SIXIÈME PARTIE
Et votre châtiment naîtra de vos plaisirs. Baudelaire.
Qui sait, un temps viendra où nous ne nous rappellerons plus nos visages.
G. Flaubert.
Dans la chambre orange, chez les sœurs Âlders, Ségurance s'énervait d'attendre Michelle. Il les connaissait toutes, ces pièces au plafond bas. tendues de soie liberty, où un large divan se transformait en lit. et où les meubles bas semblaient rapprocher du tapis épais le glissement las des corps sur les coussins. Il y avait la chambre bleue, la lilas et la cerise, chacune avec son cabinet de toilette et sa baignoire. On n'y était introduit qu'avec prudence afin d'éviter les rencontres. Flanquées d'une cour intérieure, invisibles du dehors, elles participaient de la cave et de la serre chaude ; sans clarté que celle des ampoules voilées, sans souffle d'air que des parfums traînants, elles étaient bien des geôles de plaisir. Ségurance préférait cette chambre, plus vaste, et dont les chaudes couleurs convenaient singulièrement au corps ambré et aux cheveux noirs de sa maîtresse.
En pyjama de soie prune à raies jaunes, les pieds dans des sandales, il se renversait dans un fauteuil et fumait, en secouant d'un petit doigt nerveux la cendre de sa cigarette d'Orient. Qu'est-ce qui avait encore bien pu encore la retenir0... Une sourde irritation aiguisait sou désir, ce
désir anxieux et exacerbé, dont le tourment l'effrayait, en de rares reprises de lucidité.
Avec une attention morose, il examinait le lit, la cheminée où, enlre deux flambeaux, une pendule de marbre Louis XVI, arrêtée, semblait dire que le temps n'avait plus de signification; les gravures des murs, le Verrou et l'Instant désiré de Fragonard; partout des fleurs, et, sur un guéridon, des gâteaux avec les tasses de café au lait que les sœurs Àlders, Viennoises, préparaient avec art.
L'atmosphère capiteuse l'engourdissait : allait-il s'endormir? 11 éprouvait de ces brusques fatigues, comme aussi un réveil, après la volupté, de cet éblouissement rouge et de cette fulgurante douleur à la nuque, dont Lise Jambelle, le Liseron angélique du Good Fellow, lui avait laissé l'inquiétant souvenir. Évidemment, il abusait. Michelle justifiait le mot de Saint-Augustin : qu'avec l'eau et le feu, la femme est la troisième force insatiable. Lui, si raffiné, si supérieur et si maître de soi, subissait l'ascendant de la créature inférieure, de la jolie bête de luxe et de vice, sans cœur et sans raison, de raffolante guenon de Nôd qu'était Michelle. Elle le domptait chaque fois par ses caresses et ce mystère insondable des affinités sexuelles, le gouffre qu'elles creusent dans l'ardeur irraisonnée, la tension démente qu'elles érigent vers un infini inaccessible, où l'exaltation de la vie ne s'assouvirait que dans la mort....
Ségurance a voulu échapper à l'emprise ; l'instinct, qui saisit les plus obtus animaux devant le danger, l'avertit sans qu'il ait pu briser son servage; et il assiste avec une rage écœurée à ce lent et fatal enlisement dans la boue. Comme elle l'a déjà dégradé, cette Michelle! Défaillances de sa volonté, de sa délicatesse, de tout ce qui constituait pour lui, sinon l'honneur, du moins son point d'honneur de galant homme.
Le voilà, lui qui avait fait pleurer tant de pécheresses, lui qu'elles avaient supplié à genoux de se laisser adorer,
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forcé de céder aux caprices absurdes ou cupides de cette femme qu'il aime, malgré tout, avec la sauvagerie aveugle de la passion. Qu'elle le ruine, lui qui toujours avait su faire la part du feu, au milieu de ses plus entraînantes folies, il s'en consolerait encore, s'il était heureux! Mais elle ne lui fait d'autre bonheur que le supplice de l'avoir à lui quelques instants et de la reperdre! encore se demande-t-il si, lorsqu'il l'étreint le plus étroitement, elle lui appartient bien toute?... [1 y aura toujours entre elle et lui quelque chose d'insaisissable, qui vient de la divergence de leurs natures, et qui joint leurs corps, sans confondre leurs esprits. Tout ce qui était lumière, joies délicates de la pensée, dilettantisme précieux, s'obscurcit pour lui. Cette chambre riche et où les bruits s'étouffent, cette prison à l'air mort est bien le symbole de l'amour où il râle d'asphyxie....
Que veut Michelle? Et veut-elle quelque chose?... Parfois nostalgique et soupirante, elle semble avide d'espaces et de ciels lointains... et puis, quand il lui propose de quitter Rastoil, soit qu'elle divorce ou qu'elle se laisse enlever, elle rit et hausse les épaules. Il n'hésiterait cependant pas, si dément qu'il se sache, à lier son existence à la sienne. Il ne respire plus, il se dessèche et se consume quand il la sait hors de cette pièce. Elle lui manque alors comme sa morphine^ou l'opium à l'intoxiqué; il la veut à ce point que, par moments, hanté par l'obsession physique du mari, par son gros visage trouble, et cette nuque blanche qui le fascina, en la comparant à celle de Michelle un soir dans l'auto, comme ils descendaient de Cimiez au Fulgor, il rêve de meurtre. C'est idiot, il le sait.... Mais l'idée que Michelle est la femme de cet autre, qu'il a des droits, et les exerce peut-être, — bien qu'elle jure le contraire, — l'exaspère. Est-ce qu'il peut se lier à elle, qui ment aussi naturellement qu'elle laisse tomber sa chemise? Ah oui, il l'a dans le sang, cette Michelle!...
Elle le domine au point qu'elle le force à s'empoisonner Jouir. — II. 10
avec elle. Sa curiosité de fille, son manque absolu de sens moral l'ont guidée vers la fumerie d'opium de la rue Speretti; et l'heure que chaque jour elle peut voler à leur rendez-vous chez les sœurs Alders, c'est à avaler avec lui la fumée acre et grisante qu'elle l'emploie. Il a résisté, il lui a conté pour lui faire peur la sinistre aventure d'une des plus jolies femmes de la société niçoise, prise soudain de délire furieux; elle n'a cure de ses observations, sachant bien que, pour lui plaire, il ferait tout maintenant.
Le pire est qu'il prend goût à la drogue : elle l'allège, elle lui donne une euphorie intellectuelle et un stimulant physique, toutes les séductions du début ; il se persuade qu'il échappera au châtiment dont il n'ignore pas les terribles suites. Lui qui raillait dédaigneusement autrefois les fidèles de l'officine louche, hommes de son cercle, femmes sans résistance, comme la gracieuse Mme Maubrel ou la petite Raualdo, le voilà recruté, lui aussi, parmi les monomanes. Michelle parle déjà d'apporter ici, dans la chambre orange, les pipes de bambou niellées d'argent, les petites lampes de bronze ciselé, et la brune pâte diabolique. 11 s'y est refusé, mais pour combien de temps?... On paiera plus cher les Àlders, Linna et Ortrude, qui ne s'étonnent de rien et se prêtent à tout.
Mais qu'est-ce que Michelle peut bien fiche?... Est-ce qu'elle s'amuse à le fairesouffrir? A-t-elle reçu d'un bel étranger qui passe un de ces regards qui, dit-elle, lui entrent jusqu'aux reins? Est-ce que quelque chose la retiendrait, si elle était en proie à une fantaisie brusque? Elle a les vouloirs impétueux, les actes impulsifs de celles qui ne craignent rien, parce qu'elles sont sûres de l'impunité !
Est-ce que Rastoil, pris à nouveau de soupçons, l'empêcherait d'accourir?... Ce Rastoil, pas plus qu'il n'arrive à percer l'obscure âme de Michelle, Ségurance ne
s'explique cette mentalité cahotée par de constants sursauts? Ce qu'il sait trop, par exemple, c'est que Rastoil a perdu de grosses sommes à Monte-Carlo et lui a emprunté déjà beaucoup d'argent. Est-ce un mari aveugle, dont il endort ainsi la méfiance? Est-ce un mari complaisant qui se fait payer son infamie?... Comment savoir? Ségurance se le demande, et, en vérité, il n'en sait rien.... Un grattement léger, c'est Mlle Juliette, l'associée des Alders qui entre; grande femme osseuse, laide et d'un charme bestial :
— Ne vous impatientez pas trop, monsieur, Madame est en bas. Je viens de lui laver les cheveux et de l'onduler.
Elle ajoute, avec un clignement d'yeux complice :
— Une de ses amies est entrée dans le magasin derrière elle, et madame ne pouvait plus s'en défaire; elle a trouvé alors ce moyen, pour gagner du temps, et elle lui a donné rendez-vous aux Trois Princesses. Tandis que l'autre se cavale, madame va venir tout de suite retrouver monsieur.
Linna Alders se faufile à son tour dans la pièce; une blonde grassouillette, qui serait jolie sans la flétrissure vicieuse de ses paupières et l'expression rusée d'une bouche de proxénète. Elle apporte la cafetière et le pot de crème :
— Ortrude va finir ici les mains de madame, pour que vous n'attendiez pas trop.
Enfin, enfin ! suivie de l'autre Alders, qui apporte sur un plateau recouvert de velours ses petits instruments et ses fioles, voici Michelle, en peignoir blanc sur lequel retombe, annelé, la foisonnante toison noire.
— Bonjour, chéri. Ouf! j'ai cru que je ne pourrais jamais me dépêtrer de Claudine : je ne sais pas ce qui lui a pris! Ne m'attends pas, prends des gâteaux, goûte à ton aise; ça m'a coupé l'appétit, tant elle m'a agacée!...
Claudine Sarquoi! Ségurance la déteste, celle-là, avec
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son air de mauvaise rousse, son sale caractère : dire qu'on était tz^anquille, depuis qu'elle ne quittait plus la comtesse de Prahon-Meuzes. Elles s'étaient donc brouillées? Et pas moyen de l'amadouer, même en lui faisant la cour : elle hait l'homme, et Ségurance sait qu'elle a pour lui une hostilité bizarre : si elle peut mettre en garde Rastoil contre lui, elle l'a fait et le fera.
— Allons, maugrée-t-il, que tu lui aies ingénieusement donné le change, je le comprends ; mais le soin de tes petites mains presse-t-il tant?
— Ah! moucher, c'est pour toi, après tout, que je les veux belles ! Et nous allons demain à la redoute du Casino.
Ségurance, qui se ronge, doit attendre qu'Ortrude ait accompli tous les rites, poncé, poli, rosi les ongles jusqu'à en faire de délicats coquillages minuscules. Pour le distraire, cette Alders, qui est plus grande et plus grasse que sa sœur, aussi blonde avec le même regard fripé et la même bouche d'affaires, raconte qu'elle a été, avec Linna, l'autre jour, faire l'une les mains, l'autre les pieds de la marquise d'Anjou. Celle-ci, tout le temps de la séance, se désolait, parce que sa petite chienne chinoise Péki, constipée, ne rendait pas un lavement. que le marquis lui-même lui avait donné, avec la canule d'un bock intime. Sans enfants, ils vouaient à cette bête une tendresse paroxyste, se relevant la nuit pour voir si elle dormait bien dans son moïse de dentelles. Elle avait sa garde-robe complète, paletot de jour, brodé de la couronne à huit fleurons, chemise de nuit, bonnet de linon comme madame la marquise, et, pour les sorties de pluie, un imperméable avec bottines en cuir lacées. Un laquais était affecté à son service. Le précédent avait été ignominieusementchassé, surpris par ses maîtres alors que crachant dans la gueule de la chienne, dont il tenait les mâchoires écartées, il répétait : « Tiens ! ça, c'est pour le patron, ce cocu; et, tiens, ça, c'est pour madame, cette traînée! »
Ortrude soignait aussi les ongles d'un vieux colonial enrichi, qui, comme un mandarin, les portait d'une longueur démesurée et les enfermait, le soir, dans des étuis dorés; original, il vivait reclus dans sa villa, entre une tongaï tonkinoise et un grand chimpanzé d'Afrique qui s'adonnait avec eux, chaque soir, à de taciturnes ivresses d'alcool de riz. »
Son travail achevé, elle plia bagage, après avoir ôté à Michelle son peignoir, ses souliers, ses bas et sa robe. Ce fut Ségurance qui acheva de la dévêtir, avec des mains fiévreuses; même cette servilité de la Viennoise lui avait semblé insupportable : sa tendresse pour Michelle était devenue si possessive qu'il ne supportait auprès d'elle ni contact, ni frôlement.
— Enfin, dit-il en couvrant de baisers les épaules nues qu'enveloppait le soyeux manteau noir aux ondes électrisèes par le fer chaud, et qui exhalait l'odeur des herbes
i d'été.
— M'as-tu apporté le bracelet? demanda-t-elle.
Un splendide bracelet, or et émeraudes, qui dans les vitrines du Fulgor l'avait tentée, et dont Nathaniel Schnoch avait demandé dix mille francs.
— Mais oui, fit-il surpris, où avais-je la tête? Le voilà! 11 tira l'écrin de sa poche. Elle examina le bijou avec
une avidité enfantine, et déclara :
— Il fait moins d'effet que dans la vitrine, mais il ne va pas mal tout de même. Accroche-le moi.
Elle tendait son poignet.
— Maintenant, je veux bien goûter. J'ai faim.
— Il la servit, sur le lit, comme une idole.
— Ne me regarde pas avec des yeux qui brûlent, dit elle, je suis fatiguée; du calme....
Elle feignait ainsi souvent une sagesse qu'elle était la première à transgresser par quelques aguicheries impudiques. Assise les jambes croisées, elle avalait avec une voracité de jeune louve. Et c'était bien cette grâce ani-
maie qui enivrait ainsi son amant : certaines cambrures de ses flancs, le luisant mat de ses genoux, le creux de son bras plié, et, avec la symétrie ronde de sa croupe, la coupe sombre qui était comme le centre mystique de son être....
— Que tu es lente? murmura-t-il impatient.
— Mais, mon chéri, je n'ai plus que le temps de me rhabiller. Et Claudine qui m*attend!
— Ah ! murmura-t-il les dents serrées, elle me dégoûte, ta Claudine! Tous ceux qui t'entourent me dégoûtent!... Je voudrais t'emmener loin, bien loin! Là où il n'y aurait plus personne que moi et toi !
— Qu'est-ce que tu veux, c'est comme ça! Ne te bi«e donc pas, ça ne sert à rien! Figure-toi que j'ai vu tout à l'heure, chez Turner sœurs, une robe épatante... neuf cents francs, c'est pour rien. Crois-tu que ce mufle de Pierre m'a envoyé promener? Il n'est pas à prendre avec des pincettes, en ce moment!
Ségurance pâlit, avec cette expression de colère qui l'enlaidissait toujours.
— Pourquoi le lui as-tu demandé? Est-ce que je ne suis pas là?
— Vrai? Oh! mon chéri, ce que tu es gentil!... Tiens, j'ai fini, enlève cette tasse et viens m'embrasser!
Tous leurs rendez-vous se passaient ainsi, si bien que Ségurance ne savait plus si elle lui donnait de l'amour parce qu'elle l'aimait, ou si elle L'aimait parce qu'il lui donnait de l'argent. Et cependant, quand il l'enlendait gémir entre ses bras, quand elle balbutiait ces mots de tendresse fangeuse qui étaient son vocabulaire courant et dont il avait été choqué d'abord; — puis, l'habitude... — quand il la voyait gisante à côté de lui, les yeuv vitreux et remontés, il s'affirmait qu'elle aussi subissait cette attraction irrésistible de leurs chairs. si faites pour s'unir dans l'oubli total de ce qui n'était pas euxmêmes....
Le temps passait, et inassouvis de voluptés, Ségurance et Michelle cherchaient encore la volupté, comme si, en ces spirales rétrécies d'ivresse, ils approfondissaient l'inconnu d'un maëlstrom. Semblable aux femmes mortes qu'a dépeintes Flaubert, Michelle prenait un air si abandonné, avec ses bras pendants, a ses paupières entrecloses et ses cheveux noirs se déroulant sur les chairs pâles », qu'on eût dit, à la voir toute, « une autre nudité plus générale et plus profonde. »
C'est à ces instants que Ségurance, à bout de souffle, l'âme et les nerfs épuisés, fermait les yeux dans une sorte d'horreur pâmée, souhaitant de ne plus penser, de ne plus sentir, de ne plus être. Oui, mourir!...
— Aide-moi à me rhabiller, dit Michelle de sa voix sèche, qui, à ces moments-là, lui faisait l'effet crispant d'une scie dans la pierre.
Elle était prête quand Mlle Juliette gratta à la porte :
— Madame, je vous conseille de filer par l'escalier de derrière, et vite! Du côté du magasin, vous êtes bloquée. Votre amie vous guette. Elle est furieuse. Elle n'a pas voulu croire que vous étiez partie depuis longtemps la retrouver.
Michelle lança son grand mot : cinq lettres, et prenant à peine le temps d'embrasser sur la bouche son amant :
— Demain, pas mèche! On se verra à la Redoute du Casino! Je serai très chic pour te plaire!...
A l'Ensoleillée, les dames Grèbe étaient en ébullition. Cette folie du Carnaval les faisait vibrer à pleins nerfs. Trépidantes, elles se taillaient leur part complète de plaisir, ne manquant pas une fête.
Pour ce soir, d'avance, la redoute rouge les fascinait : les costumes de Michelle en dahlia, celui de Marthe en
libellule, de Claudine Sarquoy en Japonaise, de Margot en danseuse de Tanagra, faisaient pâlir de jalousie Glotte et Madelinette à qui Mme Grèb'? ne permettait que le domino. L'idée que Ja-Ja ne se déguiserait pas non plus, seule les consola.
Quant à Katri qui voulait, elle aussi, être de tout, un refroidissement malencontreux la tenait alitée, de la ouate mentholée clans les narines, un cataplasme à la farine de lin et à la moutarde entre les épaules, des pastilles lîrachat dans la bouche, des fumigations à l'eucalyptus à droite de son lit, tandis que, de perpétuels coups de sonnette, elle relançait Baptisline qui, appelée par l'une pour coudre des rubans, par l'autre pour coulisser un capuchon, ne savait plus à qui entendre.
Katri, blessée de l'inattention de ses sœurs, dont elle exigeait la présence auprès d'elle — on lui devait bien ces égards! — soulageait sa rancune en déversant sur Mme Grèbe les reproches les plus désobligeants :
— Vraiment, vous prenez, toi et mes sœurs, notre maison pour une auberge! Bon pour manger, dormir et me plaquer là.
— , Mais, Katri, ce n'est pas notre faute, si tu es malade.
— Si, c'est votre faute! Depuis que vous êtes là, il y a toujours des courants d'air ; personne ne se préoccupant de savoir si l'air est frais ou chaud!
— Mais Katri, c'est toi qui ouvres les fenêtres, et puis tu te plains! D'ailleurs, on ne t'abandonne pas. puisque je suis là, moi, ta mère, à écouter tes mauvaises querelles. Est-ce que nous ne sommes pas revenues du Corso, l'autre fois, plus tôt que tes sœurs n'en avaient envie, parce que tu étais fatiguée?
Katri répliqua, ironique et offensée :
— Dis tout de suite que j'empêche les gens de s'amuser. C'est bien là ton genre! Me rappeler à chaque minute vos bontés, vos attentions, vos délicatesses? —
Elle prononça ces mots avec emphase : — Alors que c'est moi qui vous reçois, moi qui m'éreinte à rendre votre séjour agréable, sans que vous m'en sachiez le moindre gré !
— Tu déraisonnes, ma pauvre fille !
— Je ne suis pas ta pauvre fille! Je ne veux pas que tu prennes ce ton de pitié! Toi et mes sœurs, vous êtes des ingrates, voilà ce que vous êtes !
Mme Grèbe se sentit des boufïéesde légitime indignation.
— Eh bien, Katri, si nous t'encombrons à ce point, nous irons à l'hôtel. En vérité, tu es bien grincheuse, et je plains ton mari !
— lime manquerait plus que ça! Et ma belle-fille, pendant que tu y es! Cette petite chipie de Clairette, dis-le, ose le dire que tu la plains aussi, la mijaurée?
— Mon Dieu, puisque tu m'y forces, je t'ai trouvée très peu gentille au déjeuner pour elle. Ce n'est pas à moi de la défendre; mais enfin, la vérité est la vérité!
Katri cria, en agitant de ses jambes draps et couvertures, comme si elle avait des convulsions :
— Tais-toi! Tu me rends malade! Qu'est-ce que je dis'.' C'est fait! Tu m'as rendue malade! Le docteur, qu'on téléphone de suite au docteur!
— 11 ne te guérira pas, Katri; c'est une pilule de bon sens que tu dévrais prendre chaque matin en t'éveillant.
— Cesse de m'injurier, ou sors! lîaptisline!... A quoi pense c*tte stupide fille? Elle entend bien la sonnerie, pourtant! Baptistine!... Ah! enfin, ce n'est pas trop tôt. Êtes-vous sourde ! Préparez-moi tout de suite uu bol de camomille, non, de tilleul! Et donnez-moi la fleur d'oranger qui tst dans l'armoire à pharmacie! Ne vous trompez pas surtoit, et n'apportez pas l'eau oxygénée : les deux flacons se ressemblent !
— Je tt laisse, dit Mme Grèbe avec dignité, tu as besoin de npos. Quand tu seras revenue à de meilleurs sentiments, <e reviendrai.
— C'est ça! Et Katri leva au ciel des yeux de victime.
— Baptistine, qu'est-ce que vous avez à écouter là, avec des yeux ronds? Et tenez, changez ma boule, elle n'est pas assez chaude ! Appelez Monsieur, ou téléphonez vous-même à M. Audral de venir immédiatement me soigner.
Peut-être lui permettrait-il tout de même d'aller à la redoute, en se couvrant bien? Mais Claude, que Baptistine courait prévenir, lui apprit que le docteur était absent et qu'on ne savait pas la date de son retour ; elle eut un geste farouche :
— Voilà ma chance ! Ces choses-là n'arrivent qu'à
moi
— Tiens-tu à voir son remplaçant?
— Ah! non!
Et funèbre, elle ajouta :
— Qu'on me laisse dans mon coin ! Je n'ai besoin de personne. Si je meurs, on s'en apercevra bien.... Si ta fille avait le moindre cœur, elle serait déjà venue me demander si je n'avais pas besoin d'elle !
Claude ne répondit pas; il ne répondait plus à ces attaques, et c'était pour Katri un cuisant mécompte : car la riposte entretenait la discussion et fournissait des griefs à sa mauvaise foi.
— Comme tu es changé pour moi! fit-elle en plongeant dons ses yeux un regard de douleur, aigu comme un couteau.
A cela non plus, il ne répondit que par un faible et distant sourire.
— Tu as toujours l'air absent, maintenant; tu n'es plus ici? Où es-tu? dit-elle.
Il admira sa clairvoyance soupçonneuse, un; fois de plus. Oui, elle disait vrai : sa pensée n'était plus ici; mais dans le petit atelier d'Henriette, où \< bonheur l'attendait, un bonheur incomplet et suave coendant, le seul que permette la vie à ceux qui l'ont priseau sérieux.
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Voyant qu'elle ne parviendrait pas à le faire s mûrir, Katri se détourna vers le mur et avec une fausse douceur :
— Va, mon ami, va bavarder avec ta fille ou t'enfoncer dans tes livres : une femme malade n'a rien de bien séduisant.
Il ne protesta pas; il eût voulu lui dire une parole de bonté, mais son impuissance à la toucher le découragea. Elle ne changerait pas. il ne la changerait pas : alors, à quoi bon? Il lui prit cependant la main, chercha le pouls :
— Tu n'as pas la fièvre, dit-il, ce ne sera pas grave. Elle esquissa un sourire de pitié : quelles brutes,
ces hommes! Il ne voyait donc pas qu'elle endurait un véritable martyre?... Tout le monde, et lui-même, s'entendaient pour la supplicier.
— Va, mon bon ami! répéta- t-elle.
Et la porte fermée, elle grinça des dents : s'il devenait insensible, à présent!... Elle essaya de se persuader qu'elle pouvait se passer d'autrui. Quel soulagement, le silence de sa chambre; quelle douceur, cette solitude! Ouf! Elle pouvait, sans être dérangée, penser, lire. Elle était trop bête aussi, de ne vivre que pour les autres, de se tant tracasser pour leur bien. Il était temps qu'elle devînt égoïste. Elle sonna Baptistine et lui recommanda de lui préparer à part, pour le dîner, un consommé avec deux œufs pochés, et de soigner surtout le poulet rôti, sauce estragon, dont elle mangerait une a i 1 o : que la peau fût dorée et croustillante, surtout! Et elle en profita pour assigner à la servante une série de travaux d'Hercule pour le lendemain : ranger la cave, faire la lessive, passer les parquets à la limaille de fer, récurer les cuivres et les étains, sans oublier les raccommodages!
Baptistine sortie, Katri prit un livre, un roman qu'elle avait vingt fois ouvert et quitté ; sa pensée ne put s'y fixer. A quoi s'occupaient ses sœurs? Elles essayaient
leurs dominos : prétexte! pour papoter et médire d'elle. Qu'est-ce que c'était que cette trompe d'auto? 11 lui semblait la reconnaître : l'auto des Bouthéors. Pourquoi? On ne les attendait pas avant l'heure de la redoute. Des voies étouffées, des portes qui s'ouvrent et se referment.... C'était un peu fort, tout de même, qu'elle, la maîtresse de maison, ne sût rien, fût tenue à l'écart, comme une pestiférée! Enfin, elle avait bien le droit de savoir ce que ces gens venaient faire chez elle! Elle sonnait, resonnait, et, personne ne venant, sautait de son lit, envoyait son cataplasme s'aplatir sur le linoléum de la salle de bains, se drapait d'un kimono, descendait l'escalier.
Dans le petit boudoir, une explication : la voix stridente de Madelinette, et une voix qu'elle ne reconnaît pas, tant le diapason en est élevé : elle pousse la porte. Mme de Bouthéors, sa longue taille redressée, une résolution insolite sur son dolent visage, répète, les joues en feu :
— Oui, mademoiselle, et vous pouvez en faire votre deuil, de mon mari! Il en a assez de vos simagrées. Il me l'a dit en me demandant pardon ! C'est lui qui m'envoie.
— Qu'est-ce qui se passe? demanda Katri saisie.
— Excusez-moi, madame, répond Mme de Bouthéors avec dignité. Notre petit Totoche est très malade, ma mère me le télégraphie de Montélimar. Alors nous partons ce soir même. J'apportais les regrets de mon mari et les miens de ne pouvoir accompagner mesdemoiselles vos sœurs à la redoute.
Elle ajoute, soulignant d'un sourire incisif son triomphe :
— Monsieur de Karfeck s'en chargera.
Madelinette, qui est devenue très pâle, ne trouve,
malgré sa rosserie, aucun mot qui la venge ; elle laisse partir Mme de Bouthéors et se réfugie ensuite dans sa
chambre où Katri, sa sœur et sa mère la trouvent en larmes, avec de petits hoquets de rage. Un grand silence consterné pèse sur ces dames : le beau rêve s'est écroulé. Mme de Bouthéors parait trop sûre d'elle pour qu'elle ne reconquière pas son mari. Allons, l'affaire est manquée!... Et Madelinette, jetée hors d'elle par l'humiliation infligée et la couardise de Bouthéors qui n'a osé paraître, répète :
— Le lâche! Le lâche!...
Mme Grèbe domine, de sa tristesse expérimentée, ce désastre :
— Ma chérie, murmure-t-elle, le destin te dédommagera. C'est trop injuste!
— Dis, exclame Clotte, que c'est dégoûtant!
Elle ne s'afflige d'ailleurs que modérément de la mésaventure de sa sœur; elle se dit que Karfeck lui reste, et qu'elle ne le laissera pas échapper! Madelinette aura peut-être trop découvert son plan; ou bien elle n'aura pas enflammé Bouthéors par des concessions assez adroites.
Katri, elle, éclate dans un éternuement brusque :
— Et dire que je m'enrhume pour toutes vos petites histoires! Elles ne sont pas déjà si propres! Après tout, Madelinette, c'est bien fait pour toi! C'est bien fait! C'est bien fait!
Sans souci des protestations indignées de sa mère et de ses sœurs, elle courrait se refourrer dans son lit dont elle savoura enfin la tiédeur moelleuse, le malheur des autres la consolant un peu de ses grandes souffrances imaginaires !
Ségurance eut la pénible surprise à se retrouver dans son cabinet de travail, étendu sur le tapis, au sortir d'un évanouissement dont il ne s'expliquait pas la cause. Il
restait les yeux ouverts, immobile, comme dissous, avec la sensation d'un clou enfoncé dans la nuque et qui le rivait au parquet. Des mouches volantes s'interposaient entre ses yeux, les hautes fenêtres, les arbres du parc et le grand ciel.
Quelle heure était-il? Depuis combien de temps était-il tombé? Une singulière angoisse l'étreignait, et il avait dans la bouche le goût affreux d'un lendemain d'orgie. Il remua un bras, se souleva sur le côté, et, avec un effort énorme, bien qu'il lui semblât ne pas sentir la pesanteur de son corps, il parvint à se mettre debout et à s'échouer dans un fauteuil.
Machinalement, sa main tâtonnante atteignit sur une petite table un flacon vert de sels anglais, qui le ranima. La mémoire lui revint, dans un embrasement de lumières et de formes humaines se perdant et se retrouvant en mille courants : dominos rouges, costumes rouges, la redoute rouge cerise du Casino, hier au soir, sous les guirlandes de fleurs électriques et les banderoles, entre les piliers garnis de plantes vertes. Dans la salle du théâtre, des fantômes rouges dansaient ; au buffet de l'étage, ils buvaient et mangeaient. Les ondes sonores des orchestres réglaient l'onduleux chatoiement de cette houle de têtes et de corps animés d'un rythme attractif, et dont les Ilots couleur de sang se soulevaient et s'affaissaient avec de continuels remous, des cassures et des luisants brusques de satins. Cette foule de plaisir, sélectionnée et mêlée, femmes de la société niçoise, étrangères de toutes vertus et hommes de tous les mondes, haute et moyenne galanterie, s'exprimait plastiquement, pour l'œil de sculpteur d'un Homme ou le pinceau d'un Jules Chéret, par les maintiens alanguis et les soudaines tensions d'une licence contenue à l'abri des tutoiements et du masque.
Ségurance, en images déchirées, revoyait le tumultueux cinéma, se mêlait à ces hommes et à ces femmes dont le
sourire était si crûment expressif, dont les yeux dardaient une flamme de désir presque dure. Coudoyé, refoulé, ballotté, baigné de chairs élastiques ou fermes, retenu par des mains, accroché par des bras, il errait au milieu d'inconnus innombrables, n'ayant pas retrouvé les Rastoil à l'endroit fixé, éprouvant une anxiété d'abandon au milieu de ces dominos qui recouvraient des rondeurs d'épaules femelles ou de dures omoplates mâles.
Des travestis, pages aux jambes de soie, officiers des guides, toréadors, courtisaient des aimées, des bohémiennes, des charmeuses de serpents. La réalité et la féerie combinaient leurs contrastes : pêcheuses, Folies, Musettes, laitières, Colombines, Chaperons rouges, Frileuses, paysannes russes bottées, pierrettes poudrées à blanc, Espagnoles dont le châle de Manille s'effrange. D'autres, comme dans les revues, représentaient le téléphone, l'aéroplane, ou une cocotte en papier; certaines, des papillons; une, étonnamment souple, en grenouille, sautait à l'improviste sur le dos des gens. Un groupe représentait les quatre Saisons, suivi de chuchotements qui désignaient Mme de Prahon-Meuzes, figurant l'hiver au naturel, avec ses cheveux blancs précoces et trois de ses amies.
Des visages, le temps d'une surprise, se démasquaient; quelques-uns se montraient à découvert : une clownesse sous un maillot collant semblait nue : la belle Diane de l'Elysée ; miss Folwen en Eventail articulé, les seins montrés jusqu'aux pointes, agitait l'air en passant; et Ton reconnaissait Cucu la Praline, en bébé, avec Bobette Nichons, conduites par un doge de Venise, qu'on supposait le comte Askitnoff.
Ségurance avait encore dans les narines l'odeur des fards, des étoffes, des femmes, un bouquet de fragrances qui mêlait à la moiteur des pores un arôme de fourrures et, là où l'on dansait, un relent d'aisselles chaudes. La redoute dégageait, en un rythme enfiévré d'heure en
heure, des attitudes moins contraintes, un érotisme peu à peu débraillé. Il se revoyait, intriguant ceux qu'il connaissait, intrigué par des masques dont il ne tardait pas à dévoiler l'incognito, tenant sous son bras Madelinette, tandis que le vieux Karfeck, soufflant comme un phoque, entraînait Clotte vers un endroit moins grouillant. Plus loin, il répondait aux perfidies de Claudine Sarquoy, vite devinée bien qu'elle masquât sa voix; puis aux agaceries de Margot, dont les voiles, en danseuse de Tanagra, laissaient deviner à chaque pas le modelé des cuisses.
Il s'était attablé pour souper avec Rastoil, Michelle, Caribe, Marthe, Le Garrec et Guy Arnaude qui venait de reconduire au Fnlgor Ja-.îa, indisposée dans son état par la chaleur. Il était placé entre Caribe, enchanté du succès de son exposition, dont il parlait avec abondance, et Marthe, qui, des longues ailes de sa coiffe de libellule, lui caressait en se penchant le visage; en face de lui Michelle, dont un dahlia pourpre aux pétales en pointes cerclait la tête, et qu'un audacieux décolletage dénudait tares bas.... D'autorité, Pierre Rastoil l'avait placée à côté de lui, et elle s'était soumise.
Ségurance maintenant comprenait la signification de l'angoisse qui l'étreignait : ce q*u'il avait enduré dans ce compagnonnage joyeux, qui l'isolait d'elle, h'autant plus que par prudence, ou par jeu taquin, elle avait feint l'indiiîërence, le regardant avec sérénité, comme elle faisait pour Le Garrec ou pour Caribe. Ségurance entendait les plaisanteries tranchantes du premier, et le brait de mâchoires du second, en train de se gaver de hure aux pistaches, s'interrompant pour verser à boire à une petite grue en débardeur et catogan, très Gavarni. plate de gorge et forte en croupe, qu'il avait racolée et comptait garder au moins jusqu'au lendemain.
Autour d'eux, des soupeurs et des soupeuses mariaient, autour des tables, la diversité de leurs déguisements : Ptoulieu, en habit sous son domino, découpait une pou-
JOUIR. l2tJ7
larde avec la dextérité dont il faisait preuve à éventrer un malade Avec Koreff que l'on voyait plus loin, entre deux naïades, déguster une langouste, il avait décidé Musroë à se laisser opérer : c'est un lingot d'or qu'il retirerait sanglant, des entrailles du vieux multi-millionnaire. A quelques tables de distance, le grand prêtre Coglowox soupait, patriarcalement, en compagnie de deux de ses femmes, la troisième étant en train de séduire, pour le profit de la communauté, un grand industriel russe. Le fils de Mme Furschl, avec des fdtes et des amis, buvait sec et parlait haut, s*amusant à jeter des croûtons de pain à la tète d'un vieux fêtard, le comte La Fourchette, arbitre en affaires d'honneur, placier en vins, et pourvoyeur de félicités pour les étrangers sans relations.
Ségurance entendait les rires et les propos lestes monter autour de lui avec les détonations des bouchons de Champagne. Et il retrouvait l'ancien malaise que lui causait l'humeur sombre de Rastoil, évitant de le regarder ou lui jetant des coups d'œil irrités. N'était-ce pas assez que Rastoil fût si largement son obligé et, par surcroît, affirmât sa domination sur sa femme? Toute l'ivresse que Ségurance se promettait, leur plan concerté entre elle et lui, de se perdre dans la foule et de se retrouver près de la sortie pour courir chez les sœurs Alders, — il avait la clef de la sortie dérobée, — craquait, par la méfiance sauvage de cet imbécile...
Sans doute Claudine Sarquoy l'avait prévenu contre eux? Si du moins, on pouvait le griser? Mais Rastoil vidait son verre, le laissait remplir et le vidait, sans paraître influencé le moins du monde. Peut-être qu'en le faisant danser?... Comme si, devinant sa déception, chacun s'était donné le mot pour le servir, dans une bienveillance complice, Caribe réclama des liqueurs dont il dosa le mélange, et offrit à son beau-frère un plein verre de kummel h l'eau-de-vie et au curaçao, de quoi
l'assommer! Guy Arnaude alla chercher une petite femme, une diablesse cornue dont le charme androgyne finit par allumer Rastoil. On l'entraîna vers la salle de bal ; mais il avait tellement l'air d'un de ces méchants taureaux dont les feintes traîtres culbutent les toreros et crèvent le matador, que Marthe souffla à sa sœur :
— Méfie-toi....
Rastoil d'ailleurs toisait Michelle et, de sa voix de colère sourde qu'elle redoutait, il grogna :
— Si tu t'esbignes, je te saigne!
Saisissant par la taille la diablesse rouge, il se lançait dans la foule en sueur qui valsait, imité par Caribe qui entraînait la fille en débardeur, et par Arnaude qui enlevait au passage une entravée.
Le Garrec disait à Marthe :
— Sur quoi a-t-il marché? Entrons dans une loge, nous serons plus tranquilles.
Le regard de Rastoil les y suivait : alors, tandis que Marthe et Le Garrec, en ménage rangé, contemplaient la cohue tourbillonnante, Ségurance et Michelle échangeaient enfin quelques mots : oui, expliquait-elle, Pierre était dans un état pas ordinaire : il savait quelque chose, et l'idée d'être cocu malgré lui apparaissait insoutenable à son orgueil, qui s'était accommodé jusque-là de bien d'autres compromissions. D'ailleurs, le rouge l'excitait toujours... il avait pour cette couleur une attraction morbide qui lui mettait le cerveau sens dessus dessous, le hantait d'une envie de voir couler le sang.
— C'est vrai, disait Patrice se retournant, tout ce rouge fouaille les nerfs; tout à l'heure, on a emporté une femme qui se débattait dans une crise de nerfs, et on a séparé deux individus qui voulaient se bouffer les foies.
... Ici, était-ce parce que Rastoil, de son côté, lui avait, d'un air sarcastique, versé beaucoup à boire, les sensations de Ségurance s'embrumaient ; dehors, l'air de la
nuit les dissipait, il était très tard; à cette heure-là, ceux qu'un dernier souci des convenances préoccupe se retiraient, laissant la fin de la fête dégénérer en secrètes priapées.
Non sans peine, on avait décidé Rastoil à venir avec sa diablesse rouge qu'il ne voulait plus quitter, au vif dépit de Michelle, atteinte dans son amour-propre. Un coup de coude de Marthe avertit Ségurance : Rastoil, saisi par le frais nocturne, se raidissait pour marcher droit.... Au Palace, il réclamait du Champagne, et au troisième verre, s'écroulait comme une masse. Alors éclatait le génie de Le Garrec, l'escamotant avec l'aide de Caribe et des garçons, tandis que Michelle. d'un bond d'ascenseur, emmenait son amant dans une des chambres contigués à celle de son mari, celle de Margot, inoccupée. C'était pour elle et Ségurance la frénésie inattendue d'un bonheur volé, où l'énervement de l'attente, leur demiivresse, l'excitation rouge de la soirée avec son vertige de figures animées et de corps lascifs, tout le magnétisme des foules se ruaient dans leurs sens.
Et de nouveau, une lacune, des images incohérentes, la vision trouble de Guy Arnaude et de Le Garrec l'enfournant, hébété, dans son auto... et puis, jusqu'au moment où il s'était réveillé sur le tapis, du vague... quelque chose de mou et de confus, où cependant il lui semblait bien avoir dormi d'un sommeil de plomb, puis avoir accompli machinalement, avec une intolérable migraine, des actes habituels, s'être douché, habillé. Ensuite du noir... du noir... dont il sortait comme d'un chaos mouvant où frémissait surtout l'obsession de la redoute, avec sa giration et ses remous, son irréelle et fantastique cohue rouge.
Une heure après, Ségurance se retrouva à la même place; il avait toujours en face de lui les hautes fenêtres, les arbres de son parc et le grand ciel. Une mélancolie noire le subjuguait, précisant en lui un écrasement de
déchéance. Il reprenait de plus en plus conscience, se rappelait ces dernières minutes de folie amoureuse où un froid mortel avait gagné ses membres et glacé jusqu'à son cœur; et cette honte d'avoir vu sa volonté amoureuse vaincue et irranimée. Ce qu'il avait tant craint était donc venu : il n'était plus un homme ; le serait-il encore?... Messaline impitoyable, Michelle l'avait vidé et tari! Le craquement s'était annoncé déjà, dans la cabine du God Fetlow, sous les étreintes de Liseron, dont les yeux si bleus et si purs, dont le sourire énigmatique le poursuivaient à présent comme une prophétie. Et cela remontait sans doute plus haut à l'usure nerveuse de son existence de séducteur : toutes celles qu'il aimait avaient gringnoté un peu de sa substance, et, sournoisement, préparé son irrémédiable anéantissement.
Voyons, c'était idiot, c'était invraisemblable, cette peur-là!... A son âge, avec sa santé, la fortune qui permet les remèdes et les soins les plus coûteux, il retrouverait sa santé compromise. 11 n'allait pas s'hypnotiser sur une misère si courante et si banale. Non, il le savait bien, cette idée ne le térébrait ainsi que parce qu'elle était le signe désespérant de sa détresse totale, de ce ravage si rapide et si terrible où il avait, dans les bras de Michelle, laissé le meilleur de son intelligence et tout son vouloir. Et voilà l'irréparable....
Il promenait ses regards sur les tapisseries de la pièce, les beaux meubles, les tableaux : un Monticelli prodigieux à côté d'une marine de Monet flamboyante. Ses livres, tous reliés selon son choix, s'alignaient derrière les vitres des vastes bibliothèques. Les cartons sur un chevalet en X où les plus beaux et les plus rares dessins s'entassaient; les bibelots précieux, et ce piano à queue dans l'angle du cabinet de travail ; tout ce qu'il aimait, l'art, la littérature, la musique, lui apparaissaient à présent comme dépouillés de grâce, privés d'émotion, inertes, inanes.
11 ne vivrait plus pour ces joies de luxe intellectuel. La matière l'avait attiré dans sa glu et l'y retenait noyé. Tout cela, qui était la fleur de l'univers, le parfum le plus délicat de la pensée, ne l'intéressait plus. Un petit corps de boue périssable, une femme qu'il méprisait et dont il était l'esclave, seule subsistait comme une divinité barbare dans ce désastre. Ah! cette Michelle! Comme il avait eu raison d'en avoir peur, d'instinct! Pourquoi n'avait-il pas écouté l'avertissement, lorsque, dans sa furieuse course en auto, sur la route côtière d'Hyères à Saint-Raphaël, il poursuivait sa proie? Et maintenant, il était trop tard!
Cependant une lueur de salut lui restait : fuir. Les voyages bienfaisants, l'écoulement des heures en des pays nouveaux le délivreraient peut-être de cette possession: car c'était bien en possédé qu'il aimait malgré tout et qu'il voulait cette femme. Mais il n'aurait pas le courage de la quitter. Alors, la pauvreté de sa richesse lui apparut: malgré ses absurdes dépenses pour les Rastoil, il aurait encore suffisamment de quoi vivre ; et c'était bien cette sécurité dans l'aisance qui faisait son malheur. Que n'avait-il eu, comme tant d'autres, le souci du pain à gagner, le faix .du travail qui donne de la saveur à la faim et à la soif, les préoccupations d'une carrière, les responsabilités du mariage et de la paternité! Combien, jugulés par la nécessité, ne donnent à l'amour qu'une part restreinte d'eux-mêmes. Et il avait été, par dilettantisme, par ennui, par ce vide que lui laissait son oisiveté de riche, le forçat volontaire de la conquête et de la séduction, un étalon de race qui n'engendrait même pas la vie....
A quoi se raccrocherait-il, dans le gouffre où il avait glissé si vite? A l'amitié? Mais que pouvaient ses amis? Soriaud ne le comprendrait pas, et Courbaisse pas davantage, l'un parce qu'il avait un idéal de foyer chrétien, l'autre parce qu'il se contentait de plaisirs faciles. Et
puis, qui donc vous comprend? Quel ami est vraiment votre ami? Chacun vit muré en soi-même, dans une redoutable solitude. Il faudrait... il faudrait quelqu'un qui l'aimât assez pour l'arracher de force à son intoxication mentale et sensuelle, un médecin et presque un parent. Marc Audral? A celui-là il pourrait, abdiquant tout orgueil, se confesser; celui-là ne serait pas trop surpris. Peut-être consentirait-il à l'emmener, comme ces malades qui ne peuvent espérer leur guérison que d'une transplantation complète?
Cet espoir, de seconde en seconde, le pénétrait d'un réconfort : oui, c'était le salut! Et sans qu'il sût comment, il se trouva devant le récepteur du téléphone. Malheureusement, après quelques instants d'attente, ce ne fut pas Marc qui répondit, mais Marie-Jeanne : son maître avait dû partir subitement pour Paris, et elle ne savait quand il reviendrait, dans quelques jours, probablement.
Ségurance raccrocha le récepteur : quelques jours.... D'ici là!...
On frappait, son valet de chambre annonça :
— C'est Léon qui demande à parlera monsieur. Ségurance fit un signe d'acquiescement. Le chauffeur,
tortillant entre ses mains sa casquette d'un air embarrassé, entra :
— Qu'est-ce qu'il y a, Léon? Vous pouvez parler, nous sommes seuls.
Costaud, ramassé, l'œil malin, avec une grosse bouche barrée d'une moustache coupée à l'anglaise, l'homme dit :
— Monsieur sait que je lui suis attaché. Je pense bien faire en mettant monsieur sur ses gardes. C'est rapport à Yalentin, le chauffeur de M. Rastoil, que son patron a sacqué hier, à Monte-Carlo, d'une façon pas banale, j'ose dire. Il aftendait que M. Rastoil sorte des salons de jeux et il le voit s'amener avec un particulier, un Américain poivre et sel, l'air à la couie :
— « Valentin, qu'il lui dit, son patron, vous n'êtes plus à mon service, mon brave; vous entrez à celui do monsieur Stanks que voilà : il vous achète vous et l'auto ; venez ce soir à sept heures au Fulgor, je réglerai vos comptes.
— « C'est-y que monsieur est mécontent de moi? »
— « Non, vous me charmiez; mais je vous lessive avec l'auto : j'ai besoin de galette ! » Et il râpe son pouce avec son index.
— « AU right, que dit l'Américain, et froidement, il compte trente billets de mille, sans s'épater, et il les plaque dans la paume de M. Rastoil; puis il en allonge un, de mille aussi, à Valentin :
— « Arrhes ! qu'il dit, ver;/ good ! Tout d'souite ! conduisez-moa Menton !
« Valentin a beau être de Pantruche et déluré comme un mec, il trouva ça si rigolo que, sans rien dire, il charge le ballot. Tout allait bien; et M. Rastoil, avec ses trente milles balles, rentre au Casino où il continue la guigne. En une demi-heure, ratiboisé! Il revient, donc à Nice par le train, et, sur les sept heures, mon Valentin s'amène et trouve son ex-patron d'une humeur de tigre qui sort de chez le dentiste.
— « Nom de Dieu, que gueule, que crie, je veux dire, M. Rastoil, cet Américain m'a porté malheur. Je n'ai plus les trente mille fafiots et je n'ai plus mon auto! il ne me reste plus qu'à être cocu !
« Faut dire qu'il venait de s'attraper avec madame comme du poisson pourri, parce qu'elle lui reprochait de l'avoir vendue, pas elle : l'auto!
Et Léon eut un sourire de valet de comédie :
— C'est malheureux, lui répond Valentin, mais ce n'est pas de ma faute. Alors, sijnonsieur veut bien me payer mon mois, et puis la,note des réparations et de l'essence!
— « Comment! que gueu... que crie M. Rastoil, vous
voulez encore de mon argent? C'est pas assez de m'avoir toujours estampé? Eh bien, et les mille francs qu'il vous a donnés, votre nouveau patron! Voulez-vous trois cents francs, pour me foutre la paix?
« Valentin, sur cela, sent la moutarde lui piquer le nez, vu que l'addition se montait à douze cents treize francs, quarante centimes.
« Il réplique, on se fâche, chacun crie plus fort que l'autre, si bien qu'à la fin, M. Rastoil, y devient comme un fou de Gharenton, et hurle dans le blair à Valentin :
— « Vous êtes un salaud! Une vache! Vous m'avez toujours volé! Tenez, voilà cinq cents francs, et....
— Cambronne! qu'il ajoute! »
« Valentin salue la chose et déclare que, puisque c'est comme ça, il ne fera pas grâce d'un zéro. M. Rastoil se monte, se monte.... tant qu'il menace Valentin de lui casser la figure avec son revolver, si l'autre le pousse à bout. Valentin, qui a du cran, tient ferme et y transige à huit cents francs.
« Sitôt payé, voilà qu'il dit :
— « Il me reste à remercier monsieur de ses bontés. Et je puis lui certifier une bonne chose : Monsieur a dit qu'il ne lui restait plus qu'à être cocu? Que Monsieur soit satisfait : il l'est jusqu'à la gauche! S'il veut des détails, le chauffeur de Mme Sarquoy lui en donnera, et gratis!
« Là-dessus, mon Valentin bat en retraite. Il paraît que M. Rastoil, à ce moment-là, n'était pas à voir. Alors, j'ai cru qu'il valait mieux vous avertir. Julien a eu tort de raconter à Valentin la chasse que monsieur a donnée à l'auto des Rastoil, et puis sa rencontre avec la petite dame sur la route, et l'hôtel de Fréjus... mais pour sûr, il ne pensait pas que Valentin irait manger le morceau.
— Mais, dit Ségurance, comment votre camarade le savait-il, puisqu'il ne nous a ralliés que pour ramener Mme Rastoil à Nice?...
Léon baissa le nez, confus :
— Il a flairé le pot aux roses, avec tous ces micmacs : et moi, j'ai eu tort de le lui dire, sans méchanceté.
— Ce n'est pas bien, Léon. J'avais confiance en vous.
— C'est vrai, monsieur, mais j'étais paf, ce soir-là. Et le chauffeur releva la tête, jugeant irrésistible
l'excuse. De nouveau gêné, il ajouta :
— J'ai encore quelque chose à dire à monsieur : c'est mon regret de le quitter.
Il s'expliqua; il avait donné dans l'œil d'une marchande de dentelles et antiquités, une poule entre deux âges, qui avait un magot. Alors, on se mariait, et il allait acheter un garage d'automobiles, et devenir patron à son tour. Mais, correct, il attendrait tout le temps dont monsieur aurait besoin.
Léon congédié, Ségurance se regarda dans la glace de la cheminée.
— C'est effrayant ce que j'ai maigri... » pensa-t-il. Rastoil averti, pouvant le séparer de Michelle : cette
idée achevait de le désemparer. Son cabinet de travail somptueux, sa vie facile, tout s'effaça, dans le noir. Il se sentait misérable à pleurer. Vers quel inconnu la fatalité l'enlrainait-elle? S'il était sûr de Michelle, seulement!...
Quand Marc revint à Nice, — le temps de préparer l'installation de Noémi et de petit-Pierre, pendant que les bans de son mariage se publiaient à Paris, — il retrouva la ville en fête, son appartement en ordre, Marie- Jeanne, Élisa qui l'attendaient, sa vie coutumière en suspens. Tout cependant avait pris un aspect nouveau pour lui. C'est qu'il se découvrait un autre. Il savait aussi que cet autre était le vrai lui-même : le Marc Audral à qui , . - Joum. — II. H
a conscience, réveillée de l'engourdissante mollesse de la Riviera, imposait une ligne rigoureuse de conduite, avec le réveil des scrupules hérités des siens, tous gens de foi et de discipline. A présent, il ne s'expliquait pas qu'il eût tant tardé; et il s'étonnait que ce devoir, dont il redoutait l'accomplissement, lui fût si léger et si doux.
Noémi, pour la première fois — avait-elle changé, elb? aussi? — lui apparaissait la compagne prédestinée, non seulement par l'amour et la fidélité, mais par l'esprit et le caractère; elle serait l'associée intelligente sur qui il pourrait s'appuyer pour sa carrière. Ménagère active et entendue, elle s'était, se livrant en confiance, et pour lui prouver qu'elle n'était pas indigne de lui, révélée toute : ce lui avait été une délicieuse surprise. On eût dit qu'avec une sorte de pudeur, elle lui avait caché jusqu'à présent le développement graduel de son intelligence, l'instruction claire, sinon étendue, du moins très suffisante, qu'elle possédait, et à laquelle le contact, de la jeune étudiante russe, Mlle Propoff, n'avait sans doute pas nui. Il semblait que les manières mômes de Noémi, tout en gardant leur libre simplicité d'origine, se fussent raffinées ; quelques mois d'usage du monde l'assoupliraient vite : c'est une femme charmante qu'il allait présenter à ses amis.
Et cette femme, il l'aimait de toute leur belle entente d'amour ressuscité, comme si leur séparation y donnait un revif chaleureux, et, comme si, de ce fait que rien de précaire ne se mêlait plus à leurs sentiments, ils s'abandonnaient, rassurés, à leur fougue tendre; comme si enfin Noémi, demain l'épouse en restant la bien-aimée, prit de ce titre et de ce rang plus d'empire sur son cœur. Non seulement Marc avait retrouvé, avec un frémissement de tout son être, l'illusion chère des nuits passionnées; non seulement il éprouvait l'immense allégement d'agir selon la vérité morale, mais il savourait la satisfaction,
indispensable à sa nature, de rentrer dans la régularité sociale, l'ordre bourgeois.
Il se rappelait, à travers le défilé de sensations qui avaient rempli celte dernière semaine, son voyage à Niort et son explication avec sa mère. Un moment douloureux, suivi d'une délivrance dont il gardait le souvenir ému. Avec sa dévotion rigide, Mme Audral avait accueilli, comme une catastrophe, sa confession franche. Ses préventions de mère irréprochable s'étaient élevées jalousement, — il fallait s'y attendre, — contre l'intruse qui lui prenait son fils. Elle considérait avec une terreur répulsive le long péché dans lequel ils avaient vécu; elle en voulait à celte Noémi, dont les ascendances peuple choquaient son esprit de caste, elle lui faisait grief de la charge qu'elle apporterait. Résolu au calme et à la patience, il s'était borné, avec une affectueuse obstination, à répéter :
— « Quand tout cela serait vrai, mère, j'ai d'elle un fils que je ne puis désavouer. »
Mme Audral avait trouvé, dans son âme chrétienne, l'élévation nécessaire pour comprendre enfin que ce petit enfant innocent, et qui serait son pelit-fils, ne pouvait être rendu responsable ni rester victime de la faute de ses parents. Elle s'était rendu compte aussi que Marc, s'il tenait par déférence à son consentement, serait contraint, sur son refus, à s'en passer. Elle écoutait plus favorablement ce qu'il lui racontait de Noémi, admettait qu'elle eût pu être digne, et fière, et désintéressée. Sa pitié surtout pour petit-Pierre, de plus en plus s'accentuait. Elle avait embrassé Marc en pleurant : il y vit l'absolution.
Naturellement, elle n'assisterait pas au mariage; elle désirait même qu'il ne lui amenât pas de sitôt sa femme et son fils; il fallait lui laisser le temps de s'habituera cette idée, — ici, un soupir en pensant à Berthe Oreilhan.... — Mais plus tard, elle consentirait à voir la jeune
Mme ÎSarc Audral et ce petit-Pierre dont la ressemblance avec Marc, sur une photographie prise par Mlle i\afé, l'attendrit.
Ensuite de trop rapides jours à Paris, employés en démarches; des jours affairés au milieu desquels tombait une surprise; le notaire de Mme Audral écrivant qu'il transmettait à Marc, pour le trousseau de sa fiancée et les frais de leur installation, une somme de dix mille francs, réalisée sur des valeurs que sa cliente possédait depuis trente ans. À ce cadeau de noces, il se permettait de joindre ses sincères félicitations; et Marc revit la large figure de chanoine de maître Lassermentier, digne successeur des Lassermentier établis à Niort depuis 1797 et notaires de père en fils, Des robes, du beau linge, une bague d'or en feuilles de lierre commandée chez Wyse entamaient cette généreuse libéralité, dont Marc fut fort touché et pour laquelle Noémi écrivit, à Mme Audral une lettre pleine de tact et de déférent attachement.
La date du mariage était fixée dans trois semaines, — on le célébrerait à la mairie et à l'église de Montrouge en toute intimité. Noémi avait voulu informer elle-même Thomas Régul et le rerhercier. Le jour du départ de Marc, sa réponse arrivait, simple et bonne : il s'efforcerait de se consoler avec la certitude de leur bonheur.
Marc pensa qu'il devait mettre Marte-Jeanne au courant. Ne l'était-elle pas du fond de l'histoire; sans doute elle ne serait pas surprise de la conclusion? Mme Audral, au moment de son départ, lui avait dit :
— « Si Marie-Jeanne, habituée à t'obéir, éprouvait quelque répugnance à changer ses habitudes pour une maîtresse de maison si jeune, elle n'aurait qu'à revenir auprès de moi; dis-lui que sa place l'attend depuis le jour où je t'ai confié à cette excellente tille!... »
Marc, surpris, s'était d'abord demandé pourquoi Marieeanne le quitterait : à la réflexion peut-être, oui, serait-
elle jalouse, elle aussi, de la chance échue à Noémi; choquée de ce mariage qui n'était pas celui qu'elle aurait supposé, riche et important. En effet, aux premières ouvertures de Marc, son visage s'était fermé; elle prenait son air muré, répondant qu'elle était heureuse pour monsieur, que cela la peinerait de quitter son service, ruais que du moment qu'il ne serait plus seul à servir, elle préférait quitter ÎNice qu'elle n'aimait pas, et retournerait avec plaisir chez Mme Audral, étant attachée à Madame et se plaisant à Niort, où le silence des vieilles rues et la règle d'une existence sévère convenaient à ses goûts, maintenant surtout qu'elle vieillissait. Elle ajouta que Monsieur avait un très beau petit garçon, et que bien sûr, avec une maison montée sur un train différent, il lui faudrait quelqu'un de confiance pour la remplacer. Si cela lui convenait, elle avait son affaire : Baptistine Paga, qui cuisinait bien et était le travail et la probité mêmes.
— Comment, elle n'est plus chez les Sangré?
— Elle est venue pleurer dans ma cuisine: elle m'a dit qu'elle n'y pouvait plus tenir, que Mme Katri, comme elle dit, était trop dure, qu'elle l'accablait de reproches, et qu'elle lui avait fait une mauvaise querelle pour une broche de perles que cette dame avait perdue et d'ailleurs retrouvée. Baptistine en a assez, et d'avoir été soupçonnée lui a fait trop mal au cœur. Si monsieur m'en croit, il l'arrêtera de suite. Pour les soins de femme de chambre et de bonne d'enfant, Élisa sera contente de continuer à servir ici : monsieur la connaît et elle a bon caractère.
— Mais vous, ma bonne Marie-Jeanne, ètes-vous bien résolue à partir?... Nous serions deux à vous aimer, ma femme et moi, et petit-Pierre aussi....
Elle secouait la tète, touchée, mais ne voulant pas le laisser voir. Après tout, pensa-t-il. sans doute avait-elle raison, il lui devait des années de bien-être matériel et
•dé vigilante attention : c'était déjà du passé, qui faisait place à l'avenir.
Il sonnait chez le docteur Boërit, qui le recevait avec sa correction ordinaire, un peu plus froide peut-être. Des malades de Marc, il n'avait eu à visiter que la duchesse d'Austerlitz dont le bavardage fébrile l'avait surpris; il avait reçu à sa consultation un certain nombre de malades; quanta l'angoissé, l'Allemand du Kolosséon, ses soins n'avaient pas eu le temps d'intervenir; car, dans la nuit même du départ d'Audral, vers trois heures du matin, repris d'une anxiété paroxystique, ce malheureux, profitant de l'assoupissement de sa garde, s'était tiré au cœur une balle de revolver : il était mort sur le coup....
— Lassègue, ajouta M. Boërit, dans ses immortels travaux, avait délimité les frontières du vaste domaine de ia pathologie nerveuse. Il est peu de vérités que n'aient pressenti nos maîtres. La médecine est aussi vieille que l'homme.
Marc plus moderne, se gardait de contredire le vieux praticien et le remerciait. Il ne voudrait cependant pas abuser de son obligeance lorsque, dans quelques jours, il retournerait à Paris pour se marier....
— Pourquoi donc? demanda M. Boërit avait une gravité un peu triste : vous me désobligeriez. Mon amitié vous est restée fidèle.
Néanmoins, Marc percevait la légère différence de son accueil : devait-il croire que Jeanne Boërit avait eu un vrai chagrin? Qu'il était loin déjà ce premier jour où, venu chez eux pour soigner l'attaque de goutte de son père, il l'avait vu entrer d'un élan et, dès le premier mot, l'émouvoir I
Et justement, comme il sortait de chez le docteur, il vit s'avancer, sur le même trottoir, la jeune fille et sa mère, revenant de la messe. Impossible de les éviter; èm\i, il salua respectueusement, reçut la digne inclina-
tion de têle des deux femmes. Jeanne Boërit avait rougi en le voyant, puis pfdi. La pauvre enfant portait, sur ses traits fatigués, l'empreinte d'une crise qui, malgré l'empire qu elle gardait sur elle-même, avait dû l'atteindre profondément.
Marc éprouva une tristesse qui le poursuivit jusque dans l'escalier de Courbaisse. Mme Tamboura ouvrit et certifia que monsieur n'était pas là. Ajournant d'annoncer à François son mariage, Marc alla choisir aux Trois Princesses la toile de Jouy à grands fleurages destinée à sa chambre, dont il renouvelait la tenture et l'ameublement. Il passa aussi chez le tapissier et le peintre; tout devait être terminé dans la quinzaine. Une grande pièce inoccupée allait devenir la nursery de petit- Pierre, ripolinée, avec un épais tapis sur le carreau, et aux fenêtres des rideaux à carreaux rouges et blancs imitant les vieilles cretonnes ; partout des étagères blanches, une armoire blanche, une petite table blanche. Ce fut pour Marc une diversion. Bien qu'il plaignît Jeanne Boërit, et regrettât ce que la vie laisse toujours derrière elle d'incomplet et d'amer, l'image de Noémi recouvrait dorénavant celle de sa rivale, et puis, il y avait petit-Pierre...»
Rentré chez lui, il trouva l'électricien et lui prescrivit diverses prises de courant; ensuite il s'entretint avec sa propriétaire, qui lui consentit l'aménagement d'un petit cabinet de toilette personnel, l'autre étant réservé à Noémi et à leur fils. Comme il reconduisait cette dame, il se trouva nez à nez sur le palier avec une jeune femme qui étendait la main pour sonner :
— Vous, Madame?
Il venait de reconnaître Michelle Bastoil.
Du coup, les Grèbe, et la dernière visite de Ja-Ja s'imposèrent à son souvenir. Que lui voulait celle-ci? Elle ne comptait pas le déranger, assura-t-elle, elle ne faisait qu'entrer. Bien prise dans un tailleur gris clair, sous un chapeau de padle taupe qui mettait de l'ombre sur le
haut de son visage et donnait plus d'éclat à ses beaux yeux cernés, elle resta debout dans le salon où il venait de l'introduire, et qui, avec ses housses et son air de pièce d'attente, écartait toute signification d'intimité. Les dames Grèbe!... En vérité toute cette famille lui devenait antipathique, depuis Katri et sa « paranoïa », Marthe étalant cyniquement le cocuage de son mari, Ja-Ja, Madelinette et Glotte aux instincts de pieuvre, Mme Grèbe, bouffie d'orgueil et d'appétits, jusqu'à cette Mi chelle que la contagion de Rastoil et de l'entourage enlisait chaque jour plus dans l'ameralité et le vice.
Elle le regarda dans les yeux, étrange, attirante de cette séduction animale où Marc constatait, médecin, une dégénérescence; il fut frajipé de son regard : une idée fixe y luisait, et l'expression trouble de son sourire ne parvenait pas à fleurir :
— Où est Henri? clemanda-t-eîle
Il répéta, étonné :
— Henri'? Quel Henri?
— I! n'y en a pas deux! Votre ami, notre ami Ségurance ! Et comme il la toisait sans comprendre, impatiente,
elle précisa :
— Enfin, oui, mon amant! Vous le savez bien, n'est-ce pas, qu'il est mon amant? Alors, dites-moi où il est!
— Commen!, il n'est plus à Nice?
Elle lapa du pied, avec une brusque et rageuse colère •comme en ont les fdles :
— Non, il est parti! Ne jouons pas la comédie! Je veux savoir, j'ai absolument besoin de savoir où il est ! Vous recevez ses confidences, évidemment?
— Moi? protesta Marc avec sincérité, j'ignorais que Ségurance lut absent; je l'ignorais tellement que je me préparais à lui rendre visite. Ètes-vous sûre?...
— Téléphonez ou interrogez ses domestiques, si vous en doutez. Je vous dis qu'il a disparu et que je suis hor riblement inquiète!
En réalité, c'est furieuse qu'elle semblait èlre. Elle reprit :
— Ça n'est tout de même pas naturel! Vous à qui il dit tout....
— Mais il ne me confie rien de sa vie privée, qui ne me regarde pas!
Elle ricana :
— Allons donc, quel est l'homme qui ne se vante pas de ses bonnes fortunes?
— Henri est le plus discret des amis; jamais il n'a fait la moindre allusion à votre nom.
— Mais quand même, vous devez soupçonner où il se cache?
— Je vous jure que je l'ignore.
— - Et ses autres amis. M. Courbaisse, JE de Soiïaud?
— Soyez persuadée qu'il ne les a pas pris davantage, pour confidents.
— Alors, vous ne savez rien? Vous ne soupçonnez rien?
— Que voulez-vous que je présume? Il aura éîé appelé à l'improviste pour des raisons de famille ou d'affaires.
Elle le regarda avec une dureté soupçonneuse, puis voyant qu'elle n'en tirerait rien :
— Alors, adieu, fit-elle sèchement.
Pivotant d'une pièce, elle partait, le laissant assez tnublé. Bizarre, en etiet, cette fugue!... D'autre part, mystérieux sur ses aventures, ce n'était pas la première fos qu'il lui arrivait de disparaître ainsi Marc téléphona chez Ségurance, on ne sut rien lui dire. Il fit appeler Léon à l'appareil. Ceiui-ci afiirma qu'il ne pouvait garantir qu'une chose, c'est qu'il avait conduit dans la tcrpedo son martre, deux jours auparavant, à Vintimille. Ctla pouvait signifier un voyage en Italie, et aussi bien ui retour direct sur Paris; dans ce cas la première direction n'aurait été qu'une frime.
— Voulez-vous venir me parler, Léon? demanda Marc, »udain inquiet. Je vous attends tout de suite.
— Je veux bien, répondit le chauffeur, si ça vous est agréable. Mais ne vous bilez pas trop, monsieur, j'ai idée que c'est plutôt bon pour Monsieur qu'il se soit donné de l'air....
De plus en plus intrigué, Marc supputait diverses possibilités. Léon, qu'il pressa et retourna, laissa entendre, 'avec des réticences, que selon lui M. Ségurance avait filé par prudence, non qu'il fût froussard, loin de là, mais parce que, avisé par lui, Léon, il avait eu lieu de craindre que M. Rastoil, aussi malheureux au jeu qu'en amour, ne lui flanquât un mauvais coup de corne... et qu'avec des particuliers comme celui-là, qui avait menacé Valentin de son rigolo, on ne savait jamais ce qui peut arriver!
Le chauffeur congédié, la perplexité de Marc s'accrut. Non, Henri était incapable d'avoir « cane ». 11 serait deux fois resté, pour protéger sa maîtresse et accorder satisfaciion au mari, si celui-ci l'exigeait. Fallait-il supposer que, las de cette ivresse malsaine, écœuré aussi de la vénalité vorace de Michelle, Ségurance, dans un brusqiie sursaut de révolte, s'était repris, et avait voulu couper court en s'éloignant sans avertir personne?
Cela semblait, plausible. Mais que Marc était loin <jle supposer à quel point s'était exercé le ravage d'un pareil envoûtement, et quelle lucide volonté, véritable coup He désespoir, il avait fallu à son ami pour se décider à rompre!... A cette heure, Ségurance arrivait à Naphs, d'où il comptait s'embarquer pour la Sicile. Qu'il eût le courage de prolonger son exil, en ces terres de beaité si chères à son esprit, qu'il y retrouvât ses anciennes émotions de dilettante, ou qu'une aventure jaillie lui hasard d'un bôtel ou d'un paquebot, lui lit oublier Michelle; et il était sauvé!
— M. de Soriaud, annonça Marie-Jeanne.
Ah! au moins, à cet ami-là, cher entre tous, malgié la différence de leurs idées, Marc pourrait annoncer Ip grand changement qui bouleversait sa vie. Il fut pénibl
ment surpris de voir s'avancer, sans l'élan vif habituel, un Jules de Soriaud qui boitait bas et portait un bandeau sur l'œil; un Jules de Soriaud qui, plus maigre, semblait avoir grandi, et dont les yeux fiévreux, les pommettes osseuses annonçaient un état de nerfs insolite,
— Que vous est-il arrivé, Jules? Vous êtes tombé?...
— Ça, dit Soriaud, c'est une pierre que m'ont envoyée, dans la campagne do Vence, de jeunes Àpaches soudoyés par la clique que je dénonce dans Le Flambeau : j'ai été lapidé. Pour les effrayer, j'ai tiré un coup de revolver en l'air; un policier aposté m'a dressé procèsverbal, et je suis poursuivi par le parquet.
— Mais vous boitez aussi !
— Oh! ce n'est rien, dit Soriaud avec un sourire de dédan, c'est que j'ai été assailli de nuit par deux séides des Maoura; j'ai cru reconnaître un certain Fanton, mauvais drôle notoire, et aussi le voisin avec qui, pour mon ruisseau de la Brocarde, j'ai des démêlés : à mon tour, j'ai porté plainte.... Ces brigands-là veulent avoir ma peau, mais je la vendrai cher!
Marc, avec tendresse, avec pitié, contemplait son ami, si changé depuis que, renonçant au calme laborieux de savie de campagnard, il s'était jeté dans la lutte féroce contre les institutions et les hommes.
— Jules! Que d'ennuis vos polémiques vous attirent!
— Plus que vous ne croyez : mon fermier veut me quitter, et mes deux ouvriers agricoles m'ont plaqué ; mes rosiers dépérissent, ma terre va à l'abandon, la P»roca-de est en péril, et ma femme s'en rend malade !... Vois m'aviez prédit tout cela; je ne regrette cependant rien, Marc, j'ai fait mon devoir!
Une flamme de conviction illuminait son visage vieilli. Certes, Marc n'approuvait pas sa véhémence de pampilétaire ni ses partis pris ; il ne croyait pas que la monarchie pût relever la France, et il déplorait, en contiinplant son ami, que de si belles forces sociales fussent
perdues sans profit pour le bien commun; mais comment nier ce qui se dressait en un Soriaud de courageux et d'ardent? Quelle supériorité, en regard d'un François Courbaisse, qui asservissait son intelligence à l'arrivisme brutal, se faisait sans conviction démagogue, et exploitait le peuple pour le dominer! C'étaient des hommes comme Soriaud, pleins de foi dans la vertu d'une idée, qui manquaient à la démocratie. Aussi bien, est-ce d'elle que s'inspirait la plus grande partie de leur programme, et la meilleure. A condition qu'ils n'eussent point à appliquer l'autre, ils pourraient, sous le drapeau du roi toujours absent, devenir, s'ils s'assagissaient, un grand parti conservateur, résistant à la tyrannie croissante du socialisme d'État et utile aux destinées du pays.
— Je vous admire, dit-il; mais cette campagr.e du Flambeau, vous n'en attendez rien d'immédiat : à quoi vous mènera -t-elle 1
— A servir des principes auxquels je crois de toute mon âme, dit Soriaud, et à préparer le terrain pour des temps meilleurs. Quand la municipalité de Nice, dont le mandat n'est pas éternel, sera renouvelée, croyez-vous que mes attaques auront été complètement perdues? J'aurai aidé à assainir cette « Mare ensoleillée », cornue l'a appelée Durandy.
Il ajouta avec tristesse :
— En attendant, oui, je marche sur mes amitiés. Je dois, et cela me saigne, immoler mon cœur au salut public.
— C'est pour François que vous dites cela? demarda Marc.
— Oui, pour François qui, de son côté, me laisse 3u me fait insulter bassement par Vautruche, Vautrucie maintenant à la solde du triumvirat Maoura, Sigrès et Corsatte!
Marc secoua la fête, attristé : c'était fatal; et entrairé par la logique des choses, la violence appelant la vi(
leoce, il fallait bien que l'amitié de François pérît, et (ju'ils se sentissent l'un contre l'autre une haine de circonstance, alors qu'au fond peut-être et, malgré tout, ils s'aimaient.
— Mais, dit Soriaud, je ne suis pas venu vous ennuyer de mes misères; j'ai voulu seulement vous serrer la main avant de me battre en duel.
— Vous vous battez! s'écria Marc.
— J'y compte, dit Soriaud; vous pensez que je ne vais pas provoquer Vautruche, ce laquais, mais le maître. J'ai envoyé à Isidor Maoura deux camarades à moi de l'Action Française, qui justement sont de passage.
— Maoura ne se battra pas, dit Marc.
— Il se battra! affirma Soriaud, Je l'y contraindrai. Mais je suis monté chez vous aussi pour....
— Vous avez besoin d'un médecin pour la rencontre? Et à l'idée seule que son ami pourrait être gravement
blessé, Marc éprouva une angoisse : tué par un Maoura, le destin serait d'une ironie stupide!
— Merci, dit Jules, Brancart est chirurgien, et ne refusera pas de m'assister. Il a du poil, Brancart, et il aime mes articles!
— Personne ne serait plus précieux en cas de besoin, dit Marc gêné, car cet éloge de Brancart sous-entendait sa tiédeur, à lui.
— J'aurais voulu, dit Soriaud, ne pas jouer ma vie avant d'avoir revu les bons compagnons que j'ai tant aimés; nous avons été liés, dans ce Nice corrompu, un peu comme quatre mousquetaires, Henri, François et vous, Marc, sans me nommer. Mais Si'gurance est parti en voyage, et Courbaisse n'a pas voulu me recevoir,
— Il était absent, dit Marc, je ne l'ai pas trouvé non plus.
— Pardon, dit Soriaud avec une ironie qui masquait sa peine, j'ai sonné chez lui à une autre heure sans doute que vous. Il y était.
— Croyez-vous?
— Il marchait à trente mètres en avant de moi, e1 il est rentré dans sa maison. Qu'a-t-il cru?... Pas tout de même que je venais l'assommer comme les bravi de ses dignes associés?
Et la voix de Soriaud se fit amère ; mais il se domina pour ajouter :
— J'aurais été heureux d'échanger avec lui le baiser de paix; ma conscience eût été plus en repos de nous être donné une sorte d'absolution, quoi qu'il arrive ! Dites cela à François, voulez-vous?
Déconcertante étrangeté de ce tempérament à la Don Quichotte! Marc ne put s'empêcher de songer au héros de Cervantes, en le voyant ainsi abîmé de coups, son bandeau sur l'œil. Soriaud avait frappé Courbaisse dans ses intérêts qui lui étaient si chers, l'avait ulcéré dans son amour-propre; et il était prêt, sincère, à lui en demander pardon, quitte, s'il sortait indemne de son duel, à recommencer demain!
Soriaud, cependant, s'était approché de la fenêtre : il contemplait la foule grouillante et, sous son dais royal, Ubu pacifique, le roi Carnaval attendant les dernières irairies et les derniers rigodons du dernier Corso, avant que, parmi les fusées et les pétards, il n'explosât comme un palotin, dans une suprême et incongrue détonation. Il ne maudit pas cette fois la ville tentaîrice, comme Marc s'y attendait; la leçon du Fulgor, le péché mortel où il avait failli sombrer aux bras de cette Margot impudique, avaient doucha son orgueil. Il n'était qu'une créature faillible comme les autres. Et l'imminence du danger auquel il allait s'exposer, sans atteindre son courage, le rendait pensif :
— En cas de malheur, mon ami, dit-il d'une voix qu'il s'efforça de ne pas rendre trop grave, je vous recommande ma femme et mes enfants.
Marc lui tendit la main, pénétré tout à coup d'un
fâcheux pressentiment; est-ce que tout de même ce Maoura Isidor ferait tête, est-ce qu'il oserait risquer sa vie, son pouvoir de potentat populaire, soulenu par Gorsatte, Sigrès et leurs millions, contre Soriaud, qui n'avait pour vivre qu'un lopin de terre et sa plume?
L'étreinte se prolongea amicalement, les doigt serrés, leurs regards se pénétraient en silence.
Et c'est alors que Marc confia à Soriaud ses projets. Une rougeur vint aux pommettes du camelot du roi, son œil brilla :
— Comme je suis heureux ! Vous êtes non seulement dans le devoir, mon ami, mais dans la vérité : fonder un foyer, c'est refaire un peu de la France; avoir un enfant, — et vous ne vous en tiendrez pas là, — c'est créer peutêtre l'homme qui grandira la nation, tout au moins qui la maintiendra vivante. La famille forte, unie, groupée, autour du père, du chef, voilà le tuf solide sur lequel on doit bâtir.
Il le savait bien, lui qui avait reporté sur son Émilienne, si courageuse, tous ses rêves d'amour et sa permanente fidélité.
— Et dire que je ne serai pas à Paris pour votre mariage! Du moins, permettez-moi de mettre alors aux pieds de Mme Marc Audral mes hommages de respect et de sympathie. Et maintenant, au revoir, mon ami, que les prospérités du sort vous accompagnent! Oui, oui, je vous tiendrai au courant....
Il ajouta :
— Je ne suis pas sanguinaire et l'Eglise proscrit le duel: mais ne croyez-vous pas que ce soit faire œuvre pie que de châtier un Maoura? Y aurait-il des Maoura et des « Mares stagnantes », dont la pourriture empeste le pays, si tous les honnêles gens se levaient pour dire aux coquins : — Arrière !
Eh oui. Soriaud n'avait que trop raison: une loi de l'espèce veut, hélas! que les honnêtes gens se montrent
pacifiques et que seuls les requins, les brochets, les loups et les hyènes soient armés pour la lutte!
Pendant les trois jours qui suivirent, Nice palpita, tumultueuse et chaude- d'ivresse, des suprêmes convulsions de Carnaval, exhala les derniers spasmes de la saison voluptueuse. Gonflée, débordante, submergée par les successifs arrivages de trains, la ruée de tous ceux qui n'avaient pu jouir à temps de ses fêtes, la ville bouillait au soleil dans le foisonnement des foules cosmopolites où se perdaient les Italiens et les Niçois du cru.
Coup sur coup, l'avant-dernier Corso, une nouvelle bataille de fleurs, le Corso final avec son feu d'artifice et le. soir veglione à l'Opéra, accumulèrent leurs tourbillonnantes péripéties. Un délire saisissant cette masse affolée par la dépense, le gain, la perle, la nourritiuv, le vin et, les alcools, le soleil, le tournoiement éperdu d ■ la roulette et de la boule, la bousculade dans les • , l'entassement dans les hôtels et les cafés.
Les cochers, ricaneurs et insolents, faisaient des affaires d'or; au Fulgor, les grooms à vestes écarlates, à l'Antarctic les chasseurs en livrée verte, au Cristal les valets de pied en habit bleu et culotte orange sur des bas blancs, au Kolosséon les sous-poriiers,*aides comme des soldats à casquette, sous l'œil du portier géant constellé de médailles, toute la domesticité, maîtres d'hôtel et garçons glabres s'élançaient, main tendue empochant la manne des pourboires. Dans les magasins de luxe, robes, modes, chapeaux, chaussures, confiseries, c'était un perpétuel tintement d'or et d'argent, un froissement de bille.'s. Les gens du peuple inondaient les tavernes, les bars de la vieille ville, dépensant leur gain
de l'année : il semblait que tout le monde eût de l'argent à perdre et à jeter.
Ce jour-là, le dernier Corso des confettis de plâtre, baigna, de son ensoleillement lumineux, les heures agonisantes de Carnaval. Au soir, sur la place de la Préfecture, dans les fusées du feu d'artifice, son corps d'étoupe bourré de pétards éclaterait, tandis que les derniers masques chanteraient, dansant autour de lui :
Adieu pauvre Carneval Adieu pauvre Xameval
Tu t'en vas et ieti m'en veni.
A si revoire a l'an che veu...
Repiciciou !... Repiciciou !...
Marc, resté chez lui, s'occupait de rangements, s'interrompant parfois pour aller jeter un coup d'oeil à la fenêtre de la salle à manger. Le spectacle en valait la peine. Si l'entrée de Carnaval constituait le divertissement populaire où depuis quarante ans se complaisait la tradition locale, si les fêtes des fleurs sélectionnaient les aristocraties du nom, de l'argent et de la haute gruerie, ce Corso final était la fête immense où, les magasins fermés et toute autre vie cessant, le vie;.:» Nice et le Nice nouveau descendaient dans la rue, rassemblant sous le domino et le masque treillage, toutes les races et toutes les castes : hiverneurs, touristes, employés, gens de la plèbe, la mondaine et la midinette, les chercheuses d'amour de toute sorte et les mâles de toute aventure. Là, se pressaient la cohue mondiale, la mêlée universelle, confondant les parfums délicats avec les haleines à l'ail, les gestes frôleurs avec les coudoiements rudes; cependant qu'en une ruée formidable, les bras lançaient à poignées les confettis, dont la grêle claquait et rebondissait.
Sur la place et l'avenue Masséna, autour du Jardin public, sur le quai du Midi et l'avenue des Phocéens,
dans la rue Saint-François-de-Paule et le cours Saléya, depuis le coup de canon de deux heures, des milliers de dominos de couleur, égayés de Pierrots et de Pierrettes, fourmillaient dans un tohu-bohu de teintes vives où par le plus étourdissant amalgame, se repoussaient les rouges, les bleus, les roses, les blancs, les grenats, les beiges, les verts, les oranges, les lilas. Au son d'orchestres disséminés dans une giration continue, le lent et majestueux défilé des chars et des cavalcades traçait son sillon, dans le remous de la foule tourbillonnante. Marc distinguait ici les cavaliers jaunes des Canaries, plus loin les Condors pourpres, plus loin encore le roi Carnaval saluant mécaniquement, sous le déluge qui l'assaillait.
Des masques grotesques polkaient, les Légurnières de Nice relevaient leurs robes entravées pour chahuter, et sur la Rascasse fantastique pêcheurs et pêcheuses cabriolaient, lançant et recevant les pois de plâtre. Le bruit de cette averse continue était si fort qu'il semblait un grésillement de friture et dominait ce piétinement de troupeau, au-dessus duquel montaient les cris et les rires. Ce qui frappait le plus, c'était la furie de la bataille, le vertige de cette foule déversant de toutes ses forces ses projectiles, soulevée d'une sadique ivresse où les vieux atavismes de lutte rejoignaient les hantises de proie, dans l'égarement des mains palpant au hasard les gorges et les derrières, dans la trouble promiscuité de tous ces corps tassés se refoulant et se pénétrant.
Élisa très excitée survint :
— 11 y a une dame masquée qui demande à parler à Monsieur!
Marc gagna l'antichambre : qui pouvait vouloir l'intriguer, de celles qu'il avait connues? Certainement pas Mme Maubrel, disparue de ses relations, encore moins la petite Mme Ranaldo.... Au charme mystérieux de l'allure et à la coupe du visage masqué du loup noir, —
l'autre en fil de fer peint restant accroché à la ceinture du domino, — il reconnut l'intruse :
— Marcelle !
Et il répéta :
— Marcelle Chagot!
— Puisque vous m'avez reconnue!...
Elle se démasqua en riant et, du coup, il revit la redoute où elle lui était apparue, énigmatique, avec ses beaux yeux et son bizarre attrait; il revit au dehors les ténèbres, l'agression de l'homme inconnu, le coup de canne plomltée dont il l'avait assommé; puis leur fuite, l'hôtel meublé, la chambre en désordre, et cette jeune femme affolée lui avouant son humble condition de femme de chambre, la teutation qui l'avait poussée, parée des bijoux de sa maîtresse, en ce lieu de plaisir... et la délicieuse nuit tourmentée qui les avait joints.
Que venait-elle lui demander? A travers quelles complications nouvelles, était-elle en chasse de l'imprévu, de la chance? Évidemment elle ne resterait pas toujours, si bien traitée qu'elle fût, chez la duchesse d'Àusterlitz Il l'avait guidée vers le salon, s'excusant du désordre : le tapissier avait laissé ses outils ; un fil électrique détaché pendait contre la boiserie.
— Qu'est-ce qui me vaut cette gentille surprise? fit-il en souriant. Vous ne semblez pas du tout malade.
— Je viens vous faire mes adieux.
— Vos adieux? Vous ne quittez pas Nice en ce costume?
— Non, mais il convient à l'aventure prodigieuse qui m'arrive.
— Et quoi donc?
— Je me marie !
— Mes félicitations ! Vous aimez quelqu'un?
— Et quelqu'un m'aime! Ne cherchez pas à deviner : c'est fou, c'est délicieux, c'est du pur roman d'aventure.
— Racontez-moi ça!
— Monsieur le due a protégé enfant le fils d'un de ses fermiers; il lui a procuré une belle éducation, une carrière. Ce jeune homme est devenu officier colonial, capitaine ; ou plutôt il l'était il y a trois mois, car il a donné sa démission après avoir — premier miracle — hérité d'un oncle d'Amérique. Alcide Nuitart, c'est le nom de mon fiancé, est un original, un casse-cou terrible et un cœur exquis. Il a eu cinq duels, s'est cassé trois fois la jambe, ne rêve que voyages, découvertes, accidents. Il lui fallait une femme que l'extraordinaire séduise. Alors....
Marc, qui la regardait avec un émerveillement amical, répéta :
— Alors?
— Alors — ■ second miracle — il m'a conduite à la redoute rouge du Casino. Oui, j'ai été tentée irrésistiblement de revenir en cet endroit où j'avais eu de si fortes émotions, et ensuite, grâce à vous, de si douces.... Mais celte fois j'y allais avec l'assentiment de la duchesse, qui riait aux larmes de ce qu'elle appelait notre lubie. Lui trouvait cela drôle de braver les conventions, en promenant à son bras un domino qui n'était autre que la première femme de chambre de la duchesse d'Austerlitz. Ah! Pour ça, il n'a aucun préjugé! Et c'est alors que s'est produit le troisième miracle.
— Vous vous êtes piu l'un à l'autre? dit Marc.
— Oh! Plu à la folie! Nous sommes rentrés comme des amoureux... seulement le lendemain matin. Très sérieux, il a déclaré à Madame que m'ayant compromise aux yeux de la maison, il m'épousait. Elle a ri d'abord, s'est piquée ensuite, lui a dit que c'était hors d'usage, inconsidéré, téméraire, inacceptable! — « Pourquoi donc, répétait-il, puisque je l'aime et qu'elle m'aime? » Dans quelques jours, je serai Mme Alcide Nuitart. Nous partons pour le Japon, où il est chargé d'une mission. De là en Amérique, et ensuite.... Je vous devais
joui:;.
bien de yous apprendre mon bonheur, à vous qui m'avez sauvé la vie. Vous me regardez ébahi. Vous ne dites rien? Convenez au moins que cela vous fait un peu plaisir!
— Très plaisir! Et tous mes vœux vous accompagnes? t. Vous me permettrez de vous envoyer un petit cadeau de noces?...
— Pourquoi pas?
Il sourit, pensif :
— Vous reverrai-je jamais?
— Certainement oui, le monde est si petit! Et j'ou bliais... vous n'avez pas lu dans les journaux? On a arrêté à Paris la semaine dernière mon spectre : l'homme qui m'a tant effrayée. Bouclé! Je ne le crains plus à présent, et puis mon Alcide est là.
Elle ajouta, consultant sa montre-bracelet :
— 11 est même en bas qui m'attend.
Elle lui tendit son visage d'aventurière heureuse, ses joues fraîches, sa bouche un peu grande :
— Embrassez-moi vile, je me sauve!...
Et elle se sauva.
Le troisième coup de canon, qui met tin à la frénésie du Corso, avait ébranlé les vitres ouvertes et les oudes vibrantes de la fin du jour doré. Dans une dislocation soudaine, comme en une kermesse de fantômes, déjà des masques se dispersaient dans toutes les rues; c'était une fuite silencieuse de gens enroués et exténués, saoulés de bruit et de couleurs, et qui emportaient, au fraîchissant crépuscule, la nostalgie des joies vécues, Tinassouvissement des éternels désirs.
Une fine poussière blanche couvrait les trottoirs, le macadam des carrefours et des places, les allées, jusqu'aux arbustes du Jardin Public; on eût dit une légère tombée de neige que la tiédeur de la nuit allait fondre. Marc éprouvai i, lui aussi, une mélancolie vague devant
l'approche de ce soir qui venait d'exorciser ces foules de joie et de luxure; et en même temps, il ressentait un allégement à penser que, demain, toute cette ivresse des riches, et même des pauvres, ne couvrirait plus de son égoïste oubli, bienfaisante pour quelques-uns, funeste pour tant d'autres, la misérable condition de tant d'autres voués au labeur forcé, victimes de la pauvreté et de la maladie.
L'abcès démesurément mûri de Nice les Jeux, de Nice la Joie, de Nice la Belle, avait crevé. Le vent marin, les souffles descendus de l'Estérel en disperseraient les bouffées malodorantes de fards et de sueur, d'absinthe et devinasse; en même temps que les balayeurs pousseraient à l'égoût toute cette crasse apportée par l'invasion, toute cette poussière foulée par des semelles lourdes, les débris d'oripeaux et les souillures des ventres trop pleins. Fini, le Carnaval!... Adieu, Carnevall Tu t'en vas.... A l'an prochain!...
Le téléphone de la loge s'informa si le docteur Audral pouvait recevoir M. Homme.
— Oui, certainement.
Une surprise! Romme, au-devant de qui Marc s'avança sur le palier, gravissait, dédaigneux de l'ascenseur, les marches d'un pas ferme. Il paraissait, sous son vaste feutre noir et dans son manteau de voyage, plus large et plus robuste encore. Derrière lui, son nouveau modèle, Glory, dans son tailleur de poil bourru fauve, avait l'air d'une jeune biche délicate et un peu sauvage.
— C'est moi, dit le sculpteur, bonsoir mon ami. Je vous amène ma petite Glory, qui a un mal de gorge, afin que vous me disiez si nous pouvons voyager sans inconvénient pour elle. L'accident de mon petit Stefan l'a impressionnée : rassurez-la !
— Vous partez?
— Oui, pour l'Italie, une fugue de quelques semaines ; j'ai besoin de m'aérer l'esprit et le corps, et cette enfant verra des merveilles....
Il se tourna vers la jeune fille :
— Corne, Glory, ihe doctor is going to examiné y ou. La jeune fille, souriante, avec une légère rougeur, elle
qui se mettait tranquillement nue pour poser, ouvrit sa bouche rosée ornée de dents blanches; Marc ne constata qu'un peu d'inflammation, aucun point suspect et déclara :
— Ce n'est rien; et, quitte à appeler un médecin au premier signe fâcheux, vous pouvez partir sans crainte. Que mademoiselle fasse quelques gargarismes dont je vais écrire l'ordonnance, évite les courants d'air et boive chaud.
— Elle ne posera pas pendant le voyage, dit Romme, et j'aurai soin d'elle. En auto fermée, elle risque encore moins que dans le train. Nous irons par petites étapes, pour ne pas la fatiguer et coucherons ce soir à San- Remo :
— h il no(, darling?
Glory lui sourit, avec confiance, et Marc admira la flamme de jeunesse qui brillait encore sur le visage de Romme, malgré sa barbe blanche : oui, il était, c« génial artiste, de ceux que l'amour rajeunit et qui puisent dans ses émotions une vigueur nouvelle, au contact de la chair vivante, comme Antée, selon le mythe, retrouvait sa vigueur en s'étendant sur la terre nourricière.
— Je laisse le petit monde en bonne santé, dit Romme ; toutefois Haydée est un peu pâlotte, je vous serai reconnaissant d'aller la voir demain et de m'en écrire un mot à Florence, poste restante.
Il n'ajouta pas, mais Marc le devina, qu'il fuyait la jalousie convulsive de Nadia Voronska contre sa rivale de passage; son absence en pareil cas calmait toujours les délaissées, par la crainte d'un abandon total.
— Et puis, ajouta Romme, je ne suis pas fâché d'oublier un peu ces semaines de tohu-bohu sans beauté, dont l'écho et la poussière montaient jusqu'à mes « cavernes ». Je sais bien que l'agitation du vulgaire n'a
aucune importance : l'essentiel est que la beauté fleurisse sur ce fumier bariolé; mais il faut l'avouer, ce jmnmuflisme universel, cet avènement des masses grossières et brutales, n'est pas favorable à L'art, qui veut une atmosphère de recueillement et de nobles visions autour de l'artiste. Les musées de Florence et de Rome vont me remettre en train. Et puis cette enfant est, à elle seule, de la beauté....
Romme regarda tendrement Glory, puis il dit :
— Well dear, corne along ! Au revoir et merci, mon cher Audral.
Marc le vit descendre du même pas puissant l'escalier, suivi de sa compagne souple et légère. Combien de temps l'aimerait-il? Et l' aimait-il profondément? Le savait-il lui-même? Toujours le caprice et le hasard avaient joué un grand rôle dans son destin. II se renouvelait, Protée fécond, dans cette existence irrégulière el libre, dédaigneux des hommes, domptant les femmes, se jouant des événements, et ne s'intéressant qu'à la Vie qu'il créait, dans la belle forme périssable de ses enfants et dans la durable matière de ses statues.
Marc l'admira et ne l'envia point. Qui sait de quelle rançon, heureux jusqifà ce jour, il paierait peut-être sa longue vie de Titan surhumain? El puis, ce qui convient à un Romme, ce qui s'excuse chez un grand et fier artiste, — l'audace de ses mœurs, son mépris des prescriptions sociales, les souffrances même qu'il causait dm nom de l'amour et de l'art, — ne pouvaient être conçus qu'à titre exceptionnel. De même, le gros lot échu à une Marcelle Chagot, pour qui la déveine noire et tragique eût aussi bien pu se produire et qu'avait élue, par jeu, la chance prodigue! C'est sur des réalités plus sûres, c'est sur l'ordre et l'équilibre que devaient se fonder les vies journalières, les vies courantes, comme celle de Marc et de Noémi.
Le mariage de Courbaisse, quelques jours plus tard,
le renforçait dans ses convictions. Au rebours d'un Homme bravant l'opinion, François Courbaisse, nommé député, rehaussait son investiture de mandataire du peuple et la cérémonie de son mariage, par tout l'apparat conventionnel. La salle de la mairie offrait un jaillissement de plantes vertes et de roses en corbeilles; un orchestre jouait la marche de Tannkauser pour l'arrivée, et pour le départ celle du Prophète. Comme invités, le tout-Nice officiel et mondain se pressait derrière le Préfet en uniforme brodé d'argent. Mme Furchsl Yspan-Pacha, Nathaniel Sehnoch se signalaient dans l'assistance; un peuple d'électeurs formaient la haie, identifiant l'avènement de Courbaisse avec les réjouissances de Carnaval et les distributions futures de prébendes fructueuses et de menus emplois. Maoura le Gros, escorté d'Isidor Maoura, de Maoura-Bicou et de divers Maoura moindres, Gorsatte et Sigrès se carraient aux places d'honneur. Alberte Maoura, maigre et garçonnière, trop brune sous le voile blanc de mariée; Courbaisse, son crâne chauve luisant et sa barbe blonde étalée, semblaient humer avec satisfaction l'encens des hommages. Le maire avait glorifié, comme un gage de fortune pour la ville de Nice, cette belle union républicaine conclue sous les auspices des Protecteurs de la Cité. Le défilé à la sacristie, fonctionnaires de l'administration, officiers, membres du barreau et de l'Enseignement, gros électeurs, délégués des corporations du commerce et de l'industrie, amis de toujours et ennemis même, ralliés au succès de la veille et courtisans de demain, avait duré deux. heures. Un banquet, moins de noces que d'action politique, réunissait dans la grande salle à manger du Fulgor cent personnalités diverses. On avait entendu les discours des pontifes : le sénateur Maoura avait célébré les bienfaits du régime, et le ministre Bourlotte, venu inaugurer à Toulon le lancement d'un cuirassé, avait prolongé de quelques heures son séjour sur la Riviera, pour saluer en
JODIR. — II. 12
la personne de François Courbaisse, son ancien secrétaire et son ami, un des plus robustes piliers de la démocratie triomphante.
Marc avait aperçu Jules de Soriaud à l'église, près de l'entrée, se cachant presque. Après cet humble hommage à l'amitié passée, il s'était éclipsé avant la fin. Comme c'était à prévoir, Isidor Maoura avait refusé de se battre, et le dernier article insultant du Flambeau le laissait insensible.
Marc, au banquet, avait aperçu à la table d'honneur Caribe, sa femme et Le Garrec, faufilés en cette agape comme dans tous les autres spectacles gratis. Caribe venait d'arracher à Bourlotte, qu'il recevait dans ses salons, une place de sous-préfet à Saint-Germain pour Guv Àrnaude : le pied à l'étrier pour le jeune ménage, un début d'avenir!
ÎSon, un mariage comme celui de Courbaisse, ou comme celui qu'Arnaude et Ja-Ja contracteraient la semaine prochaine à Paris, tout aussi pompeux et tout aussi artificiel, ne serviraient pas à Marc d'exemple. Lui, qui ne se mariait que selon son cœur et sa raison, se contenterait pour la mairie et l'église de l'intimité complète : les quatre témoins; pas de discours, pas de banquet dans un Palace; un simple lunch dans l'atelier de Noémi. Et ensuite, avec petit-Pierre, ils commenceraient leur vie d'union, leur vie profonde....
ISice se vidait.
Chaque matin, dans les journaux, ia liste des départs s'allongeait, démesurée. Tous ceux qui n'étaient venus que pour la saison, afin d'en jouir, d'y gagner ou d'y perdre de l'argent, pliaient bagages. Une à une les succursales des magasins de luxe parisiens, londoniens ou berlinois fermaient, devant rouvrir, l'été, dans les stations chic : Chamonix, Pioyat ou Aix-les-Bains. A toute allure les autobus, les omnibus et les charrettes de commissionnaires voituraient malles et valises vers la
gare; sur les quais envahis, Texode des hiverneurs d'élite se heurtait à la bousculade des voyageurs de toute espèce.
Tour à tour on avait vu hisser dans les sleepings pour Rome le fauteuil roulant du prince Cornéoli, et dans ceux de Paris la chaise à bras de la duchesse d'Austerlitz. Le comte et la comtesse Bogarine, le prince Askitnoff, lady Essington, miss Elven, le général Pablo y Cortès et ses filles, le prêtre mormon Coglowox et Sakouline, le moine russe, évocateur des esprits, avaienl cessé d'occuper la chronique mondaine. Mme Furchsl était partie en auto, par la route, avec son apache de fds; la petite danseuse Flossy Coït, surveillée par sa mère au nez d'ara, allait pirouetter à Berlin; et la liseuse de sorts Oranié, prophétiser à Milan. On avait signalé la rentrée à Paris du notoire peintre Serge Caribe, dont l'exposition, etc.... et de Mme Serge Caribe, de M. Patrice Le Garrec et de M. Guy Arnaude, dont Le Soleil de Nice annonçait, dans une autre rubrique, l'imminent mariage avec Mlle Jeanne Grèbe, belle-sœur du talentueux peintre Caribe, dont l'exposition, etc....
Sans arrêt, le, reflux de l'inondation battait la Riviera de ses vagues houleuses. Les médecins étrangers, faute de clients, s'en allaient, et les desservants <le> différents cultes, et les grands fournisseurs, les directeurs d'agences, les patrons de garages. Les cars d'excursions ne sillonnaient plus les rues. Les autos des particuliers diminuaient; sur la Promenade des Anglais, la foule qui se détache en noir le loDg des balustres, devenait chaque jour moins dense.
Dans les théâtres, la rampe brûlait de ses derniers feux. Aux colonnes carrées de la rue et de la place Mas-1 séna, vieillissaient superposées les affiches de Montmartre, de Manon, de Thaïs, les vedettes de Polaire et de Mme Kousnezoff. Aux sorties des artistes du Casino, de la Jetée-promenade et des Variétés, les visages gla-
bres, bleuis, les minois fardés se faisaient plus rares.
Les Palaces, les grands hôtels ne retenaient déjà plus, et que pour un bref séjour, les touristes gagnant l'Italie, ou les premiers étrangers attirés par le printemps de Paris. Des maisons de second ordre et des pensions de famille commençaient le branle-bas de fermeture : enroulement des tapis, reploiement des draps et couvertures; les servantes et les serviteurs congédiés regagnaient, par paquets, leurs pays d'origine. Au Fulgor, à l'Antarctic et ailleurs, le personnel suisse ou allemand s'apprêtait à se transporter dans d'autres palaces de Suisse, de la Haute-Italie et du Tyrol. Vn peu plus tard, la troupe des coehers nomades, conduisant leurs voitures bâchées de toile, gagneraient les stations d'eau, où de nouveau ils feraient la loi.
Les restaurants chic clôturaient : Nicklauss allait abaisser ses devantures de fer, le flot de sa clientèle allemande tarissant; chez Julien, des maîtres d'hôtel inoccupés regardaient, en donnant un coup de serviette aux mouches, les tables vides et les «ouverts scintillants. Le Kolosséon, un jour, remplit à lui tout seul un train de son armée disciplinée : gérants, interprètes, portiers, sous-portiers, sommeliers, garçons, tilles de chambre. Puis le Cristal-Palace, étincelant la nuit comme une escarboucle géante au front de la ville, s'éteignit. Les c -:fés désemplissaient, et, sur l'avenue de la Gare, on pouvait de nouveau recommencer à circuler.
Après les filles de la haute galanterie, les grues de tent plumage et de tout âge avaient pris leur vol ; et les mendiants professionnels, empaquetant leurs béquilles et retirant leurs emplâtres, filaient, en complets propres et melon neuf, comme des bourgeois. Peu à peu, sous la superposition des couches de limon étranger que chaque jour dénudait, on voyait reparaître le tuf de l'élément niçois et italien. Nice l'indolente, Nice la Lazarone, Nice la vendeuse de fleurs, de fruits et de parfums repre-
n.iii. sa mauvaise fièvre calmée, sa tranquillité dans le printemps éclatant qui la nimbait de soleil.
Marc ne quittait plus Noémi et petit-Pierre; dans trois jours son mariage serait célébré à la mairie et à l'église de Montrouge. II jouissait de l'immense douceur de les posséder. 11 lui semblait, maintenant qu'il les protégeait, que rien de fâcheux ne put les atteindre. Noémi avait repris <;es couleurs, petit-Pierre redevenait superbe.
Ce jour-là, il les avait emmenés à Fontainebleau avec Mlle Nafê; après le déjeuner, l'auto qu'il avait louée les promenait à travers la forêt endormie encore de l'hiver. Les arbres se montraient verts d'un seul côté, et aux cimes rousses, comme au fourmillement des ramilles, le travail de la sève mettait déjà des bourgeonnements vineux. Un s'était arrêté pour boire du lait à Franchart; en tirant son portefeuille, Marc trouva dans sa poche une lettre qu'on lui avait remise le matin à son hôtel et qu'il avait parfaitement oubliée.
Timbrée à l'effigie italienne, cette lettre, par les soins d'Élisa, l'avait suivi de Nice à Paris.
— Tiens, dit-il, l'écriture de Ségurance!...
Ségurance aussi, il l'avait oublié, dans les préparatifs fiévreux des derniers instants! Il décacheta et lut:
« Mon cher Marc,
« Excusez-moi d'être parti sans vous prévenir. Vous étiez absent; c'est cependant à vous que j'aurais voulu confier les raisons de cette fuite qui a été pour moi celle d'un condamné hors de sa geôle, vers le lointain horizon, l'air pur et le soleil. Plus tard, je vous raconterai tout... mais peut-être soupçonnez-vous déjà une partie de la vérité. J'ai failli laisser ma raison, ma fortune, ma vie peut-être dans la plus stupide et la plus basse aventure d'amour. C'est en me rappelant, avec la terreur d'une hantise, votre menace : la rançon payée par tout
homme à ses erreurs ou à ses fautes, que je me suis sauvé. Et me voilà sauvé!... A présent les choses, les êtres, dont une muraille d'impalpable brume me séparait, revivent pour moi dans leur saveur et leur attrait. Je passe des journées heureuses au musée ; hier je visitais le lac Averne et l'antre de la Sybille ; demain je vais à Herculanum et à Pompéi ; à la fin de la semaine, je m'embarque pour Messine.
« Cette l'ois encore, j'aurai évité le péril, un péril tel qu'un frisson m'en court dans l'échiné s'il m'arrive d'y penser. Mais pourquoi y penser?... Le jour, je me tue de marcher et de voir. Les nuits seules avec leurs insomnies sont pénibles : mais la splendide lumière de l'aurore dissipe leur maléfice. Je renais! Quelle délivrance? Vous ne me reverrez que lorsque je me sentirai absolument guéri, dans des semaines, dans des mois s'il le faut! Au revoir, mon ami, mon cœur est avec vous; et je vous souhaite tous les bonheurs que la vie doit réserver à ceux qui en font un noble usage.
« Votre ami vous embrasse.
« Henri S. »
« Ah!... pensa Marc, il l'échappe belle encore cette fois-ci ! Gare au troisième tournant ! »
Rassuré, ii replia la lettre; Noémi le regardait, tendre et souriante :
— Une bonne nouvelle?
— Oui. La guérison d'un ami.
Comment se fùt-il souvenu que nos courts regards ne percent pas l'espace et le temps, que notre intelligence et notre sensibilité n'ont que de rares intuitions sur ce qui ce passe seulement à dix mètres ou cinq minutes de nous? Comment eût-il deviné que Ségurance, à cette même heure....
Claude Sangré quitta l' « Ensoleillée » au commence-
ment de l'après-midi, non sans s'attirer de Katri un soupçonneux :
— Qu'as- lu donc à faire en ville?...
Les Rastoil ne bougeant plus de Monte-Carlo, où Pierre jouait en furieux, Mme Grèbe, Ja-Ja, Madelinette et Clotte n'étant plus là pour la distraire et l'exaspérer tour à tour, Katri, après avoir poussé un soupir de satisfaction, déplorait maintenant le vide de journées qu'elle ne savait comment remplir. Elle s'était d'abord jetée avec voracité sur des nettoyages. Négligente et désordonnée, prétendit-elle, sa mère avait abîmé des serviettes; et Clotte, en écrivant à Karleck, répandu sur la table a ouvrage des taches d'encre. Elle avait mis si bien sur les dents ses servantes, que la nouvelle cuisinière, remplaçante de Baptistine, l'avait plantée là, et que la femme de chambre, exténuée, s'était alitée.
Claude dehors respira. Encombrantes, sans doute, les dames Grèbe! Aussi est-ce avec plaisir qu'il avait vu Clairette reprendre sa chambre, et qu'il avait retrouvé son cabinet de toilette ; mais Katri, emportée dans le tourbillon de sa mère et de ses sœurs, ne pensait pas alors à le persécuter. Depuis, quelle revanche !
Heureusement qu'il possédait l'abri de paix et de joie, le havre de grâce, le coin discret où Henriette l'accueillait de son sourire, de sa grâce empressée. Comme il l'aimait!... Et comme il lui savait de ne s'être ni marchandée ni dérobée, mais si spontanément, si courageusement consentie et offerte. Il avait à lui, bien à lui, à lui seul ce parfait et frêle corps, ce visage pétri de grave bonté, ces yeux de nostalgie caressante, cette bouche humble et amoureuse, ces petites mains, tour à tour froides et brûlantes. A lui toute la volupté partagée avec un être charmant, qui, comme lui, avait faim et soif de tendresse Ah! comme tout d'elle lui était cher; et quel miracle que cette entente complète qui lui permettait enfin d'être aimé, en surcroît, par une âme
ouverte aux belles et claires spéculations de la pensée ! Une tristesse pourtant gâtait sa félicité : il se résignait mal à cette union cachée, dont le mystère d'abord l'avait ravi, il en sentait le côté précaire, les risques menaçants, et déjà autour d'eux des curiosités en éveil. Ce mensonge nécessaire lui devenait insupportable. Déjà son amour exigeant voulait plus encore. Les rendez-vous dérobés à sa sortie de' classe ne lui suffisaient plus; il cherchait des prétextes à voler des soirées; non pas une, mais plusieurs fois par jour, il avait envie de tout quitter , pour courir chez elle.
Et puis, cette petite toux qui « n'était rien », et qui
parfois amenait, par quintes, du rose à ses pommeites
Par une fatalité, elle avait pris froid avant-hier; car ils avaient eu l'imprudence de sortir en voiture découverte, et de faire à dix heures du soir une promenade dans l'obscurité, de Nice à Yillefranche. Elle était rentrée grelottante, et il ne l'avait quittée qu'après l'avoir forcée à boire un bon grog bouillant et à se coucher, avec une boule chaude aux pieds. Comment allait-il la retrouver aujourd'hui? Non, il ne pourrait subir toujours ces contraintes! Parfois, cruel sans le vouloir, il souhaitait presque que Katri découvrît la vérité : il n'aurait plus alors tant de ménagements à garder. Bien d'autres époux vivent côte-à-côte, préservant la façade.... Après tout, il y mettait encore de la générosité; car s'il n'écoulait que sa passion, il eût vite fait de rompre avec sa «arrière de professeur, son foyer de mari opprimé, afin de se consacrer tout à sa petite bien-aimée.
Il entra sans sonner; comme à son maître, Henriette lui avait remis la clef. Cette clef banale, si semblable à d'autres, l'émouvait particulièrement: dans les découpures de son panneton d'acier, dans le double anneau de la tige, il découvrait la figure symbolique, le « Sésame ouvre-toi » du petit logis accueillant que déjà il se plaisait à rendre plus confortable et plus affiné.
Honorée, une vieille servante aux bons yeux indulgents, le reçut. Il la devait, à Baptisîine Paga, qu'il avait vue partir avec regret et qu'il avait généreusement rémunérée, pour la dédommager des vexations féroces de Katri.
— Elle dort, dit la femme en se mettant le doiart sur la bouche, la pauvre a une fièvre qui ne m'a pas l'air naturelle.... Monsieur devrait la décider à voir le médecin, mais Madame ne veut pas en entendre parler.
Très inquiet, il entra dans la chambre sur la pointe du pied. Henriette, le visage ardent et moite, les cheveux défaits, la tête creusant profondément l'oreiller, avait, en l'attendant, cédé à l'assoupissement tourmenté. Sa respiration semblait oppressée. 11 prit sur la table de nuit un thermomètre gradué, et, délicatement, déboutonnant l'épaulette de la chemise, il le glissa sous l'aisselle : 39°, 9'.... Elle ne pouvait rester ainsi sans secours !
— Je vais chercher le médecin, dit-il à Honorée.
— C'est cela, monsieur, et dès qu'elle se réveillera, je lui ferai boire de la tisane bien chaude.
Claude se désola de ne pouvoir appeler Audral; d'autre part, puisqu'elle s'adressait d'habitude à ce Gervoise.... Il sauta dans une voiture; le docteur n'était pas à sa clinique électrique, pas davantage dans le bureau de son petit journal médical. Une chance voulut que Claude l'aperçût derrière la vitre d'un café, attablé devant un haut verre de kummel où il dosait, avec une attention appliquée et un tremblement des doigts, de la glace pilée avec de la fleur d'oranger. Tant pis, il l'abordait! Gervoise leva sur lui ses yeux globuleux, il avait l'air un peu fou et ne comprit pas d'abord. Claude s'étant nommé :
— Mais oui, monsieur Sangré, parfaitement!... Très honoré. Voulez-vous me faire le plaisir d'accepter une •consommation?
Sur le refus de Claude, il murmura :
— Vous êtes abstème. C'est une hygiène rationnelle. Moi, je m'accommode de ces saletés.
Et il avala à petites gorgées son kummel. Mis au fait, il déclara :
— Mlle Lefayr? Ah, pauvre petite!... Vous vous intéressez à elle'/ Vous avez raison : elle est très sympathique. La plupart des jeunes êtres malheureux sont sympathiques. Les duretés de la vie : quelle pierre de touche pour le caractère! Vous êtes impatient?... Je vous accompagne. S'il y avait lieu de s'inquiéter, votre ami, — car Audral est votre ami, n'est-ce pas? — vous rassurerait encore plus que moi. Il faut voirl Mlle Lefayr, comme vous l'avez deviné, fait de la tuberculose, et —
Il regarda Claude, et le voyant changer de visage, s'aperçut de son imprudence; l'intérêt qu'il lui supposait prêter à la jeune femme était donc bien vif! Il voulut se rattraper :
— Hum! — il toussa, — vous êtes trop instruit, cher monsieur, hum! pour ne pas savoir que chez un sujet jeune, sans tares héréditaires, — et c'est le cas — la phtisie pulmonaire à ses débuts,- — c'est encore le casl — permet bien des chances d'espoir. Nous sommes beaucoup mieux armés qu'autrefois pour lutter.
Claude le regardait avec ses pellicules sur le col de son veston, son expression grimaçante de cynique bon enfant, et il n'éprouva — dût-il être injuste — qu'une confiance limitée.
— Vous m'objecterez, reprit Gervoise, les traitements pathogéniques. Oui, faillite sur faillite, rien de sûr : le sérum de cheval immunisé de Maragliano, le nouveau vaccin de Behring, — de la tuberculine de Koeh, je ne parle même pas!... — Mais un système rationnel de suralimentation, d'aération et de repos, avec une thérapeutique adjuvante.... Si! Si! je vous assure' J'ai guéri,
moi qui vous parle, une tuberculose qui avait des cavernes comme ça. — Il montra son poing fermé. — Mlle Lefayr n'en est pas là, Dieu merci ! Ah ! je vous comprends : on s'inquiète vite I j'ai passé par là.... Uoe pauvre enfant, morte dans un bordel, monsieur, et que la férocité des hommes et sa canaille de père ont tuée. Mais la phtisie au premier degré, ça se soigne! Il faut pouvoir, seulement! ?Sous pourrons.... Ayez confiance !
Comme il parlait à phrases saccadées, Claude le supposa alcoolique: puis cette familiarité intruse, si naturelle cependant d'homme à homme, le gênait dans une secrète pudeur, qui n'était peut-être que l'hypocrite respect des sous-entendus; et il regretta de s'être adressé à lui. Cependant, quelque chose qu'il ne s'expliquait pas, dans cet original, ne lui déplaisait, point. Mais le mot fatal avait sonné son glas : tuberculeuse. Chère douce Henriette! Non, le sort n'était pas juste, la vie était sans bonté, absurde et sauvage !
Ils trouvèrent la jeune femme dans le même abattement; elle ouvrit pourtant les yeux, eut un faible sourire, et ne parut qu'à demi étonnée en reconnaissant Gervoise.
— Eh bien, dit celui-ci, on n'a pas été raisonnable? Un petit refroidissement. Ce climat est traître, — il se retournait vers Claude, — vous ne vous en méfierez jamais assez! Qu'est-ce que vous éprouvez, mon enfant? Des douleurs de tète? Oui, bon! Des quintes de toux qui vous font mal là et là... oui, bon! Laissez-moi vous ausculter : quelques râles ronflants et sibilants !
Il regarda Claude en complice :
— Ce ne sera rien ; un gros rhume ! Il faut garder le lit, prendre du lait chaud, avec des gouttes de teinture d'opium ; et du pyramidon qui fera tomber la fièvre. Une fois ce rhume cuit à point, dans trois ou quatre jours, ce ne sera plus qu'une semaine de patience. Voilà, je vais griffonner l'ordonnance; tenez-vous les pieds chauds, et l'esprit au calme.
A Claude, qui le reconduisait, il confia, l'air satisfait, comme s'il avait redouté pire :
— Bronchite aiguë. Je ne prévois pas de complications. Je reviendrai demain.
Et confidentiellement :
— L'inquiétude, même envers ceux qu'on aime, n'est rien. L'inquiétude, c'est notre pain quotidien.... L'affreux, voyez-vous, c'est de n'avoir personne à aimer. Croyezmoi, monsieur, il y en a de plus à plaindre que vous.... Je vous envie, moi ! Et. puis, vous savez, on vit très bien trente ans en faisant de la tuberculose. A nos âges, on ne cherche plus l'absolu, mais le relatif : il faut savoir se contenter des bonheurs pauvres....
Une poignée de main, un sourire triste : Claude le vit descendre, d'un pas cahoté, l'escalier. Un original, décidément! Il restait là. songeur, accablé, écoutant le glas tinter en ondes élargies : Henriette atteinte de ce mal inexorable! Oui, quoique Gervoise affirmât, inexorable! Fussent-ils jamais libres, ils devraient renoncer à l'enfant, ce rêve passionné de la mère.... Ah! il avait raison cet homme, de dire qu'il faut se contenter des bonheurs pauvres!
Mais rentré dans la chambre d'Henriette, assis auprès d'elle, tandis qu'Honorée courait chez le pharmacien, il se reprocha son ingratitude envers la Chance. Elle était là vivante, sa tendre amie, sa chère petite chose. 11 la soignerait, il la défendrait contre les périls tapis, la mort embusquée. Elle lui souriait, avec de grands yeux vagues, du fond de sa fièvre. 11 lui tenait la main; les jambes se dessinaient, allongées et rigides sous le drap.... Non, non, il fallait écarter toute prévision sinistre; ne jamais penser qu'au présent. 11 était immense, il était providentiel, ce bonheur pauvre !
Et Claude, dans son impuissance, soulevé par la volonté de sauver sa maîtresse, avait à la fois envie de sourire et de pleurer....
Il regagna tard l'Ensoleillée, la nuit déjà tombait; une fatigue, à laquelle il ne pensait plus depuis plusieurs semaines, lui coupait la respiration, étreignait son cœur. Mais, comme il poussait la grille du jardin, une ombre légère se dressa devant lui; on lui prit le bras.
— C'est loi, ma Clairette?
Et il se sentit confus : ne négligeait-il pas sa fdle depuis qu'il aimait Henriette? Sans doute elle vivait, elle aussi, dans son rêve heureux. Fiancée bientôt, aimée, pouvant envisager l'avenir....
— Chutl fit -elle, j'ai voulu te prévenir. Il y a de l'orage à la maison.
Il perçut son émotion; Clairette était essoufflée et effrayée.
— Ah! fit-il. Elle vient de te faire une scène!
— Non, ce n'est rien; mais j'ai voulu t'avertir, mon père chéri.
— Qu'esi-ce qu'il va?
— Elle a reçu une lettre, contre toi. Elle est exaspérée!
— Ah! fil Claude.
Ils hésitait à comprendre. « Contre lui? » Est-ce que?... A un étranse allégement se mêlait l'appréhen-ion d'une querelle redoutable, où Katri et lui allaient se blesser cruellementi Ma foi! tant pis, autant en finir!
Clairette U tenait toujours par le bras, et appuyant sa tète sur son épaule, elle lui dit à l'oreille :
— Père a«Joré, je voudrais tant te venir en aide : et je ne puis qu^ 'aimer et te comprendre, oui, quoi que tu fasses,... queifignore,... et même si je pouvais deviner... parce que je lais que toi, tu ne feras jamais rien de vraiment vilain; it puis, tu as trop souffert, lu ne pouvais pas mourir d<\ ta résignation et de ta bonté !
11 la serra lontre lui, attendri. Pauvre Clairette ; qui sait si elle n'ivait pas compris, dans le vague de son
ignorance et aussi do ses intuitions? Oui sait si elle n'avait pas été troublée, obscurément, angoissée même par le mystère qu'elle avait pu pressentir : ce changement dans ses habitudes, ses sorties, sa mise plus soignée, ce rajeunissement de toute sa personne? Et jalouse finalement, peut-être — ce serait si naturel! — elle se contraignait à s'oublier elle-même, pour ne penser qu'à son bonheur à lui....
— Cette lettre, fit-il, gêné, car les conventions sociales et naturelles restaient fortes en lui, et sans l'obscurité elle l'eût vu rougir, — ma femme te l'a montrée?
— Non, mais Elle répétait des phrases sans suite, des injures. Défends-toi, mon petit père. Aie le courage de lui tenir tête. Sois ferme. Protège ce qui t'est cher, ton repos, ton travail, ta santé, tout... oui, tout!
Une voix perçante comme un cri trôna la nuit du jardin :
— Qu'est-ce que vous chuchotez ! Je vous entends, allez! le père et la fille !
Clairette lui pressa convulsivement la main.
— Va, ma chérie, dit -il, enferme-toi là-liaut. Ployant le dos, il alla au-devant de la crise. Katri,
dans le boudoir, mordait à le déchirer soi mouchoir; quand Claude entra, elle le traversa du regird.
— Qu'est-ce, Katri?
— Tu oses me le demander?
Elle le toisait, avec une furie où l'orgueil ulcéré le disputait au mépris.
— Eh bien? fit-il.
— Tu es là, en vérité, tu daignes rentier! Il est huit heures bientôt, et j'attends pour dîner. Mmsieur était à ses affaires —
Elle ricana :
— Tes affaires.... Non! Claude, je n'aurais jamais cru cela de toi, je n'y crois pas encore!
— Me diras-tu
— Ne fais pas l'innocent. Tu vois cette lettre !
Il jeta un regard sur le papier, l'écriture et haussa les épaules :
— Une lettre anonyme?
— Mais lis-la donc!
L'accusation grossière, sans orthographe : ses visites chez Henriette signalées, commentées; une vengeance de bonne, la cuisinière sans doute.
— Qu'est-ce que tu as à répondre?
— Rien!
— Tu ne te défends pas? Inutile, d'ailleurs! J'étais aveugle, mais maintenant je m'explique tout. Oui, tu n'étais plus ]■■• w.Ome, tu ne souffrais plus.... Mes reproches te laissaient insensible. Tes allées, tes venues, ton air faux !
Le ton, de quel ton de rancœur Katri disait cela ! Elle éclata :
— Mais défends-toi donc! Tu ne m'as pas trompée? Tu n'aurais pas pu me tromper? Je ne suis pas une femme qu'on trompe, moi!
Il gardait| le silence; sa pitié, un reste de sa longue habitude, irlême à cette heure où il ne l'aimait plus, eussent voulu lui épargner cette peine.
— Tu te tais? cria-t-elle indignée. C'est donc vrai!
— Écouté-moi, Katri!
— Non, cfe n'est pas vrai
— Ma pauvre amie, cela devait arriver....
— Ho! ho Et elle hoqueta, comme médusée, si tragique que
vraiment il pût donné beaucoup pour qu'elle n'eût jamais su.
— Voyons, Voyons, et elle se passait la main sur le front, rejetannses cheveux en désordre, je rêve,... Tu as... toi," toi doit j'étais si sûre!
— Trop s û ri, Katii.
— Quelle holreur? Mais je t'étais fidèle, moi!
— Oui, Katri tu m'étais fidèle!
— Et pendant ce temps... Mais elle n'existe pas, cette fille! Elle n'est pas jolie! Elle doit être bête! Elle n'est pas de notre rang : c'est une rien du tout. Ah! ah! ah! La secrétaire de Monsieur, une copiste à la machine !
Évidemment, Henriette n'était pas de sang royal. Mais tout examiné, elle valait une Grèbe et plusieurs. Piqué au vif, il répliqua, avec une contrition feinte :
— Que veux-tu? Je m'en contente. Il me suffit qu'elle m'aime.
— Et je ne t'aimais pas, moi!
— Tu m'aimais mal.
— Je ne t'appartenais pas, peut-être?
— Parle moins haut, veux-tu?
— Tu as peur que ta fille entende ! Tu aurais honte, si elle savait! Mais non, elle et toi, toujours d'accord pour me trahir! Malheureux que tu es !
— Plus bas, ou je sors.
— C'est vrai! Elle riait de mon malheur! Qu'est-ce que nous allons faire? Tu ne penses pas que je vais tolérer ce scandale?
— Il n'y aura de scandale que celui que tu feras, Katri, si tu ne peux te résigner à l'inévitable que tu as créé, oui, que tu as créé en me poussant à bout. Décide de notre sort : veux-tu aller retrouva' ta mère?
— Pour qu'elle et mes sœurs m'irritait par leurs condoléances, leur sale pitié. Ah! non! le suis fière, moi! Personne de ma famille ne saura l'injure que tu me fais!
— Alors, tu te résigneras? Nous vivrons en rapports corrects, sans heurts, si c'est possible, côe-à-côte....
— Ça non, jamais! Je ne mange pas dece pain-là !
— Alors, tu veux divorcer? ou nous séiarer? Elle le regarda avec une stupeur furieuse :
— Tu es fou! Te rendre ta liberté? P)ur que tu sois heureux avec une autre! Ah! ce serait trop injuste, ce
serait abominable ! Sache-le bien, je ne te quitterai jamais !
— Alors, Katri, si tu ne veux pas que ce soit moi qui te quitte, accepte la nécessité : portons ensemble notre chaîne.
— Mais je vais être torturée, moi ! •
— Chacun son tour.
Il regretta ce mot, mais elle n'en comprit pas l'amertume vengeresse : elle se tordait les mains; la douleur succédait à la rage : mais dans cette douleur même l'orgueil dominait :
— Moi qui t'ai comblé de mes sacrifices! Moi qui ne pensais qu'à te rendre la vie agréable ! Moi qui me tuais à tenir ton ménage propre, luisant! Moi qui me faisais servante pour t'assurer le repos!
— Je ne t'en demandais pas tant. ,
— Mais c'est monstrueux ! Enfin tu avais juré de m'aimer toujours!
— Il fallait m'y aider, au lieu de tout détruire.
— C'est affreux de s'entendre dire cela. Non, ne t'en va pas! Écoute : oui, j'ai peut-être eu tort; tu vois, je m'humilie; j'ai abusé sans doute, oui : j'ai trop tiré sur la corde. Mais je ne croyais pas que tu... ah! Claude, pourquoi as-tu fait cela? lienonee à cette femme : je t'aimerai mieux; je m'efforcerai de mieux savoir te prendre. Dis-moi que c'est fini, que tu ne la reverras plus.... Nous laisserons passer le temps... je pardonnerai un jour à ton repentir.
— Pauvre Katri, dit Claude, nous sommes loin de compte : je t'atteste que, si je pouvais, je le ferais. Ne me demande pas l'impossible; mon cœur est fixé.
— Veux-tu que je me mette à genoux, moi si fière? enfin moi, Catherine Grèbe, moi qui n'ai jamais plié! Ne m'abandonne pas, Claude, je suis ta femme ; aie pitié de mon martyre; je serai une épouse comme tu voudras que je le sois....
— Trop tard, ma pauvre Katri.
— Tu ne m'aimes donc plus?
— Soyons des amis encore, s'il se peut.
— Non, non, pas cela....
L'orgueil, toujours.... Qu'il lui échappât, qu'il cessât d'être opprimé : plutôt tout que cela!
Elle se jeta sur lui, se cramponnant comme une noyée; Claude pâlit de souffrance, et, malgré tout, de pitié. Etre dur, et ne pouvoir se dispenser de l'être, se montrer impitoyable, et comment agir autrement? Quitter Henriette, les joies, les angoisses même de cet amour? Non! C'était plus fort que lui : l'impossible!
Doucement, avec effort, il détacha l'étreinte éplorée. Regrets, remords, conscience tardive de Katri, tout cela venait trop tard!... Trop tard!... Et puis, Katri, même sincère en promettant la paix durable, ne pouvait pas tenir serment. Quelle misère! Il devrait défendre, comme le lui avait dit Clairette, tout ce qui lui était cher; et il se donnait l'apparence, lui, jusque-là la victime, du meurtrier !
On frappait à la porte : une femme de ménage, l'air singulier, — elle avait dû surprendre quelque chose, — dit :
— Un monsieur en bas dit qu'il doit parler à monsieur tout de suite.
Claude descendit. Quelqu'un qu'il ne connaissait pas lui présenta une carte d'identité :
— Service de la Sûreté; c'est bien à Monsieur Claude Sanglé?...
Et sur un signe affirmatif :
— Comme vous êtes de la famille, Monsieur le Préfet m'envoie vous prévenir... d'un malheur... — Il baissa la voix : — Votre belle-sœur, Mme Pierre Rastoil
Claude le regarda, saisi :
— Dans un hôtel de Monte-Carlo. Son mari l'a surprise avec un de ses amis, monsieur Ségurance. M. Piastoil a tiré sur madame votre belle-sœur.
Il s'arrêta et reprit :
— Elle est morte sur le coup. Vous désirerez sans doute m'accompagner, il y a des dispositions à prendre....
Il n'ajouta pas d'autres détails parce que Katri surgissait au seuil; blême, hagarde, elle avait entendu et, devant ce nouveau malheur, qui laissait loin derrière lui toutes ses souffrances vraies ou factices, elle demeurait pétrifiée, sans un mot, sans une larme.
Bapîistine et Élisa à la fenêtre de la salle à manger, dans l'appartement brillant neuf, attendaient, fébriles, l'arrivée de monsieur et de madame.
— Les voilà! crièrent-elles.
Une voiture, conduite par le vieux Paga, s'arrêtait devant la maison. Marc en descendit et aida, avec petit- Pierre dans ses bras, Mme Marc Audral à descendre.
Au bas de l'escalier, où elles venaient de dégringoler, souriantes et empressées, les deux bonnes se virent présenter à leur nouvelle maîtresse et s'emparèrent des valises, tandis que Paga montait, sur ses robustes épaules, la malle.
Au sortir de l'ascenseur :
— Te voilà chez toi, dit Marc, et rapidement il fit à Noémi les honneurs de l'appartement. Te plairas-tu?
— Je serais difficile.
— Voici pour monsieur notre fils.
— Quel amour de cb ambre !
— Et la nôtre.
— C'est trop beau, Marc; et cette coiffeuse, ce service de brosserie ; tu me gâtes trop !
— Mais non, je t'aime!
Et tout heureux, Marc l'embrassa, cependant qu'elle se décidait à poser petit-Pierre endormi sur son lit.
— Quel sommeil dur! dit-il en riant.
— il est beau, n'est-ce pas? notre petit!
Et l'orgueil délicieux de la maternité animait son visage.
— Beau et fort, dit Marc. On en fera un homme ! Elisa vint dire :
— C'est M. Sangré qui insiste pour parler à monsieur. Marc secoua la tête et regarda gaîment sa femme :
— Eh bien, tu vois, on ne peut être longtemps ensemble tranquil'es. Entin, c'est un ami. Dans mon cabinet de travail, Élisa.
Il y trouva un Claude au teint terreux, aux yeux mornes.
— Qu'y a-t-il donc, mon ami?
— Vous ne savez rien?
— Je descends du train, avec ma femme; nous débarquons, elle n'a pas encore retiré son chapeau.
— C'est vrai, votre servante m'a dit.... Je vous dérange : pardon, je m'en vais.
— Plaisantez-vous! Que se passe-t-il?
— Je ne pensais pas être le premier à vous apprendre notre malheur. Vous arrivez, fatigué du voyage mais content, avec Mme Marc Audral ; et moi, comme un triste hibou.... Ah! mon ami, vous allez avoir de la peine : excusez-moi, j'en ai beaucoup aussi.
Audral, inquiet, lui mit la main sur l'épaule.
Claude raconta. Rastoil, son coup de folie sanglante... Ségurance blessé, légèrement, au bras; Michelle foudroyée d'une balle au cœur.
— Ah! mon Dieu, fit Marc, les malheureux!... Mais Henri, mais Ségurance était en Italie?
— Il en est revenu ; se croyait-il guéri d'elle, ou lui manquait-elle trop? Une fatalilé a voulu, son train stoppant, qu'il l'ait aperçue sur le quai de la gare, à Monte- Carlo. 11 a sauté du marchepied... Ils ont eu une explication très longue, très vive, dans les jardins, puis ils se sont réconciliés. Michelle l'a entraîné dansl'hôlel où elle était descendue avec son mari. Que s'est il passé? Une
amie à elle, Mme Sarguoy, qui l'espionnait, parait-il. a-l-elie averti i'ierre'.'Bref, Pierre, sortant de la salle des jeux, est arrivé et a voulu enfoncer la porte. 11 était fou de rage, il criait d'ignobles injures. Votre ami a ouvert, et aussitôt deux coups de feu..., Je A'ous fais grâce des quatre jours que je viens de vivre.
11 ajouta :
— Et la vindicte sociale mêlée à cela! Pierre arrêté, conduit à la prison de Monaco ; par bonheur, mon beaufrère Caribe a fait jouer des influences, on a pu arrêtera temps le déclenchement du laminoir juridique : l'enquête, l'instruction aboutissant au tribunal criminel. Soumis à l'examen des médecins, Pierre a pu, comme déséquilibré, être soustrait aux juges, transféré à Saint- Pons, l'asile d'aliénés, d'où on l'enverra plus tard dans une maison de santé. On évitera ainsi à ce malheureux l'ignominie d'une condamnation, ou le scandale d'un acquittement.
Claude avait horreur de ce meurtre stupide ; il vouait aux gémonies ce justicier immoral, qui avait tout fait pour pervertir sa femme et lui reprochait ensuite une trahison qu'il aurait dû prévoir, et qui n'était sans doute pas, à sa connaissance, la première. L'enragement de ses pertes au jeu, de nocturnes ivresses de Champagne et d'alcool, une désagrégation mentale expliquaient seuls ce .rime.... Pour Michelle, comment ne pas la plaindre, malgré tout! Quel abattement pour cette grande famille, qu'unissait, la solidarité de voraces intérêts et d'égoïstes plaisirs! Quel châtiment aussi dans la publicité de l'esclandre, étouffé, mais après que la presse en meute eut aboyé autour de cette mort.
Ce drame l'atteignait à fond d'âme ; il appartenait encore à ces Grèbe devenus, chaque jour, plus étrangers à son esprit et à son cœur; et il leur resterait toujours- lié à travers Katri, que maintenant, moins que jamais, il ne pouvait quitter, par sentiment chevaleresque. C'était
assez pour elle de l'avoir perdu corps et âme, et de ne plus conserver en lui qu'un compagnon courtois. 11 le remarquait d'ailleurs : malgré son affliction de sœur, c'est elle-même que Katri plaignait ; Michelle n'avait plus à souffrir, tandis qu'elle, Katri, poursuivie là encore par un destin injurieux, subissait toutes les tristesses et toutes les humiliations de ce malheur immérité, elle, honnête femme, elle qui n'avait pas trempé dans ces turpitudes!... »
— C'est encore heureux, dit Marc, qu'on ait pu escamoter à peu près l'affaire. 11 est telle autre ville où c'eût été impossible. La Riviera, indulgente aux frénésies qu'elle cause, en cela aura eu du bon.
Il ajouta :
— Puis-je vous être utile pour quoi que ce soit?
— J'ai une mission à remplir auprès de votre ami, dit Claude. Pierre Rastoil était, d'emprunt en emprunt, arrivé à lui devoir soixante-cinq mille francs que la roulette a raflés. Il tient à s'acquitter. Il a fallu trois jours d'échange de télégrammes pour que la provision qu'il avait fort entamée au Crédit Lyonnais fût reconstituée : Mme Rastoil, sa mère, le notaire de la famille et notre beau-frère Caribe s'y sont employés. Le chèque que je porte sur moi peut être dès maintenant touché à Nice.
Marc se demanda si un tel souci, chez Rastoil, répondait à un réveil de l'honneur, ou à une simple satisfaction d'amour-propre, ou encore à la crainte de se disqualifier davantage en restant l'obligé de l'amant de sa femme? Et il revoyait Michelle en tailleur clair, alors que, montée chez lui, séduisante et âpre, elle exigeait de savoir où Ségurance se cachait. Il se rappelait aussi cette lettre écrite par ie triste héros du drame, cette bonne nouvelle de guérison, ce mirage trompeur dissipé par la boue et le sang.
— Oui, fit-il à Claude, et alors?
— Je viens vous prier de m'accompagner, d'être témoin
de cette remise de l'argent; non que j'aie la moindre suspicion envers la loyauté de M. Ségurance ; mais votre présence, à vous qu'il aime, rendra moins pénible pour tous trois cette entrevue.
— Je suis à vos ordres, dit Marc. Partons.
Ségurance, reclus, invisible dans sa villa de Cimiez, défendant sa porte aux curiosités et aux interviews, vivait depuis la catastrophe un effroyable cauchemar de honte et de douleur, mêlé — à peine osait-il s'en rendre compte — d'un inavouable allégement. Était-ce possible que ce fût lui..., lui... que ce drame eût terrrassé? Était-ce lui, ce dilettante délicat, ce lettré, ce musicien, ce cerveau épris de la beauté et de la grâce de l'univers, qui venait de s'avilir dans cette abjecte aventure? Était-ce lui que broyait ainsi l'irrémédiable? Car désormais, entre son passé et l'avenir une coupure rouge subsistait. Jamais, non, jamais, il ne se relèverait de cet écroulement....
Il cherchait à comprendre et n'y parvenait pas. Que l'homme qu'il avait cru être, et qu'il avait voulu être, ce dandy suprême, fut devenu la proie d'une passion semblable, se fut asservi à la plus dégradante sexualité, esclave d'une créature que le respect de la mort seul lui interdisait déjuger, et qu'il jugeait quand même, par convulsions soudaines où la haine et la pitié alternaient farouches?... Par quelle aberration, s'étant cru sauvé, était-il retourné à son .vomissement? Quelle impulsion irrésistible l'avait-elle, en se représentant les ivresses auxquelles il renonçait, jeté dans le grand rapide du retour, hypnotisé par l'idée fixe de ce désir terrible?
De ce voyage jusqu'à l'affreuse secousse où il avait senti vaciller sa raison, blessé, devant Micbelle aplatie raide sur le tapis, avec l'inoubliable image, devant lui, de Rastoil stupide et dégrisé, au milieu de gens et de domestiques accourus; de cette course à l'abîme si sem-
blable à sa poursuite effrénée clans l'auto, sur la route d'Hyères, pour rattraper Michelle, il se rappelait tout avec une lucidité impitoyable, il revoyait la façon dont battaient les cils de sa maîtresse, alors que, rageuse, elle lui reprochait, dans les jardins de Monte-Carlo, sa fuite; il revivait la fougue démente de leur étreinte, à l'hôtel, et il entendait la voix rauque du mari, défonçant sous ses pieds et ses poings la porte en hurlant : — « Cochons! Cochons! »
Il ressentait encore le froid mortel qui l'avait saisi, lorsqu'on l'avait entraîné hors de cette chambre, et l'inexprimable sensation du dernier regard jeté à la malheureuse qui gisait, sa jupe relevée d'un côté, déchaussant le bas du mollet, sa bouche tordue d'un spasme, et, obsédants à le rendre fou, ses yeux remontés et vitreux, dont l'expression semblait, dans la mort, la parodie macabre de la volupté.
Pourquoi avait-il eu, à cette minute, la certitude qu'il était l'assassin, et non ce fantoche dégénéré de Rastoil, qui après avoir crié théâtralement : — « J'ai vengé mon honneur ! » sanglotait presque aussitôt en se jetant à genoux devant sa victime? Oui, c'était lui, lui, Ségurance, le moins brutal des êtres et le plus raffiné, qui avait tué cette femme jeune, inconsciente du mal qu'elle faisait, comme une jeune bête fauve que le rut affole. Il était cause que cette troublante incarnation de l'instinct, naguère pétrie de grâce et ivre de sève, n'était plus qu'une viande corrompue, un affreux appât aux vers. Si médiocre, si dénuée de cœur et de raison qu'elle fût, cette créature, c'était une des formes tentatrices de la vie, un des reflets animés du monde : elle vivait, elle respirait, elle riait, elle sentait à plein la joie d'être belle, désirée, carressée, violentée ; et il avait anéanti cela, qui avait pourtant le droit d'être, qui voulait être, et qui eût été longtemps encore.
Combien il lui apparaissait vide et nul alors, de n'avoir
vécu jusqu'à présent que pour l'amour du plaisir! Du fond de son passé, celles qu'il avait possédées se dressaient, ombres vengeresses, pour mener autour de lui une ronde infernale de regrets et de remords. Toutes, avec le visage douloureux d'Elvire et son regard poursuivant, d'un éternel reproche d'abandonnée, Don Juan, enlaçaient leurs mains dans la ronde silencieuse....
Il les reconnaissait toutes : celle qui, amazone hardie et vierge, lui reprochait de l'avoir rendue femme; et celle qui portait au confessionnal le péché dont son repentir demandait l'absolution, avant de la damner encore entre ses bras; et celle dont le vent avait un jour soulevé la jupe, sur la plage, et dont il ne se rappelait plus le nom ; et cette Emmy Sahort, qui était morte d'accident; Lise Jambelle qui avait, la première, vengé ses compagnes en usant ses moelles; cette Mme Obrymont, sa première conquête, parée d'une splendeur d'automne, et qu'il avait désespérée en aimant une autre ; et surtout, surtout cette Fantine Durand qu'il avait séduite, et qui était pure, et qui était morte de désespoir; cette Fantine Durand dont le mari lui avait écrit : « Souvenez-vous-en lorsque vous serez malheureux.... »
De sa première maîtresse à sa dernière, sa conception acharnée du désir l'avait réduit, de jour en jour, au dessèchement de l'âme et à la recherche de plus en plus âpre de la jouissance pour la jouissance; il avait anesthésié peu à peu ses facultés d'aimer, et s'était enfoncé dans la matière comme le porc dans sa fange. Le châtiment était venu, l'heure de la rançon prédite par Audral. Il payait, il paierait toute sa vie.... Le pire est qu'il n'avait pas même, pour se consoler, si peu que ce fût, l'excuse de se dire qu'il était en danger grave. Une blessure, peut-être mortelle, l'eût relevé à ses propres yeux : tandis que cette balle en séton, lui traversant le bras, — quinze jours de repos, disait Brancart — était piteuse et ridicule !
Jouir. — II. 13
Et il en revenait toujours là, dans un sentiment écrasant de sa responsabilité : il «vivait, et elle était morte. Retrouverait-il jamais le goût de la vie, le désir de l'oubli, la saveur des jours; lui qui avait créé, aux yeux des autres et en sa propre conscience, l'irréparable?
Un domestique vint l'avertir de la présence de M. Sangré et du docteur Audral. Il eut un geste de refus, il ne voulait voir personne. Le domestique alla porter la réponse, et, sur l'insistance de Marc, revint au bout d'un moment et l'introduisit :
— Allez, dit Claude, et préparez-le. Si ma présence lui est trop importune, je vous remettrai le chèque.
Marc trouva Ségurance assis immobile, le bras en écharpe. Il était très pâle, très maigre, avec un regard d'homme traqué.
— C'est moi, Henri, dit-il, j'arrive de Paris, je viens seulement d'apprendre votre malheur.
Ségurance évita de le regarder :
— Comme vous devez me mépriser!
— Non, je vous plains.
Ségurance ne put se méprendre au ton de cette tendresse affligée et sincère ; il leva sur Mait des yeux implorants :
— C'est affreux. Dire que c'est moi qui ai causé cette mort !
— Soyez courageux, Henri! A chacun sa responsabilité ; si vous avez la vôtre, Rastoil et la fatalité ont aussi la leur.
— Je vis des heures si abominables, dit Ségurance, que j'ai peine à comprendre que j'ai pu les supporter.
— Vous le devez, dit Marc avec une affectueuse fermeté, vous le devez à vos amis et à vous-même.
— A-t-on des amis dans une telle faillite?
— Je reste le vôtre, en tout cas.
— Quoi, vous ne m'accablez pas?
— Je ne suis pas votre conscience, Henri.... Elle s'en
charge. Il faut réagir, c'est votre devoir. Vos amis ont celui de vous défendre.
— C'est vrai, on va me traîner dans l'ordure. Et pas même blessé grièvement! Non, pas même cette triste chance, comme Jules!
— Que dites-vous de Jules? Est-ce qu'il est arrivé à Soriaud quelque chose? demanda Marc, dans une appréhension soudaine.
— Je l'envie, dit Ségurance, un coup d'épée lui a tra-. versé le poumon.
Marc bouleversé, protesta :
— Non? Ce n'est pas vrai, voyons!
— Trop vrai! Il était exaspéré : les Maoura, Gorsatte Sigrès et leurs séides, tous étaient lancés à la curée derrière lui. Il a été giffier le directeur du RaubaCapéu, Poumarle, ce drôle, qui l'avait insulté en trois colonnes. Ils se sont battus; Poumarle a dix ans de, salle, il l'a fatigué, ne sortant pas de la défense; Soriaud, dans son impétuosité, s'est enferré. En ce moment il est entre la vie et la mort.
— Ah! cria Marc, c'est abominable!
— C'est affreusement injuste, en effet, dit Ségurance. Soriaud vaut cent fois mieux que moi. Et lui, il a une femme et des enfants.
— Où est-il soigné?
— Par Brancart, à la clinique du docteur Horps. Et involontairement amer :
— Hein, Marc, vous le jugez plus intéressant que moi?
— Mon amitié n'a pas de ces préférences. Je suis consterné, voilà tout.
Il le prévint que Claude Sangré attendait, pour lui remettre l'argent.
— Soit, dit Ségurance avec un effort, cela aussi, je dois le subir ; — et sur un geste d'horreur brusque : — il me semble que c'est le prix du sang !
Marc lui prit la main :
— Courage, voyons! Pas de ces idées!
Il lui amenait Claude, qui s'acquitta avec tact de sa triste corvée, lui offrit le chèque; comme Ségurance, par une répugnance invincible, n'étendait pas la main, il posa le papier sur la table devant lui.
— Désirez-vous un reçu? dit Ségurance d'une voix qui, bien que naturelle, tremblait un peu.
— C'est inutile.
Marc alors lui tendit la main :
— Au revoir, Henri, je reviendrai.
Ségurance regarda pour la première fois en face Claude Sangré, et il parut hésiter.... Claude alors, d'un geste de bonté qui ne calculait pas tant il fut spontané, en silence, lui tendit aussi la main. Ségurance, bouleversé, la serra : on ne le traitait donc pas en paria? Il pouvait inspirer encore des sentiments humains?... Une parole eût rompu le funèbre charme de cette émotion. Ce fut en silence qu'ils se quittèrent.
A la clinique, ou Claude tint à accompagner Audral, ils ne purent voir Soriaud, — interdiction absolue du chirurgien ; — tout espoir n'était pas perdu, mais l'état restait d'une gravité exceptionnelle. Dans le parloir où les recevait la sous-directrice, une femme en noir entra qui dit à Marc :
— On m'apprend que vous êtes là ; merci! Mon pauvre Jules.... Ah! sans ce maudit journal et sans cette affreuse politique!
C'était Mme de Soriaud, les yeux rouges. Elle reprit :
— M. Courbaisse est venu prendre des nouvelles, il était très ému; on voyait qu'il avait du chagrin.
Un silence, et elle ajouta :
— 11 est bien temps! M. Brancart doit revenir aujourd'hui à trois heures.
— J'y serai, dit Marc.
Et à elle aussi, il dit :
— Du courage !
Dehors, il soupira :
— Quelle illogique fatalité veut que nous soyons presque toujours victimes de nos fautes, et presque jamais récompensés de nos bonnes actions? Sofiaud, lui du moins, servait un idéal; il le servait mal peut-être, mais enfin il se dévouait, il luttait contre les forces mauvaises : c'était en quelque sorte un héros!
— Je vous entends, dit Claude, et il en mourra peutêtre, tandis que votre autre ami, autrement coupable, en réchappe. Nietsche, ce fou singulier, n'a-t-il pas dit : « C'est pour ses vertus qu'on est le plus puni »?
Il prit une voix presque humble pour ajouter :
— Vous devez être saturé de tristesse, je ne le suis pas moins. Moi aussi je tremble pour une existence qui m'est bien précieuse. Vous m'aiderez, n'est-ce pas, à la sauver?
Et dans un accès de confiance, il raconta à Marc sa liaison avec Henriette, et après quel long martyre conjugal il s'était enfin résolu à se faire une vie de cœur à part. Il ne cacha pas ses craintes : cette bronchite aiguë greffée sur une santé si menacée.
Marc le contemplait avec une sympathie profonde : n'était-il pas pour quelque chose dans cette transformation de Claude Sangré? Ne lui avait-il pas fait luire quelque espoir, les tournants inespérés que le sort réserve?
— - Voulez-vous que nous allions tout de suite voir votre amie?
— Je n'osais vous en prier.
Comme Gervoise, il ausculta Henriette qui, sans fièvre, encore courbaturée seulement et secouée d'une toux moins rauque, l'accueillit avec un sourire. Ainsi que son confrère, quand ils se retrouvèrent sur le trottoir, il dit :
— Nous établirons, Gervoise et moi, un traitement rationnel. Pour l'instant, nul danger immédiat.... Dans
quelques jours, elle sera sur pied. Ne vous effrayez pas, mon ami, môme si, à un examen plus approfondi, je constatais ce que vous craignez ; nous lutterons si bien que des années de bonheur vous seront malgré tout possibles.
— Vous ne me mentez pas? demanda Claude tout remué.
— Je vous dis l'exacte vérité. Ayez confiance.
— J'en ai besoin, ma vie reste lourde et amère.
— Oui, Mme Sangré. Mais tant qu'elle ne sait pas....
— Elle sait!
— Et elle accepte?
— Elle subit.
— Vous vous accoutumerez, et elle aussi, à ces rapports difficiles. Tout s'use, tout se tasse : le temps est un puissant maître.
— Que de ruines cependant on accumule, et comme on fait souffrir !
Oui, Soriaud... Ségurance. .. Michelle qui déjà, infortunée, pourrissait dans la terre....
— C'est la loi, dit Marc, qui par delà ces douleurs se reportait malgré lui à son appartement clair, à Noémi qui l'attendait, à petit-Pierre, à sa vie droite et laborieuse d'aujourd'hui, de demain, de toujours.
Claude Sangré murmura :
— J'ai souvent pensé à l'énigme que nous propose la vie : que nous le voulions ou non, il nous faut dans l'obscurité des philosophies et l'inconnaissable où la Divinité incertaine se cache, résoudre le problème du bien et du mal, de l'absolu et du relatif, de l'éternel et du contingent. La vie est semblable au Sphinx posant aux portes de Thèbes ses énigmes aux passants. La Vie nous dit : « Devine, ou je te dévore ! »
— Oui, dit Marc pensif, qui avait enfin compris le sens de la destinée....