailée et souriante, n en est peut-être aussi par son peu d'aptitude aux lents développements réguliers, aux démarches rectilignes de la composition classique. « Je suis, comme Montaigne, disait-il, impropre au discours continu. » Montesquieu,

JOCBERT. 1

2 JOUBERT. — ClIAP. 1".

lui aussi, — VEsprit des lois en témoigne de reste, — était inipro])re au discours continu. Xo serait-ce point là une dis])Osition de race?

Joubert était le second d'une famille de treize enfants. Nous savons peu de chose de son père, qui était médecin, et même « maître-chirurgien ». Sa mère, « femme du plus rare mérite, pour laquelle il professa toujours une espèce de culte », semble avoir été une de ces clu-étiennes ferventes, attentives et prudentes, comme la vieille bonrgeoisie française savait en produhe, et qui sont tout à la fois rhonneur discret et la force résistante de notre pays. Elle paraît avoir eu pour son fils aîné une tendi'esse, une sollicitude toutes particulières. Celui-ci le lui rendait bien, et il a parlé en termes touchants de (( sa bonne et pauvre mère » :

Elle m'a nom-ri de son lait, — écrivait-il à Mme de Beaumont (1), — et «jamais, me dit-elle souvent, jamais je ne persistai à pleurer, sitôt que j'entendis sa voix. Un seul mot d'elle, une chanson, an-êtaient sm-le-champ mes cris et tarissafent toutes mes larmes, même la nuit et endormi ». Je rends gi'âce à la nature qui m'avait fait un enfant doux ; mais jugez comlMen est tendre une mère qui, lorsque son fils est devenu homme, aime à entretenir sa pensée des minuties de son berceau.

Mon enfance a pour elle d'autres sources de souvenirs maternels qui semblent lui devenir tous les jours plus délicieuses et plus nombreuses. Elle me cite une foule de traits de ma tendresse, dont elle ne m'avait jamais parlé, et dont elle me rappelle fort l)ien tous les détails. A cliaque moment que le temps ajoute à mes années, sa mémoire me rajeunit...

Enfant doux, aimable et tendre, d'intelligence vive et précoce, à quatorze ans, les maîtres de Montignac n'avaient

(1) M. Bcaimier n'est pas sûr que ces pages, dont il a retrouvé le brouillon, aient été adressées à Mme de Beaiiinoiit. Nous doiuions le texte rectifié par lui. .

plus rien à lui apprendre. Sa famille le destinait au barreau : lui, aimait les Lettres par-dessus toutes choses ; on 1" envoya compléter ses études classicpies chez les Pères de la Doctrine clu'étienne, qui avaient succédé aux Jésuites dans la dii'ection du coUège de Toidouse. Ses études terminées, il prêta l'oreille à leurs flatteuses avances, et, sans prononcer de vœux, il entra dans leur congrégation, un peu avec les sentiments qui. plus tard, retinrent quelque temps Renan à Saint-Sulpice : la séciu-ité de la vie matérielle, une existence agréable, non solitaii'e et pom'tant recueillie. — in angelo cura lihello, — des loisu"s pom* la rêverie et pour l'étude, il trouvait tout cela dans cette voie nouvelle qui s'offrait à lui. Il enseigna avec amour et avec succès : professem* le matin, suivant l'usage des Doctrinaires, le soh, il redevenait écolier. H sortit de là un humaniste accompli. « Enseigner, c'est apprendi'e deux fois (1), » disait-il plus tard avec infiniment de justesse ; et, au reste, toutes ses "pensées sur l'éducation sont comme gonflées d'expérience personnelle. Cette vie studieuse et retirée ne lui laissa que d'agi'éables souvenhs, et, bien longtemps après, écrivant à Fontanes. il en faisait un vif éloge. « Le temps de lem* professorat, disait-il de ses anciens confrères, était pour eux un enchantement continu, et de ces dispositions naissait en eux une aménité de goûts et de manières qui se communiquait, non seidement à leurs élèves, mais à tous ceux qui enseignaient, car partout oii il y a des modèles, il y am-a des imitateurs. » « L'aménité de goûts et de manières » était natm'elle à Joubert ; mais, dans ce milieu ecclésiastique, cette quahté se développa et se fortifia tout à son aise ; une certaine onction s'y mêla sans doute bien vite. « Les cérémonies du cathoUcisme, a-t-il dit bien Joliment et non sans profondeur, les cérémonies du cathoUcisme phent à la politesse. »

(1) « Cette pensée, nous dit M. Beaunier, est datée du 22 février 1793. »

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