‹ Joubert; textes choisis et commentésChapitre 26 sur 112 · PLAIDOYER PÉCUNIAIRE · texte numérisé non relu

PLAIDOYER PÉCUNIAIRE

POUR l'université nouvelle A M. (le Fontanes, à Paris.

Villeneuve-sur- Yonne, 30 octobre 1811.

Je dis, monsieur le grand maître, qu'il n'y a pas, dans F Université, un pi'ofesseur qui ne doive être logé, chauffé, blanchi, éclairé, désaltéré, alimenté, rasé et porté ; j'ajouterai même, médicamenté.

J'ai deux grandes autorités pour étayer auprès de vous mon assertion :

' 1" Celle de Voltaire, homme qui savait aussi bien compter que bien écrire, et qui vous amuse toujours, au point de vous subjuguer. Vous savez qu'il promettait, textuellement et en toutes lettres, ces avantages au moindre précepteur et au plus mince secrétaire, quand il en appelait (pielqu'uu de Paris ;"i Cirey, soit pour lui, soit pour ses amis ;

2" Celle d'un honnête Rhémois qui ne fut jamais soupçonné d'aucune prodigalité. Ne vous souvient-il pas que le prudent et riche père de ce pauvre Flins, ([ui serait assis parmi nous s'il avait pu vivre son âge, et qui n'y consumerait pas, comme moi, eu sollicitudes pour les besoins d'autrui, son embonpoint et ses éclatantes couleurs, écrivait sans cesse à son fils : « Mon fils, mou fils, il faut que métier nourrisse homme ! »

Qu'on dise tout ce (pi'on voudra, qu'on fasse comme on l'entendra ; mais il n'y aura jamais ni honneur, ni bonheur, ni succès constants dans l'Université, tant que la plupart de ses suppôts y seront exposés à loger en hôtel garni, à vivre à la gargote, à voyager un bâton à la main, et à se faire soigner, en cas de maladie, à l'hôpital.

Et cependant, pruh dolor et pruh pudur! c'est ce que nuus voyons tous les jours !

Eh quoi ! lorsqu'un gras conseiller, comme M. Noël ou M. Rendu, ou un leste et pimpant inspecteur, comme M. Gueneau ou comme moi, partent en poste pour quelque expédition brillante, ils sont payés au poids de Tor, leur traitement demeure intact, et même leur épargne, s'il est permis de prendre garde à un tel effet des voyages, grossit de tous leurs mouvements. Et lorsqu'un maigre professeur, harassé du poids de l'année et accablé de ses soucis, se voit promu à quelque emploi aussi obscur, mais un peu plus lucratif que le premier, il faut qu'il aille l'occuper, quelquefois au bout de l'empire, à ses frais et dépens ; il faut qu'il s'appauvrisse, à chaque pas, et qu'il arrive ruiné !

Est-ce là tain' thuit? est-ce là comme on juge?

« Mais il avance », ai-je entendu M. Rendu nous dire en plein conseil. H avance ! mais c'est pour arriver tout au plus au tiers ou à la moitié de ce que nous avons. Il avance ! mais on l'avance par justice, ou par le besoin qu'on a de lui, la faveur pure et simple ne pouvant êti'e supposée. Si par justice, on impose son mérite ; si par besoin, on taxe son utilité : dans les deux cas, la raison suffisante manque, et il y a, dans la manière dont eux et nous sommes traités, différence offensante et inexcusable contradiction.

Je m'ai'rête, pour le nunnent, à cette inégalité de poids et do mesure, et je vous dis quïl faut la redresser et l'expier, en projjosant au conseil la loi que je vais écrire ici, puisque loi il y a : « Voyager k leurs dépens d'un lycée à un autre sera une peine infligée aux professeurs qui changeront de place pour avoir mal fait leur devoir. » Voilà ce que doit être votre loi, un règlement disciplinaire, et non un règlement bursal.

JOUBERT. — CIIAP. IV

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