‹ Joubert; textes choisis et commentésChapitre 31 sur 112 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

/. Généralités sur Vouvrage. — //. Variété et profondeur du livre, III. La « sagesse » de Jouherf.

Joubert n'a pas publié lui-même son Recueil de pensées, et, à bien des égards, on peut le regretter. Mais il faut avouer que, depuis La Rochefoucauld, Pascal ou La Bruyère, il devient bien ditïicile, quand on a la secrète 'faiblesse d'en écrire, de publier soi-même ses propres Pensées. On a l'air de vouloù' s'égaler aux maîtres du genre et de se décerner de sa propre autorité un brevet de « grand moraliste ». L'ii'onie de la critique trouve là si aisément matière à s'exercer qu'on est un peu excusable de ne s'y point exposer de gaieté de cœur. Les plus hardis, — un Chateaubriand, un Sainte-Beuve, — osent tout au plus insinuer ou gUsser leurs « pensées, réflexions et maximes » au miilieu de leurs œuvi'es complètes, ou à la fin d'un recueil d'articles. Le plus sûr est peut-être de laisser à ceux qui nous sm'vivront le souci éventuel de notre réputation posthume de grand ou petit morahste. C'est ce qu'a fait Joubert. Mais il semble bien avoh" eu conscience qu'il ne tenait pas pour lui tout seul son propre jom'nal, et avoir compté un peu siu: l'attention de la postérité. Une note

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inachevée, retrouvée parmi ses papiers, est fort significative à cet égard : « Si je meurs et que je laisse cpielques pensées éparses sur des objets importants, je conjure, au nom de riiumanité, ceux qui s'en verront les dépositaires de ne rien supprimer de ce qui s'éloignera des idées reçues. Je n'aimai pendant ma vie que la vérité ; j'ai lieu de penser que je l'ai vue sur bien de grands objets ; peut-être un de ces mots que j'aurai jetés à la hâte... » Cette note semble même réclamer une publication intégrale, qui n'a d'ailleurs, — et peut-être à tort, — jamais eu Heu, Le premier éditeur des Pensées, Chateaubriand, dans un volume introuvable qui n'a pas été livré au commerce, et qu'il était peut-être bon de remettre en circulation, s'est borné à faire un choix (1). Son exemple a été suivi par tous ceux qui ont succédé au grand écrivain dans son rôle d'exécuteur testamentaire. L'édition courante, préparée par Paul de Raynal, et perfectionnée par son frère, est en général plus complète (2), mieux distribuée, plus commode à manier que l'édition de Chateaubriand; mais elle n'est encore qu'un choix, et l'on voudi'ait être sûr que ce choix ne laisse de côté rien d'essentiel. D'autre part, et à supposer qu'une publication intégrale des manuscrits laissés par Joubert fût ou difficile, ou impossible, on aimerait bien à pouvoir dater chacune des pensées que les éditeurs ont cru devoir retenir. Dans cette « suite de petits livi'ets, au nombre de plus de deux cents, où Joubert avait inscrit, jour par jour, ses réflexions, ses maximes, l'analyse de ses lectm'es et les événements de

(1) Voyez notre Reproduction de Védiiion originale des Pensées de Joubert, avec la Notice historique d'Ai-naud Joubert, introduction et notes, 1 vol. in-16; Paris, Bloud; 4'=. édition revue et corrigée.

(2) Il y a cependant certaines pensées qui figuraient dans l'édition originale, et qui ont disparu des éditions courantes ; par exemple celle-ci (cf. notre reproduction, article 1^'', n° 231, p. 52) : « Il y a des temps où le Pape doit être dictateur ; il y en a d'autres où il doit n'être considéré que comme premier préposé aux clioses de la religion, comme son premier magistrat, comme roi des sacrifices. »

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sa vie, » il y a évidemment toute l'iiistoù'e de la pensée et de l'âme même du moraliste : on serait, semble-t-il, en di'oit de connaître cette histoii'e, non seulement dans ses résultats exquis, mais bruts, mais encore dans la suite de ses étapes successives.

Késignons-nous donc, en attendant qu'on donne quelque joiu* peut-être satisfaction à notre cmiosité légitime (1), résignons-nous à prendi-e en bloc, telles qu'on nous les présente, les Pensées de Joubert, et essayons d'en indiquer brièvement les mérites originaux et de mettre le li\Te à son rang.

Toutes ces pensées ne sont assurément pas d'égale valem, et, puisqu'elles ont été choisies sans doute entre beaucoup d'autres, il en est certain nombre qu'on aurait pu laisser de côté sans très grand dommage pour la mémoire du moraliste. Tel est par exemple ce jugement siu* Kacine, que l'on pomTait pardonner à Victor Hugo, mais que j'ai quelque peine à passer au déKcat Joubert : « Ceux à qui Racine suffit sont de pauvres âmes et de pau\Tes esprits ; ce sont des âmes et des esprits restés béjaunes et pensîonnaii'es de couvent. Admii'able, sans doute, pom* avoii' rendu poétiques les sentiments les plus bom'geois et les passions les plus médiocres, il ne tient Heu que de luimême. C'est un écrivain supérieur, et en littératm^e, c'est tout dii'e. Mais ce n'est point un écrivain inimitable. Pradou, lui-même, a fait beaucoup de vers pai'eils aux siens. » — Racine renvoyé aux « pensionnaires de couvent » ! Joubert, qui lisait tout, n'a-t-il donc pas lu 'Phèdre? Et, s'U l'a lue, n'a-t-il donc pas vu tout ce que le di'ame recouvrait de profonde vérité, même physiologique? Passons sur cette stupéfiante, et d'ailleurs probablement unique méprise. Mais d'autres pensées sont bien subtiles, et bien « tirées par les cheveux ». D'autres encore sont exprimées par des métaphores si imprévues, si abondantes, si mcohérentes

(1) c'est ce que fera sans duutc prochaijiement M. Aiiclié Beauiiier.

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