‹ Jouir; roman (volume 2)Chapitre 1 sur 13 · SCHOPENHAUER · texte numérisé non relu

SCHOPENHAUER

On attendait à 1' « Ensoleillée » l'arrivée de Mme Grèbe et de ses trois filles. Excellent prétexte pour Katri d'affirmer son génie d'organisation : depuis huit jours, la maison n'était que branle-bas et désordre. Souriante, Baptistine Paga, aidée d'une cousine, retirait ou replaçait les meubles, vidait des armoires, déménageait les placards, se prêtait, avec une docilité méritoire, aux fantaisies les plus déconcertantes de Madame. Expropriés de leurs chambres, Claude et Clairette assistaient, impuissants, à ce cyclone.

— Ah! on m'y reprendra, protestait Katri, de me tuer pour recevoir des ingrates; oui, des ingrates, je lésais d'avance !

Le désir de les éblouir, par le confort de cette réception, luttait contre ses instincts d'économie :

— Et d'abord, elles partageront notre vie simple ; si elles ne sont pas contentes, elles n'auront qu'à aller au Fulgor ou au Cristal-Palace!... Mais maman adore le poisson, il faudra lui en donner tous les jours : et ce qu'il y a de plus beau! Clotte et Madeliriette sont chattes comme tout, on mettra des entremets chaque soir. C'est la ruine, c'est la ruine!...

Ses menus, préparés à l'avance, passaient d'une prodigalité abusive : une entrée, deux plats de viande et de légumes, à la plus ladre économie : un œuf poché sur de l'oseille.

Le père Paga vint les prendre pour les conduire à la gare.

— Et les bagages! Tu vas voir si elles n'apportent pas douze malles, avec des cartons à ciiapeau à n'en plus finir !

Paga l'entendit :

— N'ayez crainte, Madame, mon gendre de la ferme, il sera là avec sa charrette, et il se les prendra, les bagages!

Des autos de luxe, presque sans arrêt, les croisaient, filant vers Beaulieu ou Monte-Carlo. Sur la place et l'avenue Masséna, le Jardin public, l'avenue de la Gare, les promeneurs fourmillaient. Claude ne reconnaissait plus sa Nice de l'arrivée : la promenade des Anglais, entre-aperçue au fond, était noire de inonde, Ijuantilé de toilettes élégantes, Anglais aux complets sobres, misses à l'air décidé; Allemands balourds et Allemandes fagotées, foulant l'asphalte avec autorité, comme chez eux.

— Nous les manquerons sûrement, affirma Katri.

Le vieux cocher se retourna, ses grosses moustaches à la Victor-Emmanuel relevées dans un sourire :

— Foi de Paga, je ne me suis jamais manqué le train, que mon cheval il peut vous le dire.

— Nous arriverons à temps, dit Claude.

Elle haussa les épaules, trépidante.

Une foule remplissait les quais, voyageurs sans bagages, prêts à escalader les marchepieds; la ruée des joueurs pour Monte-Carlo.

— Tien*, dit Claude, des autorités... pour quel personnage de marque?

11 venait de reconnaître le secrétaire-général de la prélecture, le commissaire central avec quelques agents en civil. ' Uaoara-Bicou l'adjoint et un groupe de reporters.

— Ah! voici Audral. Bonjour, vous attendez quelqu'un?

Marc leur serra la main :

— Oui, une malade....

Et il rougit un peu, n'aimant pas à mentir. Mais le moyen d'avouer qu'il cherchait l'occasion de saluer à leur descente du train les dames Grèbe, et surtout Ja-Ja? 11 avait eu beau se déclarer qu'une telle idée était stupide; elle l'avait conduit ici, bon gré, mal gré!

— On croit que la comtesse de Saxe-Bohlden est dans le train, avec son amant, fit-il à voix basse; voilà pourquoi municipalité et police sont représentées, afin de protéger son incognito d'une curiosité trop brutale.

Son regard rencontra celui d'une jeune femme, gracieusement et simplement mise : il reconnut l'héroïne de son ancienne aventure au Veglione, la femme de chambre aux bijoux, sa petite amie de rencontre, Marcelle Ghagot, actuellement au service de la duchesse d'Austerlitz. «

— Excusez-moi, dit-il aux Sangré.

Et abordant la camériste :

— C'est vous, Marcelle! De retour?...

— J'ai devancé de vingt-quatre heures madame la duchesse, avec monsieur Joseph ; elle va arriver.

Monsieur Joseph, le maître d'hôtel, qui ressemblait à l'archiduc Paul-Ernest, était un vieillard digne, à tète de diplomate et larges favoris. Il salua, protecteur. Der-

rière lui, deux grands valets de pied approchaient une chaise à porteur, destinée à transporter le malade jusqu'à son auto.

— Comment va votre maîtresse? demanda Marc.

— Pas bien, très affaiblie....

— C'est toujours le docteur Hadriot qui la soigne,?

— Oui, il l'accompagne. Mais il doit prendre deux semaines de congé en Italie, et madame la duchesse a dit devant moi qu'en son absence, c'est vous qui la soigneriez.

Marc avait rempli déjà de ces courts intérims, et en dehors de toute raison médicale, la duchesse aimait causer avec lui.

— Et vous, Marcelle? demanda-t-il avec un intérêt affectueux, que devenez-vous?

— J'attends ma chance.

Quelque chose de subit et d'extraordinaire, croyaitelle, qui l'emporterait vers la fortune et le bonheur. Il lui demanda, presque à l'oreille :

— Rien de fâcheux? L'individu....

Elle eut un petit haut-le-corps, et il crut la voir pâlir.

— Pas revu... mais ici, j'ai toujours peur.

— Bah ! votre château est spécialement surveillé.

— Voilà le train.

Marc se recula : qui saluerait-il d'abord? Et comment se partager? La descente du sleeping, pour la duchesse portée à bras, prendrait du temps, tandis que s'il laissait filer les dames Grèbe.... Mais voici qu'il se trouvait nez à nez avec Mme Iioërit et Jeanne : elles allaient, dirent-elles, voir des amies à Beaulieu. Leur présence, les trois mois qu'ils échangèrent, réveillèrent ses remords. Que comptait une Ja-Ja, à côté de Mlle boërit? Elle avait eu un regard discret, mais curieux, vers Marcelle Chagot : est-ce que déjà les relations de Marc avec d'autres femmes ne lui étaient pas indifférentes? Il dit négligemment, comme si cela dût la rassurer :

— Ce sont les gens de la duchesse d'Austerlitz qui l'attendent.

L? politesse lui créait le devoir d'aider ces dames à trouver place, dans un des compartiments pris d'assaut, par ies gens cramponnés aux portières avant même que le train fût arrêté. Maintenant, les dames Grèbe!... Il eût -urne aussi dévisager la princesse de Saxe-Bohlden et son greluchon ; les journalistes s'étaient précipités aux sletpings, le commissaire et ses agents suivant de près.

Les S?ngré!... Le chapeau à fleurs de Katri Sangré, son omLrelle qui s'agite, au risque d'éborgner un zouave. Ace point de repère se rallient d'autres gestes, dans le fbt compact des voyageurs et la bousculade des porteurs. Mme Grèbe, derrière Clotte et Madelinette, descend majestueuse des premières. Où donc est Ja-Ja? L'ont-elle perdue en route? Un boyard russe l'a-t-il enlevée à Marseille? Pas de Ja-Ja, c'est inexplicable! Et

il sent un petit pinçon au cœur Il veut savoir : il

fend la foui? et arrive après les premières effusions pour présenter ses hommages....

— Votre gendre m'a dit que vous arriviez. Mlle Ja-Ja n'est pas souffrante?

Mme Grèbe, qui a un bien beau manteau de voyage beige et un chapeau en forme de vase de nuit sans anses, répond avec bienveillance :

— Ja-Ja arrive à la fin de la semaine avec Pierre et Michelle, dans leur auto. Ils la gardent avec eux. Elle descendra au Cristal-Palace....

Cri indigné de Katri :

— Moi qui me suis donné tant de mal pour sa chambre ! Si j'avais su!...

Mme Grèbe feint de ne pas entendre; Clotte et Madelinette échangent un regard et se détournent, par peur d'un fou rire. Marc croit prudent de s'éclipser. Comme il se dirige vers les sleepings, il rencontre encore une

fois le regard expressif, lui semble-t-il, de Jeanne Boërji et de sa mère. Elles pensent peut-être : « Il a bien des relations féminines, M. Audral ! » Un médecin, c'est asicz naturel! Mais il n'est pas sûr que Mlle Boëiït acctpte cette raison.

Quelle mine longue ont les reporters et les autor.tés ! La princesse de Saxe-Boblden n'est pas dans le traia... Il entend dire au passage : « Il paraît qu'ils sont descendus à Saint-Raphaël! » Les grands laquais de la dumesse d'AusIerlitz sont au bas d'une portière, avec la chaise à brancards sur laquelle le docteur Hadi iot et Mme Gimel, la lectrice, aidée de monsieur Joseph, l'installent, tandis que Marcelle Chagot lui étend une fourrure sur les jambes. Elle a beaucoup maigri en effet; très jolie autrefois, elle n'a plus, les traits tirés, qu'un charme douloureux. Elle sourit en reconnaissant Audral.

— Ça, c'est gentil! Contente de vous voir.... Venez demain, à notre heure habituelle, je ne recevrai pas : on bavardera.

Il la met en auto, et prend congé. Tiens, les dames Grèbe s'agitent sur la place ; Claude, le bulletin de bagages en main, s'affaire, en dépit de Paga qui présente son gendre, brave figure de braconnier calabrais, pareil à un hérisson noir.

— S'il en perd un seul des bagages, de ces dames, que le feu de Dieu il me rôtisse sans laisser de traces !

Mais Mme Grèbe veut présider au comptage de ses colis; il y en a dix-sept, et on a payé un de ces suppléments !

— Puis-je vous être utile? propose Marc.

Et il l'ait si bien, il prend si soigneusement note de la désignation des malles, paniers d'osiers et valises que Mme Grèbe consent à s'en remettre à lui et à se tasser au fond de la Victoria, entre Katri et Glotte; Madelinette et Claude sur le strapontin.

— Vraiment, docteur, cela ne vous ennuie pas trop!

La voiture démarre, Madelinette lui sourit. Jolie, quoique l'air sec, cette Madelinette! Comme leurs toilettes excentriques jurent à côté de la mise simple de Jeanne Boërit; comme, à côté de ce long corps harmonieux, elles ont l'air de poupées artificielles! Sa déception pour Ja-Ja diminue. Il l'aurait vue... eh hien? en serait-il plus avancé?

Dans la voiture, Mme Grèbe s'extasiait, prolixe :

— Mciis, qu'il fait bon, mes enfants, à côté de Paris! Cette lumière, cet air tiède!... On gelait, vous savez, huit degrés au-dessous de zéro ! Comme vous devez vous plaire à Nice! Mais il y a un monde énorme! Joliment habillée, cette grue! Et que de magasins chic! Vous ne manquez de rien, j'en suis sûre!... Fatiguée? Oui, je suis très fatiguée : le compartiment était plein; nous ne pouvons pas nous offrir, nous autres, des sleepings comme les Pierre et les Serge!... Serge? Il viendra un peu plus tard organiser une exposition de ses tableaux, au Fulgor ou au Cercle artistique! Il ne sait pas encore. Marthe et Patrice Le Garrec arrivent vendredi.

— Dans le même sleeping? demanda Katri, malveillante.

— Naturellement, ma chère. Là où des étrangers peuvent passer la nuit ensemble, je ne vois pas ce qu'il y aurait de choquant à ce que Le Garrec et ma fille.... Alors, Claude, vous avez Clairette avec vous? Nous aurons le plaisir de la voir? Parfait, parfait! Oh! mais, on retrouve toutes les modes de Paris Regarde donc, Madelinette, Thurner sœurs : tout à fait la robe de la belle-sœur de Marthe!... Margot accompagnera Ja-Ja et les Pierre en auto. Leur amie Claudine doit venir; et les Bouthéors, un ménage charmant, dont nous avons fait la connaissance chez Marthe. Guy Arnaude en est aussi.

— Vous le voyez toujours? demanda Claude.

— Certainement! Ce n'est pas parce qu'on a calomnié Ja-Ja qu'elle et nous nous priverons de le voir! Vous

pensez bien que si les Rastoil font descendre Ja-Ja avec eux au Cristal-Palace, c'est pour la mettre en valeur : il faut absolument qu'elle se marie! Elle ne peut pas rester sur l'affront que lui a fait cette ignoble Bradol.... Ditesmoi : il est bien, le docteur Audral. 11 a embelli, ma foi!... Ses affaires?... Ah! il gagne de l'argent? Ça ne m'étonne pas. Combien par an? Il faudra l'inviter chez toi, Katri. Rien de nouveau pour Glotte etMadelinette? Mais il y a de grandes espérances... on vous contera ça. Et il faut absolument que j'aille risquer cinquante francs, pas un sou de plus, à Monte-Carlo.. .. Vous savez, je raffole de ce pays, je ne m'en vais plus! Admire, Clotte, cette vue, ces arbres et la mer! Est-ce que vous habitez loin de la ville? C'est pour savoir. Ah! il y a un tramway. Au fond, l'auto seule est pratique. Dis donc, Clotte, quand tu auras ton auto, tu penseras à promener ta vieille mère !

Katri, douchée par ce verbiage, où elle ne pouvait glisser un seul mot, donnait des signes d'exaspération sourde.

Mme Grèbe reprit non sans fierté :

— Figure-toi, Katri, nous avons voyagé avec la princesse de Saxe-Bohlden, elle fumait des cigarettes, les pieds sur la banquette dans son sleeping. Nous l'avons vue descendre à Saint-Raphaël. C'est une grosse femme très vulgaire : une négresse blanche, les cheveux teints au henné, avec des lèvres et une mâchoire à emporter le morceau. Son musicien est un petit noiraud à mine effacée, un lorgnon, l'air d'un subalterne. Kt il y avait en plus un tas de gens notoires : la duchesse d'Auslerlitz, Roulieu le chirurgien, avec sa femme et sa maîtresse; et aussi Bourlotte, l'ancien ministre, et Archepied, notre ministre de l'Intérieur. Ils étaient en face l'un de l'autre, au wagonrestaurant : j'ai cru qu'ils se mangeraient le nez. Pas du tout, ils se sont offert cordialement, les raviers de horsd'œuvre, et se sont passé, de bonne grâce, les curedents! Oh! mais, ce paysage m'enivre! Je suis résolue,

vous savez, à m'amuser au Carnaval comme une petite folle !... Tu verras les toilettes de Marthe, un rêve, ma chère ! Et le couturier les lui a consentis presque « pour rien » : articles-réclame; en les portant, elle fait de la publicité. Ah! elle et Michelle n'ont pas à se plaindre de la vie ! Si seulement Ja-la était mariée, et celles-ci...

— Ne t'occupe pas de nous, maman, dit Madelinette tranchante, nous arrangerons très bien toutes seules notre petite affaire !

— Ah ! soupira Mme Grèbe, je sais : vous êtes des jeunes filles modernes. Tout de même, méfiez-vous du flirt. Voyez Ja-Ja 1...

Claude regardait avec sympathie Clotte ; elle semblait absente, le regard un peu dur, et montrait, encore plus qu'autrefois, cet air de jeune écolière qui était son plus plaisant charme, lorsqu'elle était, venueà Tours brusquer leur départ.

— Quel est votre idéal, Clotte ? demanda-t-il. Un jeune homme blond ou brun ?

Elle le toisa et répondit d'un ton glacé :

— Oh ! moi, je ne veux épouser qu'un vieux ! La gaffe ! Sangré se rencoignait, choqué.

Mme Grèbe intervint, secouant son double menton :

— Pourquoi riis-tu cela ? M. de Karieck n'est pas si vieux, voyons ! Paraît-il seulement cinquante-cinq ans ?

— Et le pouce ! ricana Clotte.

— 11 est très bien de sa personne ; il a encore beaucoup de cheveux.

— Perruque ! dit Clotte, ça s'appelle « un breton ».

— Et des moustaches encore blondes !

— Teinture ! affirma Clotte.

— Que tu es contrariante ! Enfin, il a encore une fine taille, et de la branche !

— Corset ! décida Clotte incorrigible. Mais qu'est-ce que cela me fiche ? Plus il est vieux, plus il s'allumera pour mes mollets !

10 JOUIlî.

Les mollets de Clotte ! Claude crut les revoir et s'attrista : pourquoi parlait-elle ainsi, avec une expression si désabusée de fille précoce ?

Mme Grèbe crut devoir justifier les goûts dépravés de sa fille :

— M. de Karfeck, fit-elle avec un accent pénétré, est extrêmement ricbe ; c'est un ancien consul général, très distingué.

— Tout de même, fit Sangré incrédule, vous ne me ferez pas croire, petite Clotte, que vos préférences ?...

— Pourquoi pas ? Oubliez- vous, Claude, que nous n'avons aucune dot ! Ce ne sont plus les jeunes gens, ni même les hommes d'âge raisonnable qui épousent des filles n'ayant, comme nous, que leur chemise sur le dos !

Elle ajouta, pour atténuer un peu son cynisme :

— Les maris désintéressés comme vous r.ont rares. L'avantage des vieux est qu'ils ne font pas long feu.

Il eut un petit sursaut, et se tourna vers son autre belle- sœur :

— Et vous, Madelineite, èles-vous aussi fanfaronne? Car je ne puis croire que vous partagiez sérieusementun tel idéal ?

Pince-sans-rire, l'œil en coi», elle répliqua:

— Moi, les vieux me dégoûtent, les jeunes aussi, du reste. I>e trente à quarante, voilà mon blot. Ma théorie est simple ; n'ayant pas le choix, je prends mon bien où je le trouve.

Mme Grèbe toussa, pudiquement, pour la rappeler à l'élémentaire prudence. Si elle couvrait d'une morale large tous les actes, elle désapprouvait qu'on battit en brèche, pour une vaine parade, les idées reçues. Que voulait-elle? Le bonheur de ses filles. 11 éîaitbien naturel que .la-Ja, Madelinette et Clotte, les pauvres chéries, ne reculassent devant aucun moyen pour s'assurer un bel avenir ; mais àquoibon s'en vanter '? In peu d'hypoerisi e ne gâte rien. Ainsi, pour M. de Karfeck, son râtelier,

JOUIR. Il

ses rhumatismes qui lui donnaient une raideur de mannequin de bois, ses soixante sept ans décatis, ne valait-il pas mieux laisser supposer que de part et d'autre ce couple, si peu assorti par l'âge, s'adorait ?

De même pour Madelinette qui avait jeté son dévolu, froidement, sur Paul de Bouthéors, homme marié, fort riche, peintre amateur, justifiant son manque de talent par les audaces du cubisme. Si celui-ci s'éprenait de Madelinette au point de divorcer, en désespérant sa femme qui l'aimait tendrement, n'était-il pas préférable qu'une telle aventure semblât imposée par les fatalités du grand Amour (A majuscule), plutôtque de paraître résulter d'un vilain calcul de Madelinette?

Mme Grèbe subissait ces nécessités sans s'y complaire; elle eût bien préféré, parbleu, que M. de Karfeck eût vingt-sept ans et que Paul de Bouthéors fût célibataire !

— Dis donc, papa, faisait remarquer Clairette le lendemain, elles sont singulières, tes petites belles-sœurs !

Compliquée et tumultueuse, leur installation! Mme Grèbe avait déploré qu'avec ce jardin en pente, il fallut toujours monter, ce qui était fatigant : puis, ces grandes vitres indiscrètes devaient, du dehors, laisser voir tout ce qui se passait à l'intérieur. Et comme Glotte et Madelinette circulaient toute la matinée en jupon court et peignoir ouvert !...

— Ah ! tu les trouves singulières ? demandait-il ironique.

Ils étaient tous deux seuls dans le studio. Impatientes d'exhiber à la Promenade des Anglais et chez Vogade leurs toilettes, cesdamesétaientpartiesaprès le déjeuner, emmenant Katri. Claude et sa fille avaient prétexté leur travail, et on s'était gardé d'insister.

— Comme la maison est calme ! dit-il.

— Elle est délicieuse. Si je n'avais pas ma leçon chez M. Hearst, j'aurais été ravie de passer l'après-midi avec toi.

— Un peu encombrantes, hein, ces dames !

— Leur sans-gène est ineffable, dit gaiementClairette ; on sent que rien n'existe pour elles, en dehors d'elles. Est-ce que Marthe Caribe et Michelle Rastoil se montrent aussi....

— Égoïstes ? Tout autant, oui.

— Et elles sont heureuses ?

— Non, elles ne peuvent être qu'insatisfaites, tant qu'elles verront des gens plus riches, des femmes plus luxueusement habillées ; mais la vanité et le goût du plaisir leur donnent des satisfactions réelles. Et puis, leur rêve de bonheur n'est ni le tien ni le mien.

— Pour ça non, dit Clairette. Ainsi, ce respect et cet amour de l'argent, ce goût des jouissances matérielles, tu ne trouves pas que cela a quelque chose de bas ?

— Si, mon petit.

— D'ailleurs, elles sont amusantes : Clotte et son entrain, Madelinette avec sa rosserie, quoique je déteste ce genre. Il me serait bien impossible de vivre dans leur intimité.

— Il ne leur serait pas moins désagréable de vivre dans la tienne : tu es trop spontanée, trop droite, trop fraîche d'àme pour que, avant qu'il soit longtemps, elles ne te jalousent pas ou ne te détestent.

— Elles me l'ont bon visage, en tout cas. Madelinette m'a montré toutes ses robes ; et Clotte me conseille un grand chapeau comme le sien.

— Elles espèrent te corrompre, dit Claude en riant.

— Ce qui leur va ne ni'irait pas, répondit-elle du même ton. Comment un être intelligent peut-il ne vivre que pour la coquetterie?

— Quand une jeune fille n'apourseule ambition qu'un mariage riche, il faut bien....

— Mais qu'est-ce que cela veut dire, un mariage riche ? A quoi ça sert-il ? Est-ce que ça donne un mari plus aimant, plus délicat, plus courageux ? Est-ce que ça garantit des enfants plus vigoureux et plus beaux ? Qu'on demande cela au mariage, je le comprends : mais de l'argent, de l'argent!... Avoir suffisamment de quoi vivre, s'aimer, fonder une famille saine et forte, que faut-il de plus?

Claude la regarda, attendri. Elle était bien sa fdle. Elle prolongeait l'horizon de son esprit, le but de sa vie, et, mieux que lui, le réaliserait sans doute. Ce n'est pas par des artifices de robes, une fausse mondanité qu'elle plairait. Mais aussi, ne saurait-elle émouvoir les mêmes hommes que Clotte et Madelinette ; et celles-ci dédaigneraient, comme Ja-Ja l'avait fait pour Audral, des bourgeois simples, des caractères sérieux et probes, tel ce jeune Maurice Boêrit, ingénieur, qui dirigeait déjà, en second, une des plus importantes forges de l'Indre. Il était venu passera Nice, auprèsde ses parents, les vacances de Noël et du nouvel an ; il avait joué au tennis avec Clairette, Lucy Hearst et leurs amis ; Claude avait cru deviner qu'il n'avait pas déplu à sa fille, et que celle-ci, malgré sa jeunesse, l'avait vivement frappé. De plus, Mme Hearst avait fait allusion aux inconvénients et aux avantages des mariages jeunes ; elle penchait pour ces derniers. Mais la dot de Clairette était mince, et si peu de jeunes gens se montrent désintéressés ! Sagement, Claude réservait tout jugement ; il lui plaisait, d'ailleurs, ce Maurice Boërit, avec son visage réfléchi, ses yeux bons et fermes. Audral non plus ne lui aurait pas déplu. Mais il ne pensait pas à Clairette ; celle-ci avait dit, 'au reste, avecla divination très sûre de ses pareilles :

— 11 a l'air impressionné par mon amie Jeanne, le docteur.

Et Claude avait pensé :

« Ma foi, il pourrait plus mal choisir. »

1 i JOUIR.

Clairette saisit sur le bureau un petit calepin de cuir qu'elle connaissait bien.

11 feignit de prendre un ton sévère :

— Qu'est-ce qui vous permet de toucher à mespapiers, mademoiselle ?

— Oh ! père chéri, cela n'a rien de confidentiel.

— Plus que tu ne crois, peut-être.

— Évidemment, ce n'est pas au hasard que tu as copié ces pensées. C'est qu'elles répondaient en toi à des préoccupations d'esprit ou à des aspirations de cœur.

Claude consignait sur des pages blanches certaines phrases de ses lectures ; elles eussent pu servir d'épigraphes à un livre de maximes ou à un roman.

— C'est le recueil des vérités, la boîte de Pandore : ne l'ouvre pas....

— Laisse-moi voir, dit Clairette suppliante : les petites filles sont curieuses.

Et elle lut tout haut :

— De saint Mathieu XII, 25 : Tonte maison divisée contre elle-même périra.

Leurs yeux se rencontrèrent, comme si une application immédiate se faisait, bien qu'ils ne la iormulassent point, dans leur esprit.

— Thomas Carlyle : L'homme doit commander dans la maison, et non la femme. Ma foi, petit père, je pense absolument comme Carlyle.

— Mais moi aussi, mon enfant!

Et ils ne purent s'empêcher de rire, d'un rire sans méchanceté, emprunté au tragi-comique d'une situation qu'ils n'avaient nul besoin de préciser davantage.

Clairette continuait :

— De Carlyle encore : Je virais solitaire, mangeant mon propre cœur, enproieà descombats cl à des souffrances sans nom, dont je garde une impression d'horreur.

Cette fois, ils ne rirent pas ; émue, elle leva un lent regard vers lui :

jouir;. 15

— Pauvre père ! Ce que tu n'as pas voulu avouer, d'autres l'ont tracé pour toi!... Ah ! que dit Lamennais? Pour è.tre bon dans la souffrance, il faut être plus qu'un homme. Comme ce doit être vrai !

— Personne n'est complètement bon, Clairette.

— C'est toi qui dis cela, toi que la bonté a perdu ?

— Qu'est-ce qui vient après, chérie ?

— Piuskin : Toute vie sans effort est un crime. Je l'aime, cette pensée ! Quelle condamnation pour les oisifs, les snobs, les femmes frivoles, les bons à rien ! Voyons ? Stendhal : Si lu t'ennuies, travaille, c'est le seul remède de ce mal affreux !

— Que de fois, ma grande, je me suis répété cette phrase ; elle a été mon viatique pendant vingt-cinq ans !

— Oh ! tu es courageux!... C'est long, vingt-cinq ans !

— Je n'en tire pas vanité. Tourne la page, et vois ce que dit Anatole France.

— Où donc ? Ah oui : Le travail est bon à l'homme. Il le distrait de sa propre vie, il le détourne de la vue effrayante de lui-même ; il l'empêche de regarder cet. autre qui est en lui, et qui lui rend la solitude horrible.

— Continue !

— - ...Le travail nous donne l'illusion de la volonté, de la force et de l'indépendance, il nous divinise à nos propres yeux.

Clairette montra ses yeux brillants :

— C'est vrai, père, que le travail porte en soi une vertu sublime. Mais tu n'as pas noté que des pensées aussi graves. Oh ! que celle-ci est triste ! Dickens : La vie est un mauvais rêve dont la mort est le réveil. Ça, guère plus consolant, de Balzac : Vous saurez alors ce que c'est que le monde, une réunion de dupes et de fripons. Ne soyez ni parmi les uns ni parmi les autres.

— Cette expérience amère dépasse ton âge, ma Clairette. Et c'est pour cela que je te disais de ne pas lire ce carnet. Ferme-le, crois-moi.

— Mais, c'est comme si j'ouvrais un peu de ton cœur. Je t'assure, rien nem'estplus doux. J'aimela vie, j'espère être heureuse, maisje necrainspasde souffrir. Comment, c'est Hippolyte Taine, ce grand écrivain froid, qui a écrit celte phrase : Ce tressaillement universel de tout l'être animal et moral, cet élancement aigu et terrible qu'on appelle l'amour ?

Elle rougit, pensive, et tournant quelques pages :

— Ah ! des vers de Ronsard :

D'autant j'aime ma vierge, humble et jeune maîtresse.

— Et cet autre :

J'aime un corps de jeunesse en son printemps fleuri. Ce fut à Claude de rougir : n'avait-il pas désiré l'amour,

le renouvellement de sa vie ; n'y songeait-il pas encore, malgré lui?

Casanova, qui est-ce?//?/ a dans l'air de la chambre

à coucher de la femme qu'on aime...

Non, passe ! Et gêné, il lui retira doucement le

carnet des mains :

— Tu disais vrai, Clairette chérie, la plupart de ces réflexions sont devenues miennes, ou plutôt ie le pensais déjà. Ecoute encore ceci, de Flaubert : Adore l'idée, elle seule st vraie, puisqu'elle est éternelle. Et celle autre, de Guillaume le Taciturne : Je n'ai pas besoin d'espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer.

Oh ! père, tu me laisseras les copier, ces deux-là !

Elles me plaisent tant ! (Juoi, déj t ! Tu refermes ton

carnet !

Gourmande, laisses-en pour une ;iuire fois !

Elle lui sauta au cou :

Tiens, toi, je t'adore ! Et je me sauve. Au revoir,

père chéri, au revoir, le plus doux des pères ! Ah ! voilà une visite pour toi, la secrétaire-dactylo de M. le professeur ; gentille, n'est-ce pas ? Le temps de lui dire bonjour, et je me sauve....

J0UH1. 17

Cinq minutes après, Claude, seul avecHeoriette Lefayr, examinait le manuscrit recopié à la machine qu'elle venait de lui rapporter :

— Comment, fit-il enchanté, avez-vous pu si bien vous retrouver au milieu de mes ratures et de mes béquets?

— J'ai l'habitude.

— Mes compliments !

Elle eut un joli sourire. « Comme il serait tioux,pensat-il, que ce sourire fût inspiré par un sentiment plus tendre!... » Il la trouvait très sympathique, cette jeune fille, ou jeune femme, car, à une question qu'il avait risquée, M. Hearst, haussant les sourcils, répondait avec réserve :

— On m'a dit qu'elle avait un ami, M. Courbaisse. l'avocat, notre futur député selon toute apparence. Je vous avoue que je n'ai prêté à ce propos, peut-être malveillant, qu'une oreille distraite, Mlle Lefayr semblant très correcte! Après tout, elle est libre....

Précisément, l'idée qu'elle eût usé de cette liberté troublait Claude : elle aurait aimé, elle pouvait donc aimer? Mais ce n'est pas lui qu'elle aimait, ni qu'elle aimerait. Et cependant, jamais il n'avait tant souhaité l'aventure secrète, un bonheur éphémère ou durable. Toute brutalité vénale lui semblait odieuse. Il eût voulu qu'un peu d'illusion rehaussât le mystère d'une liaison insoupçonnée de tous. Il pensa aux belles maximes qu'il avait lues, pour finir, à Clairette, comme s'il n'était pas, loin de s'affirmer stoïque, un homme faible et malheureux, un pauvre homme!

Henriette Lefayr, sur sa prière, s'était assise, elle venait de se déganter; elle lui soumettait maintenant un autre dossier, tout un classement de notes fait par elle : l'appendice qu'il n'avait pas encore eu le temps de mettre en ordre.

— Oh! fît-il, pourquoi avez vous pris cette peine? Recopier par feuilles séparées suffisait.

— J'ai pensé que cela vous rendrait service, dit-elle modestement.

Il s'écria :

— C'est un travail de secrétaire, presque de collaboratrice.... Vraiment, cela ne vous a pas trop ennuyée?

Elle affirma y avoir pris grand intérêt. Claude l'admirait, frêle et menue, si bien faite, avec sa bouche fine et sa grâce un peu mélancolique. Il prolongeait les explications pour un nouveau travail, dans son plaisir de l'avoir là, sans surveillance importune de Katri ou curiosité gênante de Mme Grèbe et de ses bellessœurs.

— J'irai, si vous le permettez, chercher chez vous les manuscrits ; ce voyage est pour vous fatigant, et cela me sera plus commode aussi.

Il ajouta, par délicatesse :

— A moins que ma visite ne vous cause le moindre dérangement?

— Mais nullement, affirma-t-elle. Mon petit atelier d'étudiante sera très honoré de vous recevoir.

Baptistine, ponctuelle, montait le goûter de monsieur. Puisqu'il y avait là une dame, elle avait jugé bon d'ajouter une tasse, en fille simple qu'elle était.

— Bonne idée, dit Claude, voulez-vous me faire le plaisir d'accepter une tasse de thé?

Elle se faisait un peu prier, et, devinant qu'elle le désobligerait en refusant, elle acceptait.

De ces gestes ordinaires, de leur charme familier, un peu d'intimité naquit, fugitive, d'autant plus chère à Claude. De son côté, Henriette avait l'impression d'être, pour quelques instants, à l'abri, au repos dans ce vaste studio consacré à la méditation. 11 était séduisant avec naturel, et on le sentait plein de délicate bonté, ce monsieur Sangré. Bien qu'à la façon dont il s'intéressait à elle, l'interrogeait avec ménagement sur son passé, ses études, ses goûts.... Ils en arrivèrent à causer de livres,

d'un roman de Loti qu'elle n'avait pas lu. Il se leva, et allant vers un rayon de la bibliothèque, mit la main sur Pêcheur dislande. Le livre était relié en maroquin bleu.

— Vraiment, dit-elle, je suis confuse; cet exemplaire est trop beau pour que vous me le prêtiez.

• — Je ne vous le prête pas, dit Claude, je vous prie de le conserver en souvenir, je vous le donne.

— Non, oh non, cela va dépareiller votre collection!

— Je suis heureux de vous l'offrir.

Rapidement, il glissait entre les deux premières pages les deux billets de cent francs qui représentaient les honoraires de la jeune femme, et enveloppait le livre, avant de le lui remettre.

— Comment vous remercier?

— Dites-vous que je serai toujours prêt à vous être agréable. C'est moi qui reste voire obligé pour la façon dont vous avez copié ce cahier et classé ces notes.

— Je continuerai à faire de mon mieux.

Ils convinrent du jour où il irait chez elle. Et à regret, un regret qu'elle semblait partager, il la vit se lever pour partir. Il l'accompagna au bas du jardin, jusqu'à la grille, serra la petite main chaude et reçut un regard amical qui le toucha jusqu'au cœur!

— Au revoir, mademoiselle, et merci encore !

Elle s'en allait, seule et frêle, dans la rie, la vie qui n'agence jamais à point la satisfaction des êtres, la vie dure pour elle comme pour lui, la vie mal faite....

Cependant, il se sentait moins malheureux que les autres jours. Il remonta, sans trop souffrir du cœur, dans son studio. Le carnet des épigraphes attira son regard. Il l'ouvrit et lut la phrase de Casanova :

— Il y a dans l'air de la chambre à coucher de la femme qu'on aime quelque chose de si intime, un air si balsamique, des émanations si voluptueuses, qu'un amant, obligé d' opter entre le ciel et ce lieu de délices, ne balancerait pas un instant dans so?i choix.

Jouir. — II. 2

2«J JOUIU.

Troublé, il tourna les pages : parmi' d'autres pensées sur l'amour : celle-ci de Mené P.oylesve :

— Partout où V amour atteint la passion, il y a démence, cruauté, lâcheté, mensonge, infamie et meurtre.

Le pénétrant romancier de La Becquée n exagérait-il pas un peu?

Ensuite venaient ces mots de Marcel Schwolj :

— N'embrasse pas les morts, car ils étouffent les vivants.

Non il ne s'attarderait plus aux fantômes : il ne se cramponnerait pas à Katri, changée désormais à ses yeux, comme la femme de Loth, en statue de sel, en morte immobile.

Car n'était-ce pas pour lui qu'Omar Khayyam avait écrit :

Ah! profitons du temps qui reste encore Avant d'aller dormir dans ia poussière Cendre à jamais....

11 contempla le merveilleux paysage, son vaste appel au désir; le ciel et la mer, la terre verte et puissante, t*ut ne lui criait-il pas qu'il devait vivre, qu'il avait le droit de vivre?...

Marc déjeunait chez les Boërit : une attention délicate du vieux médecin en échange des soins donnés à son attaque de goutte. On s'était mis à table à midi, pour ne se lever qu'à deux heures. Il avait savouré là un de ces repas de province dont sa gourmandise d'enfant se souvenait, et où la bonne chère et ses raffinements tendent à rendre aux hôtes un honneur marqué. Maae Boërit avait sorti le linge damassé des grands jours, alors que son mari présidait au choix des vins : un Chablis frais et vif, un Pontet-Canet moelleux et un Komanée de haute perfection. La cuisinière avait à la

vieille mode mijoté ses sauces les plus savantes; servi, après de merveilleux ris de veau sur pointes d'asperges, des côtelettes de chevreuil à la Soubise, puis un lièvre à la Royale, suivi d'un chaud-froid de volaille, digne du couvert d'un évêque.

Dans le luxe de l'argenterie, dans le fragile élancement des verres de cristal taillé, dans les soins attentifs et minutieux du service, Marc avait communié avec les solides vertus ménagères d'autrefois, qu'il aimait pour leur bonhomie si cordiale. Bien qu'il ne fût pas le seul invité, car il y avait M. Mme et Mlle Hearst, avec le fiancé de celle-ci, le jeune lieutenant d'Alpins, Etienne Jouvanches, il devinait que les attentions du ménage, les sourires de Mlle Jeanne allaient à lui en vertu d'une sympathie réfléchie, et qui ne se prodiguait pas d'ordinaire.

Le fait seul de le convier à cette réunion de famille, où assistaient le fils aîné, Maurice, le jeune ingénieur, et le second fils Albain, enseigne sur un cuirassé de l'esc idre, témoignait d'égards flatteurs dont il ne pouvait s'empêcher d'être touché. Devait-il y voir quelque chose de plus? Une ouverture discrète, une façon ingénieuse de le mettre en confiance, au cas où il aurait des intentions, vagues ou précises, de mariage? Rien ne le lui certifiait; mais en tout cas, il n'avait point à se mettre en garde contre une arrière-pensée déguisée sous cette forme irréprochable.

g Si cela était, on lui donnait loyalement le moyen d'étudier les aîtres et les êtres; on lui permettait de voir Jeanne Boërit évoluer, harmonieuse, dans son cadre.

Après le repas, et tandis que M. Hearst et le lieutenant Jouvanches caus dent avec les dames, le docteur, sous prétexte de montrer à Marc des livras curieux, l'attira dans son cabmet de travail et lui présenta, insidieusement, des cigarettes.

— Quoi? Vous ne fumez pas? Jamais? Etienne Jou-

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vancties non plus, ni mes Jiis. Je ne puis nue va féliciter.... Savi z-vous que vous m'avez remis complètement d'aplomb, si! Nûnj ne dites pas nue n'y êtes pour rien! Je sais combien votre réputation esl ustifiée. D'ailleurs, mon vieil ami le dœtèu* Qha ne vous aurait pas cédé sa clientèle s'ii n'avait eu, pour vous, beaucoup d'estime. (l'était un excellent homme, Cbarleux, un médecin de la vieille roche, — M. P.oerit sourit. — un peu attardé comme moi aux systèmes, non que je ventile incriminer en rien la science des jeunes médecins d'amoui d'bnt. Mais, n'est-ce pas, avec les goùfs de luxe, d'arrivisme [iiompl. l'affaiblissement aussi des idées i'eligieuses, — èles-vuus religieux, Audral? — non. vous ne pratiquez pas?... Mais enfin, vous n'avez rien d'un sectaire, vous respectez la religion d'aulrui V Oui. j'en était sûr. — Que disais-je? pour diverses causes, certains médecins en arrivent à vouloir exercer, non plus un art noble, mais un métier lucratif. S'enrichir d'abord!

11 est certain, avouait Marc...

ils en avaient quelques exemples sous les yeux, et il citait, sans médisance, des faits connus : tel confrère mettant un pharmacien en demeure de découvrir dans une analyse de l'albumine absente, afin d'instituer aa traitement superflu et rémunérateur. Tel antre condamnant une étrangère riche, pendant trois meà&, à \ 'm bililé sur une chaise longue, pour une simple entorse, el touchant Je vingt dil cenl Mir la noie d'hôtel qu'il procurait ainsi au Kolosséon. M. lloèrit «appelait deux opérations provoquées sans nécessité j ;u .M iscasse, le chirurgien, opérations malbeureusos et < il les béritiers. à «lofaut des victimes, soldaient les honora ii

— Vous ra[ pelez-vous l'abus, dit-il. que les ehhurgiens ont fait, à un moment donné, du bistouri, soit pour L'appendicite, suit pour l'ovariotomie? Combien se sont rendus ainsi coupables de crimes contre la vie? Sans

jouin. 23

parler de ceux qui, dit-on, se prêtent à l'avortement.... Il ne désigna point, mais Mare nomma tout bas le docteur Koreff, dont l'absence de scrupules était connue. Tel autre, morphinomane, encourageait ce vice chez ses clients. Et celui-là, inverti, recrutait; pour d'autres invertis, des Gitons.

— Oui, reprenait M. boërit, Charleux. voire ancien maître et moi, avons souvent déploré ces défaillances. Elles n'entachent pas, il est vrai, le corps médical entier; nous avons des praticiens de réelle valeur et de probité absolue. En ce qui me concerne, le jour où je prendrais ma retraite, jour plus rapproché que je n'y comptais d'abord, — mais peut-être ai-je le droit, après avoir tant soigné les autres, de penser un peu à moi e.l de m'accorder un repos nécessaire; — ce joui^-là, aucune considération ne me ferait céder ma clientèle à un médecin qui ne posséderait pas les qualités morales indispensables à notre profession.

Il regardait Marc bien en face avec une évidente sympathie; il ajouta :

— Quand je dis : céder, j'emploie le terme propre; car bien qu'il soit d'usage courant pour un médecin de vendre, par accord secret, sa clientèle à un successeur: cette idée m'a toujours, en ce qui me concerne, paru inacceplable. Je ne vendrai pas mes malades, je les confierai à celui qui m'en paraîtra le plus digne.

Marc se demanda s'il y avait là une indication personnelle? Évidemment l'offre, si c'en était une, pouvait tenter; car la clientèle du docteur boërit était fort étendue. En tout cas, le souci de moralité qu'il exprimait était trop à son honneur pour qu'on ne l'admirât point.

Comme s'il eût voulu ne laisser aucune équivoque, M. Boërit ajouta.

— Nos goûts, à Mme Boërit et à moi, ont toujours été simples, et nos enlanfe élevés dans les mêmes principes. Cela permettra à mes fils des unions désintéressées, car

je ne sais rien de plus vil chez l'homme que la racherche de la dot qui, en France, vicie tant de mariages. Toutefois, je concède que, pour fonder un foyer, il faille mettre en commun des apports suffisants : et par là peut se justifier la dot des filles. La mienne apportera à celui qui l'épousera, ainsi que ses sœurs, deux cent mille francs environ, provenant tant du chef de sa mère que des économies que j'ai faites. Il faut penser aux enfants à naître, car ma Jeanne ne craindra pas les charges de la maternité! Vous partagez, j'imagine, mon cher Audral, cette façon de voir?...

— Je suis convaincu, dit Marc sincère et soudainement remué, — car dans la franchise si aisée, si mâle du vieux médecin, il croyait voir un encouragement, — oui, convaincu que la France court à sa ruine en acceptant de se dépeupler ainsi. Elle ne sera sauvée que par les nombreuses familles comme la vôtre et quelques autres, trop rares.

Le visage un peu solennel de M. Boërit s'éclaira :

— Bien dit ! Si tous ceux qui redoutent les enfants, pour éviter certains soucis, savaient de combien de joies ils se privent!

A cette minute Marc pressentit que, s'il osait engager l'avenir, ses avances ne seraient pas repoussées. Certainement Mlle Jeanne éprouvait pour lui, Marc, une sympathie spontanée. Une parole, et il enchaînait peut-être sa vie.... Mais il fallait avouer son passé, renier petit- Pierre et Noémi. C'était impossible. Et il se tut.

M. Boërit, qui attendait sans doute cette parole, ne parut ni étonné, ni déçu. Après un silence, il dit seulement d'un ton de voix un peu grave :

— Mais je voulais vous montrer mes vieux livres, et ces dames me reprocheraient de vous accaparer. Ce sera pour une autre fois.

Marc, qu'il fit passer devant lui, rentrait au salon avec l'impression d'avoir subi un examen favorable, dont

son silence venait d'ajourner le résultat : ajourné ou remis pour toujours ? 11 jeta sur Jeanne Boërit, qui causait avec Lucy Hearst, un regard intense. Dire que le bonheur, un bonheur honnête, uni, profond, tel qu'il pouvait le souhaiter, était là, à portée de sa main, et qu'il n'avait qu'un geste à faire !...

Ah ! Noémi et petit-Pierre lui coûtaient cher ! Et cependant, comment aurait-il pu leur en vouloir, lui qui restait, malgré tout, leur débiteur !

A leur entrée, la conversation s'arrêtait pendant quelques secondes. Mme Boërit avait, semblait-il à Marc, regardé son mari ; maintenant, Albain Boërit parlait du bal fleuri que l'escadre, en lévrier, donnerait à Villetranche. Le lieutenant Etienne Jouvanches s'isolait avec Lucy Hearst pour regarder, assis côte à côte, des albums de voyage, comme s'ils y cherchaient les étapes d'une lune de miel. Maurice Boëritparlaità Marc des inventions, des ressources que l'industrie pourrait et devrait, en cas de guerre, apporter aux moyens de meurtre. Car il ne croyait pas qu'une guerre fût, comme on se l'imaginait, un bref cataclysme ; la science prolongerait indéfiniment l'attaque et la résistance :

— Le peuple le plus et le mieux armé, dit-il, vaincra l'autre. La guerre prochaine sera la guerre de l'acier : non de l'acier mort et inerte, car les coupoles des forts les plus résistantes ne tiendront pas sous les coups de l'artillerie formidable qu'amèneront nos ennemis ; mais de l'acier vivant des usines : les engins de toute sorte, chargés de gaz asphyxiants, les fils de fer barbelés sur des centaines de mètres de profondeur, les locomotives blindées, les aéroplanes et leurs bombes explosildes. L'ingénieur et le chimiste seront les pionniers de la victoire. Seuls, ils permettront les assauts où la chair humaine devient un bélier irrésistible. Vous verrez comme les Allemands — je les connais et les ai vus à l'œuvre — mettront en pratique ces vérités.

— Vous croyez donc à la guerre ? demanda

— Elle est certaine, dit Maurice : ils sont les maîtres de l'heure. Soyez sûrs qu'ils ne la laisseront pas passer.

— Qu'attendont-ils donc ? demanda M. Boërit.

— 'L'occasion.

— Eh bien, dit Albain, avec une fougue juvénile qui seyait à sa jolie figure, presque enfantine encore, et au charme sobre de son uniforme noir galonné d'or, — qu'ils ne nous la fassent pas trop attendre, eu oe cas !

— Les malheurs viennent toujours assez tôt, dit M. Hearst conciliant.

— II y a des malheurs pires, dit Maurice Boërit : je ne m'occupe pas de politique, mais tout œ que je sais de science sociale me prouve que la France est condamnée, si elleidemeurc dans cet état de stagnation aveulie, (hfl guerre lui fournira une chance périlleuse, mais unique, de se purifier au creuset de mort !

— « Laisse courir », lit Albain, on fera son devoir !

— Parbleu ! dit le lieutenant Jouvanches. Et quelle joie pour nous autres de nous offrir, jeunes et pleins de force, au sacrifice !

— Qu'en pensez-vous, docteur ? demanda Mme Boërit, émue, s'adressant à Marc.

11 répondit :

— Je crois fermement que la France, si pacifiste, si énervée» si amoindrie qu'an le prétende, se ressaisirait, devant l'attaque injuste, dans un élan sacre !

Le long regard ému de Jeanne Boërit rencontra le sien et s'abaissa.... Ge fut la lumière qui resplendit et s'éteint, mais reste vivante.

Ah ! pourquoi ne pouvait-il parler ?....

11 avait, «le temps de liquider quelques visites avant d'aller voir la duchesse d'Austerlitz. D'abord les dames Vulquin ; l'état frénétique du vieillard avait empiré au point d'exiger, l'avant-veille, son internement dans une

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maison de saule. SI s'était, dans le ferme dessein de lui enfoncer un chandelier dans le derrière, précipité sur sa garde, rensevelisseuse des morts, bien qu'elle eût le réfrigérant aspect d'une des trois Parques. Mme Vulquin. s;î fille, l'abbé Mignassou ebla servante accourant, avaient empêché à grand'peine qu'il ne l'empalât, dans un fracas de meubles renversés.

Audral trouva ces dames en prostration. Sons une compresse d'eau sédative, calmant d'intolérables névralgies. Mlle Vulquin dissimulait la poignée de cheveux arrachée par son père ; quant à sa mère, elle portait avec dignité un œil poché nu noir. O qui lui semblait le ; ius amer étaient les injures et les blasphèmes proférés par son mari, lorsque les infirmiers l'emmenaient : « ïmie pourrie, paillasse à curés, je te ferai [tasser !e goût du pain ! Attrape ça ! » 11 l'avait gratifiée d'un crachat. ruant contre sa fille dans un vent sonore, et jetant au bon Dieu l'injure de Cambronne.

— Non, voyez-vous, gémit Mme Vulquin, jamais, jamais je ne me consolerai.... Un homme qui avait eu de si bonnes mœurs ! Ah ! c'est un grand malheur qu'il ne soit pas mort sous notre toit !... Croyez-vous qu'il en a pour longtemps encore à vivre ?

— On était bfn malheureux, mais au moios il ne déshonorait plus ses cheveux blancs dans les orgies. \h ! oui, mieux eût valu que Dieu l'eût rappelé à lui !

— Nous n'aurions pas dû le laisser emmener, répétait ibstinément Mme Vulquin.

Audral répliquait :

— Et un beau jour, il vous aurait tuée. Déplorant leur stupidité, ilallait prendredes nouvelles,

m Cristal-Palace, de Flore d'KlOois, demi-mondaine sur e retour, que la grippe chaque hiver clouait dans sa lhambre, au milieu de trois ou quatre king-charles peignés et enrubannés. Elle avait une voix enrouée, des ;hairs flasques et une philosophie désabusée. Ses vices,

les gains qu'elle leur devait et une sage prévoyance, lui assuraient une vieillesse de rentière honorable.

Audral sortait de chez elle et gagnait, par la galerie vitrée, un des trois ascenseurs, quand un des gérants du Palace, M. Stœllig, l'accosta. Petit homme chauve à lunettes d'or, nez de proboscidien et favoris à l'autrichienne, il ne manquait jamais de soutirer une consultation gratuite pour ses rhumatismes, 11 grimaça de plaisir à la vue de l'ordonnance que Marc détacha de son carnet après l'avoir griffonnée debout.

— Si vous étit z arrivé une demi-heure plus tôt, dit-il aimablement, je vous aurais introduit chez M. Archie Musroë, qui a été pris tout à coup de fièvre et de vomissements. Mais le docteur Koreff est là qui le soigne.

Archie Musroë... oui, le multimillionnaire ! Les journaux avaient annoncé son retour, avec ses deux secrétaires, un détective privé, trois sténo-dactylographes et sept domestiques chinois. Il occupait un des plus vastes appartements du Cristal-Palace. Marc se rappela : le sinistre krach du Comptoir général, le suicide Wiskam, la belle Pi intania devenue folle, le Good Fellow en rade de Cannes, toujours prêt à emporter où sa fantaisie le mènerait ce grand fauve taciturne, entre sa carafe de whisky et son fox-terrier favori, avec une bande de parasites et de femmes dociles. 11 se revit, audébut de l'hiver, retour, de vacances, recevant à sa table S^gurance, Courbaisse et Soriand : on avait alors raconté les derniers avatars du terrible original.

L'ascenseur plongeant les déposait dans le grand hall comme le docteur Koreff sortait d'une autre cage. CorJ pulent, barbu, fleuri, il affectait une grande élégance : son regard était insolent et son sourire faux ; on redoutait son esprit et sa médisance ; il n'en était pas moins à la mode dans la colonie étrangère. Russe, disait-on ;l certains le prétendaient Allemand, bien qu'il parlât le français le plus moderne, voir l'argot.

11 tendit la main à Marc avec une politesse voulue :

— Enchanté de vous rencontrer. J'ai été appelé.... Un client, là-haut : le vieux Musroë —

— Rien de grave ? demanda M. Stœllig, avec l'intérêt dû à un voyageur dont la note s'élevait à soixante mille francs par mois.

— Non, un fort embarras gastrique ; il a mangé trop de salade de homard. Une fantaisie, car d'habitude il est sobre comme un chameau. Ah ! ce n'est pas un malade commode : il s'est fichu en colère quand je lui ai prescrit de se purger et, après quarante-huit heures de diète, de se mettre au lait coupé d'eau de Vichy! J'ai cru qu'il me, jetterait son crachoir à la tête !

Un chasseur aiguilleté d'or avertit M. Stœllig qu'on l'appelait au téléphone. Il y courut à regret, car il comptait soutirer également à Koreff une consultation à l'œil.

— Tordant, ce vieux Musroë î reprit Koreff,' mais il y a d'autres numéros pas banals. Je suis venu aussi pour le révérend Coglowox ; les journaux annonçaient hier ssn arrivée avec ses quatre filles, Emma, Grâce, Winifred et Jessy. Mais, mon cher, ce ne sont pas ses filles, ce sont ses femmes, car il est mormon et même quelque chose comme grand-prêtre d'un nouveau culte Yous savez que chacun là-bas a sa petite religion ; il y a des églises de trois fidèles. En fait, une de ses femmes, parce que la loi des Etats-Unis proscrit la polygamie, est légitime, Emma ; les trois autres sont des concubines. Mon bon, je voudrais que vous vissiez ça ! Lui, gros, râblé, les cheveux blancs coupés ras, l'œil finaud, la lippe sensuelle, l'air d'un sacerdote qui a mal tourné ; elles, jolies comme des cœurs, blondes, roses, habillées pareilles, en jupe tailleur bleu et corsages blanes. Tous diriez que ce sont les quatre sœurs, etma foi ! je jurerais presque qu'elles le sont !

« C'est extraordinaire ! figurez-vous... ils font des

oraisons en commun ; elles restent prosternées pendant deux heures, tandis qu'il prêche ; il leur dit des choses abracadabrantes et terribles qui les font sangloter, Alors commence une confession générale après laquelle, ils s'embrassent tous sur la bouche, à langue perdue.... Oui, ça lait partie de la liturgie! Vous n'imaginez pas !... Les jours de grande cérémonie, on se met en peignoir de bain, et il se passe des choses beaucoup plus raides. Je le sais, parte que Stœllig m'a placé une fois à un voyeur dissimulé dans la boiserie, et qui permet de surprendre tout ce qui se déroule dans un grand salon érigé en chapelle ; pas de meubles, rien que des tapis avec des tas de coussins, et pour cause....

« Mais le meilleur, mon cher, c'est que le révérend Coglowox se double d'un prodigieux homme d'affaires. 11 s'est enrichi dans le commerce ; il dirige deux usines au bord du Lac Salé. S'il vous voyait, il vous mettrait dans la main ses Tablettes dévie et de vérité comme il l'a fait pour moi, la première fois. Ce sont des prospectus jaunes, rouges ou verts. Des extraits de la Bible et un commentaire pieux alternent avec des placards de publicité sur lesquels vous pouvez lire : « Nettoyez votre âme par la prière et vos mains ^avec le célèbre savon Coglowox, unique au monde ! » Ou bien : « La confession des péchés purifie les lèvres impures, mais le dentifrice Coglowot rend les dents blanches et l'haleine Iraiche. Exiger Ja signature !... » Tiens, tiens !...

D'un coup de coude, il désigna à Marc deux personnes qui sortaient de l'ascenseur : Ségurance et une femme d'une beauté aristocratique en voiles et manteau d'automobile. Un laquais du Palace, livrée bleu de roi sur eulolte orange, les suivait, portant un sac de voyage que les grooms de l'entrée, s'élançant, lui prirent des mains. Ségurance aperçut Marc et Koreff ; très vile, il détourna la tète. Ce cachottier ! Avec qui diable pouvait-il être ?

— Je crois la reconnaître, dit Koreff, une baronne viennoise.... Oui, c'est bien avec elle que votre ami Ségurance dînait hier soir chez Nieklauss, en cabinet particulier. Ils ont pris l'escalier dérobé ! J'attendais votre autre ami Courbaisse, invité avec moi par Sigrès et sa femme. Vous ne venez jamais chez Nie Klauss ? Vous avez tort ! Excellente cuisine ; nous avons eu une soupe aux boulettes de viande, exquise ; une choucroute garnie comme dans les meilleures tavernes, une oie aux pruneaux ; et quels vins du Rhin !... Ils ont un bar, vous savez, où à toute heure on trouve des saucisses chaudes : très souvent, j'entre le matin pour en manger: des Leberivust en foie haché ; des Blultwuroth , qui sont des boudins au sang, et la meilleure à mon avis, la saucisse de Vienne qu'on mange avec du raifort haché....

Marc connaissait le restaurant avec ses vitraux moyenâgeux, ses boiseries foncées, sa terrasse de café empesté de tabac acre. Tous les Allemands du littoral y affluaient; l'on n'y entendait que les So, les ia wohl, les Municherbrau, les Kelnnev ! et le journal Der Deutsche in Nizza se trouvait sous chaque porte-allumette. Le baron de Sternau ne dédaignait pas d'y paraître avec des amis élégants et secs, à taille mince d'oliîciers en civil. On y voyait aussi des figures louches, des policiers prussiens ou bavarois. Marc, convié une fois par Ségurance à déguster un goulash, n'y avait jamais remis les pieds, choqué de l'atmosphère du lieu et de la grossièreté avec laquelle les Allemands s'empiffraient, les coudes écartés et le nez dans leur assiette, nettoyant les os à blanc ou croquant les asperges jusqu'au bout de la tige. Seule, la grande brasserie de Menton, enclave germanique conquise sur la terre française, lui causait une répulsion plus forte encore, par la morgue des occupants

— Je vous quitte, dit Koreff, le révérend Coglowox m'attend ; il se plaint de troubles nerveux et d'étranglements brusques. J'ai tout lieu de croire que ce vieux coq

jouir.

abuse de ses poulettes. Chaque nuit l'une d'elles, et jamais de passe-droits, quitte à sauter un !our, lorsqu'elles ont leurs « anglais »....

Le parc des Charmeuses n'était que massifs de roses et arbres d'essences rares ; des jardiniers, sans trêve, renouvelaient les bordures des parterres. i>es banyans aux monstrueuses racines dressaient leurs troncs grisâtres ; des palmiers énormes, sous leurs cimes pressées, faisaient un couvertombreux ; et l'on voyait, comme aux jardins de Monte-Carlo, des arbres serpents, d'énormes chenilles armées de dards, montant la garde auprès de ponts rustiques sous lesquels coulaient des eaux claires. Dans une serre, une forêt japonaise minuscule tordait ses arbres tourmentés et tragiques.

Mare atteignit le château et monta les marches du perron ; des laquais dans l'antichambre se levèrent et un coup de timbre lit s'avancer, au haut de l'escalier de marbre, Monsieur Joseph en habit, qui. affable, l'introduisit dans un salon de clamas cerise, où, dans leurs cadres dorés, à côté des Monet robustes, représentant des plages d'ocre et des Dots d'indigo, des Jules Chéret lumineux et des Ziem d'or fauve mêlaient, à des vues flamboyantes de Venise, des danseuses et des pierrots, envolés sur des ciels pourpre et orange.

Marc n'y attendit que quelques minutes. Marcelle Chagot souriante, l'introduisit dans un boudoir où Rose- Adelaïde, duchesse d'Austerlitz (née Crossart), dans une robe de velours turquoise garnie de renard blanc, allongeait, sur une chaise longue, son corps émacié, ses mains diaphanes et son visage jauni.

— fionjour, dit-elle d'une voix morne. Je m'ennuie, ah ! que je m'ennuie ! . . .

— Par un temps pareil ! dit Marc avec bonne humeur, quand vous avez sous les yeux ce merveilleux décor : votre parc et la mer ?

— Puisque je n'en jouis pas... dit-elle tristement. Asseyez-vous là sur ce pouf; quoi de neuf?

Il plaignait cetle destinée ingrate : à quoi servait à la fdle du grand usinier (les chocolats Grossart) d'avoir été e'pousée par un descendant des compagnons d'armes de l'Empereur, puisque ce luxe, dont elle jouissait pourtant, lui rappelait sa constante misère? Elle n'était pas mère et n'était plus femme, suppliciée au plus secret des organes de la vie amoureuse, délaissée par son mari, sans autre distraction que le défilé de relations mondaines qui, chaque jour, de quatre à sept, lui apportaient tous les potins récents, l'odeur encore chaude des derniers scandales. Dévorée de regrets, à ne plus faire figure en un monde que son mariage, en écussonnant les sacs d'or du père Grossart, lui avait ouvert, elle contemplait avec une envie désolée ce va-etvient de femmes et d'hommes brillants, satisfaits, et qui ne vivaient que de plaisir....

Parée en idole de robes coûteuses, qu'elle ne mettait que deux ou trois fois et donnait ensuite à Marcelle Chagot ou aux autres femmes de chambre, elle gisait, comme un papillon terni, au milieu de son luxe, soutenue par la curiosité d'entendre bruire autour d'elle les ressacs et les naufrages de la haute société. Parler et entendre parler restait sa seule raison d'être pour ne pas mourir, non qu'elle n'eût jamais appelé une fin libératrice, mais en même temps elle tenait àprement à cette existence sacrifiée. Avec les défauts des gens riches et leur calus d'insensibilité, Rose- Adélaïde Grossart, duchesse d'Austerlitz, n'était pas mécbante, et, heureuse, eût été bonne. Elle ne se refusait à aucune aumône, et ses générosités figuraient, annuelles, sur les journaux de Nice. Mais elle n'en éprouvait aucun plaisir, et une indicible amertume remplissait son cœur.

Elle avait connu Marc par hasard, à Paris. Il traversait la rue Tronchet quand un taxi-auto tamponnait de flanc

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