OUIR
gens, il les soudoie par d'habiles séductions, il les désarme par de (laltouses prévenances. Ose dire non, François! Le mal est si invétéré qu'un des noires, un des meilleurs, bien qu'il n'appartienne pas à mon parti, un iin lettré qui dirigea l'un des deux principaux journaux, Dominique Durandy, le dénonce dans sou virulent roman La Mare ensoleillée !
— Un très beau livre, dit Audral, en effet !
— L'or des Jeux, proclama Soriaud emballé, mais il trône, mais il règne, mais il intoxique la RivieraJ C'est le potentat magique, c'est le Protée universel: c'est Cartouche divinisé! L'or des jeux! Mais c'est le voleur courtois qui, à Monte-Carlo, rapatrie ceux qu'il dépouille; partout ailleurs, c'est le voleur insolent qui ricane au nez de ses dupes! C'est le voleur avisé qui, aux innombrables clients du député Maoura et de Gorsatle, ancien fermier des jeux à Macao, verse ses largesses en sporlule de places; c'est le Mécène qui prostitue à son profit les Arts et les Lettres, fait des expositions de peinture et des représentations théâtrales de Gunsboiirg, un appât de plus pour dévaliser les gogos. LOr des Jeux! Mais il incarne, en son vénal trafic, les trois maux dont nous mourons : l'anarchie de l'individu, les bas appétits de la démocratie et la cor*osive domination Juive !
— Rois!... dit Courbaisse — inclinant avec précaution le Château- Yquem couché dans son petit cliariot d'osier. — Bois! Kt maintenant, écoute! Les jeux sont immoraux? Mais l'homme n'est pas un animal moral! Prétends-tu supprimer le plus impéiieitx de ses besoins, la soif de l'aventure et du gain immédiat qui corrige la lenteur de l'effort et crée le miracle de la chance?... Car la chance existe ; et c'est parce que ce facteur mystérieux joue un rôle im|)révu dans noire existence
jouin. ô7
c'est parce qu'il sert fanîasquement les uns, dessert absurdement les autres, que le hasard des jeux n'est pas plus immoral que toute intervention, faste ou néfaste, du Destin. Et après tout, qu'y a-t-il là de si tragique?
— Rien, moins que rien ! railla Soriaud ; la perte de la fortune, de l'honneur, de la vie !
— Mais on gagne aussi ! Parfaitement, l'on gagne ! Et si l'on s'en va finalement ratissé, c'est par cette loi psychologique très simple que : qui gagne veut gagner plus, et que qui perd veut se rattraper. Cupidité, entêtement, voilà les deux pôles autour desquels tournent, inlassables, la bille et la boule. Les chances contraires des jeux, dont la règle est connue, sans notre concours ne nous handicaperaient pas. Qui court le risque l'accepte. On ne force personne ! Tant pis pour la casse !
— Oh ! dit Soriaud révolté.
— Quoi, les suicidés! Je t'attendais là : les fameux suicidés qu'une administration prévoyante escamote : passez, muscade! Mais d'abord, on n'en compte guère plus de trente ou quarante par an; qu'est-ce, même en tenant compte de ceux qui vont se tuer plus loin, à côté des centaines de mille joueurs annuels qui se pressent autour des tables? Un déchet négligeable. Non, rien de tragique dans cette puissance démoniaque que tu flétris ! Les histoires que suscitent les jeux ne relèvent pour moi que du pur vaudeville. Tiens, le commodore américain qui, décavé, embosse son navire devant le Casino et exige restitution de sa galette, sans quoi, pan! un obus! qu'est-ce que tu veux, je trouve ça farce! Et le Hongrois qui ramasse sept cent cinquante mille francs et se trotte : on lui dépêche deux gentilles petites femmes qui le ramènent; cette fois il rend gorge et écope de deux cent mille francs, est-ce que ce n'est pas tordant? Et à Nice,
les soixante-dix filles que le gérant du Fulgor a été chercher dans les divers Chabanais de Paris. Nippées, logées, nourries, dix francs par jour, sans parler de leur « matérielle » nocturne, à charge d'amorcer les joueurs, de les amener devant les tapis verts et de les alléger ensuite du matelas, grâce aux vitrines du grand hall, où le père Nathauiel Schnoch expose ses plus coûteux bijoux : voyons, c'est à crever de rire! Et puis, est-ce qu'on peut rien prendre au sérieux dans ce pays de rêve et de clarté? S'il y avait tant de macchabées, ça se saurait! On n'y rencontre que des hommes et des femmes en prurit de jouir et de s'enrichir : après? Ça ne fait mal à personne !
Soriaud attendit que Marie-Jeanne emportât les petits pois aux laitues, et répondit avec plus de calme qu'on ne s'y attendait :
— Tu plaides avec humour une cause détestable, et tu le sais ! Les droits de l'individu dont tu te réclames, en parfait démocrate, s'arrêtent au dommage public. Et il n'en est pas de plus déplorable que cette emprise démoralisante de l'argent, due à cette Finance cosmopolite qui nous gruge et qui a remplacé toutes les autorités morales et affectives. Anatole France, que j'ai aimé comme toi avant l'Affaire, et que je ne puis m'empècher d'admirer, a dit : — (je cite mal, mais c'est le sens) : « ... Nous n'avons détruit les autres noblesses que pour ériger à la place cette noblesse de l'argent, la plus oppressive, la plus insolente et la plus puissante de |,outes. » Or, nulle part plus qu'ici, cet asservissement ne s'étale avec plus d'impudeur. C'est à son fruit que je juge l'arbre! Par delà les jeux et la corruption électorale de ce pays si beau et si misérablement gâté, s'avèrent le système responsable, la cause et l'effet :
La République! Voilà son œuvre de quarante années! Courbaisse, le front tendu, les coudes solidement appuyés sur la nappe, sembla dire : « Bon! Nous y voilà. )) Audral regarda Soriaud avec une compassion amicale : comme il devait s'aigrir la bile, à traquer des abus tellement plus forts que lui! Ségurance semblait écouter, mais la politique l'ennuyait, et ses souvenirs voguaient à bord du Good Felloiv; celui-ci, entre autres : la liseuse de Sorts Oranié, brune dans son péplos azuré, jouant de la mandoline, avec son air doux et fatal; et encore, Roulieu, tard dans la nuit baignée de lune, serrant contre lui dans un baiser interminable la plus jeune des dancing-girts, Arabelle, dont la plainte rauque et pâmée émouvait encore son oreille. 11 se revoyait aussi, poussant la porte de la cabine obscure où Lise Jambelle, — Liseron, comme il l'appelait — l'attendait, blanche dans son peignoir de linon ouvert sur la gorge nue.... Que valaient les théories confuses, le choc des idées incertaines à côté de ces minutes exquises où il cueillait, fugace et embaumé, le plaisir?...
— Et que lui reproches-tu, demanda Courbaisse, à la République?
Soriaud déclara :
— Sa faillite quotidienne qui, en s'aggra^vant chaque jour, nous pousse aux catastrophes.
Une faillite!... Audral jugea : « Soriaud va loin! » Certaines erreurs, certaines violences, certaines tares choquaient bien sa droiture ; mais, élevé par son père dans la conviction que la RépubHque incarnait le gouvernement idéal, il restait fidèle aux principes, même lorsqu'il n'approuvait pas les hommes. La misère, l'ignorance du peuple, la sottise et l'égoïsme des riches l'inclinaient à un socialisme modéré, encore que, ennemi
du désordre, il redoutât les excès syndicalistes. Si, dans la douloureuse période de l'Affaire, il avait cru à l'innocence de Dreyfus, il n"avait pas cessé d'honorer l'armée, où il accomplissait, sans déplaisir et avec zèle, ses périodes d'aide-major.
— Et oîi vois-tu que la République ait fait faillite? demanda Courbaisse avec une puissante bonhomie.
Soriaud répliqua :
— Cela crève les yeux!
— Pas les miens.
— Parce que tu feins de ne pas voir ce dont conviennent eux-mêmes les républicains assagis, et avec eux tout ce qui compte dans l'Élite. JNon seulement la République a menti à son programme : liberté, égalité et fraternité; mais elle a démontré qu'elle était incapable de le réaliser.
— En quoi? fit Courbaisse, je serais cmùeux....
— En ce qu'en quarante années elle a créé la discorde entre les citoyens et la haine entre les partis. Elle a affaibli les résistances vitales du pays, désorganisé l'armée et la marine, discrédité la magistrature, persécuté l'Eglise catholique, ces trois supports de l'Etat. Elle a livré la France à l'ataxie parlementaire et aux soubresauts de l'anarchie, à la dépopulation, à l'alcoolisme et à la criminalité montante, cependant que foisonnent par contre-coup la tuberculose, le crétinisme et la folie.
— Et quoi encore?
— Plus soupçonneuse et plus tyrannique que les pouvoirs les plus absolus, elle a, sous le couvert de la l'ranc-maçonnerie, généralisé, par un hideux système de fidies, la délation et l'espionnage; elle a arraché aux pères de famille leur droit le plus sacré, celui de disposer de l'éducation de leurs enfants. Elle a instauré un
favorilismo sans exeiuplc;, — iSice le pi-ùuve surabondamment! — en départissant les emplois non pour le bien public et d'après les mérites, mais selon les besoins qu'a l'élu de satisfaire l'électeur vorace. Telle est la conséquence du stupide sutTrage universel, qui substitue la loi brute du nombre aux sélections de l'intelligence. La République a brisé ou faussé le ressort des administrations provinciales et communales, en centralisant à outrance, au profit d'un socialisme d'État qui n'a abouti qu'aux révoltes collectives : témoin la grève vinicole qui a failli soulever le Midi contre le Nord; témoin les grèves des fonctionnaires se dressant contre l'État qui les nourrit. Après les scandales VVilson et les concussions de Panama, après l'agitation populaire qui permit presque la dictature d'un Boulanger, l'Affaire Dreyfus révéla, aux yeux les plus aveugles, le monstrueux complot des Sans-Patrie contre la Patrie.
— Quoi! tu en es encore là! cria Courbaisse avec pitié.
— Ah non, de grâce! fit Ségurance.
— Ne reparlons plus de l'affaire, implora Marc, qui eut la vision écœurée de ces temps tragiques où chaque foyer était divisé, où le problème du juste et d(î l'injust tordait chaque conscience, où les vérités les plus consacrées semblaient remises en question, où les injures el les accusations les plus basses s'échangeaient avec une fureur sauvage, où à travers le délire qui gagnait les plus calmes et ruait en cris de meurtre les foules ameutées, il lui semblait assister à l'écroulement d'un monde. Ah! qu'il avait souffert, petit-fils de soldat et neveu de soldat! Par quelles étapes cahotées il avait fini par se convaincre de l'erreur commise envers Dreyfus! Il revécut ces jours noirs, où, obsédé avec tout le pays d'une
idée fixe, il suivait fiévreusement les événements à chaque heure amplifiés par la Presse devant l'opinion, au gré des juridictions les plus hautes et sous le coup de péripéties imprévues qui tenaient du cauchemar. Non, non! Qu'on laissât dormir l'allaire : elle était morte et enterrée 1...
— On a failli en claquer, dit Courhaisse, n'en parle plus!
— Je ne puis m'en dispenser, attesta Soriaud dont le visage refléta l'émotion poignante. Car elle fut le bubon dont l'explosion dénonce la pourriture du corps social. Et comme si ce n'était pas assez pour jeter les uns contre les autres les Français, la séparation de l'Église et de l'État, prononcée, puis appliquée avec une intolérance inouïe, a chassé de France des milliers de religieux, des milliers de pauvres filles de Dieu sans abri et sans pain. Ce n'est pas moi, François, c'est un des tiens, l'ex-ministre Rouvier qui a conclu : « La Fiance se dissout! », oui, se dissout devant l'étranger qui la guette et l'éternel ennemi qui attend son heure !
Courbaisse, qui dans son indignation venait de repousser l'entremets, une macédoine glacée, se ravisa pour se servir copieusement. Avant qu'il répliquât, Marc, un peu ému, intervint :
— D'abord, Jules, vous chargez beaucoup trop le tableau! Je ne crois pas, pour ma part, que cette décomposition atteigne plus qu'une surface composite. Oui, il y a des financiers véreux, des députés bavards, des ministres sans caractère — encore avons-nous eu des hommes de haute valeur : Gambetla, Jules Ferry, Jaurès, Waldeck-Rousseau, Ribot, Poincaré, Barlhou, Briand. — A travers les secousses que vous énumérez, la Nature vit, que diable. L'ordre règne, et grâce aux
qualités foncières do la race, épargne et travail, malgré le malaise des affaires, les rouages intellectuels, administratifs, industriels, commerciaux de la machine fonctionnent. La France est encore solide; et la preuve est que l'Allemagne n'a pas osé l'attaquer.
— Tl s'en est fallu de peu, dit Soriaud.
— Il a sufil que nous tenions tête, l'orage s'est détourné.
— Ne vous y fiez pas ! Le service de deux ans nous désarme, et tant d'autres inipérities, qui sont des crimes! Si j'étais M. Prud'homme, je dirais que nous dansons le Tango sur un volcan.
— Tout n'est pas parfait, certes, ni beau, dit Audral. Mais pourquoi jugez-vous notre forme de Gouvernement sur quarante années d'exercice, — je dirais, moi : de tâtonnements et d'essais? — Qu'est-ce que quarante ans lorsqu'il s*agit de reprendre et de parfaire une œuvre aussi considérable que celle que la Révolution, à travers ses excès, nous a laissée? Oubliez-vous que la royauté a mis huit cents ans pour évoluer et atteindre ce point culminant où, par ses faiblesses et ses abus, elle a déchaîné l'ordre de choses nouveau? Notre République peut s'amender : laissons-lui le temps d'organiser la démocratie, puisque la loi des Sociétés modernes, bonne ou mauvaise, est l'avènement des démocraties. Pourquoi n'y suffirait-elle pas?
— Parce que, dit Soriaud — et cela devrait vous convaincre, vous, esprit positif et sans parti-pris, — une démocratie ayant pour système l'élection ne s'organisera jamais. Un vice rédhibitoire la paralyse. Il n'y eut de républiques prospères que les républiques aristocratiques; la démocratie n'y est intervenue que pour leur perte. Comme l'a démontré si bien Charles Maurras....
— La dialectique de Maurras, dit Marc, m'a frappé ; son Enquête sur la monarchie est un remarquable réquisitoire contre nos défaillances acîuelles, en même temps qu'un plaidoyer ingénieux et fort en faveur de la royauté. Mais, je vous l'avoue, il ne m'a guère convaincu.
— C'est, dit Soriaud, que vous n'êtes pas allé au fond de votre examen de conscience. — « Pourquoi, ditesvous, la République ne s'améliorerait-e!le pas? » >!ais parce que, pouvoir électif, elle reste anonyme et irresponsable, sans cerveau poitr se diriger, et entraînée par le poids de ces forces inconscientes qui relèvent de la « psychologie des foules ». Quelles réformes attendre, et qui ne soient pas d'intérêt strictement électoral, des parlementaires? L'alcoolisme nous ravrge et nous dépeuple, que leur importe? Un Tsar absolu pourrait supprimer le fléau, non un parlement recruté chez les bistros. D'ailleurs le dogme fatal de l'égalité n'engendre qu'envie et suspicion : ce sont les vers rongeurs du système. Organiser la démocratie? Et comment? puisqu'elle repousse toute hiérarchie et craint toute supériorité. Notre parlementarisme a ruiné l'unité morale du pays. Prenant ses ministres dans la majorité — toujours la loi du nombre! — et selon des dosages de groupes, il porte au pouvoir, non les hauts spécialistes, mais des avocats, plus aptes à parler (ju'à agir, et qui, avec une fréquente incompétence, passent de la Marine à l'Intérieur, à moins que ce ne soit à l'Instruction publique ou à la Guerre. En trente ans de régime, nous avons eu trenteneuf crises ministérielles : comment dès lors appliquer un programme? Organiser la démocratie, et, ainsi que vous le rêvez sans doute, l'appuyer sur l'aristocratie de l'intelligence, de la probité et de la fortune, mais, si par impossible on y parvenait, ce ne serait qu'au profit
des juifs, des protestants et des métèques dont le pays subit la puissance avec une veulerie mêlée de lassitude et de dégoût. Car ne vous y trompez pas, Audral, ce qui condamne la République, c'est qu'elle a tari les facultés de sentiment dont notre admirable peuple est si riche. La France n'a plus rien à aimer!
— Donc, dit Courbaisse, comme une femme elle est mûre pour un amour nouveau? C'est cela que tu insinues? Un mâle, s'il voulait.... Mais non! la France, elle n'en voudrait pas ; elle a goûté à la liberté : c'est une ivresse dont on ne guérit pas. Un roi? Mais ton Philippe n'a aucun prestige, pas plus que les princes Victor et Louis Napoléon.
— Il en aurait, sitôt la monarchie rétablie, car outre ses propres mérites, il se trouverait investi de ceux de sa lignée ininterrompue pendant huit siècles. Si vous reconnaissez les périls de la République, Marc, vous admettrez que le salut est dans la seule monarchie, non dans un Césarisme plébiscitaire qui n'a pas derrière lui un immense et glorieux passé. Waterloo et Sedan ne sont pas des gages de sécurité. Demain serait encore l'inconnu livré au caprice du peuple. Le roi, lui s'impose an nom de ses droits immanents que rien n'a prescrits.
Courbaisse sursauta :
— Rien que la Révolution,' mon petit, et cent ans d'interrègne ! Ton roi est aussi démodé que les coucous à deux roues, lespantalonsà pont etletélégrapheChappel
— Il se moderniserait sans rien renier de ses traditions ; car il incarnerait l'instinct conservateur de la Nation, sa conscience et sa volonté profondes. Seul, il peut ramener la France à l'ordre et à l'équilibre, en l'opérant de ses deux grands maux, le parlementarisme
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qui la désorganise et la centralisation qui l'étouffé. Quel autre que le roi pourrait détruire la féodalité ploutocratique et religieuse qui nous enserre? Puisant sa stabilité et sa durée dans l'hérédité, ?eul il peut régner et gouverner. Seul il peut instituer un parlement de simple contrôle, faire fleurir la Commune libre dans l'État libre, instituer la liberté civile et administrative, l'autonomie universitaire et confessionnelle, fortifier la famille et protéger l'individu. A l'anarchie succède un pouvoir fort, mais non oppresseur : la monarchie étant le pivot autour duquel gravite le progrès des institutions!
Courbaisse admira, dans un sourire qui sembla mordre :
— Magnifique programme! Tu sais! une république modérée pourrait s'en contenter.
— Nous l'accepterions sans le roi, votre programme, remarqua Audral avec douceur.
— Oui, fit Soriaud, mais sans lui vous ne l'appliquerez pas.
Courbaisse haussa les épaules :
— Et sur quoi vousappuierez-vous? Sur votre noblesse dégénérée qui vend ses terres, fait la noce, brasse des affaires, méprise l'intelligence et épouse des Youpines ou des Américaines en or?
— Non, dit Soriaud, pas d'inutiles et de tarés! Le roi utilisera tous les concours utiles, toutes les suprématies : la tienne, si tu veux. Il créera l'aristocratie de l'élite. Monseigneur le duc d'Orléans l'a proclamé : « Tout ce qui est national est nôtre ».
Audral objecta :
— Hum!... Vous excluez déjà les Israélites, les j)rotestanls, les métèques; les libres penseurs auront leur tour. Le ton de vos polémiques trahit l'âpreté de vos
passions. Que vous le veuillez ou non, vous ferez de la réaction à outrance.
— Inévitable, affirma Soriaud, mais passagère.
— Sait-on où l'on s'arrête?...
— A l'intérêt vital dont le roi est dépositaire. Son égoïsme même de souverain, autant que son amour de la France, l'avertiraient à temps.
— Rien n'est moins prouvé, dit Marc, ces préservatifs si puissants n'ont pas arrêté Louis XIV, Louis XV et Louis XVI sur la mauvaise pente, ni Louis XVllI, ni même Louis Philippe. Si la liberté enivre, l'autorité endurcit.
— Et comment le restaurerais-tu, d'ailleurs, ton roi? demanda Courbaisse qui le savait bien.
Soriaud le toisa tranquillement :
— Par la force !
Courbaisse faillit s'étrangler d'un pépin de pomme :
— Tu ne manques pas de culot ! Et cette République que tu vomis est vraiment bonne fille, de vous laisser la vilipender et la combattre! Par bonheur, vous n'êtes qu'un état-m.ijor sans troupes. Mais admettons : Vous faites un roi! Comment tiendrez-vous le coup? Le formidable coup de pied au cul dont, aussitôt qu'il se serait ressaisi, le peuple vous enverrait dinguer hors frontières?
Soriaud, dédaigneux, répondit :
— Les masses? Mais, mon pauvre ami, elles rêvent d'une poigne, elles aiment les audacieux: moutonnières, elles acceptent toujours le fait accompli. A quoi a tenu l'avènement d'un soldat médiocre comme Boulanger? Relis tes petits manuels d'histoire laïque!
Courbaisse pouffa :
— Et pour combien de temps? Votre impopularité
serait vite énorme. Vous représenterez toujours le Gou^ vernement des curés : le peuple n'en veut pas !
— Tu me fais rire, dit Soriaud. La monarchie fut toujours anticléricide, et Rome le sait bien.
Audral constata :
— Vous n'en serez pas moins intolérants. Que ferez-^ vous des drois conquis?... l.e suffrage universel est l'os qu'on a donné à ronger au peuple, vous ne le lui arracherez pas ! François a raison : on ne remonte pas cent ans de liberté !
— De désordre, dit Soriaud. Mais vous calonmiez l'instinct populaire. Il est plus clairvoyant que votre intelligence! Faul-il vous rappeler les ouvriers parisiens, il n'y a pas si longtemps, pendant, à la fenêtre de la Bourse du travail, le buste de Marianne?
Courbaisse déclara :
— Ta monarchie aurait-elle toutes les vertus de la jument de Rola,nd, elle a un défaut : elle est morte. La République, elle, est vivante! Et s'il te plaît de méconnaître son œuvre, je tiens à rappeler que cette œuvre fut, à l'oiigine et dans l'ensemble, belle et grande. La République a accepté l'écrasant héritage de la défaite : une France neuve s'est créée après les effroyables secousses de la guerre et de la Commune; une armée nationale s'est constituée, les lois scolaires ont donné au peuple le pain de l'esprit, un immense empire colonial s'est ajouté à notre patrimoine. Fn décrétant la séparation de l'Église et de l'État, la République a mis sur le même plan toutes les libertés des cultes. Par un vaste réseau de lois de prévoyance, d'assistance et de mutualité, elle a soutenu les faibles, les enfants, les femmes, les vieillards, protégé le travail et garanti les retraites ouvrières. Sa sollicitude a relevé les salaires des petits
emplois. Son œuvre économique est, comme son œuvre militaire, considérable. Elle a couvert la France de chemins de fer, amélioré les ports et les canaux; fortifié son agriculture et accru son industrie. Sa diplomatie nous a assuré des alliances qui sont pour nous la garantie de la paix. En vérité, Soriaud, montrez-moi un gouvernement qui en si peu d'années ait fait besogne plus féconde! Ce que je dis là, chacun le voit, le touche; c'est de la vie en chair et en os.... Au lieu de cela,. quelles certitudes nous oifre ton Action Française^ Quelles garanties? Et nous irions lâcher la réalité pour l'ombre! Non, vrai! Je ne vois pas la fissure par où se fera la restauration de la monarchie!
— Sait-on jamais! dit Soriaud. Des troubles imprévus peuvent surgir, ou le fléau qui les résume tous : la guerre !
Ségurance, qui respirait voluptueusement une rose, sursauta. Marc se levait vivement :
— Allons prendre le café.
Marie-Jeanne l'avait servi dans le cabinet de tj'avail. Cette diversion rompit le faisceau des idées. L'arôme du moka flatta les narines; Courbaisse passa en revue les différents flacons de liquem's : l'Apricott-Brandy retint son choix.
Ségurance qui, comme Audral, s'abstenait de fumer, s'immobilisait dans la contemplation de la photographie d'une Vénus du Titien, au mur. 11 revoyait du coup la salle des Uffizi, et l'émoi suave qu'il éprouvait à sentir se presser contre sa hanche le corps d'Emmy Sahort,
l'actrice du Vaudeville : cinq ans déjà! Une longue fille mince, souple et fraîche comme une anguille, avec des yeux vert de mer et une chevelure somhre. Il avait ■éprouvé pour elle un de ces vertiges sensuels qui prennent l'être aux entrailles et le cramponnent au désir avec la frénésie d'un noyé. 11 se rappelait encore tout ce qui pimentait cette irrésistihle chair : une aréole violette cernait la pointe de ses seins, son ventre était celui d'une enfant; que de fois il avait tenu dans ses mains les lisses pieds nus, ces pieds dont elle s'amusait à farder de rose les talons? Elle était morte affreusement, d'un accident d'auto, pendant une tournée en Argentine. Son souvenir en demeurait plus vivant, fixé à sa dernière représentation de Maison de poupée, à l'Œuvre. La douleur de Ségurance avait été atroce, mais courte, comme si, n'ayant régné que par son exquis et périssable corps, tout d'elle fût disparu avec elle. Il se le reprochait avec un étonnement mêlé de honte. Dire qu'elle achevait maintenant de pourrir dans la terre; et que, pour lui, son inconstance plusieurs fois consolée ne tendait qu'à d'autres ivresses!...
Soriaud avait allumé sa petite pipe rouge; on entendait Audral, appelé au téléphone, répondre par ces mots hachés qui donnent du mystère aux conversations les plus «impies.
Il rentra et lut dans le regard de Courbaisse et de Soriaud l'antagonisme refoulé tout à l'heure. Une électricité rechargeait l'atmosphère : la discussion n'était pas épuisée, et ils eussent voulu pouvoir s'y soustraire. Le mot fatidique : la guerre, avec son image redoutable, sa menace jusqu'à présent écartée, les hanta connme un cauchemar qu'on chasse et qui revient.
Courbaisse, entre deux bouffées de cigare, attaqua :
— La guerre, as-tu dit. Tu n'en es pas à souhaiter^ j'imagine, pareil moyen!
— Je ne la souhaite pas, dit Soriaud, mais elle peut surgir.
— Allons donc! La France est pacifique. Sauf Déroulède, — et encore! — nul chez nous n'en veut, pas même les nationalistes les plus chauvins. Barrés et lesautres. Elle est tout à fait impossible. Préfères-tu que je dise : improbable? Elle l'est moralement : les nations préfèrent la paix et les socialistes feraient la grève des fusils.
Soriaud railla :
— Comme en 70! Tu les verras à l'œuvre, les bons socialistes allemands!
— Elle est impossible en fait, répéta Courbaisse; toute la vie économique et financière s'écroulerait. Vois-tu la mobilisation de millions de soldats, les banques paralysées, le commerce et l'industrie en panne, le chaos insensé?
— La guerre peut surgir! répéta Soriaud avec autorité. Longue, je ne sais. Courte, je l'admets. Ses conséquences n'en seront pas moins incalculables. Et retiensce que je te dis : nous nous endormons dans une inquiète confiance, nous fermons les yeux pour ne pas voir; la guerre nous saisira à l'improviste.
Marc murmura, énervé :
— J'ai peine à croire qu'un peuple, prévoyant l'ignoble boucherie des armes et des explosifs modernes, ose déchaîner semblable horreur sur le monde.
— Ce ne sera pas nous, évidemment, dit Soriaud. Et Courbaisse :
— IS'i la Russie.
— Qu'en sais-tu? Elle peut être entraînée.
b-1 JOUIU.
— L'Allemagne n"a pas intérêt à déclarer la guerre.
— Il suffirait qu'elle crût y avoir intérêt! Je te l'accorde, la paix lui est plus profitable; en quarante, cinquante ans au plus, la pénétration silencieuse de l'Allemagne suffira à faire de nous ses vassaux.
— Tout de même!... protesta Marc.
— Il n'y a pas de a tout de même! » dit amèrement Soriaud. Quand un peuple engendre en quarante ans trente-cinq millions d'enianls et nous rien, quand il possède une merveilleuse organisation et obéit à un pouvoir militaire prépondérant, quand l'opinion publique l'entraîne de tous ses instincts d'envie, de haine et de convoitise, quand son expansion industrielle lui impose de s'ouvrir au plus tôt des débouchés, quand l'éducation, à l'école populaire comme dans les Uuniversités bourgeoises, le façonne dans la conviction qu'il est le plus grand peuple de l'Univers, voué à répandre providentiellement l'Évangile de sa liultur, oui, quand un peuple en est là, guettant l'occasion, il est improbable, il est, — je t'oppose ton mot, François — impossible qu'il ne la fasse pas naître !
Le malaise des visions affreuses grandit entre les quatre hommes. Aucun d'eux n'avait peur au sens précis du mot; chacun savait qu'il serait soldat sitôt la mobilisation déclarée. C'était une angoisse plus sourde et plus tei-rible; car les souvenirs de la défaite et de leur jeunesse humiliée, car les illusions de la paix durable, surtout pour Ségurance, Audral et Courbaisse, rendaient odieux le seul doute sur ce cataclysme tel que l'imagination se refusait à l'envisager : la mort de toute beauté, de toute civilisation, de tout idéal!
— Notre victoire, dit Courbaisse, ne servirait à aucun prétendant. Seul un général heureux....
JOUIR. :>'j
Soriaud le regarda avec tristesse et baissant la voix :
— Il n'y a pas que la victoire, François ! Audral se récria :
— Pourquoi serions-nous vaincus? Quoi que vous en disiez, le péril commun unirait les cœurs! Je crois la France robuste malgré ses divisions, son manque d'enfants, son alcoolisme, ses parlementaires. Notre arme'e est magnifique, notre frontière de l'Est inexpugnable !
— Vous oubliez l'antimilitarisme, et le reste! Mais je le crois, oui, j'en suis sûr : notre armée, nôtre peuple seraient à la hauteur des circonstances! Est-ce assez? Notre courage compensera-t-il notre infériorité numérique? 'Ètes-vous sûr que notre armement, surtout en artillerie, vaille celui de l'Allemagne? 'Et que faites-vous de ce vaste filet d'espionnage qui livre d'avance à l'ennemi nos routes, nos chemins de fer, nos arsenaux, repère chacune de nos industries, perce à jour nos cdffres-forts? Nous sommes envahis d'espions!
({ Quand la naturalisation ne les déguise pas, ils prennent tous les masques, se disent Suisses, Viennois, Américains; ils pullulent, ingénieurs de Sociétés, commerçants établis, employés de jjureaux, garçons d'hôtel, portiers, gouvernantes ; sans parler des espions titrés, comme ce Sternau que tu fréquentes, Ségurance, et qui achètent nos châteaux, nos terres, construisent des villas, toujours en des endroits singulièrement propices aux nécessités militaires.
— Tu vois des espions partout! dit Courbaisse. Votre patriotisme a la maladie du soupçon.
— Et le tien celle de la veulerie aveugle. Tu es trop averti, pourtant, pour ignorer la courageuse campagne de Léon Daudet?...
— Je sais... oui... quelques usines allemandes, çà et làl
— Çà et là? Rêves-tu?... Ce sont des points stratégiques, de véritables forteresses industrielles à proximité des voies ferrées et des ouvrages d'art ! N'as-tu pas suivi leur progression méthodique.^ Dans l'Est, ils entretiennent des fermes et des établissements agricoles. En Champagne, ils fabriquent des spécialités chimiques et pharmaceutiques. Leurs usines foisonnent à Creil, qui est un nœud de chemins de fer; ils tiennent Corbeil, ils sont autour de Nancy, et dans les Ardennes, et dans la Voëvre. En Normandie, le danger de germanisation s'aggrave. Le sous-sol regorge de fer pour eux qui en manquent. Quel danger pour le Cotentin et Cherbourg, que les pangermanistes appellent le Gibraltar allemand! Et les terrains et le port de Diélette, possédés par Thyssen, conseiller privé de l'Empereur! Et notre littoral infesté tout du long; la Riviera française devenant, après la Riviera italienne, une colonie allemande!
— Voyons!... dit Courbaisse, ne généralise donc pas tant! C'est vrai qu'on voit trop d'allemands mal fagotés sur la promenade des Anglais, et qu'ils bâfrent gloutonnement chez Vogade ou chez Nicklauss ; mais il y en a autant à Venise et partout. Nous sommes en paix ; ces gens prolifiques voyagent, c'est leur droit !
Soriaud se croisa les bras :
— Oui, ils voyagent, et relatent soigneusement sur leurs calepins, quand leur mémoire ne suffit pas, ce qu'ils voient et ce qu'ils entendent. Qui dit touriste allemand, dit espion! Pour eux, c'est un devoir civique. Je te répète qu'ils préparent ici aussi l'invasion! Menton, après San Remo, est pourri par leur présence; Nice commence à l'être. Ils dirigent des hôtels, ils vendent
déjà nos fleurs; ils font de la principauté de Monaco un foyer d'espionnage. Est-ce pour rien que le bateau Wilhelm Kaiser vogue régulièrement entre Cannes et Gênes? Léon Daudet affirme que, sous le couvert de la « Hambourg-Amerik a», du Casino et de ses dépendances, de la brasserie Albert-brau, d'authentiques Allemands se livrent à des expériences de télégraphie sans fil, font des sondages en Méditerranée.... Est-ce que le cœur ne vous lève pas, Audral, de nous sentir si mal protégés, de voir l'impéritie ou l'indifférence du Pouvoir tolérer cette main-mise anticipée de l'Allemagne sur notre sol? Le visage de Ségurance trahissait une souffrance crispée : son moi précieux de dilettante, ses délicatesses d'esprit protestaient contre ce cauchemar ; il déclara :
— Tu fais trop d'honneur aux hommes, Jules; ils comptent peu. Leurs impulsions sont courtes, leur action débile. Ce sont les événements qui presque toujours agissent en dehors d'eux, par la répercussion des effets et des causes, le poids des erreurs commises.
Audral dit :
— Comment nous défendre sans paraître provocateurs ?
Et Soriaud :
— Parbleu! On fait tout pour éviter la guerre; ce n'est pas cela qui l'empêchera d'éclater; vouç verrez!
— Mais enfin, nous sommes en paix !... Soriaud répondit, prophétique :
— Souhaitez que ça dure....
Ségurance conclut, très sec :
— Eh bien ! il sera toujours temps d'aller nous faire casser la gueule?
Audral rectifia :
— De la casser aux Alboches ! On en a assez de leur
politique retorse et brutale. Qu'ils nous fichent enfin la paix!...
— Ça, d'accord! fit Courbaisse.
D'un commun instinct, tous tentèrent d'écarter une fois de plus l'obsession. Audral admirait l'enchaînement des idées et leur élargissement gradué. Comme le vieil Archie Musroë, avec son yacht fleuri de jolies femmes, était loin! Entre les hors-d'œuvre et le café, les vices de la Riviera, la discussion du régime, lavenir en susJDens de la France, l'invraisemblable et toujours possible guerre avaient absorbé leur pensée et mis aux prises leurs caractères.
A ce diapason, la conversation ne pouvait plus que cesser ou devenir frivole. Aussi Ségurance parla-t-il sans transition d'isadora Duncan, qu'il connaissait et qu'il avait espéré un moment voir s'embarquer à bord du Good Feilow. Comme elle aurait été belle, statue vivante sous ses voiles légers, dans le bleu d'argent des nuits siciliennes!... Elle avait fait école, remarqua Courbaisse : tout art libre désormais s'inspirait de l'eurythmie de ses attitudes; ainsi faisait cette étonnante gosse de Flossy Coït, qui débutait à treize ans l'autre hiver à Monte- Carlo. Cette libellule avait pour repoussoir une mère à bec d'ara et perruque en crin noir, une mère décidée à vendre fort cher à quelque millionnaire la vertu de la petite, dont Courbaisse, facétieux, affirma que Salem, le groom nègre en veste écarlate du Fulgor, avait eu la fleur.
Sur quoi, consultant sa montre :
— Désolé! Je file. Le secrétaire de Sigrès m'attend. Il arrive exprès de Paris.
— Que te veut le larbin de ce sinistre resta? demanda Soriaud.
— Je n'ai pu refuser à Maoura de plaider pour Sigrès, son ami, dans le procès que lui fait son architecte.
Soriaud ricana :
— Ne. te presse donc pas : c'est gagné! Est-ce qu'on condamne un type de cette envergure, qui est au mieux avec les autorités et comble Nice de ses dons?
Sigrès, fastueux, se nimbait d'une trouble légende : original assez bon diable, affirmaient les uns ; fripouille avérée, décrétaient les autres. Grec d'Orient mâtiné de Slave, après de louches débuts, garçon de bains à Londres ou marchand de cacahuètes à Tunis, d'aventures en aventures, sans oublier les mois de prison pour escroquerie, chuchotait-on, il avait, astucieux coquin, ruinant ses patrons et ses associés, réalisé une énorme fortune dans les mines de pétrole de Roumanie. Il possédait un hôtel avenue du Bois, un vieux palais sur le Canale Grande et la plus riche villa de Cimiez. Sa femme Juana, espagnole de beauté rare, servait de justification à ceux qui assistaient aux garden-party du « Parc-aux- Roses » : hauts fonctionnaires Niçois et hiverneurs de marque.
— Encore un espion! maugréa Soriaud. Mais n'avait-il pas réclamé vos soins, Marc?
— Si, une fois, en l'absence de Koreff, son médecin. Je l'ai trouvé couché, ayant auprès de son lit les deux sœurs Alders, les jolies parfumeuses de l'avenue Masséna.
— Des Viennoises!... murmura Soriaud.
— Des garces ! fit Courbaisse ; leur arrière-magasin a une sortie dérobée, c'est une maison de passe.
— Sigrès, reprit Marc, leur soufflait au nez la fumée d'un gros cigare : l'aînée lui polissait les ongles des mains, la cadette lui raclait un cor au pied. Ne voilà-
t-il pas qu'il se met en posture de me montrer son derrière, affligé d'hémorroïdes.
— Le goujat!... exclama Soriaud.
— Les Alders, qui en ont pourtant vu de toutes les couleurs, ont protesté; et moi, je l'ai invité rudement à téléphoner au vétérinaire, parce que je soigne les hommes et non les porcs.
— Envoyé! cria Soriaud.
— Sigrès, devant qui Koreff se prosterna, a trouvé ça drôle, et — d'après Ségurance, à qui il a conté la chose — en a conçu pour moi quelque estime.
— Comment donc! il voudrait vous avoir pour médecin consultant!
— Merci. D'autres seront ravis de l'aubaine î •Soriaud revint à son idée :
— Et pourquoi, dit-il à Courbaisse, n'as-tu rien à refuser à Maoura? Toi, plaider pour un Sigrès!
— Parce que j'ai besoin d'eux, mon petit. Véral a eu l'esprit de mourir. Je me présenterai, j'ai toutes les chances d'être élu député.
— Et tu chausseras les souliers éculés de ce radicalsocialiste?
— Ils m'iront très bien.
— Tu seras une belle force perdue! Quel dommage, François! Tu vaux mieux que cela, pourtant....
— Je ne sais pas ce que je vaux, je sais ce je veux : réussir.
— Ohl tu réussiras !
Et brusquement décidé :
— Eh bien! moi, je vais fonder un journal.
— Ça s'appellera?
— Le Flambeau.
— Bon titre. Tu as des fonds?
— Un peu.
— Inutile de demander à qui tu t'en prendras?
— A tous les gredins !
— Tu auras de la besogne. Qui te soutiendra?
— Moi seul.
— Je t'admire! Bonne chance, mon bon. Au revoir, Audral ! Henri, tu as ton auto, tu m'emmènes ?
— C'est que... j'ai à causer avec Marc.
Soriaud, qui comptait rester le dernier, se décida quelques instants après à partir :
— Venez tous deux me demander bientôt à déjeuner à La Brocirde. J'inviterai François. Tâchons de rester unis.
— Oui, dit Marc, il ne faut pas gâcher notre amitié pour....
— Pour des idées, fît Ségurance avec son sourire sceptique.
Soriaud répliqua :
— C'est pour les idées qu'on vit, et qu'on meurt.
— Ce bon Jules ! dit Ségurance. Son âme est pure et ses convictions sincères; c'est ce qui rend si dangereux les agitateurs de son espèce. Le « je m'enfichisme » allègre de François, avec ses principes de circonstance et ses gros appétits, est cent fois moins malfaisant.
Était-ce un paradoxe? Ségurance s'y complaisait, ce qui amusait et parfois agaçait Marc.
— Soriaud, tint-il à constater, est un parfait honnête homme.
— Justement, la vertu est un détestable moyen poli-
tique. Elle fabrique des timorés ou des sectaires. Fuir l'utopie, se plier aux exigences du moment, en tirer tout . ce qu'elles peuvent donner : voilà le difficile. Napoléon l'a dit, la crainte et l'intérêt nous guident. In homme vertueux parlera sentiment et raison aux foules, qui n'en ont.que faire; tandis que les coquins leur promettent la curée; ça oui, à la bonne heure !
— Des gens pourtant vivent pour un idéal.
— Comptez-les.
— Triste morale !
— La morale, cher ami, n'a rien à voir avec lart d'exploiter pour les conduire les instincts et les passions populaires. De très grands ministres furent profondément fourbes, vindicatifs, avides d'argent, débauchés. Ils n'en ont pas moins laissé une large empreinte; c'est qu'ils connurent les hommes et surent s'en servir. L'idéologie, qu'elle nous vienne de Joseph de Maistre ou de Sciint-Just, est également funeste. C'est de réalités pratiques que notre pays a besoin.
11 ajouta avec légèreté :
— Et moi des conseils de la Faculté.
Jusqu'à cette minute il avait hésité : s'il était sur que ces troubles se dissiperaient d'eux-mêmes!... Ah! Liseron!... Qui aurait cru que Lise Jambelle, avec ses purs yeux bleus sous de préraphaéliques bandeaux d'or, fût une si terrible buveuse de vie! Leur côte-à-eôte, sur le Good-Fellow, correct devant les autres et affolé dans l'intimité de leurs cabines communicantes! Liberté absolue, — l'ingénieur Jambelle remplissant une mission en Àmél'ique, — et la complicité des passagers et des aîtres.... Heures brûlantes où, collant sa petite bouche sur sa bouche, l'enlaçant tout entier, balbutiant ces mots de fazige et de braise par où s'exhale la fureur des amants.
elle le domptait d'une fougue supérieure à la sienne ! Sortie de ces transports embellie et rajeunie, elle se penchait sur lui avec un énigmatique sourire découvrant les dents, et le contemplait gisant sur la couchette en désordre, le cerveau chaviré, les prunelles aveuglées de points rouges, aplati de volupté comme au fond d'un gouffre !
Audral demanda :
— Vous n'êtes pas malade?
11 le savait prompt à s'inquiéter, comme ceux qui n'ont d'autre souci qu'eux-mêmes.
Ségurance dit plaisamment :
— J'aimerais que vous me percutassiez et que vous m'auscultassiez.
11 se plaignit de vertiges et de migraines, puis les palpitations d'un cœur trop gros, qui l'étouffait. Il s'efforçait d'en rire, pour déguiser une petite angoisse que Marc démêla sans surprise, sachant que son ami s'épuisait.
— Ne respirez plus, — et à nouveau il écouta le rythme précipité et claquant du cœur.
— Non, rien d'inquiétant; c'est du surmenage... spécial, — il sourit, — un avertissement à ne pas négliger pourtant.
— Mon père est ntort de ça, dit Ségurance, cognant de l'index sous son sein gauche. Il ne connaissait pas sa force, tant elle était extraordinaire. 11 s'exténuait de travail. Un jour d'été, inspectant tète nue au soleil ses chantiers, il est tombé comme un bœuf sous le coup de meriin de l'assommeur.
— Rien de tel ne vous menace, dit Audral avec cette autorité qui tant de fois n'était que mensonge charitable. Enrayez, mettez-vous quelque temps au vert!
— Diable! fit Ségurance, rajustant son caleçon de soie mauve et de délicieuses bretelles,
— Ça vaut mieux. Voyez-vous mon cher Henri, nous payons tous notre dette aux lois secrètes qui nous hypothèquent dès notre naissance. Que ce soit en travail, douleur, pauvreté, misères morales ou pathologiques, il nous faut toujours payer. Le plaisir acquitte rançon, comme le reste, plus peut-être, car il atteint l'individu au cerveau et à la moelle.
— Mais des remèdes?...
— Soignons la cause et non l'effet. Six semaines de cure d'aii- dans la montagne, à Peira-Cava, tenez ! Là au moins les belles dames ne vous relanceront pas!
Ségurance, impressionné par le médecin, lui qui ne l'était pas par l'ami, murmura :
— Ah! Audral! Évitez-moi d'être jamais humilié devant une femme....
Le « fiasco » de Stendhal, l'imagination empirant le mal.... Marc, paisible, sourit :
— Ne vous frippez pas, mon ordonnance est infaillible. Mais pourquoi donner tant d'importance à cet acte'? Des milliers d'êtres se limitent au spasme bref ou s'asservissent à la procréation. La faim, la soifsont d'un intérêt autrement vital. Vos rentes seules- vous permettent ce sport intense ; gare aux représailles î
— Oh ! Je me garde....
— Est-ce bien sûr? L'abus est si tentant. Je ne dis pas, notez-le, que vous attraperez forcément une maladie dégoûtante, encore que la femme du monde la plus éthérée puisse très bien vous la passer ; — employez-vous seulement des précautions?
— Non. Et la poésie?...
— Vous préférez le risque d'engrosser. Il est vrai que le mari couvre tout, l'imbécile !
Ségurance, qui évitait de songer à ces contingences, se scandalisa presque :
— Un cas si rare !
— Toujours possible, dit Marc. Le vrai danger du olaisir, c'est qu'il vous désarme contre la traîtrise du sort. Un jour, vous resterez pris au piège. Ce sera le collage vulgaire ou un mariage désastreux; une coquine vous tiendra la dragée haute... et couic!
— Çà !
— Le coup de revolver d'un cocu? Le bol de vitriol d'une jalouse?
Ségurance redevint supérieur :
— Je ne joue jamais dans les pièces qui finissent mal. Presque tous les maris sont aveugles, beaucoup ferment les yeux, et tant de femmes ne cherchent qu'un bonheur facile.
— Alors, c'est en vous-même, dans le tarissement de votre faculté d'aimer, dans votre sécheresse, dans votre mépris pour la femme que vous serez châtié. Don Juan, dont les sensations s'évaporent aussi vite que les gouttes d'eau bues par le sable, se sait condamné bien avant que le Commandeur ne frappe à la porte. D'une façon ou d'une autre, vous trinquerez? L'épilepsie de la minute heureuse conduit au tabès, à la paralysie générale : votre folle prodigalité vous prépare peut-être une vieillesse lugubre.
— Me prenez-vous pour un sadique?
— On n'outrepasse pas impunément la nature; elle fixe des limites que chaque être trans;.;resse presque toujours. Les connaître, c'est se préserver. Votre père les ignorait, il en est mort.
C4 JOUIll.
— Oui, dit Ségurance anxieux, l'hérédité... ces ferments bruis, ces impulsions soudaines qui se lèvent en nous, nous les devons à la grande famille des morts. Nos ancêtres nous instillent leurs passions et nous luttons contre leurs vices ; n'y a-t-il pas là une fatalité inexorable.
Marc affirma :
— Non, ce serait une théorie trop commode à nos faiblesses et à nos lâchetés. On réforme son hérédité, qui n'est jamais une et souvent se compense par d'autres, favorables; on la combat, on la domine! Vous avez peutêtre en vous les cellules d'un artiste qui veut se réaliser, ou d'un homme d'action qui peut créer une œuvre. Pourquoi, avec votre intelligence et vos titres, ne suivez-vous pas une carrière ! Le travail est sain. Seul, il nous donne l'impression d'avoir obéi aux préceptes mystérieux. Seul, il donne de la saveur aux repas, au repos, au plaisir même.
— Bah? dit Ségurance, la vie est une petite chose triviale et laide. Sans l'illusion de la volupté, elle ne serait pas digne d'être vécue.
— Ah! fit Marc, choqué au vif dans sa foi à la bonne volonté des humbles, à l'énergie des ambitieux, au dévouement utile de tant d'êtres, — si vous aviez eu à la gagner, cette existence dont vous faites fi.... Le jouet de la nécessité vous manque !
— Peut-être, dit Ségurance pensif.
Audral n'ose ajouter :
(( C'est ta condamnation que tu prononces, mon camarade? Car ton oisiveté te grève plus lourdement que n'a pesé l'écrasant labeur aux épauk'sde ton père. 11 a trimé comme un cyclope afin qu'un jour tes fines mains ne servent qu'à caresser les flancs suaves de tes maîtresses.
lais cette richesse qu'il a gagnée, lui, bien ou mal, tu a détiens indûment, toi qui oublies là parole de Gœthe: ; Ce que tu as hérité de tes pères, conquiers-le chaque our. si tu veux le posséder. » A quoi sert celte fortune, inon à te parer d'un indéniable prestige? Tu es un ami éduisant, courtois, généreux. Mais généreux comme un iche. Ton altruisme secourt à peine cette communauté [ui vit d'efforts et de privations, et sans laquelle tu ne lerais rien. Ton argent, du moins, devrait travailler pour îUe. Si encore ton tempérament t'utilisait comme étaon?... Mais tu croirais commettre un acte malpropre. M 'esponsabililé ni peine : voilà ta théorie. Ma sympathie ;'absout, mais ma raison te condamne, Ségurance, charnant riche, mauvais riche 1 »
Aussitôt il craignit d'être injuste par inconsciente învie, ou intolérant du fait de cette hérédité qu'il niait ît dont les brusques retours faisaient souvent de lui, si libéré d'esprit, un protestant rongé de scrupules. Mais Ségurance n'avait rien soupçonné, tant ce qui vient de l'àme est, entre ceux même dont les affinités s'attirent, presque toujours incommunicable.
Audral risqua :
— Eh bien, mariez-vous! La France n'a jamais eu autant besoin d'enfants!
— Me marier?... Pourquoi ferais-je le malheur d'une femme? Il faut avoir la vocation, comme Soriaud, mari modèle et père excellent. Mais moi, que bouleverse la silhouette d'une passante, moi qui voudrais pouvoir élreindre toutes les apparences du désir, comment saurais-je, devant l'éclat des regards, le charme des sourires, l'émoi de la chair nue, m'infliger un tel renoncement! La monogamie me paraît une monstiuosité : je souffrirais ou je ferais souffrir. Mais vous, qui parlez si bien!...
Audral hésita, — comment se faire comprendre sans confier l'intimité de sa vie? et il y répugnait. — Son regard s'en alla au loin, vers Noémi inclinée sur le berceau de petit-Pierre et, par delà ces êtres çhers, oui, chers malgré tout, envisagea des possibilités lointaines, quelque mirage!...
Il murmura :
— Mais j'y pense, j'y pense souvent.
Sa conscience lui reprocha ce que son passé avait de clandestin. Pour le laisser ignorer à ses amis, c'est donc qu'il en avait honte? Et il faisait le moraliste, il prêchait 1...
« Médecin, guéris-toi toi-même! » dit le proverbe,
— Alors, insista Ségurance; ce que j'éprouve, ces martèlements aux tempes, ce cœur en tumulte, rien de grave !
Plus rassuré par le sourire cordial que par une affirmation dogmatique, il proposa :
— Voyez-vous vos malades aujourd'hui? Puis-je vous conduire quelque part?
— Non, dit Marc qui, ombrageusement fier, ne confondait jamais les promenades acceptées dans l'auto de Ségurance, avec ses courses de médecin qu'il faisait à pied ou en tramway.
— Donnez-moi encore une demi-heure, dit celui-ci, câlin, c'est si bon de se laisser vivre.... Tenez, montons au château !
La torpédo les emporta d'un élan velouté le long du Paillon caillouteux, où coulait un filet d'eau verte. Léon, le chauffeur, s'insinuait avec adresse entre les tramways
et les voitures (fes métayers attelées de mules. Des chiens se chauiTaient au soleil. Un peloton d'alpins, le béret sur l'oreille et l'air crâne, défila d'un pas cadencé. En serre-file, un sergent leur sourit : Alfred Paga, l'aîné d'une tribu de braves gens que Marc connaissait bien; il soignait une des filles, Anniinziata.
Déjà l'auto escaladait les rampes bordées d'agaves, entrait dans la noire fraîcheur des arbres. Par éclaircies, ils apercevaient le .port de Lympia, les entrepôts, les docks longeant le quai des Deux-Emmanuels; derrière, s'étendait le quartier du Lazaret et s'élevaient, tachées de villas blanches, les pentes du Mont-Boron. On aperçut la porte et les murs du cimetière ; déjà l'auto contournait dans la lumière l'autre versant, longeait les terrains du génie et, grimpant la dernière côte où bruissait la chute de la cascade, s'arrêtait au bas de la plate-forme, reste de l'ancien château-fort. Sans entendre les invites de la marchande de cartes postales et cougourdons, Marc et Ségurance, par un escalier cimenté de galets, atteignirent le découvert. Un air vif soufflait. A peine remarquaient-ils deux vieux pauvres en habits déteints, engourdis sur un banc. Des petites filles dansaient une ronde et, à l'écart, un artilleur et une jolie fille en cheveux s'étreignaient visage contre visage.
Ségurance attira Marc vers le parapet :
— Où voit-on rien de comparable I
La lumière qui les baignait était si transparente qu'elle éclairait les moindres reliefs du panorama. Nice se déployait à leurs pieds, sous la chaude couleur de ses toits de brique; dans la vieille ville, ils formaient une carapace brune, alors que la ville moderne se coiffait d'innombrables chapeaux rouges où tranchaient les terrasses blanches des villas et les façades des Palaces : le Fulgor,
le Cristal, rAnlarctic, le Kolossêon. Dans cet ensemble de formes immobiles, pointaient les dômes et les flèches des églises : au premier plan, Sainte-Réparate et Saint- Jaume. Marc et Ségurance repéraient l'avenue Félix-Faure, l'avenue de la gare, la laideur du Casino municipal et la fausse mosquée de la Jetée, flanquant la promenade des Anglais.
De petites oasis vertes indiquaient le Jardin public, le Jardin du roi, plus loin les Beaumettes, au nord les parcs de Chambrun et de Valrose. Grandie trop vite, avec ses rues à angle droit, Nice, étoufl'ant entre la mer et le cirque en gradins des montagnes, remontait les coteaux de Saint-Barthélémy, de Brancolar et de Cimiez, que surmontaient d'autres vallonnements et d'autres cimes, avec les villages de Gagnes, de Saint-Paul, de Vence et de Saint-Jeannet, cependant que, de l'Esterel au Mont-Chauve, les extrêmes plans découvraient, éclatante, une tombée de neiges précoces.
Le soleil, insoutenable, irradiait sur la baie des Auges et sur la mer mi-turquoise et mi-saphir. L'horizon n'était qu'un voile de flamme; à Toccident, au-dessus de la pointe de la Croisette et du Cap d'Antibes, le ciel commençait à verdir. Au pied des monts fauves et roux. Nice, teintée de rose et de safran, semblait une grande femme nue allongée dans sa paresse au bord des flots ourlés d'écume.
Séguiance et Audral admiraient cette magie des choses confondue avec la beauté de l'heure. Certes, ils dominaient un des plus merveilleux coins de la terre. Marc sentit couler en lui l'allégresse sacrée que ce pays divin exaltait avec une telle plénitude.
— Quelle splendeur, flt-il.
— Et encore, dit Ségurance, a-t-on gâté ce que la
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nature avait fait autrefois si riant et si noble. A la place de ces amas de maisons s'étendaient des jardins de roses et d'orangers. La spéculation n'avait pas édifié ces rues sans perspective et ces hideux Palaces. Une petite colonie d'élite vivait dans la douceur des jours d'hiver; des misses et des ladies frileuses promenaient en calèche leur langueur qu'agitait de fièvre le frisson de qualre heures. Nice n'était pas la fourmilière cosmopolite que la Saison voit grouiller au milieu des plâtres neufs,
— C'est glorieux quand même ! dit Marc.
Il contemplait passio^nnément cette ville éclose, comme au coup de baguette d'un magicien. Malgré ses tares, son impureté, ft^s mauvais plaisirs, la frénésie des Jeux, la pourriture politique, elle fascinait le regard et saisissait l'imagination. Oui, on eût dit une belle courtisane, s'offrant à qui osait la prendre : des hommes d'audace, comme les Maoura, des manieurs d'écus comme leur compère Gorsatte, l'ex-fermier des jeux de Macao, ou des métèques comme Sigrès ! Ne tendait-elle pas les bras à Courbaisse qui, décidé à acheter les voix de son élection, rêvait de la tenir en coupe réglée? Ne hantait-elle pas Soriaud, qui allait s'infliger tant de tracas pour essayer de la purifier? Lui-même, Marc, n'avait-il pas l'ambition d'y réussir? Et, pour Ségurance, c'était la mine inépuisable de rencontres, un cadre enchanté à sa recherche de l'inconnu. Nice l'enchanteresse! Nice, la vendeuse de Heurs, d'amour, de luxure et d'or ! Nice la ruffiane I
Mais tous ceux qui étaient mêlés à sa vie privée ou publique entendaient avoir part à ses faveurs ; et tous ceux qui, par milliers, débarquaient sur les quais de Marseille ou de Gênes, et tous ceux que les grands rapides européens déversaient à la gare du P. L. M.; oui, tous,
JODIR. — T. I. 4
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richards exotiques, Altesse des diverses cours, bourgeois cossus, plèbe des trains de Pâques, c'est fouler sa chair odorante, c'est humer ses enivrements chaleureux qu'ils voulaient! Ainsi placée au bout de la France, au seuil de l'Italie rivale, qui l'avait possédée et qui la regrettait peut-être, elle s'affirmait prédestinée pour recevoir l'hommage et attirer la convoitise des hommes. En ce moment, où le canon des fêtes n'avait pas encore retenti, où les folies de Carnaval s'ébauchaient à peine dans les hangars dévolus à la confection des chai's et des costumes ; en ce moment où Mce n'était encore qu'un large village somnolent, elle exhalait déjà une attraction irrésistible. Que serait-ce quand l'électricité des foules la ferait vibrer tle tous ses nerfs, quand elle étincellerait la nuit avec ses vitrines, ses cinémas, ses théâtres, ses restaurants, quand elle flamboierait à travers les lustres monumentaux du Casino, de la Jetéepromenade, des salons du Fulgor, du Kolosséon, de l'Antarclie et de ce Cristal-Palace, le plus récent de tous, qui, des hauteurs de Giraiez, transparent derrière ses bow- Windows et ses verrières, semblait, aux rayons du soleil couchant ou dans l'illumination nocturne, une escarboucle géante au front de la ville !
Us se retournèrent, entendant des voix. Une bande attardée de touristes d'automne envahissait la terrasse : des Allemands, conduits par un interprète italien, pareil à un chien de berger, dont il avait les yeux brillants et le rictus retroussé.
La lumière mettait en relief la docilité moutonnière des groupes et leur orgueilleux contentement. Deux hommes blonds et débonnaires s'annonçaient Bavarois. Un Prussien, à taille sanglée d'officier de réserve, braquait sa lorgnette. Deux jeunes gens, feutre mou à la
main, la raie de milieu et le glabre visage bouffi, semblaient, en leur veston noir et pantalon de flanelle blanche à pli, de faux Américains. Entouré de sa femme et de six garçons, dont trois comme lui portaient des lunettes, un « herr professor » s'avançait, une boîte de botanique en bandoulière. 11 était suivi, comme Faust du barbet, d'un homme courtaud, moustache et favoris autrichiens, très comique sous un minuscule chapeau vert hérissé d'une queue de blaireau. Les femmes, parées de casquettes en tourte ou de panamas à ruban de couleur, tendaient une croupe débordante; des agrafes relevaient leurs jupes sur des pieds chaussés de bottines d'hommes ; d'autres, maigres et sèches, s'allongeaient en des paletots cachou. Il y avait aussi de fraîches jeunes filles en blouse de mousseline et des fillettes qui, sac au dos et brandissant un alpenstock, emboîtaient le pas à leurs jeunes frères.
Rassemblés autour de la table de marbre, où un plan en éventail fixe le nom et l'altitude des montagnes, ils énuméraient les chaînes et les cols de la frontière.
Audral et Ségurance, que poursuivait un malaise, toisaient les intrus. Ces Allemands! C'est vrai qu'on en voyait partout, qu'on ne voyait qu'eux!... Ségurance les avait retrouvés à toutes les escales du Good-Fellow, bâfrant comme des ogres et jouant sentimentalement du Schumann; Marc les avait rencontrés jusque sur les ponts Main et la place de la Brèche à Niort, comme à Paris, attablés à la Brasserie viennoise et rôdant, allumés, dans Luna-Park et Magic-City.
De tous leurs yeux, ils regardaient la vaste coupe inclinée du paysage, approuvant de So! et de la ivohl! les explications volubiles du guide. Le « herr professor » prenait des notes sur son calepin, des kodaks se dé-
clenchaient. Comme chez eux, ils parlaient haut et tenaient toute la place.
Ainsi, c'étaient là les fils et les filles des vainqueurs de 1870! Sous la botte de leurs pères, la France avait râlé après des désastres tels que Sedan, Metz, le siège de Paris, les combats impuissants de la Loire, du Nord, de l'Est. Non contents d'avoir scellé à Versailles, palais de nos rois, l'unité de leur Empire, ils avaient arraché à notre découragement deux provinces, exigé une rançon de cinq milliards. Et depuis, gonflés de jactance, ils entretenaient une paix oppressive où les avances maladroites alternaient avec les provocations brutales.
Marc, constatant l'animalité qui s'exhalait de ces visages et de ces corps épais, songea :
« Soriaud a-l-il si tort de voir dans cette profusion d'Allemands de tout poil et de tout acabit, — touristes, banquiers, industriels, employés, serviteurs, — l'avantgarde de leur armée ?
11 n'était pas jusqu'à la présence de l'interprète qui ne continuât cette obsession, en rappelant le jeu des alliances, la possibilité d'un embrasement qui opposerait trois et peut-être cinq peuples l'un à l'autre. Mais non ! Ce serait imbécile, monstrueux! L'humanité reculerait devant le cataclysme. La conscience du monde civilisé saurait peu à peu apaiser de trop justes rancunes, assurer, sans verser le sang, le triomphe de la Justice et du Droit!
Et cependant, le doute angoissait Marc : cette race qui s'affirmait là n'était semblable à aucune autre. L'Allemagne, avec ses indéniables qualités, savante, disciplinée, féconde, fortement nourrie d'un idéal familial, militaire et civique, obéissait à des instincts de force et
de suprématie, dont le bouillonnement risquait de provoquer un jour l'exiilosion formidable I
— On s'en va? demanda Séguraoce énervé.
Une silhouette puissante se découpa au seuil de la plate-forme : un homme à moustache et cheveux blancs, M. de Sternau, ancien diplomate et, depuis sa retraite, hiverneur fidèle de la Riviera. Ségurance dut répondre au large coup de chapeau qu'il leur décochait.
Avertis par leur cicérone, les Allemands se turent, figés; hommes, femmes, enfants rapprochèrent leurs talons; les tètes se découvrirent d'un seul geste. Rouge de fierté, le « herr professor » répondit avec obséquiosité à quelques paroles que le baron accompagna d'une poignée de main protectrice.
Marc et Ségurance se regardaient : quel prestige exerçait-il sur ce troupeau? Là était le secret de l'avenir, et le danger : cette soumission aveugle à celui qui commande. La volonté d'un homme, l'Empereur, pouvait lancer la foudre.
M. de Sternau, en avant des groupes qui tendaient l'oreille pour ne rien perdre, complétait la leçon du guide. Son bras tendu sembla prendre possession, du Var à la Roya, de ce sol enchanté, de cette province merveilleuse qui avait fasciné tour à tour les Vandales, les Francs, les Sarrasins et les Lansquenets de Charles-Quint. La proie était splendide, et jamais la féerie du ciel ne l'avait rendue plus tentante.
Ségurance et Marc, à l'autre bout de la terrasse, se sentaient évincés, diminués par cette main-mise sur ce qu'ils admiraient quelques instants auparavant.
Ils virent alors, tout contre eux, la jolie fille et l'artilleur qui, à leur axTivée, tendrement enlacés, se parlaient d'amour. Le dédain dont elle plissait les lèvres à l'in-
tenlion de la race lourde, et le regard moqueur du soldat leur firent du bien. Ce fut une communion d'âmes françaises en leurs sensibilités les plus vives.
— Et puis, qu'est-ce qu'ils ont à nous déranger? grommela l'arlilleur. C'est à nous, le « point de vue! » Qu'ils restent donc chez eux!
« Oui, pensa Marc, à qui s'imposèrent l'énorme respiration contrainte, l'immense besoin d'expansion du peuple ennemi, — oui, mais y resteront-ils?... »
Ségurance répéta :
— Nous partons?
Le baron, dans son automobile, s'éloignait; la bande enthousiaste des touristes, à grands bruits de souliers, descendait la pente.
De nouveau ils furent seuls, et la splendeur des choses rayonna; mais une ombre s'interposait entre eux et la majesté du décor. Un nuage passait sur leur cœur.