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aussi parfois, qu'il faut fake effort pour les entendre, et qu'on est tenté d'appliquer à l'auteur une autre de ses maximes : « Les mots, comme les verres, obscurcissent tout oe qu'ils n'aident pas à mieux voir. «
Mais il y aurait sans doute quelque injustice à trop insister sur ces imperfections, que Joubert nous eût apparemment dérobées, s'il avai,t été son propre éditeur, et qui sont l'inévitable rançon de toute publication posthume. Soyons sûrs que nous avons singulièrement gagné à ne pas connaître les brouillons de La Rochefoucauld ou de La Bruyère. Au reste, c'est par leurs quahtés, plus que par leurs défauts, que les écrivams valent, s'imposent et se classent. Et celles de Joubert sont assez hautes pour atth'er et retenu" l'attention de la critique.
Ce qui frappe d'abord dans ce recueil de Pensées, c'est l'extrême variété des sujets qui y sont successivement abordés. On a vite fait le tour de la pensée d'un La Rochefoucauld, même d'un La Bruyère : avec Joubert, on se sent en présence d'un esprit infiniment plus curieux et plus accueillant. A vrai dire, il n'est guère de question à laquelle il ne se soit mtéressé, et sur laquelle, rapide ou perçant, il n'ait tenu à dire son mot. Métaphysique et morale, politique et pédagogie, esthétique et histoire de l'art, théologie et littérature, psychologie et sciences même, les anciens et les modernes, il lisait tout, réfléchissait sur tout, pcuiait ou écrivait sur tout. « Ayons le cœm* et l'esprit hospitahers », dit-il quelque part ; et on le voit, dans sa Correspondance, mettre le précepte en pratique ; il n'est aucune lecture, si abstruse soit-elk% qui le puisse rebuter. A peine Kant est-il traduit, qu'il se met en campagne pour avok tous ses
livres et poiu' s'y « casser la tête ». « J'ai franchi, écrit-il, de terribles hauteurs, escaladé bien des greniers à hvres pour me prociu-er tout cela. » Une autre fois, c'est dans Aiistote qu'il se plonge. « Pour moi, je suis enfoncé dans Aiistote. Après avoù" achevé ses Morales, me voilà jeté à corps perdu dans ses Métaphjsiques; il faudi-a le lire tout entier. Il me tuera ; mais je ne puis plus m'en défendre. » Et de tout ainsi. Il entreprenait parfois d'immenses lectures sm' tel ou tel sujet qu'il voulait approfondir, afin « d'être quitte, disait-il, des opinions d'autrui, de connaître ce qu'on a su et de pouvoir être ignorant en toute sîireté de conscience ». Cette active curiosité d'esprit a laissé sa trace parmi les Pensées. Mettons à part Montaigne, et même Pascal, que je persiste à croire beaucoup moins ignorant qu'on ne l'a bien voulu dii-e : Joubert est le plus cultivé, le plus divers, le, moins fermé de tous nos moralistes.
L'écueil d'une pareille tom-nure d'esprit est double : le pédantisme et la légèreté guettent également ceux qui la possèdent et qui s'y laissent entraîner. Avoir lu Kant dans une traduction latine et Aristote dans le texte grec, c'est admh-able ; mais, poiu" Dieu ! n'aUez pas, comme eût fait Bayle, nous le rappeler à toutes les hgnes que vous écrivez ! Et de même, s'intéresser et s'ouvrh* à tout, c'est chose excellente et infiniment louable ; mais, de grâce, gardez-vous de croii'e, ou de nous fake croke, comme n'y eût pas manqué Voltah'e, qu'il suffit de cinq minutes de réflexion pom* comprendi'e l'obscure question de la grâce, et abstenez-vous de trancher par une plaisanterie le })roblèmc de la liberté ! Il me semble que Joubert a su échapper à ces reproches : il a trop de tact natm'el et acquis pour être pédant, et il a un sentiment trop vif et trop grave de la complexité des choses pour ne pas éviter d'être superficiel. Même, il abonde en pensées ingénieuses et profondes, qui sont connue le vivant témoignage et l'aboutissement
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lointain de réflexions longuement poursuivies, véritables résidus d'expérience morale et de philosophie portative, dont l'alerte concision sphituelle provoque la méditation, sollicite la rêverie et s'impose à la mémoire :
H faut craindre de se tromper en poésie, quand on ne pense pas comme les poètes, et en religion, quand on ne pense pas comme les saints.
La poUtesse est, la fleur de l'humanité. Qui n'est pas assez poU n'est pas assez humain.
On a rompu les chemins qui menaient au ciel et que tout le monde suivait ; il faut se faire des échelles.
n est tel autem* qui commence par faire sonner son style, pour qu'on puisse dire de lui : Il a de l'or.
Le poh et le fini sont au style ce que le vernis est aux tableaux ; ils le conservent, le font dm^er, Féterniseut en quelque sorte.
La force n'est pas l'énergie ; quelques auteurs ont plus de muscles que de talent.
Chacun est sa Parque à lui-même, et se file son avenir.
Platon se perd dans le vide ; mais on voit le jeu de ses ailes ; on en entend le bruit.
En élevant un enfant, il faut songer à sa vieillesse.
En morale, pom* atteindi'e le miheu, il faut aspirer au faîte.
On n'a pas une religion, quand on a seulement de pieuses ' inchnations ; coimne on n'a pas de patrie, quand on a seulement de la pliilantlu'opie.
La même croyance unit plus les hommes que le même savoir ; c'est sans doute parce que les croyances viennent du cœur.
Dieu a fait la vie pour être pratiquée, et non pas poiur être coimue.
Sans le devoir, la vie est molle et désossée ; elle ne peut plus , se tenir...
II serait aisé d'allonger la liste de ces pensées, qui foutes vont loin, et dont quelques-unes, - - on l'a sans doute noté au passage, — ont une portée toute contemporaine et ont l'air, en vérité, de dater d'hier, ou même d'aujourd'hui. La forme en est d'une vivacité piquante et lapidaiie, d'une
plénitude aisée qui ne laissent rien cà désirer. « C'est un grand art, a dit encore Joubert, que de savoir dai'der sa pensée et renfoncer dans l'attention. » Cet art, il le possède excellemment : il a le don, précieux pour un « maximiste », des formules heureuses et qui se gravent. « Je voudi'ais, disait-il, monnayer la sagesse, c'est-à-dire la frapper en mcL'cimes, en proverbes, en sentences, faciles à retenir et à transmettre. » Il faut avouer qu'il a fort bien rempli son objet.
En quoi d'ailleurs consiste cette « sagesse » que Joubert voulait répandre? Et de son volume de Pensées peut-on dégager, sinon un système, tout au moins une doctrine, une conception nouvelle et originale du monde, de l'homme et de la vie? Le mot de système eût été répudié par lui. « Tout système, a-t-il écrit, tout système est un artifice, une fabrique qui m'intéresse peu ; j'examine quelles richesses naturelles il contient, et ne prends garde qu'au trésor. » Ce serait donc faire \"iolence à ce souple et pénétrant esprit que de vouloir systématiser ses idéos ; mais c"est lui rendi-e justice que de signaler l'intime unité de ses vues et d'en marquer l'orientation générale.
Joubert est, avant tout, un idéaliste. Xourri de Platon, auquel il a voué le plus fervent des cultes, convaincu que « toute belle philosophie ressemble » à la sienne, il estime comme son maître que « la matière est une apparence », et que la véritable réalité, la seule qui compte, la seide même qui existe, est esprit. Son eiïort consistera donc, par delà les apparences sensibles et trompeuses, à rechercher, à de\iner, à exprimer la réalité profonde et immuable dont eUes sont le grossier symbole. Pom qu'un tel effort
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ne soit pas vain, et pour qu'on ne puisse pas être justement accusé de bâtir dans les nuages, il faut de toute nécessité étudier, observer longuement la réalité commune et sensible, afin d'y démêler l'âme de spiritualité qu'elle renferme, lime semble, quoi qu'on en ait dit quelquefois (1), que Joubert s'est assez bien conformé à cette obligation primordiale : son recueil n'est pas d'un homme qui ignore l'homme et qui se fasse sur notre espèce beaucoup d'illusions. Je crois bien que, tout comme un autre, il est descendu
Dans le fond désolé du gouffre intérieur,
et que les bas-fonds de la nature humaine ne lui sont pas inconnus. « Il entre dans toute espèce de débauche beaucoup de froideur d'âme ; elle est un abus réfléchi et volontaire du plaisir. » Cette pensée n'est ni d'un naïf, ni d'un prude ! et cette autre, non plus, qui fait songer à Vigny et
(1) Je fais ici allusion à un joli sonnet de ]\L Jules Lemaître dans ses Médaillons. Voici cette « figurine » en vers :
Le corps est la force fatale Qui nous rive au pays d'exil.
Un corps, Joubert en avait-il?
N'est-ce pas guenille trop sale?
Sur la réalité brutale Ta pensée, ô rêveur subtil, Ténue et souple comme un fil, Tissait une gaze idéale.
Et donc tu raffinais sur Dieu, Sur l'éthique et sur l'esthétique, Vaporisant l'homme par jeu.
La matière t'arrêtait peu...
Épicurien angélique,
Tu voyais bleu, tout bleu, tout bleu.
à Scliopenliauer : « La liaiiie entre les deux sexes ne s'éteint guère. » Seulement, si Joubert voit bien l'homme tel qu'il est, il est vrai qu'il aime mieux le voir tel qu'il doit être ; s'il a bien pénétré dans l' arrière-fond ténébreux et fangeux du cœur humain, il est certain qu'il ne s'y attarde pas. « Je reprends ma joie et mes ailes, et je vole à d'autres clartés. » Ce mot de lui le peint tout entier. Il n'estimait pas, — et avec raison, — que ce fût l'œuvre d'un \Tai moraliste de montrer à l'homme toute sa misère, sans lui donner en même temps le sentiment de sa grandeur. « Il ne faut, disait-il, s'occuper des maux et des malheurs du monde que pour les soulager : se horner à les contempler et à les déplorer, c'est les aigrir en pure perte. Quiconque les couve des yeux en fait éclore des tempêtes. » x\ux « clartés » de l'exiiérience, Joubert préférait celles de l'idéal.
Cet idéal, il se garde bien de le placer dans les révélations simplistes de la raison pure. La Révolution l'a dégoûté du philosophisme où il avait jadis trempé lui-même : il a éprouvé, à la voir à l'œuvre, que la raison toute seule n'engendre ni la sagesse, ni la vertu. La religion, au contrah'e, assure et entretient l'une et l'autre. D'abord, elle « est la seule métaphysique que le vulgaire soit capable d'entendre et d'adopter ». D'autre part, elle seule réalise pleinement ce besoin de bonheur, d'infini, de beauté qui est mné au cœm* de l'homme. « La piété est au cœur ce que la poésie est à l'imagination, ce qu'une belle métaphysique est à l'esprit ; elle exerce toute l'étendue de notre sensibilité. » Enfin, elle est l'unique fondement de la morale. « Xous ne voyons bien nos devohs qu'en Dieu. C'est le seul fond sur lequel ils soient toujours lisibles à l'esprit. » « Sans le dogme, la morale n'est que maximes et que sentences ; avec le dogme, elle est précepte, obligation, nécessité. » « Il faut du ciel à la morale, comme de l'air à un tableau. » Que d'ailleurs Tensemble des dogmes chrétiens soit peut-être malaisé à admettre, il est possible : « La vertu n'est