‹ Joubert; textes choisis et commentésChapitre 5 sur 112 · JOUBERT. — CHAP. II · texte numérisé non relu

JOUBERT. — CHAP. II

blait n'avoir plus que quelques jours à vivre : on l'épargna. Joubert, qui ne la connaissait point, accourut lui offrir ses services : il fut vite conquis par cette grâce frêle et triste, par cette fine distinction d'esprit et de cœur; on lui rendit l'affection qu'il offrait si simplement. Nous avons quelques-unes des lettres qu'ils échangèrent pendant une dizaine d'années : elles sont charmantes de part et d'autre. De part et d'autre, la confiance, la sécurité sont entières, absolues. « J'ai fait un cri de joie, écrivait un jour Mme de Beaumont à Joubert, en voyant votre écriture. Recevoir une lettre de vous est un louheur que je ne veux même pas désh'er et toujours troublé par cette idée que peut-être vous êtes fatigué et souffrant au moment où j'en jouis. « La sollicitude de Joubert pour la santé de son amie est au moins aussi vive, et l'expression en est parfois singulièrement touchante : un père très tendre n'est pas plus attentif, plus "\dgilant, plus prompt à s'alarmer pour sa fille. Quand, en 1803, elle commit l'imprudence de partir pour Rome où elle devait mourh*, la tristesse de Joubert devient déchh-ante :

Si je ne vous ai pas écrit, c'est de chagrin.

Votre départ, dans les fatigues dont vous sortiez, et votre immense éloignement m'ont accablé.

Je ne crois pas avoir éprouvé un sentiment plus triste que celui dont je m'abreuvais tous les matins, comme d'un déjeuner amer, en me disant à mon réveil, depuis votre dernière lettre : Elle est maintenant Jiors de France, o\i elle en est loin, etc.

Votre centre est un tourbillon. Quand vous n'y seriez tenue en haleine ou en action que par l'inévitable curiosité qui va vous agiter, elle suffirait pour vous nuire. Mon Dieu ! Mon Dieu !... Hâtez-vous, si vous voulez maintenant que je m'apaise, que je vous pardonne, que je retrouve iin peu de paix, hâtezvous de m'apprendre que vous vous portez mieux, ou je mourrai de rage mue...

J'ai rompu, dans ma tristesse et ma mauvaise humeur, toute correspondance avec le monde entier. Je laisse s'entasser les

lettres qu'on m'écrit, je ne les lis même pas tout entières. Je n'écris plus. Envelo^jpé de mon chagrin, comme d'un manteau brun, je m'y cache, je m'y enfonce, j'y vis sourd et taciturne...

Vous me recommandez de vous aimer toujours. Hélas! puis-je faire autrement, quelle que vous soyez, et quoi que ce soit que vous vouhez?...

Nous parlons sans cesse de vous dans tous les coins de la maison, mon frère, Mme Joubert et moi. Je ne leur dis pas à eux-mêmes la ynoiiié de ce que je souffre.

Votre lettre datée de Milan, l^^ octobre, est airivée ici le 8. La date qui la terminait portait dans ses caractères une telle empreinte d'accablement et de fatigue, que les larmes m'en sont venues aux yeux.

Adieu, cause de tant de peines, qui avez été pour moi si souvent la som"ce de tant de biens. i\dieu. Conservez-vous, ménagez-vous, et revenez quelque jorn* parmi nous, ne fût-ce que pour me donner un seul moment l'inexprimable plaisir de vous revoir...

Moins d'un mois après, Mme de Beaumont n'était plus. D'ordinaii-e, Joubert allait passer l'hiver à Paris, où il retrouvait, dans le petit salon de la rue Neuve-du-Luxembourg, la société d'élite que Mme de Beaumont avait réunie autour d'elle. Cet hiver-là, il le passa tout entier à Villeneuve, (( silencieux et comme enveloppé dans sa douleur Il écrivait à Chênedollé, le 2 janvier 1804 : « Je ne vous dirai rien de ma douleur. Elle n'est pas extravagante, mais elle sera éternelle. Quelle place cette femme aimable occupait pour moi dans le monde ! Chateaubriand la regrette sûrement autant que moi, mais elle lui manquera moins longtemps. Je n'avais pas eu depuis neuf ans une pensée où elle ne se trouvât de manière ou d'autre en perspective. Ce pli ne s'effacera point, et je n'aurai pas une idée à laquelle son souvenu- et l'affliction de son absence ne soient mêlés. »

Cette affection tentb'e, ])rofonde, presque féminine, était d'une essence particulière qu'il s'agit de définir, car elle

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jette un certain jour sur la nature niènie de Joubert. La « justesse » de sa femme, manifestement, ne réalisait qu'à moitié son idéal féminin. A ce platonicien qui se déclarait lui-même « plus })latonicien que Platon, Platone platonior », il fallait un peu d'idéalisme et de poésie dans le com'ant de la vie quotidienne. L'amitié de Pauline de Beaumont remplissait ce besoin dans la perfection. Amitié très pure, à laquelle Mme Joubert semble avoir eu la sagesse de s'être })rêtée fort simplement, sans susceptibilité importune, — et dont Dieu veuille qu'elle n'ait jamais souffert ! « Nous nous étions liés, écrivait Joubert, dans un temps où nous étions tous les deux bien près d'être parfaits, de sorte qu'il se mêlait à notre amitié quelque chose de. ce qui rend si délicieux tout ce qui rappelle l'enfance, je veux dire le souvenir de l'innocence. » Amitié si pure, si immatérielle en quelque sorte, si vraiment désintéressée de la part de notre moraliste, que lorsque Chateaubriand, comme un jeune dieu ravisseur, parut dans le temple et fit sa proie de la prêtresse, Joubert paraît n'en avoir pas conçu le moindre sentiment de jalousie. Mais les amitiés même les plus pures qui s'établissent entre un homme et une femme ont toujours quelque chose de plus tendre, de plus ému, de plus subtil aussi que les amitiés d'homme à homme ou de femme à femme. Joubert n'était pas insensible au charme déUcat qui se dégageait de toute la personne de Mme de Beaumont ; il la comparait à « ces figm'es d'Herculanum qui coulent sans bruit dans les ahs à peine enveloppées d'un corps ». Sa grâce aristocratique était encore relevée aux yeux d'un valétudinahe par cet air de mélancolie attendrissante que tous ses chagrins, — son mariage avait été très malheureux, — joints à la maladie, avaient répandu sur son })âle visfige. Enfin elle avait « une admùable intelligence » : elle ainmit passionnément les Lettres et le talent, comprenait toutes les idées, et Andié Chénier et Mme de Staël, avant Joubert et Chateaubriand,

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avaient plus d'une fois éprouvé la fine sûreté de son goût. X'ayant pas de convictions fermes, elle syra])atliisait sans effort avec la pensée d' autrui ; elle excellait à la provoquer, à la faire naître, à la renvoyer épurée, agrandie, fortifiée; c'était une merveilleuse excitatrice d'esprits. Joubert l'éprouva plus que personne : en aucun temps, les cahiers où il consignait ses pensées ne se remplirent aussi vite que durant l'époque de ses relations avec Mme de Beaumont. « Confidente de mes pensées et de mes erreurs, écrivait-il après sa niort, de mes travaux et de mes écarts, de mes témérités anciennes et de ma sagesse tardive, à qui les dii'6 désormais? Vons étiez pour moi le public. » Dans l'affection qu'il avait pour elle, il entrait non seulement de cette amitié tendre, prévenante, ingénieuse et un peu câline, qui était sa manière propre d'aimer, de cette vigilance inquiète et .comme tremblante qu'on ne peut s'empêcher d'éprouver pom' les êtres jeunes, délicats et fragiles, mais encore de l'admiration esthétique, de la reconnaissance intellectuelle, et de ces sentiments complexes et charmants cpii sont l'habituel apanage des directions de conscience féminine. Joubert était né un peu directeiu' de conscience, et son passage aux Doctrinaires n'avait pas été sans fortifier en lui ce don de nature.

CHAPITEE III

DU CONSULAT JUSQU'a LA MORT

/. Joulert et Chateaubriand. — II. Les amitiés féminines de Joulert. III. Les dernières années et la mort.

Mme de Beaumont avait accueilli avec joie « ravènement de Bonaparte », siir lequel Joubert fit d'abord quelques réserves. « Je n'ai partagé ni vos ra^■issements, ni ceux de mon frère, » écrivait-il à son amie en décembre 1799. Mais bientôt le « ra\issement » le gagne : « Je ne vous parlerai pas de Bonaparte qui est un inter-roi admirable. Cet homme n"est point parvenu ; il est arrivé à sa place. Je l'aime. » En attendant qu"il fît la fortune de Fontanes, V « inter-roi » ramenait en France peu à peu la sécurité et la paix sociales ; les émigi-és rentraient ; Fontanes, que le 18 Fructidor avait forcé de chercher un refuge en AngleteiTe, y avait retrouvé Chateaubriand, qu'il avait connu à Paris avant la Révolution, et s"était hé avec lui d'une étroite amitié ; il lui avait beaucoup parlé de Joubert ; et quand tous deux furent de retour en France, Fontanes s'empressa de mettre eu relations son ancien et son nouvel ami. Chateaubriand sut se fa^'e beaucoup aimer de Joubert. Celui-ci qui, dans une lettre rendue célèbre par Sainte-Beuve, a jugé à fond et sans illusion, et même avec sévérité, le caractère de René,

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