JOUBERT. — CHAP. III
a eu ]iom- lui iino réelle et profonde affection : il devina bien vite son génie d'écrivain et lui })rodigna les encouragements et les conseils. On. ne dira, je crois, jamais assez tout ce que le Génie du Christianisme, Atala, René et les Martyrs ont dû à sa critique à la fois excitatrice et modératrice : qui sait même s'il n'y a pas mis la main? Plus qu'aucun de ses contemporains il était préparé, par sa propre évolution morale, à comprendre l'Apologie nouvelle, et, tel que nous le connaissons, nous pouvons affirmer que certaines considérations sentimentales, ou sociales, ou esthétiques, n'ont pas été étrangères à son retour au christianisme. « La ]"eligion est la poésie du cœur, » lisons-nous dans ses Pensées; et n'est-ce pas la formule même du Génie? Et combien d'autres censées ne nous rendent-elles pas comme un écho du grand livre de Chateaubriand ! « Ce sauvage me charme, disait de lui Joubert avec une rare pénétration. Il faut le débarbouiller de Rousseau, d'Ossian, des vapeurs de la Tamise, des révolutions anciennes et modernes, et lui laisser la croix, les missions, les couchers de soleil en plein océan, et les savanes de l'Amérique, et vous verrez quel poète nous allons avoir pour nous purifier des restes du Directoire, comme Épiménide, avec ses rites sacrés et ses vers, purifia jadis Athènes de la peste (1). » On ne saurait mieux exprimer la nature de l'heureuse transformation qui, du génial fatras de VEssai sur les Révolutions, allait dégager le poète du Génie du Christianisme. Chateaubriand, c'était le poète tel que le concevait et tel que Vattendait Joubert : celui-ci l'a aimé, soutenu, dirigé, et même formé. Si, comme le conjecture avec vraisemblance M. Pailhès, il a collaboré aux célèbres articles de Fontanes sur le Génie, il a eu de plus l'insigne mérite de prononcer, au lendemain de son appa-
(1) Ce mot est cité par Villemain, la Trihune moderne : M.,de Chateaubriand, p. 87, et par M. Paul de Raynal dans les Correspondants de Joulert, p. 12G. Ce doit êtfe un fragment d'une lettre à Fontanes, qu'on aurait bien dû recueillir dans la Correspondance de Joubert.
rition, sm- l'œuvre naissante, le jugement même de la postérité.
D'autres amitiés, surtout féminines, presque toutes contractées, ou du moins délicatement cultivées dans le salon de Mme de Beaumont, vinrent sinon consoler Joubert de la mort prématurée de cette dernière, tout au moins lui cn.adoucii' Famertume. C'était Guéneau de Mussy, ChênedoUé, surtout Mole, pour lequel Joubert semble avoii* eu une affection presque déférente, et qu'il appelait « sou Caton dé vingt ans » : nous avons une lettre de Mole à Joubert qui est un joli modèle de juvénile assurance et d'im]5ertinente fatuité ; il nous est difficile de pardonner à ce doctrinaire avant la lettre d'en avoir imposé au troj) timide et scrupuleux Joubert, et d'avoir comme invité ce dernier, c[ui eut le tort de l'en croire sur parole, à condamner au feu une sorte d'oraison funèbre de Mme de Beaumont. Si vives d'ailleurs que fussent ces amitiés viriles, elles n'étaient pas })oiu' remplir toute la « capacité » d'un cœur qui, tout naturellenuMit, « aimait à aimer ». « Le châtiment, a dit Joubert, le châtiment de ceux qui ont trop aimé les femmes est de les aimer toujours. )) Qu'on fasse subir à cette pensée toutes les atténuations, restrictions, corrections ou « purifications » que Fou voudra, pour l'appliquer à Joubert lui-même : j'y consens, ])ourvu que l'on maintienne le principe d'une appU- -cation ])orsoiuu^lle. Joubert, — je le dis sans u"onie, et en -dépouillant k; uiot de toute accejition maligne ou équivocjiie, — Joubert a été un perpétuel « ami des femmes ». Il était né tel, et la pureté de ses hitentions, en le rassurant sur lui-même, lui donnait connue le di'oit de s'abandonner à sa
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propre nature. Le chai'me féminin agissait sur lui avec une promptitude et une force singulières : dès qu'il se trouvait en présence d'une femme aimable, intelligente et bonne, son « âme frôleuse » entrait en émoi ; une sorte d'inspu'ation s'emparait de lui ; il éprouvait le besoin de s'attacher cette âme de femme par tous les liens de la sympathie morale, et, si je puis dh-e, de communier avec elle par les parties les plus hautes, les plus fines, les plus déhcates de son être intime. Causeur incomparable, plein de verve et d'humour, de grâce spirituelle ou de vivacité mordante, tour à tom" éloquent, ingénieux, original, il possédait l'ai't subtil d'intéresser les autres à tout ce qu'il disait et, en même temps, de les provoquer à la réplique et de leur faire déployer toutes leurs secrètes ressources. L'entretien fini, il en ravivait et en prolongeait le souvenir par les déhcieuses lettres qu'il savait écrire. Les femmes lui savaient gré de tous ses efforts pour leur plahe ; elles sentaient tout ce qui se cachait de poétique émotion, de tendiTsse chaste, de muette adoration sous ces souriantes coquetteries d'un valétudinake ; elles lui étaient reconnaissantes du culte qu'il professait pour elles, et elles l'en récompensaient, comme U le souhaitait, en se laissant aimer et en aimant à leur tom-. Imaginez un La Fontaine sans grossièreté : tel était exactement Joubert dans ce cercle d'amies qu'il avait su former autour de lui.
Elles étaient nombreuses, et dévouées, et fidèles ; et chacune de ces « amitiés amoureuses » mériterait d'être caractérisée à part, avec sa nuance propre : car ce déhcat n'aimait pas Mme de Chateaubriand, Mme de Lévis ou Mme de Duras (1), ou Mme de Pastoret, de la même façon
(1) Nous avons de 'Mme Duras une lettre à Chateaubriand qui contient un joli et piquant portrait, encore qu'un peu caricatural, de Joubert. Le voici : « Je ne sais si je vous ai dit que j'avjais vu M. Joubert. Il voulait me recommander un jeune homme auquel il s'intéresse. C'est certainement le plus grand effort qu'il ait fait de sa vie.
qu'il aimait Mme de Giiitaiit ou Mme de Viiitimille. L'amitié n'a tout sou ])rix que si elle est personnelle, et nous banalisons nos sentiments, quand nous les prodiguons, toujours les mêmes, à tout venant. Ainu'r tous ses amis de la même manière, c'est n'en aimer aucun véritablement. Joubert était un trop fin dilettante de l'amitié pour ne s'en point aviser : toutes ses amitiés étaient des « amitiés particulières », et qui aurait pu se plaindi'e qu'il y mêlât souvent le souvenir attendri de Mme de Beaumont? Il écrit par exemple à Mme de Guitaut pour la remercier de l'aimable accueil dont il a été l'objet au château d'Époisses, et lui parlant de ses deux filles, il ajoute :
Tout me plaît d'elles et m'occupe, jusqu'aux noms qu'elles portent. Celui de l'aînée est le vôtre, madame, et celui de sa sœur appartenait, il n'y a pas encore longtemps, à une femme bien regrettée, bien digne de l'être, et dont l'amitié a fait des délices des dix dernières années de ma vie. Pardonnez-moi d'oser vous en parler ici. Ce mois est consacré à sa mémoire., et tout ce qui melarappelle m'est cher. J'ai déjà souhaité bien des fois que Pauhne de Guitaut fût plus heureuse que Pauhne de Montmorin !
Quelques semaines après, il écrivait à la même Mme de Guitaut :
Madame, on m'a remis, à mon réveil, le 20 novembre, deux lettres et de vieux journaux... La seconde lettre, madame,
Il m'a écrit et avoué qu'il avait recopié trois fois le brouillon : à l'un, il avait oublié un mot, à l'autre une vh-gule. Quel original! Enfin la lettre est venue, tout entortillée. Je vous l'envoie par curiosité. Il arrive suant sang et eau ; il avait oublié son mouchoir ! Enfin, il s'explicjue ; nous faisons une recomiaissance ; il y avait sept ans que je ne l'avais vu. Nous nous sommes donné rendez-vous dans sept ans ; je ne sais s'il les emploiera à servir Léa, mais il n'aura pas Rachel. Vous savez que c'est un goût que je vous ai toujours disputé que M. Joubert. Il m'est quelque chose parce qu'il est votre ami; mais il est trop affecté pour moi. » (A. Bardoux, la Duchesse de Duras, Paris, Calmann-Lévy, 1898, p. 351-352.)
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était la vôtre. Lo timbre en était effacé ; mais au premier coup d'œil j'en ai reconnu lécriture, et j'en ai haisé Venreloppe. ïai surprise que- me causait cette faveur inespérée, et les bontés dont cette lettre était remplie, autorisaient un tel transport...
On conçoit sans j)eine que Mme de Guitaut « laissât lire » les lettres de Joubert « devant vingt-cinq personnes », qu'elle trouvât « son style charmant », et qu'elle lui écrivît ceci, qui dut singulièrement flatter un lecteur assidu et un admirateur enthousiaste de Mme de Sévigné, laquelle, disait-il, lui était « toutes choses » :
Je vais joindre vos lettres à celles que renferme un certain carton que vous avez vu avec autant d'intérêt que pouvait vous en laisser la brièveté du temps ; les grâces de Mme de Sévigné seront enchantées d'avoir une nouvelle compagne, et tous les autres cartonnés vous feront place avec empressement.
Mais de toutes ces amitiés féminines, celle qui fut, en même temps que la plus ancienne, la plus tendre peutêtre, la plus voisine de celle de Mme de Beaumont, ce fut celle de Mme de Vintimille. Joubert l'avait connue en 1802, et bien vite il s'attacha à elle. « Il l'aimait, nous dit son frère, comme la plus tendre sœur; elle l'entendait si bien, il existait entre leurs deux âmes un tel unisson, une harmonie si parfaite, que M. Joubert disait lui-même que le plaisir de converser avec elle avait pour lui la même douceur que le plus agréable concert. » Il allait jusqu'à la comparer à l'incomparable amie qu'il avait perdue. « Elle était, disait-il de cette dernière, elle était, pour les choses intellectuelles, ce que Mme de Vintimille est pour les choses morales. L'une est excellente à consulter sur les actions, l'autre l'était à consulter sur les idées. » Comme Mnïe de Vintimille aimait les vieux Hvres, Joubert, bibliophile passionné et déhcat, se faisait une joie, au jour de Fan et le 22 juillet, anniversah'e de leur première ren-
contre (U'cisivo, de lui offrir l'un des volumes les plus précieux de sa bibliothèque. Il y a telle lettre de lui, pour acconipaoner Tenvoi d'un petit Pétrarque, qui devrait devenir chère à. tous les amoureux des livres et à tous les amoureux de l'amitié :
La reliure est couleur de bois d'oranger et me rappelle vos petits meubles que j'aimais tant. La couverture est ornée d'un doul)le W très délicatement tracé, qui semble nndtiplié par ses petites brauches, et qui, par ce caractère, paraît à la fois l'emblème et le chiffre le plus convenable de votre nom. Les signets sont des rubans du plus beau blond, ainsi que les revers de la reliure, et les dorures un peu passées. Enfin, tout annonce que, dans son origine, ce liwet fut destiné à la plus piquante des blondes. J'ai dans la tête qu'on le relia pour vous, qu'il vous a appartenu, ([u'il fut volé ou que vous le perdîtes, et je vous le rends.
Je me suis dit, dans mes conjectures, qu'il vous fut donné il y a longtenq)f; ; que, par conséquent, cdui qui le donna put vous aimpr dès sa jeunesse; et c'est un bonheur que je lui envie. Je me dis que, s'il vit encore, il vous aime toujours ; et ce bonheurlà, je ne Venvierai jamais à personne, car je le partage avec tout ce qui vous connaît...
Laissons-le encore nous raconter lui-même les débuts de cette amoureuse amitié :
Par un anaclironisme qui me fait frémir le cœm-, — écrivait-il à Mme de Vintimille le 21 juillet 1817, — vous confondiez, dans une commémoration dont j"étais d'ailleurs très flatté, deux époques très différentes, quoique également mémorables pour moi, le G mai 1802 et le 22 juillet, c'est-à-dire le jour où je vous vis pour la première fois et le jour où j'ai le mieux connu le bonheur qu'on trouve à vous voir, en me promenant avec vous et Chateaubriand dans une certaine allée des Tuileries, qui semble faite exprès pour s'y promener en rêvant, oii je me promène souvent, et que je trouve toujours, comme je vous l'ai dit plus d'une fois, tout embaumée de votre souvenir. C'est là
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