‹ Joubert; textes choisis et commentésChapitre 2 sur 112 · OU 15 EUT. — CM A P. I · texte numérisé non relu

OU 15 EUT. — CM A P. I

Il quitta los Doctrinaires à Fâge do vingt-deux ans. Sa santé, qui fut toujours délicate, s'accommodait mal des fatigues de l'enseignement. J'imagine aussi que, littérateur né, il dut se sentir attiré par une vie plus libre et plus active. Les Ronsard et les Du Bellay ne s'éternisent pas au collège de Coqueret. Joubert faisait des vers <( avec beaucoup de grâce et de facilité », nous dit-on. C'est en 1774 quïl commença ce journal qui, régulièrement tenu pendant un demi-siècle, a fourni la matière des futures Pensées. A Toulouse, il avait fréquenté des milieux fort cultivés et s'y était initié aux productions de la littérature contemporaine. Il retourna tout d'abord à Montignac, dans sa famille (1776), et s'y reposa deux années, lisant et approfondissant les auteurs anciens qu'il ne connaissait i)as encore, et les modernes qui lui tombaient sous la main, écrivant aussi et « s'occupant de quelques ouvrîiges qui donnaient de lui de grandes espérances ». L'inévitable Paris l'attirait : il y arrivait dans les premiers mois de 1778,

Il se peint lui-même tel qu'il était alors dans la note, ou dans la lettre où il parle longuement de sa mère à Mme de Beaumont :

Ma jeunesse, — avoue-t-il, — l'ut plus pénible pour elle (sa mère). Elle me trouva d grand dans mes scnlimenls, si éloigne de toutes les routes ordinaires de la fortune, si net de toutes les {«otites passions qui la font eherciior, si hardi à espérer, si ùdfcpidc dans mes fspôni)ices, si dédaigneux de j)révoir, si négligent à me ])récautionner, si inflexible dan> mes plans, si prompt à domier, si inhabile à acujuérir, si juste, en un mot, et si peu j)rudeiil, (jue l'avenir l'inquiéta.

Un jour qu'elle et mon père me reprochaient ma générosité,

avant mon départ pour Paris, je répondis très ferniemont « que je ne voulais pas que l'âme d'aucune espèce d'hommes eût de la supériorité su. la mienne ; que c'était bien assez que les riches eussent par-dessus moi les avaJitages de la richesse, mais que certes ils n'auraient pas ceux de la générosité »,

Elle me vit partir dans ces sentiments ; et, dej)uis que je Feus quittée, je ne me li\Tai qu'à des occupations qui ressemblent à l'oisiveté, et dont elle ne connaissait ni le but, ni l'espèce.

En d'autres termes, il n'aimait que les Lettres, et il ne rêvait que de gloire littéraire. Voltaire et Rousseau allaient mourir, l'un au mois de mai, l'autre au mois de juillet. Buffon, qui, en cette même année 1778, publiait ses admirables Epoques de la nature, vivait à l'écart. Parmi ceux qui avaient rempli la seconde moitié du siècle du bruit de leur nom et de leur œuvre, il ne restait plus guère sur la brèche que d'Alembert et Diderot. Il les connut l'un et l'autre : il entra aussi en relations avec Marmontel et La Harpe ; mais, chose singulière en apparence, ce fut surtout Diderot, le fumeux et étourdissant Diderot, qu'il choisit pour conseiller et pour guide. Celui-ci l'accueillit sans doute comme il accueillait d'ordin^iire les jeunes gens, nous le savons par une page, restée célèbre (1), de Garât. Il

(1 ) Voici cotto pajïo :

« Diderot no paraît pas plus surpris do me voir que do revoir le ]onr. Il m'épargne la peine de lui balbutier gauchonient le motif de ma visite. Il le devine apparemment au grand air d'admiration dont je (levais être tout saisi. Il m'épargne également les longs détours d'une conversation qu'il fallait absolument amener aux vers et à la prose. A peine en est-il ((uestion, il se lève, ses yeux se fixent sur moi, et il est très clair qu'il ne me voit plus du tout. Il commence à parler, mais si bas et si vite que, quoique je sois auprès de lui, quoique je le touche, j'ai peine à rentendre et à le suivre... Peu à peu sa voix s'élève et devient sonore ; il était d'abcrd presque immobile, ses gestes deviennent fré(|uents et animés. Lui, qui ne m'a jamais vu auparavant, lorsque nous sommes debout, m'environne de ses bras ; lorsque nous sommes assis, il frappe sur ma cuisse comme si elle

6 JOUREKT. — CIIAP. I"

so laissa aller devant lui à sa verve habituelle, soulevant toute sorte de questions, semant les vues, prodiguant les saillies, excitant et ])rovoquant en tous sens cette jeune jiensée en quête de nouveauté. Il lui conseillait d'écrire, — que voilà bien des sujets à la Diderot ! — sur les Perspectives de Vesprit, sur la Bienveillance universelle; et le jeune ])rovincial ébloui de suivre ces étonnants conseils ! Si étrange que cela ])uisse paraître, lïnfluence exercée par le philosophe sur le délicat Joubert fut profonde. « Ce n'est

était à lui. Si le discours amène le mot de his, il me fait un plan de législation ; s'il amène le mot de théâtre, il me donne à choisir entre cinq ou six plans de drames ou de tragédies. A propos des tableaux cpie l'on doit mettre sur le thétâtre, où l'on doit voir des scènes, et non entendre des dialogues, il se rappelle que Tacite est le plus grand peintre de l'antiquité, et il me récite, ou il me traduit les Annales et les Histoires. Mais combien il est affreux que les barbares aient enseveli sous les rumes des chefs-d'œuvre de l'architecture un si grand nombre de chefs-d'œuvre de Tacite ! Si encore les monuments qu'on a déterrés à Herculanum pouvaient en rendre quelque chose ! Cette espérance le transporte de joie ; et là-dessus il disserte comme un ingénieur italien sur les moyens de faire des fouilles d'une manière prudente et heureuse. Promenant alors son imagination sur les ruines de l'antique Italie, il se transporte aux jours heureux des LéUus et des Scipions, où même les nations vaincues assistaient avec plaisir à des triomphes remportés sur elles. 11 me joue unescène entière de Térence ; il chante presque plusieurs chansons d'Horace. Il finit enfin par me chanter réellement ime chanson pleine de grâce et d'esprit, qu'il a faite lui-même, en impromptu dans un souper, et par me réciter une comédie très agréable, dont il a fait imprimer uii exemplaire pour s'épargner la peme de la recopier. Beaucoup de monde entre alcrs dans son appartement. Le bruit des chaises qu'on avance et qu'on recule le fait sortir de son enthousiasme et de son monologue. Il me distingue au milieu de la compagnie, et il vient à moi comme à quelqu'un que l'on retrouve après l'avoir vu autrefois avec plaisir. Il se souvient encore cjue nous avons dit ensemble des choses très intéressantes sur les lois, sur les drames et sur l'histoire : il a reconnu qu'il y avait beaucoup à gagner dans ma conversation. Il m'engage à cultiver une liaison dont il a senti tout le prix. En nous séparant, il me donne deux baisers sur le front et arrache sa main de la mienne avec une douleur véritable, »

que par ce contact de Diderot, a dit excellemment Sainte- Beuve, qu'on s'explique bien en M. Joubert la naissance, l'inoculation de certaines idées si neuves, si hardies alors, et qu'il rendit plus \Taies en les élevant et en les rectifiant. » Et cette influence ne se borna pas à l'ordi^e purement artistique ou littéraire.

Joubert était-U encore bien profondément chrétien en arrivant à Paris? Xous l'ignorons, ses premiers biographes n'ayant guère insisté sur ce point déUcat. J'inclinerais à penser, sans pouvoh' d'ailleurs en produu-e aucune preuve positive, que déjà ses convictions rehgieuses avaient reçu plus d'une atteinte, et cpie la pliilosophie du siècle avait passé par là. Eût-il été si empressé de connaître Diderot, si déjà il n'avait pas été touché par lui? Quoi qu'il en soit, une fois à Paris, à l'école du patriarche de V Encyclopédie, le pieux novice des doctrinanes se fit, comme tant d'autres, « philosophe ». Dans quelles conditions exactement s'accomplit cette curieuse évolution? Et jusqu'où conduisit-eUc le futur auteur des Pensées? Xous ne savons; et tout au plus pouvons-nous conjecturer qu'il se laissa, sur cette pente, entraîner beaucoup plus loin que ne l'a dit et pensé son liistorien et éditeur Paul de Raynal. Sainte-Beuve, qui écrivait sous les yeux de Chateaubriand, et qui fut, apparemment, renseigné par lui, nous dit : « Ce qu'on appelle aujourd'hui le panthéisme était très familier, on a lieu de le croire, à cette jeunesse de M. Joubert. » D'autre part, dix ans après, en 1790, Fontanes, lui écrivant pour le consoler de la mort de son père, a bien l'ah" de s'adresser à un homme pour qui les croyances non même ])as chrétiennes, mais shnplement sphituahstes, sont devenues lettre morte : <( Croyez-moi, ce n'est qu'avec Dieu qu'on se console de tout. J"é|)rouve de jom* en jom* combien cette idée est nécessaire i)0ur -marcher dans la vie. J'aimerais mieux me refaii'e chrétien comme Pascal oi* le Père Ballan, mou profcsseui', que de ^•ivre à la merci de mes ophiions

8 JOLliEIlT. — -CIIAP. I "

OU sans principe, coninio l' Assemblée nationale ; il faut de la religion aux hommes, ou tout est perdu. » Mais, sur le fait même de rincroyance religieuse, nous ne pouvons avoii' aucun doute : les aveux de Joubert, si discrets soient-Us, sont formels à cet égard. H écrivait à Mme de Beaumont, en lui parlant de sa mère : « Elle a eu bien des chagrins, et moi-même je lui en ai donné de grands par ma vie éloignée et philosophique. » Et dans les Pensées : « Mes découvertes, et chacun a les siennes, m'ont ramené aux préjugés. » « Le chemin de la vérité ! fy ai fait un long détour; aussi le pays où vous vous égarez m'est bien connu. » Or, c'est précisément en raison de ce « long détour » au « pays » des « égarements » et des erreurs, que les. pensées où, plus tard, une fois « ramené aux préjugés », Joubert a comme exprimé la substance de sa philosopliie religieuse, ont une profondeur, une vivacité et une originalité d'accent qui en rehaussent singulièrement la valeur. Trop souvent les apologistes de profession semblent sinon réciter des leçons toutes faites, tout au moins développer des idées qui leur viennent d'une tradition fort ancienne, et que leur intelligence a docilement acceptées, mais qu'elle n'a pas découvertes, et surtout qu'elle n'a pas vécues. De là le peu d'impression qu'ils font sur ceux qui ne sont pas convaincus d'avance. Leur apologétique paraît lem' être extérieme à eux-mêmes; elle n'est pas le fruit d'une expérience personnelle, intime ; elle n'est que l'expression des idées d' autrui. Au contraire, ceux qui, avant de croire, ont discuté, ont critiqué, ont douté, ont nié peut-être, ceux-là ne se laissent convaincre que par les arguments « dont ils ont fait l'essai sur leur pro])re cœur », dont ils ont personnellement éprouvé la justesse ou la force, et, quand ils les repreniu'ut et les dévelopj)ent à leur tour, ils y mettent, quoi qu'ils fassent, un peu de leur être intime et de leur âme. C'est ce (i^ii est arrivé à Joubert. 11 neût })as écrit, s'il était resté aux Doctrinaires de Toulouse, des pensées

religieuses aussi fortes et aussi suggestives que celles qu'il nous a transmises, et dont quelques-unes ne sont pas indignes d'être rapprochées de celles mêmes de Pascal. Ce n'est pas toujours une mauvaise préparation à la foi que le doute ; et les vrais apologistes, ce sont peut-être les convertis.

Xous avons parlé de Fontanes. Le poète du Jour des Morts était venu lui aussi à Paris en 1777, et il y publiait, •avec quelque succès, ses premiers vers. Joubert les lut et voulut en connaître l'auteur; celui-ci cherchait précisément l'auteur d'un article de journal qui l'avait frappé, et qui n'était autre que Joubert. Ce fut l'origine d'une amitié soUde et déhcate, que la xie — chose si rare ! — ne fit que rendre plus étroite encore. Les esprits ne s'accordaient pas toujours, ni les tempéraments non plus, mais les cœurs battaient à l'unisson. Au reste, comment n'eût-on pas aimé Joubert? Il était né ami, si je puis ainsi dke : toutes les prévenances, toutes les déhcatesses, tous les raffinements les plus exquis de l'amitié étaient comme sa nature même. Il a eu beaucoup d'amis, de très divers, et qui jusqu'au bout lui sont demem'és non pas seidement fidèles, mais tendi'ement attachés et dévoués. Il a sur l'amitié des mots chai'mants ou profonds, dignes de La Fontaine ou de Montaigne, et qui peignent la disposition habituelle d'une âme : « Quand mes amis sont borgnes, je les regarde de profil. » « Qui n'est jamais dupe n'est pas ami. » « Il faut non seulement cultiver ses amis, mais cultiver en soi ses amitiés, les conserver avec soin, les soigner, les aiTOser pom- ainsi dù-e. » « Ceux qui aiment toujours n'ont pas le loisir de se plaindi'e et de se trouver malhemeux. » Cet « égoïste qui ne s'occupait que des autres », comme disait de lui Chateaubriand, a eu quelque chose comme le génie de l'amitié.

Il ne se croyait d'aiilem'S pas tenu d'é[Jipuser tous les goûts littéraires des personnes qu'il aimait, et, siu* ce cha-

10 JOUBEIIT. — CllAP. I"

pitre, Fontancs et lui avaient des discussions très vives. Fontanes, lui, représente excellemment l'esprit classique arrivé au dernier ternie de son dévelop])ement : il connaît, certes, les anciens ; mais il les connaît surtout, ou du moins il les admire à travers les œuvres de nos écrivains du dix-septième et même du dix-huitième siècle ; c'est une influence qu'il ne subit en quelque sorte que par réfraction ; il continue, il prolonge une tradition, plus qu'il ne la rajeunit en puisant directement et longuement à ses sources vives, comme l'a fait par exemple son contemporain Andi'é Chénier. J'ai peur que Racine ne lui masque Sophocle, et je voudi'ais être sûr qu'il ne mît pas Mérope sur le même plan qu'Athalie. Pareillement, il est assez volontiers fermé aux beautés ou aux nouveautés des littératures étrangères, et Shakespeare même ne lui insph'e qu'une médiocre estime. Ce classicisme un peu étroit et exsangue n'est pas celui de Joubert. Il s'intéresse, et vivement, aux productions étrangères ; partout oii il trouve de l'originalité, de la \àe, son goût, sa faculté d'adnmation et d'enthousiasme entrent aussitôt en mouvement ; les innovations ne lui font pas peur ; non seulement il les accepte, mais il les provoque. Et quand il parle des anciens, il le fait avec une spontanéité et une fraîcheur d'impression, une vivante et pénétrante justesse de langage, qui décèlent une longue pratique de l'antiquité étudiée dh'ectement dans les textes, ressaisie à sa source même et sentie sans intermédiaire. Ce déUcat a le goût et l'âme assez lai'ges pour accueillir tous les genres de beautés et pour en jouir : le romantisme, dans ce qu'il avait de légitime et de fécond, aurait pu avoir en lui son critique.

Ces années de libre initiation et de jeunesse ne semblent pas avoh' été aussi austères que la suite ])ourrait le faii'e croh'e. Fontanes avait une liaison, et en 1791 il lui naissait un fils naturel qui, sous le nom de Saint-MarceUin, se distingua pendant l'Emph-e comme soldat, pendant la Res-

tauratioii comme piibliciste et auteur di-araatique, et mourut en duel en 1819. Une lettre de Fontanes à Joubert nous montre ce dernier plus préoccupé qu'on ne s'y attendi-ait de Restif de la Bretonne. Et du reste, certains aveux des Pensées ne laissent pas d'être, à cet égard, dans leur discrétion même, fort significatifs : « Le temps que je perdais autrefois dans les plaisirs, je le perds aujourd'hui dans les souffrances. )> (t Mou âme habite un lieu par où les passions ont passé, et je les ai toutes connues. » « Toutes mes passions se sont prompteraent taries, en ne laissant rien d'elles-mêmes, cpiand tous mes sentiments laissaient en moi quelque racine indestructible. » Sachons-lui gi'é du moins de n'avoir pas, comme tant d'autres, prolongé trop tard ses expériences passionnelles et d'en être sorti l'âme à peu près intacte.

Et, bien entendu, et quoi qu'en ait pensé son biographe Paul de Raynal, il ne se contentait pas de lire et de tenir à jom- ce journal de ses Pensées qu'il avait commencé quelques années auparavant : il écrivait, et il puljliait. Il est infiniment probable qu'on ne parviendra jamais à reconstituer l'intégralité de son œuvre d'alors : la publicité semble l'avoir presque de tout temps effrayé ; il recherchait jalousement l'anonymat, et, comme s'il avait voulu enfouii" éternellement dans l'oubli les écrits de sa jeunesse, il a déployé une ingéniosité extraordinaire à décourager, à dépister notre curiosité. Mais son frère, mais Chateaubriand ont parlé : ils ont affu-mé l'existence et la publication peut-être de vers, plus sûrement encore d'articles littéraires et d'études historiques. Et tout cela, certes, serait fort intéressant à retrouver.

12 JOUBERT. — CIIAP. I"

Revenons, non pas aux simples conjectures, mais aux probabilités, et même aux certitudes. Un aimable et ingénieux érudit, bien connu pour ses précieux travaux de tous ceux qui s'occupent de Chateaubriand et de son groupe, et qui est mort il y a quelques années, l'abbé G. Pailhès, a voulu avoir le cœur net de cette énigme que nous présente la vie littérake de Joubert; et, les textes d' Arnaud Joubert, de Chateaubriand et la Correspondance en mains, il s'est mis en tête de retrouver quelques-uns au moins des écrits pubhés de ce mystérieux écrivain : il a consigné les résultats de ses recherches dans un livre tout plein de choses neuves, inédites ou instructives, et qui mérite pleinement le titre alléchant qu'il lui a donné : Du nouveau sur Jouhert. Je ne puis résumer ici cette enquête, iji même indiquer tous les sagaces procédés employés par M. Pailhès pour la mener à bonne fin. Mais, si défiant que je sois généralement au sujet des attributions posthumes, je crois bien ^^u'ici la plupart des résultats obtenus dépassent l'ordi'e des probabilités et confinent à la certitude. Joubert est-il bien l'autem' de deux volumes d'Anecdotes anglaises et américaines qui, datant de 1776 à 1783, n'ont été pubhés qu'en 1813, et que la Biographie des Jiommes vivants, en 1818, (c attribue » à un ami et protecteur de Joubert, M. de Langeac? Il est possible ; mais, sur ce point, je n'oserais être trop affirmatif. Ce qui paraît plus sûr et, en tout cas, infiniment probable, c'est qu'il y a lieu d'attribuer à Joubert un Précis historique sur Colomb, lequel précède une « Épître qui a remporté le prix à l'Académie de Marseille », Colomb dans les fers, à Ferdinand et Isabelle, après la découverte de V Amérique, « par M. le chevalier de Langeac ». Ce volume a été publié à Londi-es et à Paris, en 1782 (1). Et enfin, ce qui semble

(1) J'imagine que M. de Langeac, qui, nous dit la Notice historique, « distinirua le mérite de M. Joubert et l'engagea à se charfrer d'un

tout cà fait sûr, c'est que Joubert est bien l'auteur d'un petit livre qui parut en 1789, et qui est intitulé : Précis historique sur Cnimwel (sic), suivi d'un extrait de VEikoH Basiliké, ou portrait du roi et du Boscoiel, ou récit de la fuite de Charles II, et d'une anecdote concernant Mylord Stairs, par M***, de l'Académie de Marseille (1). Ces deux opuscules n'ont pas en eux-mêmes un intérêt ■ capital ; mais ils nous renseignent, à sej)t années d'intervalle, d'une manicre assez précise, sur l'état d'esprit de Joubert et même sur la prochaine évolution de sa pensée.

Le Précis historique sur Colomb relève essentiellement de l'histoire « philosophique », telle qu'on l'entendait au dix-huitième siècle. Raynal et Voltane ont manifestement mis là lem* « empreinte ». Les « tyrans » et les prêtres, le « fanatisme » et l'Inquisition ne sont pohit ménagés ; il y a une page d'un haut goût sur Alexanchc VI Borgia et, — vous vous y attendiez, — une autre aussi, où les vers s'entrelacent à la prose, sur la condamnation de Galilée. Louis XI est appelé « le Tibère français » ; les maux de la guen-e sont justement flétris, et la gloire des Lettres superbement célébrée ; les grands hommes, Aristide et L'Hôpital, Fénelon, (c dont le nom suffit à la glohe et rappelle des vertus de tous les genres », Sénèque et Béhsaire, Miltiadc et Camille, Catinat et Gcrmanicus, Agiicola et Agis, Cicéron et Colbert, Marcellus et Le Tasse, Magellan et Galilée, Caraoens et Dryden, Socrate et Phocion, Voltravail fort impoitant », avait prié son ami de lui rédiger une sorte de mémoire /histoiique sur Colomb, qui pût lui servir pour la composition de son épître, et qu'ayant obtenu le prix, U voulut associer pour ainsi dire son collaborateur à sa gloire, en impiimaut, avec ses propres vers, le « précis •' qu"U avait utilisé et les notes qui y étaient iniutes.

(1) C'est évidemment Langea* que l'anonymat semble désigner ici, et c'est à lui d'ailleui"s que la Bioijraphie des hommes vivants « attribue » le volume. J'ai entre les mains une édition datée de Genève, an IX : elle ne porte aucun nom d'auteur.

14 JOUBERÏ — CllAP. I"

taii-e et Colomb, tous les « mages » enfin, sont exaltés audessus de tous les rois, princes ou princesses, qui sont généralement ou fourbes, ou superstitieux, ou ingrats. « Le génie le plus universel, le défenseiu* des Calas et des Sii'ven, le créateur d'une philosophie amie de l'homme et d'une révolution utile à son bonheur, la gloire de sa nation, l'objet du culte de toutes les autres, l'honneur de son siècle et le rival de tous les talents de l'antiquité, Voltah'e, n'a reçu qu'à peine une sépulture inconnue et disputée. » « M. Diderot » est mis sur la même ligne que Tacite. H n'y a guère que Rousseau, chose assez curieuse, que je ne voie pas mentionné dans ce dénombrement homérique des « bienfaiteurs de l'humanité ». Les derniers venus, Marmontel et La Harpe, Garât et Fontanes, sont traités avec la plus flatteuse déférence. On voit le ton, et surtout la tendance : c'est exactement celle de VHistoire philosophique des Deux Indes et de VEssai sur les mœurs. Le style est grave, sentencieux, un peu monotone et souvent déclamatoii'e. Cette œuvre de jeunesse manque totalement d'originalité véritable. En la vouant à l'oubli, Joubert ne nous a point dérobé un chef-d'œuvre.

L'apprenti philosophique se retrouve encore, quoique à un moindi'e degré, dans le Précis historique sur Cromwell. Le ton y est moins déclamatoire ; l'auteur a fait un visible effort d'objectivité et d'impartiahté ; et en dépit de son peu de goût pour les tyrans, pour Louis XIV 'en particu- Her, « que la ruine éclatante de ses peuples a fait surnommer Grand », en»dépit même du « républicanisme » qu'il affecte en plusieurs endi'oits (1), il ne peut s'empêcher d'éprouver et d'exprimer une plus vive sympathie pour le malheureux Charles I^^ que pour son impitoyable meurtrier. On peut même trouver que sa « psychologie » de Cromsvell est un

(1) « La France (à l'époque de la Fronde) n'était pas mûi-e encore et manquait de lumière pour s'emparer de ses dioits » (p. 96).

peu sommaire et simpliste : le Protecteur n'est guère pour lui que 1' « hypocrite rafliné » dont a parlé Bossuct, « le grand Bossuet », à qui, du reste, il emprunte son épigi-aplie. Enfin, son rationalisme est toujours aussi pur, mais il s'étale moins, et il semble moins intransigeant qu'autrefois. Certes, le « fanatisme » est toujours l'objet de son mépris et de sa haine ; mais il paraît disposé à ne plus le confondi'e avec la religion bien comprise. « La Religion, toujours féroce lorsqu'elle n'est pas éclairée », dira-t-il, par exemple ; et en parlant du christianisme, il l'appellera « la rehgion la plus sainte et la plus amie de la paix ». Voici les dernières lignes de cet opuscule qui, plus fermement écrit, plus habilement composé que le précédent, est encore loin d'être un chef-d'œuvre ; elles en indiquent assez bien l'esprit général. Il s'agit de la statue élevée sur la place de AVitehall à la mémoire du roi décapité : « C'est au pied de ce monument que l'homme sensible vient s'attendi'U', que le philosophe doit apprécier les gTandeurs humaines, et que les peuples pourraient inscrire cette sentence frappante, que rappelaient au grand Bossuet les malheurs mêmes de Charles I^^ : Erudimini qui judicatis terram... » Le « grand Bossuet » tirait de là des leçons plus chrétiennes ; mais, sept ans plus tôt, Joubert eût-il daigné le nommer et invocpier son autorité?

C'est à peu près du même temps que date la première lettre qui nous ait été conservée de Joubert. Elle est charmante, et lui fait, à tous égards, plus d'honneur que les productions littéraires auxquelles il se li\Tait et que nous avons pu ressaisir. A Villeneuve-le-Roi, petite ville de l'Yonne où il résida quelque temps, il avait fait la connaissance de deux dames, la mère et la fille, qui se rendaient ])ar petites journées à Paris sous la conduite d'un vieux ])arent : il \\t là pour Fontanes un parti inespéré, et il sut écrire à toute la famille, et en particuher au vieux parent, des letties si délicatement ingénieuses, si pressantes et si

Page 1