‹ Joubert; textes choisis et commentésChapitre 14 sur 112 · SUR BONAPARTE · texte numérisé non relu

SUR BONAPARTE

A Madamr dp Brauwnvt.

Moiiti^niac, 31 décembre 1799.

... Que le ciel désengoue Bonaparte de ces messieurs, et, à ce prix, qu'il le conserve ; car, malgré nos (1) anciens dires, la nature et la fortune l'ont rendu supérieur aux autres hommes, et l'ont fait pour les gouverner. Mais je n'attendrai rien de bon de son pouvoir ni de sa capacité, tant qu'il sera assez sot pour croire que Sieyès même a plus d'esprit que lui. Cet homme a, dans la tête, une grandeur réelle qu'il applique à tout es qui se trouve avoir, autour de lui, une grandeur de circonstance. H confond les individus avec les essences ; il prend l'Institut pour les sciences, les écrivains pour des savants, et les savants pour de grands hoiçmes. Son esprit vaste porte en soi les erreurs et les vérités d'un siècle qu'il admire trop. Sa raison le détrompera avec le temps ; mais, en attendant, ses préjugés régleront sa conduite en beaucoup de points essentiels, et ses conseillers é])aissiront ses préjugés. Quel donmiage qu'il soit si jeune, ou qu'il ait eu de mauvais maîtres ! Il laissera, je crois, dans les têtes humaines, une haute opinion de lui ; mais s'il vit peu, il ne laissera rien de durable, ni qui soit digne de durer...

(1) Ne faudrait-il pas lire : mes anciens dires ?

Montignac... 1800.

... Je ne vous parlerai pas aujourd'hui de Victor, ni même de Bonaparte, qui est un inter-roi admiral)le. (et liomme n'est point j)arvenu ; il est arrivé à sa place. Je l'aime.

Sans lui, on ne pourrait plus sentir aucun enthousiasme pour quelque chose de vivant et de j)uissant. Ce jeu de la réalité, placé en son \Tai point de vue, et que vous nommez illusion, quand elle nous plaît et nous charme, ne s'opérerait dans notre âme, sans cet homme extraordinaire, en faveur de rien d'aojissant. Je lui souhaite perpétuellement toutes les vertus, toutes les ressources, toutes les lumières, toutes les perfections qui lui manquent peut-être, ou qu'il n'a \m< eu le temps d'avoir. 11 a fait renaître, non seulement en sa faveur, mais en faveur de tous les autres grands hommes, pour lesquels il le ressent aussi, l'enthousiasme qui était ])erdu, oisif, éteint, anéanti. Ses aventures ont fait taire l'esprit et réveillé l'imagination. L'admiration a reparu et réjoui une terre attristée, où ne brillait aucun mérite qui imposât à tous les autres. Qu'il conserve tous ses succès ; qu'il en soit de plus en plus digne ; qu'il demeure maître longtemps. Il l'est, certes, et il sait l'être. Nous avions grand besoin de lui!... Mais il est jeune, il est mortel, et je méprise toujours infiniment ses associés !

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