‹ Joubert; textes choisis et commentésChapitre 41 sur 112 · H faut céder au ciel et résister aux hommes · texte numérisé non relu

H faut céder au ciel et résister aux hommes

35. — Quand Dieu se retire du monde, le sage se retire en Dieu.

36. — Ceux-là seuls veillent, ô mon Dieu, qui pensent à vous et qui vous aiment. Tous les autres sont endormis ; ils font des rêves et s'attachent à des fantômes. Vous seul êtes la réahté. Rien n'est bien que d'occuper de vous son cœiu- et son esprit, de faire toutes choses pour vous, de n'être mû que par vous. Mais l'honmie est-il fait pour jouir ici-bas d'une telle féhcité? S'il eu était capable, il aurait sa perfection.

37. — L'oubli des choses de la terre, et l'intention aux choses du ciel ; l'exemption de toute ardeur, de tout souci, de tout trouble et de tout effort ; la plénitude de la vie, sans aucune agitation ; les déhccs du sentiment, sans le travail de la pensée ; les ravissements de l'extase, sans les apprêts de la méditation ; en un mot, la spirituahté pure, au sein du monde et painii lo tumulte des sens : ce n'est que le bonheur d'une minute, d'un

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instant ; mais cet instant de piété répand de la sua\'ité sur nos mois et sur nos années.

38- — La religion est la poésie du cœur ; elle a des enchantements utiles à nos mœurs ; elle nous donne et le bonheur et la vertu.

39. — La piété n'est pas une religion, c^uoi qu'elle soit l'âme de toutes. On n'a pas une religion quand on a seulement de pieuses inclinations, comme on n'a pas de patrie quand on a seulement de la pliilanthropie. On n"a une patrie, et l'on n'est citoyen d"uu pays, que lorsqu'on se décide à observer et k défendre certaines lois, à obéir à certains magistrats, et à adopter certaines manières d'être et d'agir.

40. — La religion n'est ni une théologie, ni une théosophie ; elle est plus que tout cela : une disciphne, une loi, un joug, un indissoluble engagement.

41 . — Tve pouiTait-on pas dire que, depuis l'avènement de Jésus-Clirist, Dieu a infusé dans la nature plus de lumière et plus de grâce? Il semble, en elïet, que depuis ce temps il y a eu dans le monde une connaissance plus générale de tous les devoirs, et une facilité plus répandue et plus commune à pratiquer les -^Taies vertus et toutes les grandes vertus.

42. — Il faut aimer la religion comme une espèce de patrie et de nourrice : c'est elle qui a allaité nos vertus, qui nous a montré le ciel, et qui nous a appris à marcher dans les sentiers de nos devoirs.

43. — La reL'gion est pour l'un sa littérature et sa science ; elle est pour l'autre ses délices et son devoir.

44. — Aucune doctrine ne fut jamais aussi bien proportionnée que la doctrine clirétienne à tous les besoins naturels du cœur et de l'esprit humain. La pompe et le faste qu'on reproche à l'Église ont été l'effet et sont la preuve de son incomparable excellence. D'où sont venues, en effet, cette puissance t't ces richesses poussées à l'excès, si ce n'est de l'enchantement

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où elle mit le monde entier? Ravis de sa beauté, des millions d'hommes la comblèrent, de siècle en siècle, de dons, de legs, de cessions. Elle eut le don de se faire aimer et celui de faire des heureux. C'est ce qui fit tant de prodiges ; c'est de là que lui vint son pouvoir.

45. — On ne peut ni parler contre le cluistianisme sans colère, ni parler de lui sans amour.

46. — Dans le christianisme, et surtout dans le catholicisme, les mystères sont des vérités purement spéculatives, d'où naissent, par la réunion d'un mystère à l'autre, des vérités éminemment pratiques.

47. — La rehgion défend de croire au delà de ce qu'elle enseigne.

48. — Quand on ne peut pas croire qu'il y a eu révélation, on ne croit rien fixement, fermement, invariablement.

49. — Les sectes austères sont d'abord les plus révérées; mais les sectes mitigées ont toujours été les plus durables.

50. — La même croyance unit plus les hommes que le même savoir ; c'est sans doute parce que les croyances viennent du cœur.

51 . — H est permis de s'affliger, mais il n'est jamais permis de rire de la rehgion d'autrui.

52. — H faut attaquer la superstition par la religion, et non par la physique : c'est un teiTain où elle n'-est pas. Que si vous l'y amenez, en la faisant sortir d'elle-même, vous la faites sortir aussi de toute idée du ciel, et au heu de la corriger, vous risquez de la rendre pire.

53. — La superstition est la seule religion dont soient capables les âmes basses.

54. — Tous ceux qui manquent de religion sont privés d'une vertu, et eussent-ils toutes les autres, ils ne pouiTaient être pai-faits.

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55. — Qu'est-ce qui est le plus difforme, ou d'une religion sans vertu, ou de vertus sans religion?

56. — L'incrédulité n"est qu'une manière d'être de l'esprit ; mais l'impiété est im véritable vice du cœur. Il entre dans ce sentiment de l'horreur pour ce qui est di^^n, du dédain pour les hommes, et du mépris pour l'aimable simplicité.

57. — n y a deux sortes d'athéisme : celui qui tend à se passer de l'idée de Dieu, et celui qui tend h se passer de son intervention dans les affaires humaines.

58. — L'iri-éhgion par ignorance est un état de rudesse et. de barbarie intérieure. L'esprit qu'aucime croyance, aucune foi n'a phé et amolli, reste sauvage et incapable d'une certaine culture et d'im certain ensemencement. Mais l'incrédulité dogmatique est un état d'irritation et d'exaltation ; elle nous met en guerre perpétuelle avec nous-mêmes, notre éducation, nos habitudes, nos premières opinions ; avec les autres, nos pères, nos frères, nos voisins, nos anciens maîtres ; avec Tordre public, que nous regardons comme un désordre ; avec le temps présent, que nous croyons moins éclairé qu'il ne doit l'être ; avec le temps passé, dont nous méprisons l'ignorance et la simplicité. L'avenir et le genre humain dans son éternité future, voilà les deux idoles et les seules idoles de l'incrédulité systématique.

59. — La différence est grande d'accepter potir idoles Mahomet ou Luther, ou de ramper aux pieds de J.-J. Rousseau et de Voltah'e. On crut du moins n'obéir qu'à Dieu, en suivant Mahomet, qu'aux Écritures, en écoutant Luther. Et peut-être ne faut-il pas décrier le penchant qu'a le geme humain d'abandonner à ceux qu'il croit amis de Dieu le soin de régler sa conscience et de déterminer son esprit. Considéré seulement sous le rapport de l'utilité sociale et présente, ce penchant est utile et conforme à l'ordre. C'est l'assujettissement aux esprits ùréligieux qui seul est funeste et proprement dépravateur.

60. — La vertu n'est pas une chose facile^ pourquoi la rehgion le serait-elle?

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