‹ Jouir; romanChapitre 1 sur 9 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Qu'un ami véritable est une douce chose !

La Fontaine.

Terrible d'cuergie, enivrante de parfums, éblouissante de couleurs immense....

G. Flaubert.

Le cocher refusa la pièce de quarante sous que Marc lui tendait.

— Pardon, monsieur, c'est quatre francs.

— De la gare au coin de la place Masséna?DiK minutes de course Est-ce que vous vous fichez de moi?

— C'est quatre francs !

— Et le tarif? Vous me prenez pour un étranger?

— Étranger ou non, c'est quatre francs!

— Vous êtes un voleur !

Le cocher se rebiffa :

— De la chance qu'il ne passe pas un témoin! Je vous

le ferais, moi le piocès, pour vous apprendre à injurier le pauvre monde!

— Oui? Eh bien, allons chez le commissaire; on verra si vous avez le droit d'extorquer des prix indus !

— Le commissaire? S'il me la dressait, la contravention, Moussu Maoura Isidore il me la ferait lever bien vite !

Isidore Maoura, le député, protecteur des corporations influentes, idole des électeurs, était en effet le tout-puissant patron de Nice la Belle, de Nice de Lazzarone, voluptueusement couchée en plein soleil, au bord de la mer. N'avait-il pas, pour renforcer son pouvoir populaire, le prestige de son frère Maoura le gros, comme on l'appelait, sénateur des Alpes-Maritimes, grand orateur de couloir et quémandeur attitré dans les Ministères? A l'abri de leur double autorité, d'autres Maoura foisonnaient, tribu budgétivore : un jeune Maoura, fils d'Isidore, chef de cabinet du Ministre de l'Intérieur; un autre Maoura, un cousin celui-là, Maoura-fi/cow, siégeant comme adjoint à la mairie; d'autres occupaient des emplois plus modestes, tous se prêtaient aide comme les membres d'un même corps.

Oui, docile à ces hauts patrons, le maire étoufferait toute histoire.

Vaincu, Marc empoigne sa valise et jetant à l'homme son argent :

— Va-t'en au diable 1

Un ricanement, la voiture détala.

Marc se rappela qu'à Naples, en pareil cas, un cocher fou de rage l'avait menacé du sfregf/io, c'est-à-dire d'une balafre au rasoir. Ici, on n'en était pas encore là, Dieu merci! Et il aurait dû avoir le sourire, mais ces petites misères gâtaient ses retours de vacances. Généreux, il

n'aimait pas qu'on lui forçât la main, surtout avec la tolérance des pouvoirs publics.

Il n'en eut pas moins plaisir à revoir la plaque de cuivre qui, sur le chambranle de la porte cochère, annonçait : Docteur Marc Audral. Consultations de 2 à 4. C'était sa profesbion, laborieuse et grave, qui le ressaisissait au seuil; il se réjouit de goûter l'intimité du « home ».

Marie-Jeanne, sa gouvernante, était descendue en hâte :

— Monsieur va bien? Monsieur a fait bon voyage? Son air d'honnêteté, sa voix un peu rude rassérénèrent

Marc. Elle le servait depuis sept ans, incorruplible et toute dévouée.

— Mais oui, très bon; et vous Marie-Jeanne, au pays? Non sans peine, il l'avait décidée à se reposer un peu

dans sa famille, au bout du Finistère, à Plouzévédé.

— Ça va à la suffisance de chacun; merci, monsieur. Elle lui ouvrit la porte de l'ascenseur, mais il préféra

monter à côté d'elle les trois étages. Avec Marie-Jeanne, si peu bavarde, il y avait toujours un courant à rétablir. Elle s'enquit pourtant :

— Madame a-t-elle encore ses douleurs? Est-ce qu'elle ne viendra pas enfin voir Monsieur un hiver?

Au service de Mme Audral mère, celle-ci, bien qu'enchantée d'elle et pour cela même, avait exigé que Marc acceptât de la prendre, sûre ainsi qu'il serait bien soigné.

— Maman a toujours ses rhumatismes, ma bonne Marie-Jeanne, et à son âge on ne se déplace pas volontiers. Quitter sa maison de Niort, ses perruches, Pyrame et la chatte grise, pensez quel arial

Oui, les perruches gazouillantes, le basset qui se tortille comme un gros ver noir, Minouche presque

aveugle ; et surtout les offices, les œuvres de chanté, les visites de M. le Curé et des amies dévotes, tout un chapelet d'habitudes comptées au cadran. Le séjour de Marc en avait été saturé d'attendrissement et d'ennui. Sa mère, il se l'avouait, vieillissait terriblement, lointaine de ses idées et cloîtrée dans la peur de la mort qui la ferait apparaître, tremblante, devant Dieu.

Sur le palier, Elisa, qui aidait au ménage, l'accueillit avec son pâle sourire d'orpheline sortie de chez les petites sœurs des pauvres. 11 l'avait guérie l'an dernier d'une pneumonie; elle lui en gardait une gratitude mystique.

— Bravo, mon enfant! Vous avez bonne raine I

Avec vivacité, il reprenait possession de l'appartement qui était vaste et bien disposé. Homme d'ordre et féru de meubles anciens, il y avait consacré son goût le plus sûr. Il reconnut le zèle de Marie-Jeanne à l'étincelant des vitres, à la transparence neuve des rideaux de tulle; pas un grain de poussière, partout une bonne odeur d'encaustique! Dans le cabinet de travail, les vieux fauteuils cannés avaient repris leur patine luisante; le gi'and secrétaire espagnol à tiroirs bril'ait de ses cuivres ciselés; entre deux tapisseries des Flandres, aux rayons des deux massives bibliothèques s'alignaient de sobres et parfaites reliu!'(>s provenant de la collection de M. Audral père, bibliophile émérite. Sur une large table losangée d'ardoises et que soutenaient des pieds obliques, une table alsacienne de changeur, s'amoncelait le courrier en retard.

Il poussa la porte de la salle à manger : Téblouissement! La pièce s'avançait en proue arrondie, découpant trois fenéti'es lumineuses par où on apercevait, avec la place et le Jardin public, la mer d'un bleu

violacé, à l'horizon de laquelle tombait, droit comme un mur, le ciel d'or soufre. Cette splendeur gaie rendait plus neigeuse la nappo, plus scintillants le cristal et l'argenterie des quatre couverts, plus savoureux les fruits, pêches, poires, pommes et raisins dont les compotiers flanquaient une énorme corbeille de roses jaunes, exhalant le parfum suprême et l'éclat fulgurant de l'arrière-saison. Sur un dressoir, à côté du Château- Yquem de la seconde cave, le Sauterne sec apprécié par François Courbaisse.

Marc qui, malgré sa vie simple, tenait à bien recevoii' ses amis, sourit à Marie-Jeanne. Belle jadis, fanée à présent, sous sa coiiïe ailée et dans sa robe noire à guimpe et bandes de velours — le costume du pays qu'elle n'avait jamais quitté, — elle montrait un visage rustiqiie de sainte de pierre du Moyen Age. Ses yeux glauques ne voyaient que ce qu'il leur convenait devoir, sa bouche serrée savait garder les secrets. Trop même : son seul défaut était, mécontente, de s'enfermer dans des silences où son zèle vigilant pesait comme un reproche.

Marc subissait sans paraître les remarquer ces petites contraintes; et puisqu'elle restait indulgente à sa jeunesse, il lui savait gré d'être ainsi et d'offrir un contraste si frappant avec l'entourage. Marie-Jeanne ne personnifiait-elle par rimmuabilité de la race, dans cette ville pétrie de sangs divers, usée d'empreintes successives, n'ayant plus, à défaut de traditions profondes, que quelques légendes et coutumes populaires; cette ville dont les caractères n'apparaissaient plus guère que dans la souriante paresse des Niçards et le lucre des commerçants de la saison ; cette ville italienne devenue française, où la corruption des politiciens ne voyait, dans la tourbe des électeurs, que des voix à acheter et des appétits à

gaver; cette ville que chaque hiver submerge d'une invasion, écume dorée ou boueuse des peuples apportant leui' avidité au plaisir et leur ruée aux jeux ; cette ville que son merveilleux climat et son soleil, autant que ses mille tentations, transforment en caravansérail et en tripot du monde?

« Oui, — pensait-il en se déshabillant dans la salle de bains toute blanche, ou un Shandow et des haltères voisinaient avec l'appareil à douches, — oui, difficile de ne pas se laisser entamer.... »

Il s'en rendait bien compte! Arrière-petit-fils de protestants descendus des Cévennes, fils d'un père converti et d'une mère catholique, tenant d'eux un levain de moralité et de scrupule, défendu par les devoirs et les responsabilités de sa profession, ne se laissait-il pas gagner peu à peu au charme de cet air électrisé qui fouette ou brise les nerfs, détend la volonté? Parbleu, il avait résisté aux bas appels du vice, à la folie de la roulette, écartant tout moyen douteux de parvenir, se dérobant aux suggestions de ceux qui auraient eu intérêt à sa complaisance. Sa conscience n'avait pas fléchi; et cependant était-il le même homme qui, concentré et volontaire, était venu, après de durs débuts à Paris, exercer à Nice, où son maître le docteur Charleux lui cédait sa clientèle?

Non : insidieuse, la Nature agissait. En coulant en ses veines la joie de vivre, le bienfait de la lumière et l'émerveillement des yeux, en lui enseignant la fugacité de l'heure et la hâte d'en jouir, n'engourdissait-elle pas certaines fibres de son être? N'émoussait-elle pas sa lucidité, jusque-là sévère envers lui-même?

L'eau de la baignoire enveloppait ses membres d'une caresse : à l'allégement de se laver de la poussière du

voyage, se joignait le bien-être de s'allonger nu, restitué à son origine d'animal instinctif et simplifié. Et c'était bien le symbole de ce qu'il éprouvait, après chaque départ, en se retrouvant plongé dans Tensorcellement de la Riviera. Connue elle semblait aspirer la vitesse du train, dont l'élan rythmé fuyait à ses semelles et trépidait sous ses reins ! Jamais, dépassés le désert de Crau et l'étang de Berre, la Provence n'avait étalé avec plus d'harmonie sa langueur sèche : cimes déboisées, pins sombres, gradins d'oliviers tors, rivières de galets. Dans la magnificence du plus fauve automne, des arbres pourpres s^alignent, des pampres roux s'éploient, des hosqueis jaunes s'effeuillent. Par éclaircies, la mer d'un bleu paon chatoie, ocellée d'or.

Vraiment, cette terre est unique! Avec quelle délivrance de sa vie d'autrefois, des autres et de lui-même, il communiait dans la souveraine magie de ses formes et de ses couleurs! Ne semblait-elle pas l'absoudre cette terre païenne, des désirs et des passions que, comme tout homme, il couvait? Pourquoi se tourmenter avec les idées des morts, ses ancêtres? Et que savait-il au juste, de leurs affirmations dogmatiques? Oïi commence, où finit la vérité? Aux philosophes, les abstractions ! Ici s'ouvrait le royaume des seules réalités saisissables : ici la vie se faisait fleur, fruit et chair afin que chacun la caressât et la savourât:

Sorti du bain, une glace en pied le refléta : bien en forme, la poitrine large, le ventre maigre, les cuisses musclées. A trente-cinq ans, avec son visage mat aux traits accentués, ses beaux yeux bruns, la courte moustache coupée au ras de la lèvre, il annonçait une santé forte, malgré une diathèse biliaire qui, après Niort, l'avait conduit à Vichy. Il ne s'y était pas ennuyé, grâce

à rimprévu de son^avenlure avec la petite Zitelli, l'étoile de café-concert, sa voisine de chambre à l'hôtel. Il évoqua, — dans la glace qui doublait sa friction au gant de crin et à l'eau de Cologne, — la silhouette de l'actrice, ses drôleries, son argot voyoux,et dans ce faisandé quelque chose d'ingénu qui, par delà les sens, allait au cœur. Une passade, laissant la nostalgie des baisers qu'on n'a pas épuisés. . . . Cette Ziti ! On s'était quittés bons amis; et à temps, car Marc, impérieux et jaloux, commençait à souffrir.

Formé au respect des règles, bourgeois au fond, il n'était pas fait pour l'irrégulier, la bohème du cœur. Malgré son amour de l'indépendance, il se serait peutêtre déjà marié pour fonder un foyer, si l'obstacle, d'abord léger à son égoïsme de mâle, puis alourdi, d'une liaison ne l'avait retenu.

Pendant les deux dernières années de son séjour à aris, il s'était ardemment épris d'une jeune fdie pauvre, Noémi Guilbert, ouvrière en reliure d'art. Elle était orpheline; en se donnant à lui, elle acceptait les risques. Pas d'engagements : on s'aimait, voilà tout. De goûts modestes, elle gagnait largement sa vie de travail; lui n'avait rien changé à ses habitudes, très pris dans un quartier mi-bourgeois, mi-ouvrier, courant du matin au soir; beaucoup de fatigue et peu de profits.

Ouand il s'était [installé à Nice, elle avait montré un douloureux courage. Marc n'ayant pas eu la cruauté de rompre, ils s'étaient dit au revoir, non adieu. Cette séparation leur rendait la liberté, et qu'il en profitât pour faire sa destinée, c'était sous-entendu: Noémi se contentant de lui rester fidèle et d'accueillir ses retours avec une ferveur résignée d'amoureuse. Chaque fois, il se sentait touché par tant de grâce et de dignité; puis

l'éloignement, estompant le souvenir, ne lui laissait plus qu'une douceur où le regret se mêlait à un vague remords.

C'est pourtant vrai que s'il avait cédé aux instances de sa mère!... Elle ne manquait pas d'un certain charme provincial, bien qu'un peu froide, cette mademoiselle Berthe Oreilhan. Elle ofîrait des garanties de bonheur, élevée selon les idées d'autrefois, d'ailleurs instruite, et capable de manifester une personnalité, tout en restant soumise et fidèle. Famille des plus honorables, deux cent cinquante mille francs de dot et des espérances.

Appréciables charmes qu'il n'avait pas cherchés. Si peu intéressé qu'on soit, l'existence coûte cher, et justifie un nouvel apport.

Pourtant, il avait demandé à réfléchir, car l'éloquent visage de Noémi s'interposait, et aussi un accident fâcheux : l'attente d'une petite chose vivante... un enfant... leur enfant....

Il ne l'avait su qu'en quittant Nice; elle écrivait seulement sa joie de devenir mère. Pas d'autre allusion à une paternité dont il ne pouvait douter. Une complexe émotion l'avait saisi : l'irritation mortifiée de ce long silence; le jugeait-elle indigne de sentir ce que celte échéance comportait pour elle de souffrances? Avait-elle eu peur, pour l'être fragile qu'elle portait, de dangers obscurs! Elle ne lui faisait pourtant pas l'injure de croire qu'il lui conseillât, lui médecin, lui défenseur acharné de la vie, un avortement toujours facile? Sans doute il eût préféré qu'un accident naturel, les premiers jours.... Si seulement il avait rompu avec ménagement dix-huit mois auparavant! Elle eût accepté alors l'irrévocable, et il ne se fût pas reproché la faiblesse qui l'avait ramené, par deux fois, auprès d'elle.

Un peu honteux, il chassa cette idée, s'en tint à déplorer les pièges insidieux du sort. Il ne l'avait, fichtre! pas voulu, ce gosse!... Une vraie tuile, qui lui tombait sur la tète! Mais il n'avait jamais pensé, n'est-ce pas, l épouser cette excellente fille, honnête et loyale, avec ses origines si humbles, son père cordonnier rue du Teçiple, une grand'mère verdurière sur le carreau des Halles? Ils étaient morts! Amen!... Tout de même, Noémi, bien que racée d'allures et jolie, restait peuple dans l'âme; et des nuances d'expression ou de main-tien, plaisantes chez une maîtresse, dans un salon l'eussent gêné.

D'ailleurs, elle n'espérait pas le mariage, et, autant qu'il pouvait la connaître, elle ne s'imposerait jamais à lui, même avec son cher fardeau entre les bras. Il se le répétait pour étouffer quelque inquiétude. Voyons : aucun devoir strict ne le liait à celui ou à celle qui allait naître, sinon une correcte protection, soins et argent. Cela, tant qu'elle voudrait! Le voudrait-elle, même?...

Leur passé qu'ils n'avaient pas affiché, — une chance! — demeurerait clandestin. Puisqu'elle se disait heureuse, la maternilé compenserait son avenir sacrifié. Elle ne serait ni la première, ni la dernière.... 11 n'avait as créé la Société : si, exclusive, elle se fondait sur de rigoureux préjugés, la faute ne lui en était pas imputable. Il relevait d'Elle, il en tirait des avantages, il devait en subir les inconvénients. Oui, il avait aimé Noémi, et peut-être l'aimait-il encore plus qu'il ne se l'avouait, malgré de brèves infidélités; mais l'amour, sentiment périssable, n'est pas la loi du mariage, qui associe des intérêts supérieurs afin de perpétuer la race et de l'épanouir.

« — Pharisien? »

Il repoussait ce blâme. Mais alors, pourquoi celte anxiété sourde au fond de sa conscience?

Un enfant de lui et de Noémi?...

II avait achevé sa toilette. Une petite pendule à colonnettes sonna. Juste le temps de dépouiller son courrier, avant qu'arrivassent Jules de Soriaud, Gourbaisse et Ségurance. Ils formaient une exception d'élite, en ce milieu où les affaires et les plaisirs priment les préoccupations intellectuelles. Marc, qui les aimait d'inégale manière, goûtait avec eux l'échange des idées et la chaleur des discussions vives.

On frappait.

— Monsieur sait, dit Marie-Jeanne, que M. Romme a fait téléphoner ce matin?

— Ah! pourquoi?

— On n'a pas dit. J'ai répondu que monsieur n'arriverait peut-être que demain. Qu'il ait au moins sa première journée tranquille!

Romme, le sculpteur célèbre, un admirable artiste dont l'âge défiait la fatigue. Dévoré de deux passions, son art et les femmes, il vivait en original, au milieu de jardins délicieux, dans sa villa de Mont-Boron et ce qu'il appelait ses « cavernes », de vastes ateliers creusés dans le roc. Sa vie tumultueuse, son double ménage, ses enfants de différents lits, ses liaisons fantasques avaient défrayé longtemps la chronique du littoral, de Cannes à Menton.

— On a apporté une lettre de chez Mme Maubrel et on est venu pour M. Vulquin.

Ceux-là attendraient : Mme Maubrel, une jolie femme de la société Niçoise à qui visiblement il ne déplaisait pas, et qui avait le tort d'être une habituée de la fumerie d'opium de la rue Speretti.... Quant au père Vul-

l'2 JOUIR.

quin, un riche négociant devenu fêtard à soixante-cinq ans, tant pis pour lui s'il voulait claquer !

— Il y a aussi ces braves gens de la vieille ville.

— LesPaga? Leur fille... toujours? .J'irai.

Pour les humbles, Marc ne s'épargnait pas, surtout quand il les savait dignes d'estime : c'était le cas.

Sur sa table de travail, Marie-Jeanne avait classé sommairement, à gauche les brochures et journaux de médecine, à droite la correspondance. Tiens! l'écriture de Jeanne Grèbe, un faire-part. Il ressentit au côté gauche un point aigu. Sans doute elle lui amionçait — dernière coquetterie — son mariage I Non, seulement ses fiançailles, avec un certain Jean de Bradol. — Connais pas! Par contre il connaissait trop Ja-Ja, pour l'avoir airnée — quatre ans de cela ! — avoir cru qu'il [ne lui déplaisait pas, et s'être vu évincé en douceur lorsqu'il s'était proposé. Pas assez de prestige, mon bon! C'est qu'elles avaient de grandes ambitions, Mme Grèbe et ses six filles! Et s'il lui en restait une amertume, il y avait gagné du moins de juger, en spectateur, leur âpre et comique vie de famille.

Il revoit le minois à la Fragonard de la petite, son air de chatte qui boit du lait volé, son sourire et ses yeux câlins, où passe tout à coup un froid coupant d'usuiière Quart-de-vierge très moderne, capable de tout pour décrocher l'homme riche. Ah! il n'en aurait pas la primeur, monsieur le vicomte de Bradol.

Après ce refus qui, par dépit, avait conduit Marc à apprécier un être simple et droit comme Noémi, est-ce que Ja-Ja ne s'était pas laissé frôler — et comment? — par Ephraïm Schnoch, ce jeune juif obèse, fils du grand marchand de bijoux? D'autres encore, qui ne se souciaient pas d'aider à l'entretien coûteux de Mme Grèbe

et des deux cadettes, pouvaient se vanter de l'avoir serrée de près, sur ie divan d'Orient, dans le coin d'ombre du boudoir dont l'excellente Mme Grèbe ne soulevait jamais la portière qu'après avoir toussé. Oui, plus d'un pouvait certifier que Ja-Ja avait les mollets ronds et des , petits seins en pomme. Et si c'est au médecin — dont on oubliait de régler les honoraires, — qu'elle daignait, pour des piqûres de cacodylate, tendre un coin de fesse rebondie, c'est pour Marc Audral, ami alors favorisé, qu'elle mimait ses enfoncements pudiques de visage dans l'oreiller et ses réactions peureuses de reins, découvrant un peu plus que ce que l'entre-drap cachait. Ce qu'il a pu deviner de ce corps grassouillet lui fait soudain la bouche sèche. Ah! il l'a eue dans le sang.... Une hère allumeuse, cette petite !

Elle se fiançait : donc l'affaire était bonne ! Trop aimable de l'en aviser!... « Qael mystère que l'attrait des sens! Car enfin, songea-t-il, je sais bien que c'est une grue. Et je serais peut-être troublé, si je la revoyais! » Drôle, si elle projetait son voyage de noces par ici!... Il a beau la mépriser, il s'étonne d'envier ce Bradol qui, cocu sans rémission le lendemain, l'aurait à lui seul au moins une nuit.

Les dames Grèbe ! Vraiment elles obsédaient le souvenir; malgré leur nom ornithologique, elles figuraient bien plutôt parmi la faune de ces poulpes armés de tentacules qui enlacent et sucent leur proie.. Chez toutes, le même égoïsme inhumain sévissait, comme une loi sauvage de l'Espèce.

La mère, grosse dame à faux air de marquise Louis XV, en était le plus frappant exemple. Ivre d'orgueil, capable de commettre tous les crimes que la loi ne punit pas afin d'assurer à ses filles la fortune et les honneurs

qu'elle leur estimait dus, elle ne se consolait pas de sa demi-pauvreté. Tout lui en devenait odieux : son appartement exigu de la rue Raynouard, les robes relapées de Ja-Ja, de Madelinelte, de Glotte, les économies de voitures, l'unique bonne et les ragoûts stricts expiant les copieux dîners de fête. Ses gendres complétaient d'une pension ses maigres rentes; mais le train désordonné des quatre femmes fondait en coulage, si bien que cette aide, qui leur eût garanti une vie décente, exaspérait, loin de les satisfaire, leurs insatiables besoins. De là, cette chasse aux maris qui tenait de la prostitution sournoise.

Les dames Grèbe! C'est dans le salon de Marthe, MmeCaribe, la troisième fille, mariée au peintre notoire, qu'il avait pu les voir évoluer, dans un décor de luxe artificiel masquant les fournisseurs impayés, les dettes hurlantes, le miracle quotidien de ces existences parisiennes oscillant entre les gros gains brusques et la purée des fins de mois. Milieu d'élégante pourriture, où confluaient des personnalités disparates du Tout-Paris : députés bavards, journalistes troubles, l'académicien ou le ministre en vedette, des femmes de Lettres bizarres, des actrices Saphiques, et même de rares mères de famille égarées parmi les divorcées à scandale, les femmes du monde pour garçonnières, si avides de toilettes que deux ou trois se coulaient en des maisons de rendezvous, pour s'offrir des robes de Paquin et des chapeaux de Lewis.

Dans ce salon, entourée d'hommes, Marthe Caribe tendait aux convoitises son corps délicat et son masque à la faustine, éclairé par ce sourire mystérieux qu'ont les êtres de corruption profonde. Il fallait voir de quel regard, saluant sa suprématie et jaloux de ses succès.

l'enveloppaient Mme Grèbe, majestueuse en robe violette et dentelles à la douairière, la seconde fille Michelle Rastoil et les trois non mariées, toutes jolies, très décolletées sous des tuniques souples qui, assises, leur collaient aux rondeurs et, debout, leur sculptaient les cuisses.

Marthe excellait à leur ménager des flirts aux embrasures ou derrière les grandes plantes vertes. Une complicité par d'invisibles signes, jusqu'à leur silence, les liait. Seule, la sœur aînée, vivant en province avec son mari, le professeur Sangré, mettait par sa présence un contraste : l'excentricité de robes commandées en hâte et la singulière hantise de son visage halluciné, au ravage d'une névrose qui lui faisait empoisonner de scènes affreuses la tendresse de son mari, homme d'élite, qu'on accusait d'être faible, ne voulant pas lui savoir gré d'être bon.

Pour un passionné de science comme Marc, quel beau laboratoire à bouillons de culture! Rien que l'exemple de Marthe, imposant sa volonté à son mari et subissant celle de son amant, Patrice Le Garrec, lieutenant de vaisseau démissionnaire, long, mince, la barbe en pointe, des yeux froids de hardi ruffian, vivait chez eux, commandait aux domestiques, s'acquittait des corvées et des courses. Caribe, complaisant, acceptait la turpitude de son ménage à trois, par horreur du divorce et à cause de sa fille, laissait-il entendre à ses intimes, en réalité par veulerie, pour ne pas perdre une associée précieuse et un ami utile. Bel homme aux traits d'une noblesse déchue, empâté par une goinfrerie morbide et brûlé d'une tardive luxure, il s'octroyait des maîtresses passagères, tolérées ou conseillées par sa femme. Paresseux, il se condamnait à un labeur de forçat pour entretenir le

ménage ; servi par des rabatteurs et des rabatteuses, il écoulait bon an mal an pour quarante mille francs de toiles, portraits à la vaseline rose, paysages truqués, une camelote d'art où l'adresse remplaçait le talent.

Ainsi instruite des réalités, Ja-Ja, Madelinelte et Glotte avaient de qui tenir, sans parler de Tinfluence de Michelle Rastoil et de son dégénéré de mari, un grand garçon au masque gras de Néron, qui la pervertissait en des compagnonnages de filles et de jeunes hommes trop maquillés, Catherine Sangré, Katri, comme on l'appelait, seule semblait intacte, recluse en sa demi-folie et justifiant la boutade de Capus : « Une honnête femme est celle qui préfère s'acharner sur un seul homme ».

Elle aussi déployait l'instinct meurtrier des pieuvres.

Marc contemplait toujours le faire part d'où venait de surgir, comme d'un talisman magique, cette vision intense : Ja-Ja mariée ; quel joli petit monstre en liberté cela ferait ! D'autres que lui connaîtraient ces contours moelleux que la seringue de Pravaz avait piqués, et tout le vertige qu'exhalerait l'impudeur charmante de sa nudité. Qui sait si.... Le hasard a de si inattendus tournants ; l'aventure est à qui la veut résolument. Amant de Ja-Ja?... L'image en fut si tentante et si cruelle qu'il eut un geste brutal et, déchirant enveloppe et carton, les jeta au panier. Non, assez souffert! Finie, bien finie, cette comédie-là !

Il allait ouvrir utte autre lettre quand la sonnerie électrique, — deux coups secs — annonça Jules de Soriaud.

Il arrivait toujours le premier, pour une prise de possession amicale, les clieveux noirs où tranchait un épi

blanc rejetés en arrière, moustache en croc et barbiche à la royale. Son élan de ligueur empêchait presque de remarquer qu'il boitait; un coup de pied de cheval, à Saumur, l'ayant fait réformer élève- officier. Fou d'une carrière dont il vénérait les servitudes et ks grandeurs, la seule compatible avec ses idées d'aristocrate pauvre, le chagrin qu'il avait ressenti le laissait irritable et souvent amer.

— Bonjour, Audral! En bonne santé? Je suis content de vous revoir !

— Moi aussi, Soriaud.

Ils ne se tutoyaient pas, par une réserve qui tantôt les laissait se rapprocher, tantôt leur faisait sentir combien ils étaient loin l'un de l'autre.

Soriaud rajusta de ses mains fines sa cravate Lavallière en désordre, tira les revers de son veston usé mais propre ; et fixant sur son ami un regard pénétranj: :

— Rien de nouveau? Ces vacances....

Ce n'était pas curiosité vulgaire, mais coup de sonde confessionnel. Camelot du roi, et des plus sincères, Jules de Soriaud eût voulu convertir Marc à sa cause. Celui-ci, répugnant à tous les prosélytismes avancés, soit de droite, soi de gauche, opposait une courtoise inertie. Soriaud, quand même, espérait.

Marc conta son séjour à Niort; Soriaud connaissait cette ville très provinciale, depuis un voyage de propagande, où, curieux de tradition, il s'était complu à la visiter. Si le quartier de la gare offrait une plate banalité, le vieux quartier Saint-André, sur un petit coteau, dégageait le charme de ses rues tortueuses et enchevêtrées ; certaines portaient des noms charmants : la rue Vieille-Rose, la rue Jars-Pauvilliers, la rue Mère-Dieu, la rue Saint-Gelais. Des murs austères se paraient de lianes

Ig JOUIR.

retombantes; et du jardin public, escarpé, on contemplait la belle vallée de la Sèvre qui coule sous les arbres, le long des prés où sèchent au soleil les peaux des chamoiseries.

Soriaud avait retrouvé, à cette occasion, des petits cousins oubliés que connaissaient, Marc s'en souvint, les Oreilhan. Industriel enrichi, M. Oreilhan appartenait à cette bourgeoisie bien pensante qui se cherche un appui auprès de la noblesse et du clergé, tout en tirant du régime actuel le meilleur profit possible. 11 entendait que ses ouvriers allassent à la messe; sa femme et Mlle Berfhe s'occupaient d œuvres de charité aux statuts rigoureux. Ce qui n'avait pas empêché le personnel des usines de faire grève et de lancer des cailloux sur les serres de « Beau-Site ».

Marc revit l'air d'autorité satisfaite, assez commun du père; il s'expliqua mieux l'attitude distante, un peu sèche de la fille. Regrettait-il l'ajournement, sans doute définitif, des projets maternels? Non! Et cependant savoir sa liberté menacée — Noémi, l'enfant... — l'irritait. Il n'y avait pas que Berthe Oreilhan au monde.... Si quelque amour soudain l'empoignait, que ferait-il?

Jules de Soriaud, comme s'il eût rencontré sa pensée, demanda :

— Et cette vie de province si calme, si régulière, ne vous a pas inspiré des velléités de mariage?

— Bien vagues, dit Marc en souriant. C'est une si grosse aventure.

— La plus importante de la vie. liaison de plus pour s'y préparer tôt.

A trente-quatre ans, il avait déjà cinq enfants, d'une femme laide aux beaux yeux, type de fourmi noire, ménagère parfaite, qui le secondait dans l'exploitation

des douze hectares sur lesquels il vivait, en gentilhomme campagnard, aux portes de Vence. Il s'adonnait à la culture des roses, et pour ses loisirs répandait par les campagnes le programme de VAclion Française. 11 composait aussi, après l'abbé Tisserand et l'abbé Guigou, un livre sur Vence, épris de cette petite station de montagne et de son long passé d'histoire : ligure, ensuite romaine, elle avait connu les fureurs des Vandales et des Sarrasins, l'ensanglantement des discordes religieuses. Ses murailles, de moellons bruts rappellent les palais trapus de Florence; des portes aux arcs de plein cintre s'y ouvrent sur le dévallement ombreux des ruelles pavées de pierres bleues.

Marc, qui avait fouillé à ses côtés la vieille ville, connaissait le minuscule appartement, au-dessus d'une place et d'une silencieuse fontaine, où Soriaud s'enfermait pour écrire. Il avait déjeuné aussi au Mas de la Brocarde qui, entre des chênes verts, des roseaux à panache et quatre sapins noirs, domine la propriété : des champs de roses « Safrano » et de « roses à parfum », les plantes d'orangers et le bois d'oliviers; puis, après le dernier gradin, la perspective de la vallée dont les mamelonnements harmonieux évoquent la douceur de l'Ombrie.

— Je ne crois pas, reprit Soriaud, que l'homme trouve son développement moral en dehors des devoirs et des joies du mariage. Le célibat n'est, pour les laïques, qu'une cause de faiblesse et de souillures.

Marc d'un demi-sourire réfuta l'exagération. Que Soriaud restât étonnamment fidèle à madame, rien de mieux, et de plus méritoire ! Mais est-on si coupable de subir le mirage sentimental et le joug impérieux des sens?... Surtout quand on y met quelque délicatesse et ce respect des convenances qui marque la bonne éduca-

tion? Il est des occasions que l'on serait bien niais de perdre; et où est le mal, si deux êtres libres se plaisent et s'appartiennent?

Noémi?... Eh bien, il n'a pris Noémi à personne. Elle et lui n'ont pas de comptes à rendre.

Le malaise de tout à l'heure revint, flotta, disparut. Ah! non : excessif, ce bon Soriaud! La déformation catholique, l'enseignement de l'Église : péché, impureté, enfer.... Ne dramatisons pas! Un Dieu juste se doit d'être plus clément envers des impulsions qu'il a si libéralement départies.

— Et les enfants, dit Soriaud qui raffolait des siens, vous ne soupçonnez pas la merveille de les voir naître chaque jour à l'intelligence, à la conquête du petit univers qui borne leur sensations. Des enfants, c'est si beau, si frais et si pur! Si loin encore de la bête que nous sommes....

Pourquoi a-t-il dit cela? Voici Marc transporté du coup dans la chambre où, il y a un mois à peine, Noémi a mis petit-Pierre au monde.

Il revoit tout : les meubles de bois rustique qu'elle a peints d'un éclatant rouge cerise, les nattes de jonc coloriées d'arabesques vertes, aux murs quelques photographies de musée, sur une encoignure un vase de cuivre jaune où s'épanouissent des chrysanthèmes. Le feu pétille dans la cheminée, car ce malin d'octobre est froid; et toute la lumière gris cendré d'un ciel de cinquième étage se concentre sur le litoùNoémi, les yeux agrandis, pousse sa pitoyable plainte.

Il a tenu à être là ; ce lui eût semblé lâche de se dérober. Ce n'est pas ()our l'assister : il craindrait de manquer de sang-froid, lui qui en a tant; et elle aussi le préfère, non qu'elle doute de son habileté, mais par une

JOL'IK. 'il

pudeur d'amante et de mère, à cause aussi peut-être du sentiment informulé qui, quoi qu'associés, les sépare. Marc l'a si bien compris, non sans en souffrir un peu,, qu'il n'a pas voulu se contenter d'une sage-femme et qu'il a fait appel à un de ses aînés, le célèbre accoucheur Pralin. Il l'attend, comme il tarde!...

Mlle Nafé, la garde, qui prépare tout, alerte sous sa blouse d'hôpital, ne montre cependant aucune inquiétude sur son visage joli et fatigué. Et Marc sait bien qu'il n'y a pas de danger immédiat, ce qui ne l'empêche pas d'avoir peur : une anxiété d'impuissance, avec la hâte d'en finir....

Comme elle souffre ! Les regards scrutateurs de la garde, allant de Noémi à lui, le calme soudain impressionnant de la chambre, et, dès que les clameurs reprennent, cette atmosphère de meurtre intime: surtout les traits de la victime où ne transparait plus qu'une torture blême, ces beaux yeux qui se détournent avec un éclat farouche de bête traquée, tout lui certifie sa complicité et l'accuse. Il maudit l'imbécile Nature qui fait expier si cher, à la plus faible, leur entraînement. Bien sûr que Mlle Nafé, à qui il n'a pas encore fait de confidences, — et Noémi non plus, trop tiôre, — a tout deviné.... Ce n'est pas d'hier qu'il la connaît; il a pu l'apprécier, lors d'un stage à la Maternité. Et voilà qu'il a honte : son silence ne renie-t-il pas celle que tordent les grandes affres, et ne désavoue-t-il pas l'innocent, l'irresponsable qui va surgir?

Mlle Nafé consulte, pour la troisième fois, sa montre. La délivrance approche. Et Pralin qui n'arrive pas; Marc le prend en grippe... ces grands médecins! Qu'il est pénible pour lui de rester là, désarmé malgré sa science, comme ces maris ignorants, qui encombrent!

Jour. — T. I. 2

Heureusement Noémi a tourné vers lui ses yeux d'angoisse, elle l'attire fortement et crispe sur son poignet ses grifïes. Quelle lui fasse mal, pourvu qu'elle accepte le réconfort de sa présence! Une émotion l'étreint, l'allège du blâme muet des choses, il murmure des : — « Courage !... C'est bientôt la fini... » pendant que la garde, fraternellement penchée sur Noémi, essuie les tempes baignées de sueur.

Un nouveau spasme arc-boute le corps étalé sous le drap ; un cri, qui tarde au seuil de la bouche large ouverte, jaillit déchirant, entre comme un couteau dans le cœur. Marc est pâle, il a pourtant fait des accouchements, mis les fers, aidé à deux césariennes. 11 l'oublie pour se répéter :

« Est-ce qu'elle va mourir ?... »

Pralin I entré sans bruit, sa souplesse de grand félin, ses yeux admirables, l'autorité rassurante qui émane de ses gestes.... Deux mots brefs, et il revient en opérateur. Ses longues mains gantées de caoutchouc explorent ; et soudain dans le jour blanc, Marc, malade de pitié, ne voit plus que la difïorniité du pauvre ventre, le repliement tordu des cuisses, et là, là où frémit leur plus secrète ivresse, le pantèlement d'une pudeur violée d'où va s'arracher, scandé par un hurlement atroce, le mystérieux inconnu, le fruit bestial et divin d'euxmêmes, enfanté dans la pire douleur, sous le poids d'une malédiction divine ou des lois inexorables de la Vie.

Merveille de son amour maternel déjà tendre et encore sauvage, Noémi se dompte, héroïque, pour obéir à la voix de Pralin qui presse ou ralentit son supplice. Marc admire et déteste cet homme, si maître de sa compagne : à quoi lui sert-il donc d'être médecin lui-même, et de

savoir, el de comprendre?... Les griffes entrent dans son poignet, c'est un halètement d'agonie.

— Encore un effort, dit l'accoucheur, nous y sommes! Une tête ronde qui a des cheveux, un petit bras, un

bout d'épaule..,. L'enfant, dégagé d'un tour de main, est là, rouge et nu, pousse son premier cri aigre, son cri misérable et délicieux. Il vit, il vivrai... Pralin annonce :

— C'est un superbe garçon.

Cette seconde pour Marc, cette seconde inexprimable! En lui aussi le mystère de la paternité s'est accompli.... Une lueur aveuglante.... Et c'est bien ce reflet évanoui qui le poursuit et l'obsède. Qu'il le veuille ou non, qu'il le reconnaisse ou non, petit-Pierre est né.

Il ne l'a pas reconnu, réservant l'avenir, fuyant les difficultés et l'aveu à sa mère, sous prétexte de ménager son âge, ses principes. On a inscrit à la mairie le fds de Noémi Guilbert : elle n'a rien demandé, rien objecté; nourrit petit-Pierre, avoir assez de lait, voilà la seule chose qui semble l'intéresser. Et quand elle lui tend le sein et qu'il le happe, déjà vorace, c'est étonnant comme ils se passent bien de lui.

Soriaud a raison, c'est frais, c'est pur, c'est délicat, c'est splendide, un enfant! D'autant que petit-Pierre tient à Marc d'une de ces ressemblances frappantes qui donnent à la mère à la fois envie de rire et de pleurer. Il est signé, ce petit! Pralin a souri et Mlle Nafé a eu un bon regard triste. Eh bien, oui... il a serré leurs mains qui le complimentaient. Pourquoi donc est-il parti sans rien promettre?...

Soriaud parlait :

— Mes deux aînés, à neuf et huit ans, secondent déjà leur mère à la ferme. Quels gars costauds cela fera ! Je

'2i JOUIR.

veux qu'ils auuent la terre, el ({'le plus lard ils s'y consacrent. Il y a là un rôle social; teaez, mon exemple, mes conseils retiennent là-iiaut des ouvriers agricoles qui iraient chercher à la ville des gains plus élevés et des plaisirs douteux, avec la syphilis et la tubereulose.

Marc, qui admirait sa vaillance et lui croyait des illusions, dit :

— Vous n'ariêterez pas l'exode des campagnes. Il s'agit d'un phénomène économique et social des plus complexes : le paysan se dégoûte d'un sol qui rapporte moins, que le crédit ne soutient pas, que l'héritage dépèce, et que le fisc dévore.

— Je le sais trop, dit Soriaud; et c'est à quoi répond l'idéal monarchique : notre salut sera dû au racinement des énergies françaises dans ce sol nourricier. Le paysan avec ses tares, sa rudesse, son âpre égoïsme, vaut mieux que l'ouvrier imbibé d'alcool, fourbu par l'abrutissement mécanique, pourri de mauvais socialisme^... Je vous parlais mariage : la terre aussi m'a rendu l'équilibre intérieur; les soins continus qu'elle veut imposent une discipline salutaire. D'ailleurs l'effort n'est-il pas un peu moindre dans ce merveilleux pays? Savez-vous que je vais « faire de l'œillet », si j'achète les terrains, très bien exposés, qui bordent la Brocarde sur la gauche?

— Vous êtes mordu, dit Mars. L'amour de la propriété ressemble beaucoup à celui qu'inspire une femme.

— Oui, mais j'hésite, tant je suis tenté de satisfaire mes instincts combattifs en lançant un journal où je dénoncerais les abus et la corruption de cette triste démocratie. Piien qu'ici, tout ce qu'il y a à dire! Les Maoura et consorts en prendraient pour leur grade, je vous prie de le croire !

Braquant ce regard soupçonneux qu'il avait dès qu'il parlait politique :

— Vous n'approuvez pas ?

Marc répondit, sceptique :

— Dame! Engager vos capitaux dans les risques d'un journal....

— Aucun risque, fit Soriaud, ma femme a fait un petit héritage! Puisque La Brocarde nous permet de vivre, pourquoi n'emploierais-je pas ce superflu à une œuvre d'assainissement national ?

Marc, avec une curiosité jamais lasse, constatait, dans cette belle nature incomplète, l'apôtre déjà sectaire, une générosité d'âme liée à des étroitesses de jugement; tout cela inscrit dans les traits tourmentés : le grand front de rêve, des yeux très rapprochés, une bouche de tendresse et un menton rude. Il objecta :

— Vous vous attaquerez aux personnes. Ne suspectera-t-on pas vos intentions? On feindia de confondre votre journal avec ces feuilles éphémères de la Riviera qui injurient ou défendent Monte-Carlo, se mettent aux gages des hôteliers rivaux, et vilipendent ceux qui leur ont refusé tout subside ?

— Me calomnier? Je suis honnête, et on le sait! Marc insista :

— Vous n'en paraîtrez que plus dangereux. La tranquillité qu'on permet à Jules de Soriaud, propagandiste de YAction française, on la refusera au polémiste local.

— Je n'ai pas peur des coups !

En effet, il s'était battu en duel, blessé deux fois. Mais serait-il bien avancé quand Isidore Maoura aurait déchaîné contre lui les petits fonctionnaires hargneux et les agents de l'autorité, ses créatures? On pouvait le harceler de contraventions, soudoyer ses voisins, l'excéder

en procès, lui rendre l'exploitalion de son douiaine intolérable; d'autant plus qu'avec son caractère emporté, il se donnerait vite des toits.

— Si vous gâchiez votre repos sans réussir, dit Marc, avouez que ce serait dommage !

Soriaud allait répliquer. On sonna, des voix dans l'antichambre.... Il nmrmura très vite :

— Rien a nos amis, surtout à François! II ajouta :

— J'ai mes raiï^ons.

François Courbaisse entra rieur, et d'une voix forte :

— i\on, mais quel temps! Hein, Audral, notre midi?... Est-ce assez inouï ? Un mort y retrouverait toute sa vigueur Priapique!

Court de jambes et large d'épaules, il était chauve et bar'm, avec un grand air de franchise et un rien de réticent dans le regard. Son entrain méridional masquait son égoïsme ingénu. D'ailleurs cultivé, assoupli par cinq ans de Paris comme secrétaire de Bourlotte, un des plus roués parlementaires, trois fois ministre, esprit retors et dénué de scrupules. De tels débuts forment un jeune homtne. François, arriviste, se croyait déjà très fort.

— J'ai humé le fumet de la bouillabaisse, dit-il en remuant des narines gourmandes. Et Marie-Jeanne m'a certifié qu'il y aurait un canard à l'orange : cette digne fille est incomparable ! Ségurance est on retard, on voit bien qu'il a une auto?

— Le voilà, dit Marc.

Ils firent accueil au nouveau venu, un beau garçon, de chaude pâleur andalouse, avec des yeux câlins et ardents, un visage ovale dont la grâce langoureuse quoique virile gagnait à être, depuis peu, entièrement rasé. Une raie dans le milieu partageait en bandeaux ses cheveux

noirs. Il portait un complet cannelle et des souliers de daim ; ses chaussettes vertes s'assortissaient à sa régate que cerclait une bague d'Armand Point. Tout en lui indiquait une élégance naturelle qui se raffine par goût et un peu par snobisme. Son sourire, ironique et charmant, devenait presque désagréable lorsqu'il ne pouvait cacher une contrariété ; alors sa physionomie changeait entièrement.

Riche et dilettante, il jouissait de cette considération qui va à la fortune, et que Soriaux et Courbaisse euxmêmes lui accordaient. Quant à Audral, il goûtait la conversation de Ségurance, qui était plein de souvenirs de voyage, d'idées et de paradoxes; mais le plus souvent son nonchaloir l'empêchait de les exprimer, et aussi parce que son esprit ne tendait qu'à un seul but, l'amour : l'amour à la Casanova, sentimental et sensuel, beaucoup plus près du plaisir que de la passion.

Marc, qui se complaisait séparément avec Soriaud ou avec Courbaisse, ne pouvait éviter que, certains jours, du fait de leurs tempéraments opposés et malgré leur tutoiement ancien, ne se produisît entre l'un et l'autre et par suite entre eux trois, une gène impondérable; Ségurance, par un charme qu'ils subissaient sans se l'expliquer, réassociait leurs affinités et les mettait tous à l'aise.

Audral lui tapa gaiement sur l'épaule.

— D'où revenez-vous, Henri ? du Tyrol ?

Non, dit Ségurance, que sa fantaisie entraînait toujours au dernier moment; le vieil Archie m'a emmené en croisière, avec sa bande et quelques très jolies femmes : côtes d'Ecosse et d'Irlande, Espagne, Portugal. De Gibraltar, nous avons poussé en Corse et en Sicile ; retour par Livourne et Gènes.

Soriaud se récria :

— Comment as-tu pu, délicat, comme tu l'es, Raccommoder d'un pareil individu?

— Oui, comment as-tu pu ?... parodia d'un ton déjuge d'instruction Gourbaisse, qui, socialiste, anathémisait tout en l'enviant ce grand fauve de la Jungle américaine, un des rois de l'Acier, dont le dernier mauvais coup, — la faillite ^Viskam, — avait retenti, jusqu'en Europe, et dont les bizarreries scandalisaient, l'autre saison, ce pays pouriant blasé sur les tai'es des altesses et les vices des bourgeois.

Ségurance incrusta son monocle :

— Mais le vieil Archie est le moins gênant des botes. Ce dévoreur d'hommes se montre, dans le privé, une brute enfantine. Sa carafe de wisky à portée de la main, un gros cigare noir à la bouciie, et son fox-terrier, — le seul être auquel il témoigne quelque attachement, sur ses genoux, il reste très bien des heures sans parler.

— Et ça t'amuse? dit Soriaud.

Ségurance le regarda avec malice ; il savait que ses amis lui reprochaient comme une faiblesse son goût pour la haute société cosmopolite ; il était reçu chez la grande Duchesse Basilice, le comte et la comtesse Bogarine, Mme Furchls, l'opulent rasta Sigrès. 11 y avait aus^i le baron de Siernau, un diplomate allemand, qu'ils ne pouvaient souffrir.

Il répliqua :

— ('a mintéresse : rhunianité prend plus de relief, chez ceux que la crainte de l'opinion ne retient pas et à qui leur argent assure l'impunité.

— Mais ce sont des âmes hideuses! se récria Soriaud.

— Les belles âmes suent si fréquemment l'ennui !

JOUIR. 'iy

Et Ségurance, de sa main fine, masqua un léger bâillement.

— Monsieur est servi, annonçait Marie-Jeanne.

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— Est-ce qu'Archie Musroë est toujours loufoque? demanda Courbaisse en regardant avec sympathie les hors-d'œuvre : lîlets d'anchois saupoudrés d'un pollen de Jaîine d'œuf, olives farcies au piment rouge, co^^urs d'artichauts en poivrade.

— Sa neurasthénie, dit Ségurance, provenait de sa haine contre Wisicam. Depuis qu'il a supprimé le Comptoir Universel et son directeur, Musroë a rajeuni.

— Et le vieux goret a fini par coucher avec la belle Printania AViskam, dont il raffolait.... Te rappelles-tu la merveilleuse fête qu'il donna en son honneur à bord du Good Fellow, à Villefranche, sous les rayons des réflecteurs de l'escadre?

Soriaud s'étonna :

— On la disait honnête.

— Elle l'était. Elle n'a cédé à Musroë que pour arracher son mari à la ruine. Et Musroë avait promis de le sauver; et le jour même où elle se livrait à lui, affolée. il venait, dans une réunion secrète où assistaient les huit ou dix potentats de l'or, les maîtres du marché, de leur imposer l'étranglement de Wiskjim, dont il s'était arrangé pour faire crouler les valeurs avec une rapidité vertigineuse. Quel krach!... La bourse de New York entra en convulsions, une émeute incendia le Comptoir Universel, on vit un goufTre se creuser dans la fortune publique; plus de cent mille familles y sombrèrent!

— Et Wiskam? demanda Audral, curieux de ces drames auxquels, comme médecin, il lui était parfois arrivé d'être mêlé assez, sinon pour en tout connaître» du moins pour en saisir des aperçus révélateurs.

— Wiskam, qui adorait sa femme, n'a pu se résigner à devenir, du jour au lendemain, un mendiant; il s'est brûlé la cervelle.

— Et la belle Printania? hasarda Jules de Soriaud que cette corruption dorée dégoûtait. Elle s'est consolée?

— Non, elle est devenue folle.

Soriaud soupira :

— Ah ! Ségurance ! Et tu serres la main du meurtrier!...

— Mais, bouffonna Courbaisse la bouche pleine, on ne serrerait alors la main de personne ! Anatole France n'a-t-il pas dit : « Vivre, c'est détruire. Agir, c'est niiire ! » Nous sommes tous des assassins inconnus. La seule excuse, c'est d'être inconscients ; et si le vieil Archie, lui, est conscient, encore pourrait-il faire remarquer qu'il obéit à sa nature, comme le tigre à sa faim. C'est du déterminisme, cela, mon cher ! Et puis, crois-tu que ce soit pour cette face boucanée que Ségurance a coiffé la casquette de yachtman? Il y avait — te l'a-t-il laissé ignorer? — de très jolies femmes sur le Good Fellow.

Ségurance sourit :

— C'était une mixture assez savoureuse : en dehors du lot Yankee, le marquis d'Anjou et la marquise, née Rockeggie, le général Pablo y Cortès avec ses filles, trois dancing girh (des amours!) Un couple roumain; Oranié, la liseuse de sorts. Et Roulieu et sa femme, les Santol... d'autres que j'oublie.

Courbaisse sursauta :

JOUIR. ôl

— Ah! si Roulieu en était!... Je le vois d'ici, surveillant Musroë, pour lui fendre opportunément le ventre et en extraire cinquante mille balles !

Le chirurgien célèbre avait depuis peu une fâcheuse presse : incomparable d'audace et de dextérité, il s'était disqualifié par une réclame effrontée et des procès en règlenients d'honoraires fabuleux. Prodigue et endetté, au point de dépendre d'un consortium de créanciers, il courait les tripots et, avec la brune Mme Roulieu, des endroits pires, où une descente de police les trouvait une nuit en la compagnie de la rousse petite Mme Santol, aussi dévêtue que possible, dans une chambre à coucher de satin noir.

— Quand on pense, dit Soriaud, que la saison ramènera tout ce joli monde! Nice va redevenir, une fois de plus, le grand lupanar.

Courbaisse, égayé par cette indignation vertueuse, renchérit :

— Mme Furchls prendra pour amant un nouveau croupier, le prince Carneoli dans son fauteuil roulera sur la promenade des Anglais, poussé par deux grooms callipyges ; on racontera les accès de kleptomanie de l'archiduchesse Dorothée, et les sanglantes fessées aux verges de bouleau que le comte Askitnoff inflige à des mineures complaisantes.... Chut! Recueillons-nous, j'entends venir la bouillabaisse !

Absorbé dans un silence pieux, il dégusta les premières cuillerées, et levant les yeux au ciel :

— Ineffable!... Vous serez canonisée, Marie-Jeanne, pour avoir su doser ainsi l'huile et le safran, et donné à ces tranches de pain, imbibées de leur suc, une âme aussi savoureuse!

Soriaud reprit :

— N'ètes-vous pas atlristé, Audial, du contraste que présentent, dans un tel décor, la magnificence de la nature et la laideur des individus? Sans parler des épaves venant réchaufîer leur carcasse au soleil, — vieilles cocottes fardées, vieux beaux rhumatisants, — la Riviera semble le refuge prédestiné de tous les dégénérés. Les vicieux des classes privilégiées en landaus ou automobiles y frôlent les mufies du commun en complets de confection et souliers à trottoirs. Des pharmaciens s'enrichissent, à vendre aux chasseurs dhôtel muais d'ordonnances vraies ou fausses, morphine, éther ou cocaïne. Des fumeries d'opium versent à leur clientèle l'empoisonnement clandestin. La luxure flotte dans le sillage des femmes portant, avec la désinvolture d'un corps qui s'oîfre, les robes et les chapeaux des magasins chics de l'avenue Masséna. Les vitrines des joailliers, rutilantes d'or et scintillantes de diamants, fascinent les yeux et tentent la pince-monseigneur.

« Quant aux grues de haute et petite volée, aux aventuriers, aux métèques, ils nous inondent? Comme d'une énorme tumeur, Nice se gonfle d'une population soudaine de plus de cent cinquante mille êtres chari-iés par les paquebots du Havre et de Marseille, les sleepings de Saint-Pétersbourg, de Vienne, de Rome, les secondes et les troisièmes des trains de plaisir. Car c'est le plaisir et le plaisir seul qui précipite les boulimiques de la roulette, les intoxiqués de la noce crapuleuse ou élégante, avec toutun cortège nomade d'hôteliers, de commerçants, de filles, d'aigrefins, de chands de lorgnette, jusqu'à des stropiats professionnels qui l'été tendent leur sébile à Aix-les-Bains ou à Evion.

— Tu parles bien ! dit Courbaisse. Redonne-moi de la rascasse; encore un peu de rouget, merci!

Marc, impartial de ce qu'il n'était pas, comme Soriaud, né sur cette terre et blessé dans son amour à la voir ainsi polluée, observa :

— Pourtant Nice, où vous voyez une auberge mal famét, accueille d'honnêtes gens comme nous. Tous ceux qu'atiire sa lumière ne font pas la fête et ne se ruinent pas au jeu. De grands artistes, en des recoins solitaires, respirent et travaillent sous ce ciel de beauté : des Romme, des Jules Chéret, et Maeterlinck et Camille Mauclair, et Louis Bertrand. 11 y a aussi des convalescents ou des malades, comme la duchesse d'Austerlitz qui, depuis des années, voit défder devant sa chaiselongue toute !a tragi-comédie mondaine.

— Meltras-tu aussi à l'index, fit Courbaisse, les acteurs, les chanteuses qui concourent aux spectacles d'art, avec un personnel de braves figurants et de petites danseuses du crû?... Cristi, Marc, ton Sauterne est joliment bon !

11 mira son verre rempli d'or liquide et le dégustant à petits coups, convaincu, il affirma :

— 11 n'y a pas que des jouisseurs et des jouisseuses. Ségurance demanda :

— Distingues-tu assez Jules, entre l'indolente race Niçoise grossie de trente mille Italiens laborieux, et les hivernants? Ces deux éléments se mêlent sans se confondre. Passé Avril, Nice redevient un grand village.

— Oui! Mais en février et mars, Nice est une ville débordante et grouillante où le carnaval souffle la folie de ses Saturnales. Mais, dès novembre, Nice appelle l'étranger. Et comment! Claironnages de presse, affiches des gares, publicité géante! Elle l'appelle et elle en vit!

— Nous sommes si pôvres. Messieurs les jurés! plaida Courbaisse d'une voix chantante d'avocat du midi. Nice

la Belle est, comme la Provence, une gueuse parfumée. Que fabrique-t-elle? Rien que de l'huile, des fleurs et des parfums. Reprocherez-vous donc aux Niçois de vmdre leur soleil à ceux qui n'en ont pas '.' Voulez-vous notre ruine?

Soriaud répliqua :

— Je m'en fiche, de tes marchands de soleil ! Et que m'importe une prospérité immorale! Est-ce dore vrai que l'argent n'a pas d'odeur! Les Niçois... mais sauf des exceptions qui portent sur les classes modestes et le petit commerce, songe aux ferments )nalsains que lais>=e le reflux de la saison! Faut-il citer des fonctionnaires, des hommes appartenant aux professions libérales, des femmes de la société,^ — tu les connais comme moi, — gagnés peu à peu à la contagion et entraînés ainsi à la sale culbute?

Courbaisse leva en l'air son couteau et sa fourchette :

— Tu exagères !

Soriaud s'échauffa :

— J'exagère! Est-ce donc impunément qu'une ville, chaque année, est obsédée par des visions de luxe, des images de débauche, le vertige du lucre? Comment le « crime des riches », ainsi que l'a noté Jean Lorrain, qui savait à fond sa Riviera, ne pervertirait-il pas la foule instinctive, quand il infecte les bourgeois qui donnent l'exemple?

— Mais, fit Audral, les vices sont partout les mêmes, dans les grandes agglomérations. Nice, capitale internationale, est-elle plus dépravée que ses pareilles, que Marseille ou Paris?

Il suivit de l'œil Elisa qui offrait du pain et Marie- Jeanne qui repassait le canard, succulent.

— Plus dépravée? exclama Soriaud. Cent fois plus!

Oubliez-vous l'action mortifère des jeux, des jeux qu'on ne tolère ni en Angleterre, ni en Allemagne, ni en Suisse et que la Ilépublique a rétablis en France ; des jeux qui font bruire sur tout le Littoral, au cliquetis des râteaux ou au ricochet de la boule, un tintement de métal et un froisser.ient de billets? Les Jeux, voilà les pourrisseurs publics! Comme si ce n'était pas assez que Monte Carlo, avec sa roulotte et son Trente-et-Quarante, fasse sortii plus de quarante millions par an des poches d'une masse de jobards avides, à Menton, à Canne, à Nice surtout, — pendant que, dans les grands Cercles et les Palaces comme le Fulgor, le baccara nettoie les oisifs smart, — les jeux démocratiques, les jeux à vingt sous de la (( boule )) frauduleuse raflent, à l'entrée des spectacles, l'épargne des petits métiers, le gain des menus trafiquants, le salaire des ouvriers, des chauffeurs, des domestiques I Et sur cet ignoble bénéfice, la Ville prélève sa part, et l'État réclame la sienne, et le reste — une fortune royale ! — enrichit un tenancier sans scrupule comme ce Gorsatte, le maître occulte de Nice, alors que Maoura son compère en est le maître officiel. Car Nice, véritable courtisane, appartient aux hommes de proie, qui sont toujours des hommes d'argent. Là, là est la source de tous les dénis de consmence, de toutes les vilenies quotidiennes auxquelles nous assistons, impuissants!...

(( Ose me dire, Courbaisse! que l'or des jeux n'est pas tout puissant dans cette ville? Des mains de Gorsatte et de celle d'isidor Maoura, il coule sur elle en Pactole électoral, en manne de places et de profits. Il ferme la bouche des mécontents, il dirige les gazettes, il vend aux enchères les places de conseillers généraux, de députés, de sénateurs; et quand il n'achète pas brutalement les

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