‹ Joubert; textes choisis et commentésChapitre 90 sur 112 · DU SIECLE · texte numérisé non relu

DU SIECLE

1. — Nous vivons dans un siècle oii les idées superflues surabondent, et qui n'a pas les idées nécessaires.

2. — Faire de son humeur la règle de ses jugements, et de ses fantaisies le mobile de ses actions, est une affreuse habitude du siècle.

3. — La coutume et l'autorité étant détruites, chacun se fait des habitudes et des manières selon son naturel ; grossières, s'il a le naturel grossier. Déplorables époques que celles où chaque homme pèse tout à son propre poids, et marche, comme dit la Bible, à la lumière de sa lampe !

4. — Peu d'idées et beaucoup d'appréhensions ; beaucoup d'émotions et peu de sentiments ; ou, si vous l'aimez mieux, peu d'idées fixes et beaucoup d'idées errantes ; des sentiments très vifs et point de sentiments constants ; l'incréduUté aux devoirs et la confiance aux nouveautés ; des esprits décidés et des opinions flottantes ; l'assertion au miheu du doute ; la confiance en soi-même et la défiance d'autrui ; la science des folles doctrines et l'ignorance des opinions des sages : tels sont les maux du siècle.

5. — -Le même esprit de révolution a dirigé les hommes dans la littérature, dans l'Etat et dans la religion. Les philo-

sophes ont voulu substituer leurs lixaes à la Bible, comme lei^ jacobins leur autorité à celle du roi.

6. — Chacun, dans ce siècle, a voulu se mêler de toutes choses, et la populace, partageant les ambitions de la philosophie, est venue faire avec les mains ce qu'il faut faire avec la tête.

7. — Le siècle est travaillé de la plus terrible des maladies de l'esprit, le dégoût des religions. Ce n'est pas la Uberté religieuse, mais la liberté irréligieuse qu'il demande.

8. — On a rompu les chemins qui menaient au ciel et que tout le monde suivait ; il faut se faire des échelles.

9. — L'hérésie est moins à craindre aujourd'hui que l'irréligion ; l'EgUse a changé d'ennemis et de dangers ; elle doit changer de sollicitudes et de combats.

10. — L'esprit philosopliique du dernier siècle n'a été qu'un esprit de contradiction appliqué aux mœurs et aux lois. L'esprit de contradiction éloigne de toute étude approfondie ; il est commode, car il n'exige aucun travail ; mais en même temps il est funeste, destructeur. L'esprit d'assentiment demande bien plus d'intelligence, d'examen et de savoir; il est pénible, mais bienfaisant, conservateur, réparateur.

11. — Nos réformateurs ont dit à l'expérience : Tu radotes, et au temps passé : Tu es un enfant.

12. — Presque tout ce que nous appelons un abus fut un remède dans les institutions politiques.

13. — Les salons ont perdu les mœurs. La plaisanterie a perdu le monde et le trône.

14. — La commodité a détruit la religion, la morale et la pohtesse.

15. — Nous vivons dans des conjonctures si singulières, que les vieillards n'y ont pas plus d'expérience que les jeunes

17i> = JOUBliUT. — Cil A P. V

gens. Nous sommes tous novices, parce que tout est nouveau.

16. — Tout ce à quoi on nous défie, nous le faisons et au delà; et, comme de vrais écoliers, nous avons tout brisé chez nous, pour montrer que nous étions les maîtres.

17. — C'est un grand malheur quand la moitié d'une nation est méprisée par l'autre ; et je ne veux pas seulement parler du mépris des grands pour les petits, mais du mépris des petits pour les grands.

18. — Etre capable de respect est aujourd'hui presque aussi rare qu'en être digne.

19. — Ces Grecs et ces Romains étaient de grands personnages, sans doute ; mais en admirant leurs actions, leurs paroles, leurs gestes et leurs attitudes, n'envions pas leur sort ; n'aspirons pas à nous faire une histoire qui nous rende semblables à eux ; traitons-les comme ces acteurs dont on aime le jeu, mais dont on n'aime pas le métier. Savez-vous ce que vous désirez, à votre insu, dans l'établissement d'un corps législatif? Vous désirez un théâtre, et vous voulez vous faire acteurs. Avec le meilleur gouvernement représentatif possible vous n'aurez encore qu'un mauvais peuple et un sot public.

20. — H faut opposer aux idées libérales du siècle les idées morales de tous les temps.

21 . — On demande sans cesse de nouveaux livres, et il y a, dans ceux que nous avons depuis longtemps, des trésors inestimables de science et d'agréments qui nous sont inconnus, parce que nous négligeons d'y prendre garde. C'est le grand inconvénient des livres nouveaux : ils nous empêchent de lire les anciens.

22. — H fut un temps où le monde agissait sur les livres. Maintenant ce sont les livres qui agissent sur lui.

23. — Toutes les choses qui sont aisées à bien dire ont été parfaitement dites ; le reste est notre affaire ou notre tâche : tâche pénible 1

24. — Les premiers poètes ou les premiers auteurs rendaient sages les hommes fous. Les auteurs modernes cherchent à rendre fous les hommes sages.

25. — Des esprits rudes, et pourvus de robustes organes, sont entrés tout à coup dans la Uttérature, et ce sont eux qui en pèsent les fleurs.

26. — Que de savants forgent les sciences, cyclopes laborieux, ardents, infatigables, mais qui n'ont qu'un œil!

27. — Dans le luxe de nos écrits et de notre vie, ayons du moins l'amour et le regret de cette simplicité que nous n'avons plus, et que peut-être nous ne pouvons plus avoir. En buvant dans notre or, regrettons les coupes antiques. Enfin, pour ne pas être corrompus en tout, chérissons ce qui vaut mieux que nous-mêmes, et sauvons du naufrage, en périssant, nos goûts et nos jugements.

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