CONSEILS A CHATEAUBRIAND
A Mad'ime de Beaumont.
Villeneuve, 12 septembre 1801.
... Dites-lui, au surplus, qu'il en fait trop; cpie le public se souciera fort peu de ses citations, mais beaucoup de ses pen sées ; que c'est plus de son génie que de son savoir qu'on est curieux ; que c'est de la beauté, et non pas de la vérité, qu'on clierchera dans son ouvrage; que son esprit seul, et non pas sa doctrine, en pouiTa faire la fortune ; qu'enfin il compte sur Chateaubriand pour faire aimer le christianisme, et non pas siu- le christianisme pour faire aimer Chateaubriand. J'avouerai, à la suite de ce blasphème, qu'il ne doit rien dire, lui, qu'il ne croie la vérité ; ciue, pour le croire, il faut qu'il se le prouve, et que, pour se le prouver, il a souvent besoin de lire, de con-
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siiltor, de coinpulser, etc. Mais, hors de là, qu'il se souvienne bien que toute étude lui est ijuitile ; qu'il ait pour seul but, dans son livre, de montrer lu hcatUé de Dieu, dans le christianisine, et qu'il se prescrive une règle imposée à tout écrivain par la nécessité de plaire et d'être lu facilement, plus impérieusement imposée à lui qu'à tout autre par la nature même de son esprit, esprit à part, qui a le don de transporter les autres hors et loin de tout ce qui est connu. Cette règle trop négligée, et que les savants mêmes, en titre d'office, devi'aient observer jusqti'à un certain point, est celle-ci : Cache ton savoir. Je ne veux pas qu'on soit un charlatan et qu'on use en rien d'artifice ; mais je veux qu'on observe l'art. Ûart est de cacher Vart. Notre ami n'est point un tuj^au, comme tant d'autres ; c'est une source, et je veux que tout paraisse jaillir de lui. Sas citations sont, pour la plupart, des maladresses ; quand elles deviennent des nécessités, il faut les jeter dans les notes. On se fâchait autrefois de ce qu'à l'Opéra on entendait le bruit du bâton qui battait les mesures. Que serait-ce si on inteiTompait la musique pour hre quelque pièce justificative à l'appui de chaque air? Écrivain en prose, M. de Chateaubriand ne ressemble point aux autres prosateurs ; par la puissance de sa pensée et de ses mots, sa prose est de la musique et des vers. Qu'il fasse son métier : qu'il nous enchante. Il rompt trop souvent les cercles tracés par sa magie ; il y laisse entrer des voix qui n'ont rien de surhumain, et qui ne sont boimes qu'à rompre le charme et à mettre en fuite les prestiges. Ses in-folio me font trembler. Recommandez-lui, je vous prie, d'en faire ce qu'il voudra dans sa chambre, mais de se garder bien d'en rien transporter dans ses opérations. Bossuet citait, mais il citait en chaire, en mitre et en croix pectorale; il citait aux persuadés. Ces temps-ci ne sont pas les mêmes. Que notre ami nous raccoutnme à regarder avec quelque faveur le christianisme ; à respirer, avec quelque plaisir, l'encens qu'il offre au ciel ; à entendre ses cantiques avec quelque approbation : il aura fait ce qu'on peut faire de meilleur, et sa tâche sera remplie. Le reste sera l'œuvi-e de la religion. Si la poésie et la philosopliie peuvent lui ramener l'homme une fois, elle s'en sera bientôt réemparée, car elle a ses séductions et ses puissances, qui sont gi"andes. On n'entre point dans ses temples, bien préparé, sans en sortir asservi. Le difficile est de rendi'e
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aujourdhui aux hommes Tenvie d'y revenir. C'est à quoi il faut se borner ; c'est ce que M. de Chateaubriand peut faire ; mais ' qu'il écarte la contrainte ; qu'il renonce aux autorités que Ion ne veut plus reconnaître ; qu'il ne mette en usage que des moyens qui soient nouveaux, qui soient siens exclusivement, qui soient du temps et de l'auteur.
11 me faut du nouveau, n'en fût-il plus au monde,
a dit le siècle. Notre ami a été créé et mis au jour tout exprès pour les circonstances. Dites-lui de remplir son sort et d'agir selon son instinct. Qu'il file la soie de son sein ; qu'il pétrisse son propre miel ; qu'il chante son propre ramage : il a son arbre, sa ruche et son trou : qu'a-t-il besoin d'appeler là tant de ressources étrangères?
• Je le reprends, au reste, et je le blâme avec une grande défiance de moi-même. Je sais que, dans le travail, on est quelquefois arrêté par des scrupules, des curiosités, même par de vains caprices qu'il est plus utile et plus aisé de satisfaire que de vaincre. Mais je sais aussi combien serait quelquefois profitable un bon avertissement qui viendrait à propos, et je vous charge de lui faire part du mien. S'il vous dit qu'il y aurait bien des choses à dire là-dessus, répondez-lui qu'il y aurait aussi bien des choses à réphquer à ce qu'il répondi'ait...
.1 Madame de Bt'au)iio)it, au Moid-Dore.
Mlleneuve-sur- Yonne, 23 auùt 1803.
Quand vous ne recevez pas de nos lettres, c'est tout au plus ]iour vous un petit plaisir de moins dans le monde ; mais quand nous ne recevons pas des vôtres, nous s(uiffrons un insupportable tourment. Xe fût-ce qu'en sa qualité de croyance du mal et
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d'opposé (le respérance, la crainte est toujours en moi un sentiment contre nature. Jugez donc en quel état violent me réduisaient les peurs de toute espèce qui m'agitaient depuis huit jours, et dont vous étiez le sujet. J'avais tardé à m'effrayer; mais, lorsque le temps que j'avais naturellement prescrit à mon attente eut expiré, quand ces courriers, qui passent trois fois la semaine, se furent succédé sans rien apporter de vos eaux, lorsque enfin le temble Non qu'on répondait toujours à la question : Y a-t-il des lettres de Mme de Beaumont ? m'eut échauffé les oreilles par son obstination et son uniformité, une espèce de tremblement s'empara de mon âme, et je désolai toute la maison de mes désolations. Enfin, enfin, une lettre que j'ai reçue hier de Mn.e de Vintimille m'a appris que vous lui aviez écrit du Mont-Dore ; que vous vous y ennuyiez mortellement, ce qui est toujours signe de vie, et que les eaux vous assoupissaient, ce qui vous repose d'autant. Je ne reveiTai jamais son écriture sans un vif plaisir, non seulement à cause d'elle, mais encore à cause de vous, et pour l'extrême soulagement qu'elle m'a apporté dans cette circonstance. Maintenant, que vos lettres arrivent quand il plaira à la poste, me voilà aguerri. Il n'y aura perte que de plaisir, et après les agitations dont je suis sorti, tout me paraît repos et bonheur...