‹ Jouir; roman (volume 2)Chapitre 12 sur 13 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

Amour sacré de lu Pa Conduis, soutiens nos bras vengeurs Rouget de l'Isle.

La France éternelle.

Raymond Poincaré.

Sept ans après, un homme velu de i bleu horiz montait péniblement, appuyé sur une canne, les rampes du Château. Sur sa poitrine, la croix de la Légion d'honneur et la croix de Guerre, sur ses manches de discrets galons d'or et des brisques. Il avait le teint jaune des paludéens et boitait d'un éclat d'obus à la hanche. Ceux qui l'avaient connu eussent hésité à reconnaître, dans ce blessé aux traits creusés et durcis, aux cheveux grisonnes trop tôt. le docteur Marc Audral.

La dernière journée de novembre enveloppait d'une flamme orangée les verdures sombres et la mer d'ardoise pale. Sur le ciel, les montagnes se découpaient, nettes et rousses. Marc, qui s'était arrêté pour souffler, contemplait avec des yeux nouveaux le paysage. Jamais ii n'avait remarqué qu'il y eut autant de cyprès noirs, di si larges pins, ni de si hauts chênes verts. Un tapis ne feuilles jaunes recouvrait une pente plantée de hêtres. Et au-dessus du cimetière et des ruines du Château, une grande paix douce flottait.

Des soldats éclopés passaient : fantassins à dolman usé, tirailleurs à chéchia. Il échangeait avec certains un signe de tête fraternel ; d'autres le croisaient, indifférents- Il v avait aussi, vêtus de beige, des Serbes, des Anglais,

des Russes. Ces hommes lui semblaient les survivants d'un cataclysme. Voilà trois ans et plus que la guerre durait; et quelle guerre! Après l'Europe, l'embrasement avait gagné l'Orient, l'Asie et l'Amérique, si bien qu'on se demandait quels peuples encore participeraient à ce furieux délire?

Prévu par quelques-uns, nié par presque tous, le fléau avait éclaté dans des proportions telles qu'il stupéfiait la raison; et son cauchemar monstrueux noyait l'Univers de ténèbres sans espoir. Non seulement des millions d'hommes périssaient, mais avec eux tout leur labeur : les cités, les industries, les stocks du commerce, les capitaux des banques. La terre elle-même était empoisonnée, la mer pleine d'embûches, l'air menaçant. La mort partout fauchait, non seulement les richesses du présent, mais les moissons de l'avenir; anéantissait, avec les plus rares fleurs de la civilisation, musées, églises, œuvres d'art, jusqu'aux vérités indispensables sur lesquelles jusque-là avait vécu l'humanité : l'honneur, le droit, la justice. Il semblait que le monde s'écroulât sous la ruée des Barbares.

Quel coup de tonnerre que l'agression sans nom : le brusque éclair d'orage en Serbie; la sourde rumeur venant d'Allemagne et d'Autriche-Hongrie, propagée à travers la Russie, la France et l'Angleterre; les vaines négociations avec les deux impériaux complices, Guillaume et François-Joseph; et la foudre, avec fracas, tombant sur la Belgique : l'invasion scélérate, le massacre et les flammes de Louvain!... Charleroi, l'épuisement de la retraite dont Marc revit le calvaire; puis les armées, enracinées sur l'ordre de Joffre, faisant front; et alors le miracle français, les énergies de la race se bandant irrésistibles pour repousser l'envahisseur : le triomphe immortel de la Marne! La machine allemande, si minutieusement outillée, si perfidement déclenchée, brisait ce jour-là son ressort. A ceux qui avaient

escompté trop tôt sa dégénérescence, sur quelques éléments pourris et cette écume inévitable des bas et des hauts fonds, le peuple de France prouvait qu'il était digne de vivre.

Merveilleux réveil des vivants, à travers les morts qui les commandent; sursaut héroïque de la Nation lavant dans le sang ses erreurs, ses faiblesses et ses fautes! Comme son cœur large et fort avait battu, dans l'union sacrée! Ajournant leurs haines, les partis n'avaient plus fait qu'un; toutes les castes en armes s'étaient fondues dans un tutoiement fraternel : partout, la même âme! Ainsi s'expliquait la persistance du miracle, et comment la France, livrée aux mains molles des politiciens, la France appauvrie d'enfants, infectée d'alcoolisme et avachie par goût de jouissances, sans une Presse supérieure pour la guider, sans une élite maîtresse pour la conduire, s'était ressaisie dans ses profondeurs les plus obscures et les plus humbles, dans la conscience de ses paysans et de ses ouvriers, comme dans celle des bourgeois, des aristocrates, des instituteurs, des curés, des écrivains et des artistes, pour défendre, non seulement sa vie morale et matérielle en péril, mais celle de toute la Terre menacée par les hordes de la Kullur.

C'étaient les tranchées et leur garde harassante, les assauts brisés contre les fils de fer et les mitrailleuses, l'art d'une guerre nouvelle appris par les épreuves les plus cruelles; c'étaient la production intensifiée des canons et des munitions, les ouvriers rappelés aux usines, les paysans restant au Front et sauvant chaque jour le sol assailli; c'étaient les grandes offensives d'Artois, de Champagne, de Picardie, les batailles de Verdun, aussi glorieuses que celles de la Marne, et, avec le concours de nos alliés britanniques, les poussées victorieuses dans le Nord et dans l'Aisne....

Et ce n'étaient là que des épisodes dans ce drame mondial, qui s'étendait d'ïpres à Bagdad, de la Meuse à

Salonique, et qui successivement avait lancé en guerre l'Italie et le Portugal, vu l'écrasement de la Serbie et la défaite roumaine, armé les Étals-Unis et les peuples de l'Amérique du Sud, provoqué la révolution russe et le recul italien : tous les avatars et les surprises d'une guerre presque aussi vaste que la planète !

Lois terribles de la nécessité! Marc croyait rêver, et cependant jamais Fatalité ne l'avait ébloui d'une vision plus lucide. Nul autre moyen de sortir de cet enfer affreux, sinon de vaincre, et l'on vaincrait! Malgré les déceptions gigantesques, les retards énormes, la coordination trop lente entre les Alliés, oui, l'on vaincrait, si l'on voulait que la beauté et le bonheur pussent s'épanouir encore parmi les hommes !

De cette certitude-là qui animait, à travers leurs pires fatigues et leurs plus explicables découragements, nos soldats surmenés, portant depuis plus de trois ans le faix le plus lourd de la guerre, Marc, pas un instant, n'avait douté, lise cramponnait à cette foi comme le naufragé à la roche : c'était la terre promise. Ces convulsions affreuses n'auraient qu'un temps; le monde civilisé ne pouvait périr parce qu'une nation d'orgueil et de proie avait voulu asservir l'Univers!

Il n'avait qu'à regarder autour de lui pour puiser du réconfort. Il n'avait qu'à se rappeler la farouche résignation de nos soldats courant à la mort, parce qu'il le fallait; il n'avait qu'à revoir les innombrables blessés, dont il avait soigné les pauvres chairs broyées, et en qui le sacrifice avait éveillé une âme si émouvante; il n'avait qu'à évoquer, derrière le mur de poitrines opposées à l'ennemi, tous les morts gisants dans les interminables fosses plantées de croix, les morts qui eux aussi semblaient, en y enfonçant leurs dépouilles, défendre la terre natale.

Oui, ce peuple s'était affirmé splendide, l'admiration de ses voisins ou de ses rivaux en témoignait. Jamais

sursaut d'âme pareil, même sous la Révolution, aux heures de la Patrie en danger, n'avait au début soulevé la France d'un pareil élan! Certes, à la longue, bien des laideurs avaient reparu : chez les uns ce débridement de l'instinct qui toujours, pour parer aux hécatombes, refait de la vie avec la luxure; chez les autres, mercantis innombrables du commerce et de l'industrie, une ignoble avidité de lucre. On voyait le spectacle répugnant des embusqués, des petits profiteurs, des gros accapareurs et l'insolence des nouveaux riches. Ignominies dont on se détournait pour regarder au Front! Là, des êtres misérables et condamnés à la vermine, à la boue, au froid, aux blessures horribles et à la mort, se résignaient à l'inévitable et, oubliant tout ce qui n'était pas leurs femmes et leurs enfants, leur toit familier, ne songeaient, pour en finir, qu'à chasser l'ennemi! Quand une Nation combattante atteint une telle cime d'abnégation et d'héroïsme, on peut tout attendre d'elle. Les souffles venus du Front, l'haleine ardente de la bataille purifiaient les miasmes de l'arrière. Car là, sur les lignes de feu, s'était créé, sous le joug d'une « Force impérieuse », un état d'esprit sans exemple, et dont la vertu mystique avait pour corps la plus solide réalité. Ceux qui avaient vu de si grandes horreurs et subi sans faillir de tels maux, reviendraient imposer à la France, avec les réformes indispensables, ses destinées les plus hautes.

Marc non seulement l'espérait, mais le voulait de toutes ses forces, comme le seul salut possible. Sans doute, aux heures d'anxiété, il se demandait quels contre-coups suivraient; on ne jette pas impunément à bas tant d'idées, de sentiments, d'agrégats sociaux, de formules héréditaires. Qu'amènerait cette brusque rupture avec le passé, si large qu'il semblait qu'hier datât d'un siècle? Après la victoire les soldats, lâchant leur fusil, reviendraint-ils épuisés, ne songeant plus qu'à jouir d'une vie qui leur paraîtrait d'autant plus savoureuse qu'ils s'échappaient

de la mort; ou, aigris par leur martyre, retrouvant avec irritation les injustices de leur ancien sort, gagnés à la violence déchaînée si longtemps sur le monde, fomenteraient-ils la grève et la révolte?

Évolution! Révolution! Inconnu redoutable!... Marc pourtant espérait. Il espérait dans le clair bon sens, la sagesse si cruellement acquise est payée par les « poilus ». Puisqu'ils s'étaient battus pour que leurs enfants ne connussent pas un jour pareilles calamités, ils tiendraient à honneur d'assurer, après d'aussi intolérables souffrances, la stabilité du lendemain.

A pas lents, il avait dépassé le parc des canons, les enclos grillagés où s'agitaient de vagues bêtes, oiseaux déplumés ou singes malingres. Il gravissait la dernière rampe, entendait bruire l'eau fraîche de la cascade. Il atteignait la plate-forme : et Nice se déploya devant lui, tout entière, au centre du cercle en gradins des coteaux qu'elle escaladait et des montagnes qui se haussaient vers le ciel; Nice, avec les toits bruns de la vieille ville et les tuiles rouges des maisons modernes; Nice, avec ses taches vertes de jardins et de squares, ses églises, ses tours, la rondeur massive de la Jetée-Promenade, les façades de ses hôtels et de ses Palaces, surmontées çà et là de drapeaux d'ambulance; Nice, couchée en son indolence de grande femme nue au bord de la mer.

Vue d'ici, elle n'avait pas changé, depuis ce jour où avec Ségurance ils l'avaient admirée, baignant dans le soleil, exhalant la joie de vivre; ce jour où, sur cette même plate-forme, ils avaient subi l'invasion d'une bande de touristes allemands parlant haut et semblant, de leurs yeux braqués et de leurs gestes amples, s'arroger le merveilleux domaine. Il revit le guide italien qui leur désignait, sur le plan en éventail de la table de marbre, les cols de la frontière, et l'apparition du baron de Sternau, devant qui se figeait la servilité respectueuse du troupeau.

Combien ils se révélaient prophétiques, ces signes, aujourd'hui où l'invasion déferlait de Cambrai a Belfort, se répandait en Roumanie et en Macédoine, débordait en Russie et en Italie! 11 se retourna vers la mer d'ardoise qu'une grande lueur rosissait, contempla Nice immobile entre ses rues et ses jardins. En apparence, non, elle n'avait pas changé : et cependant quelles tranformations profondes en elle, comme dans toutes les villes, grandes et petites, et les plus menus villages! Elle aussi, de ses ambulances, de ses œuvres de charité, contribuait à l'effort commun. Elle aussi s'était vidée d'hommes, des jeunes et des vieux partis au front. Ceux qu'on rencontrait sous l'uniforme, sauf quelques rares embusqués, n'étaient plus guère que des blessés comme lui, ou des permissionaires. Plus de jeux! Moins d'autos ronflantes ! La fureur des plaisirs ralentie. La population pauvre souffrait des restrictions, accusant le tragique contraste des vieux quartiers de travail et de misère avec les quartiers riches et oisifs, moins peuplés qu'autrefois. La cité heureuse, atteinte, elle aussi, par le reflux sanglant, avait vu, hors des trains combles, déferler d'innombrables victimes, apportant l'odeur des charniers et la fièvre du massacre. Cette ville de joie connaissait aujourd'hui le visage poignant de la souffrance et de la mort.

En dépit des rumeurs hostiles, des imputations injustes, la Riviera avait fait son devoir. Tous ses bataillons alpins portaient la fourragère ; chaque jour Le Soleil de Nice ou Le Petit Littoral publiaient le nécrologe des braves tombés à l'ennemi. Les femmes de cœur, françaises ou alliées, s'étaient constituées infirmières; certaines, comme Mme Boërit et sa fille Jeanne, Mme Hearst et Lucy Jouvanches, n'avaient pas quitté une heure le chevet des blessés. Qu'était-ce que les velléités mondaines, l'hiver dernier, de quelques snobs et de quelques poupées de luxe, les libéralités intéressées de l'opulent rasta Sigrès, l'envahissement des pâtisseries, l'illumination

tentatrice des magasins? On ne supprime pas d'un coup la mentalité d'une ville qui doit à la saison hivernale sa physionomie cosmopolite. Déjà avant la guerre, les efforts d'une nouvelle municipalité, et depuis, l'effacement dans l'ombre de Gorsat.teet des Mioura discrédités, attestaient une réaction salubre, une tentative d'assainissement de la « Mare ensoleillée ».

Marc évoqua tous ceux qu'il connaissait; d'abord ses amis les plus chers; ceux qu'il avait pleures avec une douloureuse fierté. Ségurance, rendu sauvage et assombri par le souvenir de son malheur (Michelle Rastoil si stupidement assassinée par son mari), était parti des premiers. Maréchal des logis, blessé dans les boues de Champagne, rétabli et revenu à sa batterie dans les Vosges, un éclat de torpille lui lacérait les poumons, et il s'était éteint après un an de lente et atroce agonie.

Jules de Soriaud, entré dans l'aviation comme bombardier, prenait part à des vols célèbres, jetait des explosifs sur Karlsruhe, détruisait des trains, faisait sauter des casernes. Six mois auparavant, dans un raid, une balle de mitrailleuse lui avait troué le cœur.

Quant à Couibaisse, s'il siégeait à la Chambre et tenait, au ministère, l'emploi de sous-secrétaire d'Etat à l'armement, c'était en glorieux blessé de l'Yser, le bras gauche ankylosé à la suite d'un coup de baïonnette boche.

Que de familles en larmes l Chez les Hearst, Lucy portait le deuil de son mari, le lieutenant Etienne Jouvanches, tué sur l'Ourcq. Si Maurice Boërit, comme ingénieur, s'était vu rappelé dans une usine de guerre, son frère Albain, l'enseigne, était mortellement atteint sur le pont de son cuirassé, aux Dardanelles. Chez les braves Paga, la mort avait frappé : le sergent Alfred Paga tombait glorieusement à la cote 504 ; son frère, gabier de la flotte, restait aveugle d'un coup de feu reçu dans l'échauffourée d'Athènes.

Plus d'une fois, l'élan sacré de leurs proches avait, d'un lustre inattendu, honoré ceux mêmes que Marc avait le plus sévèrement jugés : tel ce fîlsd'IsidorMaoura, ancien chef de cabinet dans un ministère, trois citations et la médaille militaire; tel ce jeune frère de Maoura-Bicou, un « As f>, écrasé sous son moteur en flammes à Carency; tel encore ce second fds du joaillier Xathaniel Schnoch, Isaac, qui, tandis que son aîné Ephrem attendait une réforme protectrice, recevait aux Éparges deux blessures. Un neveu de l'abbé Mignassou, curé-brancardier, trois fois blessé, venait d'obtenir les galons de lieutenant.

Même les plus dégradés avaient retrouvé un sentiment d'honneur. Si, dans la famille Grèbe, Caribe ne s'était signalé qu'en exhibant un bel uniforme et sa cravate de commandeur pour surveiller, à Suresnes, la peinture grise des autos ; si Patrice Le Garrec avait coiffé sa vieille casquette d'officier de marine pour se terrer dans les bureaux de la rue Royale, Pierre Rastoil avait su se réhabiliter. Volontairement exilé, après sa libération, à Buenos-Ayres, il y vivait aux côtés de sa sœur Margot, à présent épouse fidèle — tout arrive! — d'un jeune industriel argentin et devenue bonne mère de famille. Au premier radiogramme annonçant la guerre, il se jetait dans un bateau pour s'engager, sous un nom d'emprunt, dans la légion étrangère. Caporal à Verdun, sergent dans l'Aisse, il montrait une sauvage bravoure, jusqu'à ce que, au créneau d'une tranchée, une balle allemande l'abattît.

Ces exemples se'multipliaient par centaines et milliers. Le sang français avait coulé à flots, rédempteur des coupables, sublime offrande des purs. Lui, Marc, n'avait pas à rougir; il avait payé sa dette et, sitôt guéri, il repartirait au Front.

Combien la guerre l'avait changé ! Que de surprises et de dégoûts 1 La veulerie des Neutres s'enrichissant sans pudeur de l'hécatombe immense ; et, jusque dans

cette France si noble, de honteuses défaillances. La propagande de l'Allemagne soudoyant des traîtres; du moins la justice tardive abaissait sur eux sa poigne vengeresse. Après la danseuse Mata-Hari, fusillée comme espionne, les aventuriers et les grands métèques, Almereyda, Turmel, Yspan-Pacha, Sigrès, hier l'un et l'autre tout-puissants, de par leur or abject, d'autres encore, factieux politiques, ou jouisseurs amoraux, payaient leurs connivences avec l'ennemi.

Marc avait souffert de ces hontes autant que de l'écroulement de ses rêves, — elles étaient loin ses illusions de la paix durable! — A quel avenir lointain, la « Société des Nations » !... Il avait souffert de ce déchaînement de cruautés déshonorant à jamais l'Allemagne et rompant pour des siècles l'équilibre politique et social du globe. Il avait souffert aussi de sa dépersonnalisation dans le grand tout; mais, de cet altruisme subi, il tirait une leçon. Ses idées, ses vouloirs personnels abdiquaient pour s'amplifier selon un idéal d'ordre et d'harmonie. L'individu ne vaudrait plus, désormais, qu'en fonction d'énergie et de sacrifice : La France d'abord! La France avant tout! Et cette France, comme l'avait dit autrefois Ségurance, — un dilettante pourtant, — avait besoin, non de théories abstraites, mais de réalisations pratiques.

Ou une aussi effroyable guerre n'aurait servi à rien, ou chaque citoyen comprendrait que, saignée de vies précieuses et tarie d'argent, la nation ne reprendrait sa place au soleil qu'en modifiant du tout au tout ses méthodes, en appelant à sa tète des hommes d'action, et non plus de parole. Ses vaillants alliés, à cet égard, pourraient lui apprendre beaucoup. Marc l'a compris : ce n'est pas par la stérile politique, ce n'est pas par des lois hâtives et incomplètes que le pays convalescent reprendrait ses forces, mais grâce à la production intense, et à elle seule. Les grands établissements de Crédit protégeraient enfin l'industrie et l'agriculture, au

lieu de drainer l'épargne du pays au profit de l'étranger. La France, desservie jusque-là par ses riches assoupis, cesserait d'être la prêteuse d'argent du monde pour devenir une travailleuse créant des canaux, des ports, des vaisseaux, des voies ferrées, des usines, faisant jaillir partout des sources de vie féconde. Au mauvais socialisme prêchant la lutte de classes, devrait succéder l'entente entre le capital moins égoïste et le travail mieux rémunéré. A l'élite d'orienter les réformes; aux savants de contribuer à la réfection des industries; le sol se couvrirait d'écoles techniques; l'alcoolisme cesserait d'engendrer des tuberculeux, des fous et des apaches; de nombreux enfants rempliraient les vides béants. Selon le mot touchant, prononcé devant lui un jour dans la vieille ville par une pauvre femme : a On organiserait enfin le peuple. »

Car ce peuple, masse innombrable aux vertus insoupçonnées jusqu'à la guerre, ce peuple mal conseillé, mal dirigé, mal instruit, exploité par les uns, asservi par les autres, ce peuple, non seulement, dans un réveil sublime d'instinct, avait sauvé la Patrie, mais il devrait la maintenir ensuite plus forte et plus belle. Pour cela, ce ne serait pas trop de l'entente soutenue et de l'ahan viril de tous. La République élirait de meilleurs bergers. La démocratie, consciente non seulement de ses droits, mais de ses devoirs, rejetant les dogmes creux pour l'expérience substantielle, la démocratie éclairée triompherait enfin !

Marc vit alors émerger, sur la terrasse où il les attendait, Noémi et leurs trois fils : petit-Pierre qu'on appelait maintenant Pierrot, petit-Jacques et, dans les bras robustes de Baptistine, le dernier-né, Antoine. Noémi lui souriait; Pierrot et petit-Jacques coururent se jeter dans ses bras. Il les reçut sur son cœur et les serra avec un ardent amour. Transfigurée, elle aussi, par quinze mois d'ambulance et par la fatigue de sa dernière grossesse,

sa femme lui parut plus séduisante, encore, dans sa tendre gravité. En tous ces êtres dont la guerre morne lui faisait sentir plus encore le prix, en Noémi compagne délicieuse, Noémi dans sa robe noire — le deuil de Mme Audral mère, le deuil de tant d'autres, hélas!... — en ces beaux petits garçons dont il s'efforcerait de faire les hommes de la société nouvelle, Marc incarna tous ses espoirs, toutes ses ambitions et son plus légitime désir de vivre, puisque aussi bien, si le sort l'avait exigé, il serait mort pour les défendre.

A travers leurs chers visages s'imposa à lui la face vivante de la Patrie, dont ils reflétaient la grâce fraîche et la santé drue. Il les adora, non seulement pour lui-même, pauvre homme entre tant d'hommes menacés dans leurs biens et leur vie, mais pour tout ce qu'ils ajoutaient sans le savoir au patrimoine séculaire; car c'est à eux qu'incomberait, comme à lui, comme à tous, la tâche humble et patiente de panser, de guérir, de redresser dans sa splendeur leur mère auguste, la France meurtrie, la France sacrée, la France éternelle.

Nice-Hosseger : 191'

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