JOUBERT. — CHAP. V
Le chemin de la vérité ! j'y ai fait un long détour ; aussi le pays (li'i vous vous égarez nresl bien coiinii.
l/d révolution a chassé mou esprit (hi uioiult' léci cti me le rendant trop liorrihle.
Je suis propre à semer, mais lutn pas ;\ hûtir et à foinler.
Le ciel n'a mis dans mon intelligence que des rayons, et ne m'a donné pour éloquence que de beaux mots. Je n'ai de force cpie pour m'élever, et pour vertu qu'une certaine incorruptibilité.
Je suis, comme Montaigne, impropre au discours continu.
J'ai souvent touché du bout des lèvres la coupe où était l'abondance ; mais c'est une eau qui m'a toujours fui.
Je suis comme une harpe éolienne, qui rend quelques beaux sons, mais qui n'exécute aucun air. Aucun vent constant n'a soufflé sur moi.
Comme Dédale, je me forge des ailes ; je les compose peu à peu, en y attachant une plume chaque jour.
Mon esprit aime à voyager dans des espaces ouverts, et à se jouer dans des flots de lumière, où il n'aperçoit rien, mais où il est pénétré de joie et de clarté. Et que suis-je?... qu'un atome dans un rayon !
Mes effluvions sont les rêves d'une ombre.
Je ressemble au peuplier, cet arbre qui a toujours l'air jeune, même quand il est vieux.
Je rends grâce au ciel de ce qu'il a fait de mon esprit une chose légère, et qui est propre à s'élever en haut.
Mme Victorine de Châtenay disait de moi que j'avais Fair d'une âme qui a rencontré par hasard un cor])s, et qui s'en tire comme elle peut. Je ne puis disconvenir que ce mot ne soit juste.
== l'E.NSl-ES, MAXIMES Eï ESSAIS = 9'J
J'aime, comme l'alouette, à me promener loin et au-dessus de mon nid.
Dans mes habitations, je veux qu'il se mêle toujours beaucoup de ciel et peu de teiTe. ]\Ioii nid sera d'oiseau, car mes pensées et mes paroles ont des ailes.
Oh ! qu'il est difficile d'être à la fois ingénieu« et sensé 1 J'ai été privé longtemps des idées qui convenaient à mon esprit, ou du langage qui convenait à ces idées. Longtemps j'ai supporté les tourments d'une fécondité qui ne. peut pas se faire jour.
Je n'aime la philosophie, et surtout la métaphysique, ni C[uadrupède ni bipède ; je la veux ailée et chantante.
Vous allez à la vérité par la poésie, et j'arrive à la poésie par la vérité.
On peut avoir du tact de bonne heure et du goût fort tard ; c'est ce qui m'est amvé.
Ah ! si je pouvais ni'exprimer par la musicpie, par la danse, |)ar la peinture, comme je m'exprime par la parole, combien j'am'ais d'idées que je n'ai pas, et combien de sentiments qui me seront toujours inconnus !
J'ai fort étroite cette partie de la tête destinée à recevoir les choses c[ui ne sont pas clakes.
Quand je luis... je me consume.
Je ne puis faire bien qu'avec lenteur et avec uue extrême fatigue. Derrière ma faiblesse il y a de la force ; la faiblesse est dans l'instrument. Derrière la force de beaucoup de gens, il y a de la faiblesse. Elle est dans le cœur, dans la raison, dans le trop peu de franche bonne volonté.
J"ai trop de cervelle pour ma tête ; elle ne peut pas jouer à l'aise dans son étui. **