JOUI II
— Mais il faut m'y aider un peu : ;^Je ne vis que par Taffeclion, j'ai besoin d'être soutenue, encouragée.
— Est-ce pour cela que vous m'avez fait venir. Car ce que vous me racontiez de votre santé tout à l'heure, vraiment n'a rien de sérieux.
Elle répondit, en lui versant une tasse de thé :
— J'aime à vous voir, cela me fait du bien. — Lait ou cition? — Vous êtes le seul médecin à qui je pourrais me confier en toute franchise. Vous ne savez peut-être pas que j'ai beaucoup d'amitié pour vous?
Marc était à un de ces moments de détente où l'être social, toujours en méfiance, « laisse courir », comme disent les marins.
Il sourit :
— Vous me diriez bien tout?
— Prenez donc des muffins. Non? alors, un sablé?... Je vous dirais tout, certainement!
Était-ce le prélude d'un aveu d'autre sorte.... Mercure ou arsenic? Non, elle serait moins tranquille. Il précisa :
— A la place de votre amie, seriez-vous venue me trouver ?
— Quelle amie? Ah oui, Juliette, la pauvre chérie 1 Mais bien sûr! Gomme vous avez été chic avec elle! Elle en avait les larmes aux yeux.
— Il n'y a p's de quoi, dit-il avec réserve.
— Que vous faut-il? Elle a eu toutes les malechances, figurez-vous !
— Vous vous voyez toujours?
— A peine.... Sans être une mauvaise amie, je ne me soucie pas de partager son mal. Ne faites pas l'ignorant. Elle ne m'a rien caché. Je ne suis pas plus prude qu'il ne faut : ce qui lui est arrivé est une catastrophe
2ot> JOUIR.
qu'une autre femme aurait pu subir aussi bien, mais....
— Vous étiez très liées, auparavant ?
— Très liées, oui.
— Alors, le risque d'une contagion entre elle et vous était possible?
Elle leva sur lui des yeux sondeurs, très clairs :
— Entre elle et moi, que voulez-vous dire? Il fut embarrassé :
— Mon Dieu, les femmes ont des familiarités particulières.
— Ah! oui!
Elle rougit, et avec un petit rire :
— Rassurez-vous.... Je ne suis pas de ces femmes-là, ni Juliette Ranaldo non plus. Je vous dirai crûment que nous aimons trop l'amour naturel pour chercher des distractions factices. Rien que l'idée m'en dégoûte!
— Alors, vous ne vous êtes pas inquiétée?
— Pas le moins du monde. Mais qui est-ce qui a pu vous donner si mauvaise opinion de moi?
— Personne, croyez-le bien!
— Grand merci. Alors c'est de vous-même que....
— Mais, je n'ai rien cru.... Je ne juge pas d'ailleurs €(u'il faille appliquer aux femmes sur ce point notre rigide morale d'hommes. Leur grâce les sauve du grotesque; ce qui parait un vice monstrueux pour nous autres sera toujours un peu moins choquant pour elles, réceptives par nature, condamnées à des mœurs de harem, moins libres de leur choix. Chez certaines, ce peut être curiosité passagère, entrahiement des circonstances, écœurement de la brutalité du mâle.... Ceci dit, tout ce qui est anormal est malsain ; et, pour la santé, faire des enfants coûte moins cher!
Elle l'écoutait avec une ironie souriante :
JOLlii. '^.V'
— Mais je u'ai nul besoin d'être absoute, ou excusée, je vous assure.
— Tant mieux! Votre amie se soigne-t-elle?
— Oui, le docteur Boérit lui fait des piqûres d' « huile grise », au mercure, n'est-ce pas?
Soudain délivré de la petite énigme obsédante, il pensa : « Je l'aurais parié ».
— Mais, reprit Mme Maubrel, il y a un affreux grabuge dans la famille Ranaldo ; et la pauvre petite n'en mène pas large, je vous réponds. D'abord, le mari sait tout!
— Comment cela?
— Oh! c'est un malin, il surveillait sa femme sans en avoir l'air et faisait l'ignorant tant qu'il y trouvait avantage. Le beau iNagel n'était pas seulement l'amant de madame, mais aussi l'ami de monsieur, à qui il avait prêté beaucoup d'argent. Juliette a eu l'imprudence d'écrire à Nagel pour lui reprocher une tidélité dont elle est si cruellement victime, lîanaldo a intercepté la lettre et, surprenant sa femme à la poste restante, la réponse de iNagel. Armé de ces lettres, il a fait un tapage effroyable, soulevant la famille contre la pauvre petite. Pour commencer, la belle-mère l'a maudite; tout juste si elle ne lui a pas craché à la figure. Sa belle-sœur, une divorcée pourtant, a rompu avec elle : du coup, elle est devenue une paria, et comme elle ne s'entend pas avec ses propres parents, vous voyez l'agrément dont elle jouit! Ranaldo l'a menacée d'un divorce scandaleux, où il révélerait son inconduite et sa maladie. Affolement de la malheureuse! Ses larmes, son désespoir! Alors il a exigé qu'elle lui abandonne les trois quarts de sa fortune personnelle; elle l'avait jusqu'à présent préservée des mauvaises affaires qu'il fait.
« La voilà bouclée. Et des années avant de guérir!...
Ce dos vert de Ranaldo, avec cela, joue l'homme généreux; tous les siens, qui sont des hypocrites et des rapaces, accablent Juliette de leur pitié méprisante. Et lui se frotte les mains : le tour est joué !
— Le châtiment est dur, dit Marc.
— Mais aussi, Juliette est une empotée. Elle n'a aucune présence d'esprit.
— Qu'auriez-vous fait à sa place?
— Moi? J'aurais été retrouver Nagel qui doit être assez penaud; j'aurais mis en commun noire infirmité et nos ressources. Et je me serais fait un bonheur irré^ulier au lieu de me résigner à un esclavage intolérable.
— Oui, fit Marc, on croit cela; mais elles sont rares celles qui s'affranchissent! Et la société le leur fait payer cher! Elle demande peu, elle accepte tout, pourvu qu'on ne rompe pas trop cyniquement avec elle.... Nagel n'a pas reparu ?
— Non, bien sûr! On en voit de drôles dans notre monde. Une autre tasse de thé?... Ah! ne partez pas encore ! Ètes-vous si mal, ici ?
Elle rattrapa au vol dans sa chute le roman de Paul Bourget qu'elle lisait avant qu'il n'entrât : ce geste modela ses contours et découvrit sa jambe gainée de soie noire, une jambe parfaite.
Il se leva, troublé :
— Au revoir, il faut que je parte.
Elle répéta avec insistance :
— N'étes-vous pas bien ici? Je mérite pourtant que vous soyez gentil, puisque je deviens une malade obéissante....
11 vit venir le péril, un péril indécis et cependant certain, séduisant de cette indécision et aussi de cette cer-
titude qu'il croyait lire sur le visage encore soumis, dans les yeux, câlins et despotiques.
Il répéta :
— Au revoir!
Elle eut un regard de reproche :
— Ingrat! Vous partez vraiment?... Aidez-moi au moins à me lever?...
Elle lui tendit deux mains brûlantes, il ne put refuser les siennes qu'elle agrippa. Faisant mine de se hausser, elle se renversa, l'attirant; il porta à faux sur le divan, contre la hanche ronde sans corset; deux bras vigoureux l'emprisonnèrent, la bouche de la jeune femme se collait déjà à la sienne.... L'aventure le surprit, le chavira. Le sang lui montait au cerveau : comment la repousser sans goujaterie, comment se dérober sans ridicule? La palpitation du» sein tiède, l'odeur de la nuque, le relèvement de la robe qu'une combinaison-jupon séparait seule de la chair, sa révolte contre le guet-apens et le suscitement de sa fougue brute, toutes ces sensations confondues le courbèrent rageusement en un élan de bête. Il eut, dans un éclair, une vision de jambes que serraient au-dessus du genou de mignonnes jarretières roses, et la torsion soudaine d'un corps qui, lui cédant, s'enfouissait dans les coussins.... Dans l'halètement rythmique et acharné, s'éleva bientôt, pâmée, la plainte de la femme, une plainte profonde qui semblait arracher du fond des entrailles, en une gésine expirante, les dernières secousses de volupté. Puis, un accablement de petite mort, un silence où ils ne percevaient que le battement de leurs cœurs.,..
La tête de Rose Maubrel se dégagea enfin, montra son profil sculpté d'une expression intense. Marc se relevait, les tempes bourdonnantes. Avait-il rêvé? Était-ce
lui qui se croyait sûr de son libre-arbitre elqui venait de céder à l'instinct? L'injuste colère de sa défaite étouffait sa gratitude d'un assouvissement aussi complet. Déjà, assise auprès de lui, Rose Maubrel lui ressaisissait les mains; elle avait rabattu son jupon et sa robe, repris son air habituel. Une teinte d'incarnat aux joues, un triomphe dans le sourire encore heureux, elle le contemplait avec une fierté ravie, inquiète pourtant :
— Oh! que vous me plaisez!,.. Ne me regardez pas avec ces yeux méchants ! Il ne faut pas m'en vouloir : il ■y a si longtemps que j'avais envie de vous!...
Des duretés lui vinrent ; une pudeur le retint : toutefois il ne put s'empêcher de dire :
— Vous savez bien que je ne vous aime pas!
— Qu'est-ce que cela fait, si moi je....
— Ah! non, n'allez pas prétendre que vous m'aimiez....
— Ne soyez pas mauvais! Eh bien, oui, l'ai tous les torts, — elle se mit à rire, d'un rire nerveux et un peu dolent, — je suis seule coupable, là ! Je vous désirais, moi !
— Eh bien, vous m'avez eu!
Elle ne parut p^s lui en vouloir de sa brulalilé : an eut dit une grande écolière qui a commis une faute et qui sourit pour désarmer la sévérité du maître.
— Le regrelfez-vous tant? demanda-t-elle à voix basse.
S'avisant qu'elle n'avait pas même tiré le verrou, il s'emporta :
— Vraiment vous êtes folle! Si on était entré.... Voti'e mari....
Gaminement, elle sourit :
— Oh! mon mari!... II se soucie bien de moi! Vous avez si peur de compliquer ma vie?
— La vôtre, et la mienne aussi !
Elle lui mit la main sur les lèvres :
— Ne dites plus rien. Ne gâtons pas cette minute.... Vous me détestez donc ?
— Je ne vous déteste pas, mais je ne reviendrai plus!
— Je devrais vous en vouloir. Ah! tant pis ! C'est plus fort ({ue moi !
De nouveau il eut le contact fiévreux de la gorge écrasée contre lui, le goût de cette bouche qui était comme un fruit sous sa bouche, la honte, à la fois odieuse et enivrante, d'être vaincu par une puissance supérieure, livré à un assaut où, dans un regain de désir, succombait en lui la bête frénétique....
Ce dimanche de Janvier dans la matinée, Jules de Soriaud recevait à déjeuner ses trois amis, à Vence.
Ségurance et Courbaisse, en attendant Marc, s'étaient lestés, chez Vogade, de petits pâtés chauds à l'anchois et d'une boisson américaine compliquée. Chacun d'eux avait dit en même temps :
— As-tu lu le Flambeau']
Et chacun le tirait de sa poche. Le premier numéro venait de paraître, en dépit des difficultés rencontrées par Soriaud. L'imprimeur, bien qu'il appartînt à la coterie bien pensante, déclinait l'honneur de composer la petite feuille; le marchand de papiers, qui était du clan opposé, n'avait pas livré à temps la commande : l'influence d'Isidor Maoura n'y était pas étrangère. Soriaud avait dû s'adresser à un fabricant de Marseille,
embaucher un typo italien et utiliser la presse d'une vieille imprimerie de Vence. Les grands journaux de Nice annonçaient l'apparition de leur confrère, Le Soleil de Nice par bonne camaraderie, Le Petit Littoial qui appartenait à Gorsatte, par prudence, afin de laisser à son rival la responsabilité de l'attaque. Mais le Cavalier Niçois, stipendié par la mairie, risquait des brocards préventifs, et le Rauba-Capeii, tintamaresque et se vendant tour à tour au plus payant, dénonçait dans le Flambeau un censeur morose, ennemi des joies publiques.
— Ce pauvre Jules, dit Ségurance, il m'a raconté ses déboires. Pas mal, son journal, et plein de verve!
Courbaisse fit le bon apôtre :
— Ses déboires? Je ne sais rien. Oui, il tire son feu d'artifice d'un coup; plus habile, il ménagerait ses fusées. A part ça, l'éreintement de Cassenègre est un morceau de maître !
Tant qu'on tapait sur son rival....
— Oui, dit Ségurance en riant, en attendant ton tour. 11 ajouta :
— Maoura le Gros prend quelque chose. Quant à son frère Isidor, lui, le maire et la municipalité écopent dans les grandes largeurs. Jules a un véritable talent de polémiste. C'est d'ailleurs dans la formule, injurieuse et cinglante, de V Action française.
— Un emballé! dit Courbaisse : la campagne qu'il amorce contre l'espionnage allemand est trop violente pour porter. Il s'en prend au Préfet, à la Police, aux autorités militaires ; c'est se mettre à plaisir tout le monde à dos! Je ne dis pas que le rôle du baron de Sternau, dans la récente histoire du sous-officier d'artillerie, ne gagnerait pas à être éclairci. Mais de là à voir partout des espions !
JOUIR. Sblt
— II met aussi en cause Sigrès, dont personne ne connaît la vraie nationalité.
— Celle de l'or, dit Gourbaisse; le passe-partout universel. Ce brave Sigrès n'est pas si noir qu'on le dit. Un mêlèque, et puis apiès? Le Mécène de Nice! Ce sont ses droits de ci'é qu'il acquitte ainsi : que veut-on de plus?
— Sa femme est bien jolie, constata Ségurance.
— Oui, dit Courbaisse, mais rien à faire.
— Bah! il la vendrait, il la louerait au besoin,
— Trop cher pour moi !
— Toi, dit Ségurance, sitôt député, tu te marieras. Une maîtresse de maison t'est indispensable pour recevoir.
Courbaisse répliqua :
— C'est bien possible.
Dans ce possible, sa maîtresse Henriette Lefayr ne pesait pas lourd. Il avait jeté son dévolu sur la maigre et garçonnière Albert e, la fille de Maoura Isidor, devinant que cette union ne déplairait pas au père, et sûr de trouver là un étai pécuniaire et politique puissant. Il n'avait aucun goût pour elle; mais le mariage n'a rien à voir avec l'amour : c'est une affaire, l'association par excellence des intérêts. Alberte, à vingt ans, dirigeait avec maestria la maison de son père. Elle était âpre, intelligente et ambitieuse : tout ce qu'il lui fallait !
— Voilà -Marc !
Les mains se tendirent, affectueuses.
— Avale ça, dit Courbaisse en lui passant l'assiette de petits pâtés aux anchois.
— Ce n'est pas de refus, j'ai passé la nuit auprès d'une malade.
— Que veux-tu boire?
— Un verre deau. Je suis en retard?
— Nous avons tout le temps.
Ségurance endossant son grand manteau flottant — marque anglaise — s'asseyait au volant de sa torpédo, tandis que Courbaisse et Marc s'installaient et que Léon, le chauffeur, actionnait le moteur.
— Beau temps, dit Courbaisse.
Ils filaient le long de la Promenade des Anglais ; une foule compacte, assise ou circulante, détachait son grouillement noir sur le fond bleu de la mer et du ciel. 11 faisait un de ces jours limpides où les montagnes se découpent avec toutes leurs arêtes; les maisons baignaient dans un or pâle, la mer était d'azur sombie.
— As-tu vu, demanda Courbaisse, ces gens collés comme un essaim de mouches? L'homme est un animal sociable. Et le prince Carneoli dans son fauteuil roulant, avec un groom rouge du Fulgor devant et ce bizarre éphèbe en boy-scout derrière? Tiens, l'auto de Mme Furschl. Elle se balade avec un nouveau croupier.... As-tu vu les arrivées dans le Petit Littoral! Listes pleines. La marée arrive, on la sent déjà. L'Antarctic prépare les apparlenients de la princesse de Saxe- Bohlden qui s'est fait enlever par le maitre de violon de ses enfants. Tous les reporters de Nice guettent leur arrivée. Sais-tu que le comte Bogarine, notre hôte sympathique, a failli tuer sa femme dans une crise dé délire éthéromane? Elle a quatre-vingt-dix-sept bleus sur le corps; le docteur Koreff les a comptés, et Bogarine est dans une maison de santé, où AskitnofT, l'homme aux verges, ira, je l'espère, bientôt le rejoindie.
— La prison vaudrait mieux, dit Marc.
— A la bonne heure, tu ne vois pas partout des malades !
— Il y en a bien assez sans y ajouter les criminels. L'auto courait. Le Fulgor, avec ses innombrables
fenêtres fleuries de roses et œillels, était déjà loin, ainsi que le Cercle de la Méditerranée et l'agence Cook, une suite de façades d'hôtels et de grandes villas. Le parc de la duchesse d'Austerlilz, avec son château dans le fond, tranchait, oasis verte. Contre la plage s'espaçaient des bains de mer ou des restaurants sur pilotis; des villas récentes, surchargées d'ornements de plâtre, alternaient avec d'autres à toit de céramique, l'un en tortue à écailles bleues et l'autre couleur de bombe à la framboise. Ici un chalet suisse, là un castel à créneaux moyen âge dont le mauvais goût faisait regretter que la mer, qui enlève par gros temps cent mètres de chaussée, ne les eût pas engloutis. Des barques de pêche, puis la grande lande pierreuse du champ d'aviation. Devant l'hippodrome, l'auto tournait vers Saint-Laurent,
Courbaisse assujettit sa casquette que le vent faillit emporter; Marc, avec cette lucidité que laisse l'insomnie, associait le cinéma du paysage au défilé de ses pensées rapides. 11 faisait bon respirer I Et que la campagne était reposante! Il revécut sa journée de la veille, visites, consultations : la petite l'aga....
C'était dans la vieille ville, malodorante et sale avec ses façades peintes à l'Italienne, ses palazzi ruinés, ses toits couverts de treilles de vigne, ses ruelles étroites semblables aux cali de Venise, ses escaliers plats de briques et de dalles. A flanc de coteau, elle s'agglomère en trois quartiers : au bas les boucheries, les fromageries, le marché aux herbes, plus haut le Babazouket sa pègre ; à côté, le Malonat et ses pêcheurs. La cité Mosca, iUne rue aux épluchures malpropres, heureusement assainie par la brise du large : une petite maison avec arrièrecour où l'écurie du vieux cocher logeait ses deux chevaux. Intérieur net, balayé et relavé par l'active mère
Jouir. — T. I. 12
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Paga, avec son teint rougLî, dû à son fourneau de repasseuse, ses bons yeux dans une large face aux bandeaux grisonnants. Son accueil chaleureux, comme si Marc lui apportait chaque fois la santé de sa fille, sa pauvre Annunzijita. Jamais une révolte : l'acceptation courageuse du sort.
— « Ehl moussu Audral, sûr que vous la remettrez sur pied, la petite, la Sainte Vierge aidant, que je me la prie soir et malin I »
Annunziata, dans un fauteuil de paille ou sur son petit lit de fer, ses dix-huit ans condamnés à limmobilité.... De grands beaux yeux mornes, une face boufiie aux tons de cire, des lèvres décolorées, une tristesse irritable et bizarre : le ravage sourd de la chlorose brusquement survenue à la suite d'une peur, dans la voiture de sa sœur la laitière : un jeune cheval emballé s'écrasant contre un mur.... La protection de Notre-Dame de Laghet l'avait certainement sauvée ; mais, en dépit de deux pèlerinages et d'un ex-voto, elle restait infirme, affaiblie par des métrorragies, étouffée de palpitations.
Il revoit son sourire: elle aussi s'est attachée à lui, se fait natter les cheveux, coquettement, quand il doit venir. Il faut tout son ascendant pour qu'elle consente à avaler, à l'heure des repas, son sirop d'iodure de fer. Devant les forces en baiî*se, la menace de cachexie, il interprète le souffle qui, à l'auscultation des vaisseaux du cou, ronronne : « le bruit du diable » de Bouillaud. Pourvu qu'elle ne fasse pas de la tuJjerculose l Les signes du diagnostic de Sée le rassurent, Annunziata s'en tirera, il l'espère : il le veut !
Il revoit sa nuit au chevet d'une voisine des Paga, car il connaît toute cette cité ouvrière de la rue Mosca, ses ribambelles d'enfants et ses chats maigres : le cliarpen-
lier bancroche avec sa femme italienne à jupe rouge, leurs bambini couleur de macaroni ; un couple de vieux pécheurs qui, mari et femme, ont fini par se ressembler, cuits par le soleil et salés par l'embrun; un savetier noir et barbu, au masque socratique : il expectore, avec des théories sur le bonheur universel, des crachats rouilles que les poules du ruisseau picorent. ... Il y a encore deux vieilles filles, dentellières de leur état, longues tètes de bique à dents jaunes, qui soignent, l'une son foie, l'autre son estomac, avec des sachets de camphre, selon la méthode Raspail. Artisans et gens du petit commerce, crédules et d'émotions promptes, croupissant presque tous dans le dédain de l'hygiène; persuadés, les uns que les poux sur la tète des enfants sont marque de santé, d'autres que toute maladie provient des vers. Peuple laborieux où Marc retrouve, sous les humbles vêtements, les mêmes qualités et les mêmes vices que dans les autres classes. Combien, parmi ces pauvres gens, l'intéressent ou l'émeuvent !
Celle qu'il a veillée toute la nuit. Barbe Crochin, est la femme d'un terrassier qui la trompe avec une splendide drôlesse du Babazouk, en qui brûlent les sang mêlés d'Espagne et d'Algérie. Elle subjugue cet homme resté jusqu'à cinquante ans fidèle; à présent, il se saoule de gros vin, ne rapporte plus sa paie et, pour un oui ou un non, assomme sa femme, qui, économe, travailleuse, l'a aimé et l'aime encore. 11 frappe aussi leur fille, quand elle veut défendre sa mère. Il n'y a pas que des comtes Bogarine pour se comporter en brutes. A la fin il est parti, avec la gueuse, et, désespérée. Barbe Crochin a avalé du laudanum.
Marc venait de se coucher quand le téléphone du poste de police le réveille : on le requiert d'urgence.
26 i JOUIR.
I! revoit. la femme pâle, étendue tout habillée, plongée dans un coma coupé de vomissements. Sa fille en larmes explique : cela a commencé par des mouvements convulsifs, et elle présente la petite bouteille vide qu'elle a découverte derrière un meuble. Toute une nuit de soins, aidé par un agent cycliste qui va réveiller deux pharmaciens du quartier. A défaut d'un lavage d'estomac difficile, Marc fait une injection d'apoinorphine et administre un purgatif; pendant des heures, il impose à la malheureuse des inhalations d'oxygène. 11 la contraint, soutenue sous les bras par lui d'un côté, et par l'agent de l'autre, à marcher.... Il arrache à la mort qui l'étreignait déjà cette moribonde, dont le premier réveil de conscience e-t un reproche :
« — Je voulais me périr, pourquoi voulez-vous me forcer à vi\Te?... ))
Enfin, tous risques immédiats sont écartés; il peut se retirer. Et il a encore dans l'oreille l'accent désespéré à demi endormi :
— « Pourquoi me forcer à vivre ? »
Oui, pourquoi?... Mais cette question qu'il se pose, à son tour retombe. Comme un soldat, il a accepté sa consigne. Il est, avant tout et malgré tout, le serviteur de la vie. Cette femme, qui le maudit à cette heure, lui saura gré plus tard peut-être de jouir, comme les autres, de sa part de soleil, de voir naitre les enfants de sa fille et d'être encore une vivante entre les vivants.
Une fois de plus il admire, avec une sorte d'effroi, la puissance destructrice des passions. Crochin, colosse velu, a suivi son instinct comme l'eût fait, aux coups près, tel bourgeois envoûté de luxure par sa maîtresse. Et il se représente l'apitoiement des voisins, à la fois avides de mélodrame et blasés par leur existence, le
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poids lourd des privations, du chômage, de la misère, de la vieillesse et des agonies inexorables par quoi riches et pauvres s'égalisent dans la moit. Peuple instinctif, peuple qui n'a qu'une religion païenne ou une morale d'esclaves, chez qui tant de bon vouloir, tant de vertus fortes restent stériles, parce qu'on le laisse livré à lui-même, parce que ceux qu'on appelle les honnêtes gens le dédaignent, ou le craignent, parce que les politiciens tels que les Maoura frères et cousins, les hnanciers louches à la Gorsatte, les métèques opulents à la Sigrès ne voient en lui qu'une épaisse matière humaine à exploiter et à corrompre. 11 se rappelle le mot touchant d'une pauvre femme de la cité Mosca, un jour : « Voyez-vous, monsieur le médecin, il faudrait organiser le peuple!... »
Loin déjà, le Var et son immense lit de cailloux où coulent deux filets d'eau; loin, les petites rivières glauques qui s'allongent en couleuvres au ras des prairies, la Gagnes, la Yalvan et le Loup bondissant; on a laissé en arrière Villeneuve-Loubet, et, dans l'ascension des lacets, Château-Neuf, Gourdon où l'on s'arrête un moment pour contempler le paysage, avant de descendre par les gorges, en admirant la cascade, contempler le paysage jusqu'au pont du Loup. Les collines et leurs vallées descendent en pentes ravinées sur la mer; çà et là des murs en gradins soutiennent des terres brunes, où poussent l'olivier, l'oranger, où s'alignent les ceps de vigne. lies villages aux toits de tuile usée et aux murs bis, patines par la lumière, campent, comme des citadelles, au haut de promontoires; chacun a un nom de guerre ou de légende dans les chroniques locales. Ce passé fut chaud en luttes et ensanglanté de haines : à présent, subsiste le calme de petites places ombragées de platanes et où coule une fontaine ; des ânes et des mulels, chargés de
coufîes de paille ou d'un bât de toile rousse, emportent, au plus haut de la montagne, le pain et les provisions de la semaine.
Délicieuse sensation de l'air libre qu'on aspire à pleins poumons! Courbaisse en oublie un moment sa campagne éleciorale, ses discours, ses ripostes, tout le bagage des réunions publiques où il se dépense déjà. Il se sent une âme idyllique et pense qu'il ferait bon, à un de ces hôtels au Pont du Loup, déjeuner avec Henriette, vivre une de ses dernières journées d'insouciance avec cette maîtresse docile qu'il va plaquer, parce que c'est l'usage et que, d'ailleurs elle l'encombrerait; ce qui ne l'empêchera pas, une fois marié, d'avoir discrètement d'autres maîtresses....
— Tiens, fait-il, des Alpins !
Une compagnie, en exercices de campagne, barre la route : visages francs, corps musclés. In jeune lieutenant, Etienne Jouvanches, serre au passage la main de Marc; ils ont fait connaissance au tennis, c'est le fiancé de Lucy Hearst. D'autres officiers saluent Ségurance, et Marc reconnaît la bonne figure ouverte du sergent Alfred Paga. Avec lui aussi, qui salue militairement, il échange une poignée de main. Il aime cette nature droite où s'attestent, dans une gangue dure, les qualités familiales.
L'auto brûle la vitesse, laissant au-dessous d'elle les villages de Rouret, de Lacolle, de Saint-Paul. Marc repense à Barbe Crochin, dont il a, le matin, pris des nouvelles. Il revoit le visage anxieux de la fille, épanoui de reconnaissance à sa vue. Quelle amère loi veut que les plus courageux, les meilleurs soient ainsi éprouvés? Elle n'est pas jolie, cette (Clémence Crochin, trop haute et taillée en bloc, comme le père, avec de grands traits anguleux, mais qui révèlent ce qu'il y a de meilleur dans
l'endurance populaire et sa résignalion au travail : — « Merci, monsieur, merci, d'avoir sauvé maman! » Ah ! s'il pouvait sauver tous ceux que la camarde traque ! Quelquefois, oui. Que de défaites, en regard !...
Dans cette même rue Mosca, il n'a pu empêcher de mourir, la semaine dernière, une femme dont un cancer dévorait la matrice. Elle avait lutté jusqu'au bout; et c'était pitié d'admirer son courage, alors qu'en proie à de cruelles souffrances, elle devenait peu à peu en pleine vie un cadavre pestilent, que son mari, un débardeur du port, enveloppait de soins et de tendresses. Peuple calomnié, [leuple si souvent admirable malgré sa sauvagerie de Caliban ivre, combien Marc alors révérait, ému, dans sa bonne volonté Irop impuissante, ce gigantesque réservoir des énergies fécondes, ce bouillonnement d'instincts mal dirigés et de valeurs méconnues ! N'étaitce pas du peuple que sortait Noémi, et par elle petit- Pierre? N'était-ce pas du peuple qu'elle tirait sa grâce fière, son corps ferme, sa bonté, sa vaillance sans phrases?...
En lui aussi, l'ivresse riante, la clarté radieuse de la belle matinée agit ; son aventure avec Rose Maubrel lui paraît une pauvre chose triviale, lointaine déjà, et dont il a honte. Sa conscience le lui a reproché assez durement! Sans doute, il a été assailli à l'improvisle, mais n'a-t-il pas saisi aussi l'occasion : l'berbe tendre?... Piisque imbécile : être surpris, un scandale.... Et d'avoir inscrit son nom sur le livret de cocuage de Maubrel, pas de quoi être fier!... Aussi n'est-ce, fichtre 1 pas avec Rose Maubrel, — finie, l'histoire! — mais avec Noémi qu'il aimerait courir ainsi les routes, jouir de ce panorama si vaste et d'une si caressante harmonie. Mais une sagesse de régulier lui en montre aussitôt les inconvé-
uients. Il ne peut l'afficher, elle et son enfant. Et elle n'est pas tout son avenir, encore flottant. Il veut se garder des chances. Puisqu'elle ne réclame rien et qu'il lui en sait gré!...
II lui a envoyé, pour le Noël de petit-Pierre, une petite cuiller, une assiette et une petite casserole d'argent, de chez Hopkin et Wards : le service à bouillie de monsieur, quand il aura douze mois. Pour elle, des fleurs, un grand panier d'œillets, avec des livres qu'elle aimera, cette intelligente qui s'est instruite toute seule : L'Histoire de France de Michelet; et, comme elle est femme aussi, une broche de rubis et de perles, achetée chez Nathaniel Schnoch. Il a « bien fait les choses », comme si ces cadeaux étaient une légère compensation. C'est des fleurs et du Michelet qu'elle l'a le plus remercié. Cependant, elle a été touchée, il le sait, qu'il ait gâté aussi petit- Pierre, encore que ce cadeau utile ressemblât trop à ceux que font les tantes et les parrains.
A propos de parrain, Noémi a fait baptiser petit-Pierre, non qu'elle soit très croyante, mais puisque c'est l'habitude. Même chez ceux qui ne pratiquent plus, et cela est vrai pour lui-même, les religions et leurs rites mettent des siècles à mourir. A l'âge de petit-Pierre, cela ne l'incommodera pas beaucoup; il a seulement fait une grimace sous l'eau froide.... Mlle Nafé a servi de marraine; le parrain était un des surveillants de la grande maison de reliure d'art pour laquelle Noémi travaille. Marc ne peut qu'approuver, mais elle l'a fait sans le consulter, et cela le pique : il est tout de même le père ! La preuve est que, depuis deux mois, il envoie régulièrement de l'argent à Noémi pour sou petit ménage. Puisqu'elle nourrit, elle ne peut autant travailler; il ne fait donc que son devoir. Elle a l'air de trouver cela naturel.
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et il sen étonne. Tout n'est donc pas aussi simple qu'il feint de le croire !
Tourettes est dépassé, voici Vence et, sur la grande place, Jules de Soriaud qui cause avec... Oui, non?Mais oui, c'est Claude Sangré et Clairette : bonne surprise ! Qu'est-ce qu'ils font là ?
— Nous sommes venus, Clairette et moi, par le tramway, avec M. Hearst, sa fille Lucy et son amie Jeanne Boërit; plus valides que moi, ils excursionnent dans la montagne. J'en ai profité pour montrer Yence à Clairette. Une bonne fortune m'a fait rencontrer M. de Soriaud qui a bien voulu se faire notre cicérone.
Jules de Soriaud, les voyant errer le long des remparts que domine la masse des Baous, entendant Sangré expliquer !e sort de cette ville livrée à tous les assauts de guerre et à tous les conflits de races, s'était avancé :
— N'êtes-vous pas Monsieur Claude Sangré? Je suis Jules de Soriaud.
— Ah! monsieur, plus d'une fois, notre ami Audral m'a dit son affection pour vous et son souhait de nous réunir. Laissez-moi, bien que nous ne soyons pas du même côté de la barricade, vous offrir mes compliments pour la bravoure de votre journal.
— Vous avez lu le Flambeau ? demanda Soriaud avec un sourire d'auteur.
— Je m'en suis régalé dans le tramway. Si, nouveau venu à Nice, je ne puis juger des querelles de personnes, j'admire du moins la vigueur de vos articles : le premier, à propos de l'élection d'un député, le second contre l'espionnage. Je ne soupçonnais pas que ce beau département fût à ce point infesté d'Allemands.
— Monsieur, dit Soriaud, les pensions de famille de ce coin perdu en regorgent, et leur présence m'horri-
pile autant que leur affreux jargon. N'en avez-vous pas rencontré, tout à l'heure, qui, leur Baedecker en main, recherchaient comme vous les ruines de l'ancienne Commanderie des Templiers? Vous étonnerai-je en vous disant qu'il s'en trouve, à l'heure actuelle, cinq cent mille installés en France? Rien que dans les hôtels, qui sont par définition des centres d'espionnage, on en compte dix-sept mille. Cette émigration comporte surtout des banquiers, des commerçants qui tendent à monopoliser l'activité économique de ce pays. Ici les Allemands tiennent les hôtels: sept à huit à Nice, autant à Cannes, une douzaine à Menton, déjà aux trois quarts germanisée. A Nice, ils sont pharmaciens, coiffeurs, tailleurs, fleuristes. Ils occupent dans le département une soixantaine de villas, dirigent des assurances et des compagnies de navigation. La principauté de Monaco, où ils pullulent, est leur foyer d'organisation. Mais voilà des propos bien sévères pour mademoiselle votre fille. Si vous n'avez pas vu la cathédrale, permettez-moi que je vous en fasse les honneurs?
Il leur avait montré la froide et ombreuse nef romane avec ses piliers trapus, ses chapelles, ses rétables et ses colonnes de bois tors; dans le chœur, les sépultures d'évèques : Saint Veran, Saint Lambert et Godeau, l'ami de Julie d'Angennes; et aussi le lutrin du xv*^ siècle, les portes cl «ssées comme monuments historiques. A sa voix, ces pierres mortes, ces reliques du passé s'animaient.
Il leur faisait visiter aussi le petit musée d'art et de piété qui contient le trésor, et derrière l'église, dans l'ancien cimetière, leur montra une colonne de porphyre donnée par la ville de Marseille et portant cette inscription: « Ici étaient et restent les cendres de nos pères ».
— Voilà, dit Sangré, une belle et forte parole, car
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elle est vraie en tous lieux. La France est faite de ses morts, de leurs vertus et de leurs âmes incorporées à leur poussière. C'est par eux qu'elle se perpétue et qu'elle reste indestructible. Us la commandent.
— Ah ! fit Soriaud, vous qui avez écrit la France traditionnelle, un beau livre, bien que....
— Bien que Y Action française en ait parlé très sévèrement ! dit Claude en souriant.
— Ne voyez-vous pas que le sort de la France se confond avec celui de la monarchie ?
— Je ne le vois point, en effet, dit Claude, bien que Renan, quo j'admire au plus haut point, ait appelé de ses vœux !a renaissance de la royauté. Mais pour vous expliquei- ma foi dans l'adaptation progressive de la démocratie aux besoins modernes, il me faudrait de longs développements.... Et voici l'auto de vos amis.
Soriaud inutilement insistait pour le décider à partager sans cérémonie leur déjeuner à la Brocarde ; Claude promit une courte visite, dans l'après-midi, si M. Hearst et ces demoiselles n'avaient pas arrêté d'autres projets.
Courbaisse s'était esquivé pour aller téléphoner au Maoura second ^adjoint, dit Maoura-fiicoM, sobriquet flatteur et obscène; en même temps reparut Ségurance qui s'était amusé à griffonner des cartes postales.
— Vous verra-t-on demain matin au tennis? demanda Clairette à Marc.
— N'en doutez pas, mademoiselle.
Désormais, ces parties matinales tenaient dans sa vie une place : fameuse idée qu'avait eue M. Boërit en l'invitant! Les singuliers enchaînements du hasard s'y pouvaient deviner : sans l'infidélité de l'avocat Nagel, pas de confession de la petite Ranaldo; sans cette confession, probablement pas d'appel chez Boërit; sans la goutte,
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propice elle aussi, du vieux médecin, pas de rencontre avec sa fille, et aucune occasion de la rencontrer comme il faisait, deux ou trois fois par semaine, dans le plainpied de bonne camaraderie, la vivacité du jeu. Et ce bonheur encore, qu'il fût excellent joueur! Oui, jusqu'à sa jalousie pour les airs avantageux que prenait, vis-à-vis de Jeanne Boërit James Déliions, un jeune client du docteur, tout lui était, en ce sport salutaire, sensations vivantes.
Il ajouta, plus bas :
— Vous ferez grand plaisir à notre ami Soriaud en venant tous cet après-midi à la Brocarde.
Et, sous le clair regard de la jeune fille, il Feignit un soudain intérêt pour Léon, en train d'assurer le plein d'essence. A la vérité, c'est Jeanne Boërit (]ue ces paroles engageantes visaient; c'est elle aussi dont ses regards guettaient avec espoir l'apparition à un tournant de rue. Mais, serrant la main à Sangré et saluant Clairette, ses amis remontant dans l'auto, il dut en faire autant.
Le déjeuner, merveilleusement prépare par Mme de Soriaud, avait conquis tous les sullrages : des truites du Loup, arrosées de beuri'e et de ciiron, des pintades rôties entourées de tomates et de cèpes; un plat délectable de petits artichauts fondants, cœur et l'euill^s, un jambon fumé, avec une salade aux pommes d^* terre, olives et poivrons; pour finir, une tarie à i;j blette; le tout arrosé du joli vin des coteaux voisins, la Gaude et Bellel ; enfin un cale sublime. Marc apprécia une fois de plus les mérites de Mme de Soriaud. Aidée par « Made-
leigne », la femme du jardinier « Firmeingne » et une servante, elle avait l'œil à tout, se multipliant pour le bien-être de ses hôtes et la surveillance des quatre enfants admis à table. Laide, assurément, agile comme une fourmi noire, malgré la ftUigue de ses cinq grossesses, et montrant dans ses beaux yeux sombres le rayonnement de sa tendresse pour son mari. Jules de Soriaud aussi semblait heureux et dans son élément.
« Quel argument, pensait Marc, en faveur du mariage! Groupés autour de lui, suspendus à son regard et à sa parole, tous ces êtres, dans une belle unité, participent aux vertus secrètes de l'union familiale. Et on dit la France moribonde, parce qu'on ne voit que son bouillonnement corrompu et son écume!... » Il s'avoua cependant que des Soriaud, des Hearst, des Boërit, des Paga, avec leurs nombreuses nichées, et Romme même avec ses fds, ses filles légitimes et ses bâtards, étaient une exception. L'enfant, luxe coûteux, aggravait les charges el les impôts, vieillissait tôi les mères, sernblait, dans les grandes villes, une anomalie. Avec quelle difficulté, à Paris, les grands ménages, terreur des propriétaires et des concierges, se logeaient! Autour de lui, parmi ses amis et dans sa clientèle, l'enfant était rare; même le peuple commençait à en avoir peur. Lui Marc, n'était-il pas fils unique? Avait-il plus qu'un fils, encore pas même reconnu? Ségurance. célibataire; Courbaisse de même; s'il allait plus tard jusqu'à un garçon et une fille, ça serait tout. Les Oreilhan, gros industriels, parents de Mlle Berthe, à qui sa mère pensait pour un mariage, ne possédaient qu'elle; Mme Maubrel, une fillette; Mme Ranaldo, rien; le docteur Praslin, l'accoucheur de Noérai, rien; Mme Vulquin, une fille; Hayseniann, cette seule Ermeline qu'il eût aussi bien fait de ne jamais avoir; la
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duchesse d'Austerlilz, un bél)é mort en naissant, et rien depuis sa métrite; les Sangré, cette jolie Clairette, encore madame Katri n'y était-elle pour rien ; les Caribe, une fille; les Hastoil, un fils; et Ja-Ja proclamait qu'elle ne voulait pas d'enfant, Madelinette et Clolte affirmant qu'elles entendaient se réserver, mariées, au moins cinq années de bon temps. Patrice Le Garrec, célibataire; Maoura Isidor, un fils et une fille; Maoura le Gros, point d'enfant; Gorsatte non plus.
Les exemples se multipliaient par dizaines, de ceux qu'il connaissait, et au delà, par milliers. La France par égoïsme depuis 70 n'avait pas fait d'enfants, l'Allemagne par ambition en avait engendré trente-cinq millions. Plus-value formidable, menace terrible!
« Si je me mariais, se dit-il, j'en aurais au moins quatre, c'est le minimum dont chaque foyer français doive s'enrichir, si nous voulons rester, ou plutôt redevenir un grand peuple. »
Et il pensa à tant de ménages fondés sur l'argent, l'ambition, sans souci des qualités morales et de la santé, à tant d'êtres faibles et rachitiques nés d'unions sans amour. Il ne se marierait qu'en connaissance de cause, voulant des enfants solides, comme petit-Pierre.
Il avait pris sur ses genoux et faisait sauter Jacqueline, l'avant-dernière des petites Soriaud, une joufflue de trois ans, futée et souriante, avec un air sage qui ne l'empêchait pas d'être un démon, dit Mme de Soriaud. Elle dressa aussitôt l'oreille, inquiète, à une allusion de Ségurance au Flambeau.
Ce journal, l'argent que son mari y risquait, sa crainte des tracas qu'il allait s'attirer, devenaient déjà pour elle un cauchemar. Cependant, elle était fière de ce que son Jules crût remplir un devoir, et le compliment sincère
que Marc ajouta lui fit plaisir, ce qui ne l'empêcha pas de remarquer, étant fine, le siience de Courbaisse. Elle sortit, revint tenant dans ses bras son dernier-né qu'elle montra avec orgeuil; Marc, soudain attendri, pensa que dans quelques mois petit-Pierre serait pareil à ce magnifique bébé. Pensée douce, un peu amère aussi; cet innocent, qui n'avait pas demandé à naître, ne serait-il pas un obstacle sur sa route? Supposant une minute — idée absurde! — qu'il s'éprît d'une Jeanne Boërit, comment avouer à un homme probe et religieux comme M. Boërit le passé qui le liait?... CarNoémi était irréprochable. Qu'il le voulût ou non, c'était ainsi et c'était le point grave; mais il serait bien naïf de se tourmenter à l'avance. Est-ce qu'il aimait Mlle Boërit? On ne devient pas subitement amoureux d'une jeune fille parce que l'on apprécie la franchise de son regard et le timbre de sa voix, parce qu'on est jaloux — oh! bien vaguement! • — d'un autre, parce qu'on a joué plusieurs fois au tennis et qu'on l'a admirée pour la grâce libre et chaste de son corps. Noémil... Avec les Oreilhan, voilà une objection qui ne se poserait pas; leur brutalité de gens d'affaires la résoudrait en cinq sec : un don d'argent, et n'en parlons plus! Mais c'est là justement ce que la délicatesse de Marc n'eût jamais voulu admettre. Et d'ailleurs, si Noémi le sommait de reconnaître sa paternité, — elle le pouvait — renierail-il ce devoir? Il savait bien que non. Ah! s'il aimait Jeanne Boërit, ce serait désastreux, mais puisqu'il ne l'aime pas!...
Soriaud les conduisait — le tour du propriétaire — à la ferme : deux vaches donnaient le lait à la maisonnée, y compris les trois enfants des « Firnieingne ». Outre le cheval bai pour la charrette anglaise, un mulet tournait l'eau de la noria, et deux petits ânes d'Afrique transpor-
aient les paniers de fleurs au magasin de Vence où trois jeunes iilles, nièces des « Firmeingne » y faisaient les emballages et les expéditions à la gare. Deux hommes de peine travaillaient, en outre, à l'entretien du domaine et à la culture des roses. Un vieux plant d'oliviers tordait ses branches au feuillage huileux, argenté en dessous. Écrasées à un vieux moulin à bras, les olives de leur huile odorante remplissaient les jarres pour l'année.
— Une industrie qui meurt, expliqua Soriaud avec regret. Mon père m'a raconté que peu d'années après la guerre de 70, rien qu'à Anlibes, la récolte rapportait plus d'un million de francs; aujourd'hui, sur le littoral, on arrache l'olivier.
— Pourquoi? demanda Marc.
— Plusieurs raisons : autrefois il donnait deux récoltes par an, à présent il peut rester des années sans produire. Ensuite, l'abandon de l'éclairage, enfin le prix des huiles d'olive handicapé par le commerce des huiles de graines françaises et étrangères.
— Tu as de beaux orangers, déclara Courbaisse.
— Je les cultive pour la fleur, que je vends à Grasse.
— Et même quelques beaux figuiers, dit Ségurance.
— Oui, ils portent les lîolandines blanches, les « Montégasses », comme nous disons; séchées, elles font nos desserts d'hiver.
— Pourquoi ne cultives-tu pas l'œillet? demanda Gourbaisse. 11 y en a de si belles espèces.
— C'était mon rêve. . . — Soriaud sourit : — Le Flambeau l'a emporté.
Gourbaisse reprit :
— Le jaune soleil de Nice.... Le rose franco, le rouge Allegatière et la blanche Miss Moore! G'est d'ailleurs un travail ingrat et absorbant : baguetter, bâcher.... Un de
mes oncles, grand propriétaire, qui en vend li'énormes quantités, ne sait à quel saint se vouer: après le thrips, un insecte noir, — dit-il pour Marc, — après l'araignée rouge qui vient aux premières chaleurs, après la rouille et la Couronne, qui lue les plantes en quelques jours, voilà une nouvelle maladie due à un champignon, le mycélium —
— ilomine tu es savant! plaisanta Soriaud.
— Branche à branche, l'œillet jaunit et meurt. Des Allemands, qui ont une exploitation contiguë à celle de mon oncle, prétendent avoir trouvé un secret pour guérir les plants malades. Mais....
— Encore un commerce fructueux où ils cherchent à nous supplanter, exclama Soriaud : rien qu'à Nice, quatorze maisons de fleurs allemandes, autant si l'on additionne celles dAntibes, de Cannes, de Beaulieu, de la CoUe-aux-Loups, de Villefranche, de Menton !
Les rosiers alignaient maintenant sur de vastes terrains leurs touffes drues et espacées.
— De bien beaux champs de roses! dit Marc. Beaucoup d'espèces?...
— Le Safrano surtout, des Paul Nahonnand, des 5Iarie Van Houtte et des Souvenir de la Malmaison.
Ils virent descendre vers eux, de gradin en gradin, un long individu, complet à carreaux et feutre tyrolien; Soriaud parut contrarié.
— Ah! non, aujourd'hui c'est mon dimanche! Que Vautruche me fiche la paix !
L'homme avançait rapidement. 11 alla au-devant de lui.' Il y eut un court colloque. Ségurance dit à voix basse :
— Voilà un type qui marque mal.
— Il me semble que je le connais, fit Courbaisse ; estce que ce n'est pas ce camarade de collège que Jules, par
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bonté d'âme, a repêché et qu'il utilise comme secrétaire de rédaction?
— Oui, dit Ségurance.
Marc observait le personnage; dégingandé, étroit d'épaules, la face en triangle, un sourire dé mendiant audacieux, il les regardait aussi, avec l'évident i-egret de ne pas être admis dans leur société. Finalement, Soriaud tourna le dos, pour qu'on ne vît pas qu'il retirait de son portefeuille un billet bleu. L'homme le prit et s'en alla, du même pas dansant, non sans avoir tiré de loin, au groupe, un coup de chapeau obséquieux.
— Je ne puis le souffrir, murmura Mme de Soriaud ; quand je pense que Jules Fa rhabillé des pieds à la tète, paie son logement et sa pension, lui donne même des appointements ; et que ce Vautruche n'est jamais content. . . . Il porte bien son nom, il a la voracité des autruches.
Soriaud entendit les derniers mots et répliqua :
— Voyons, Émilienne, ne sois pas injuste. Ce pauvre garçon était très malheureux.
Mais il resta préoccupé : Vautruche travaillait peu, exigeait beaucoup, se donnait des airs supérieurs de gentilhomme décavé, qui attend la veine. Un ou deux petits mensonges, sans parler de ses hâbleries, mettaient Soriaud en défiance; sa générosité n'admettait pas, cependant, qu'il se fût trompé.
Courbaisse pensa :
« J'éclaircirai le casier judiciaire de ce garçon-là.... Je crois bien, quand j'étais stagiaire au Palais, l'avoir vu conduit entre deux gardes. »
Marc voyait là un type de dégénérescence. La Riviera en fourmillait : gentlemen escrocs, barons et comtes de pacotille, fils de famille déshonorés, hommes d'affaires faillis.... Cette appaiition avait jeté un malaise. Elle rap-
pelait à tous et à Soriaud lui-même l'aventure dans laquelle il s'était jeté, alors que son laborieux bonheur sur ses terres, au milieu de ses" enfants et de ses serviteurs, aurait pu lui suffire.
Brusque diversion : une planche, qui servait de pont à un ruisseau d'arrosage, craqua sous les pieds du fils aîné, Pierre. Il prit un bain de piedr et se releva en riant, mais son costume neuf était sali. Mme de Soriaud, mécontente et rassurée, murmura :
— Jules, je t'avais signalé que le bois était pourri. Il répondit sèchement :
— Eh! j'ai bien autre chose en tête!...
Elle le savait trop, que depuis six semaines l'œil du maître ne veillait plus à quantité de petits détails. Ombrageux, il craignit que ses amis n'interprétassent ce rien à son désavantage. Ils devaient le blâmer, au fond. Aucun ne se partageait ses idées; le Flambeau n'obtenait chez Marc et Ségurance que des suffrages de politesse. Et Vautruche qui venait l'agacer en lui rappelant qu'au café, le vieux Canissou, un peu éméché, osait se plaindre de dégâts prétendus causés à un de ses murs de soutien par le ruisseau de la Brocarde; parlant déjà de procès et « que moussu Maoura le député le soutiendrait, foutre! et au besoin, Maoura le sénateur et tout le tremblement du gouvernement du bon Diou! o
« Eh! bien, qu'il lui cherchât noise, Canissou, et l'on verrait! Ce vieux fourbe, qu'il avait soigné malade, l'autre hiver, pour qui Éinilienne n'avait pas ou assez d'attentions, de bon vin, de pot-au-feu réconfortants! »
Autre souci : un des aides-jardiniers, Pignade, menaçant brutalement de le quitter s'il ne l'augmentait : la porte ouverte aux revendications de Colobrès, son compère, et aussi des Firmin. A qui se fier? le plus travail-
leur de ses hommes!... On l'avait donc monté contre lui? Pour une bêche qu'il trouva oubliée au bout d'nne rangée de plants, il faillit s'emporter, se contint et la mit sur son épaule; le petit Jacques, sur un clin d'œil de la mère, vint l'en débarrasser.
— Où donc est Pierre?
— Je l'ai envoyé dianger de chaussures. Soriaud eut un sourire ironique :
— Laisse donc, n'élève pas tes fils dans du coton! Ah bien, moi, enfant, je suis tombé dans le rù du moulin; si tu crois que mon père y a fait attention !
Mme de Soriaud répondit avec tendresse :
— Tu n'avais plus la mère, Jules.
Il se rapprocha d'elle et lui mit la main sur l'épaule, affectueusement : une façon de réparer en silence, que tous comprirent. On acheva le tour de la propriété; l'atmosphère un instant contrainte, s'allégea.
Une cloche tintant annonça une visite. Marc releva vivement la tète : Les Sangré, sans doute! Fourni que Jeanne Boërit et les Hearst les eussent accompagnés? Oui, on les aperçut devant la treille de vignes qui suspendait, devant la maison, un large toit de verdure. Il y avait là des chaises et des canapés rustiques; et la vue s'étendait sur tout le domaine, ses vallonnements, ses orangers à cimes rondes, les figuiers tourmentés et les oliviers flexibles!
Soriaud et sa femme, hâtant le pas, reçurent les arrivants. M. Hearst, fonctionnaire prudent, avait un peu hésité; il délestait foute politique et ne goûtait pas les violences du Flaraheau, sans nier la sincérité de l'écrivain. C'était un homme maigre, à moustacbes grisonnantes, ayant pris une allure anglaise à professer cette langue depuis vingt-cinq ans et à pratiquer énergiquement
les sports. Sa réserve un peu froide cachait une grande bonté. Claude Sangré s'épanouit de l'accueil flatteur des Soriaud; après le vieux charme de Vence, il savourait la paix agreste du paysage. Le contact de Clairette et de ses deux amies, leur jeune gaîté l'avaient égayé et rajeuni.
Marc en attribua le bienfait au traitement et au régime qu'il avait prescrits. Une allégresse singulière l'emplissait : vraiment le plein air et sa lumière allaient divinement à ces trois jeunes filles. La comparaison surannée lui vint : les trois Grâces. Cette fadeur avait du vrai, car chacune rayonnait d'un prestige personnel; Clairette par sa vivacité candide, Lucy Ilearst de sa spirituelle malice, Jeanne Boërit dont le charme de corps et d'âme, très simple et pourtant complexe, semblait tenir au mystère de ces attitudes si nobles qu'elle avait, au tennis, en s'élançant, cambrée ou détendue, pour recevoir ou renvoyer la balle.
Elle lui avait souri bien joliment, et certes pas en indifférente.
Courbaisse et Ségurance se mêlaient moins à la conversation; d'ordinaire les jeunes filles les intéressaient peu. Courbaisse les jugeait ou trop ignorantes ou trop averties; dans l'un et l'autre cas, on ne pouvait parler librement devant elles. Ségurance, sans dédaigner le flirt, n'en estimait pas les agréments assez positifs ; homme d'amour, il préférait les femmes vis-à-vis desquelles nul scrupule ne le retenait : tandis que les demi-vierges elles-mêmes exigeaient des ménagements, présageaient des risques.
Soriaud, ingénument, se plaisait à regarder les yeux verts de Clairette, le sourire moqueur de Lucy, l'harmonieux visage de Jeanne : il subissait, troublé, l'emprise de leur jeunesse. Comme sa pauvre Émilienne semblait fanée à côté! Jeunes corps irrévélés, puissances de la vie
en marche, seins fermes, jambes fines, petits ventres aussi lisses que l'ivoire.... Vieillirait-il ainsi, encore si plein de sève? La loi dure, morale et chrétienne, le liait; combien de catholiques la transgressaient pourtant! Le pardon est accordé au pécheur repenti; mais de l'espoir de ce pardon, pouvait-il faire un calcul frauduleux? Et si la mort le saisissait avant l'absolution rédemptrice, en état de péché mortel ?
Ses fréquents voyages ;à Nice multipliaient des tentations qu'il repoussait avec une sincère horreur. Il ne faillirait pas, il ne voulait pas faillir; mais était-ce absolument sa faute s'il restait jeune, alors que sa femme avait vieilli; s'il restait séduisant, alors qu'elle n'inspirait plus que ce désir calme qui vieat de l'habitude ou de la nécessité inavouée de l'instinct? 11 devait à son tempérament un goût vif de sensibilité, cette sensualité trop défendue pour qu'elle n'en tirât pas un trouble séducteur; et en même temps, son éducation sévère lui enseignait le dégoût de joies qu'il savait imputes, contraires à son devoir d'époux et de père. Il se repi'ésentait ceux qui, comme lui et M. Hearst, avaient accepté les lourdes charges de la famille; l'amour s'émoussait-il, chez eux aussi, pour leur femme? En soulïVaient-ils? Ou, assagis, ne demandaient-ils au mariage rien de plus que des rapports espacés de procréation? Voilà Ségurance, rien ne le gêne, rien ne l'opprime; il a eu des maîtresses adorables, il en aura longtemps encore : cependant l'enviet-il? Mon! En fondant un foyer, Soriaud sait qu'il a bien agi; il n'est pas un parasite de luxe, il contribue à l'accroissement et à la vigueur de son pays; n'est-ce pas de quoi le consoler? Quelques années encore, il ne pensera plus à ces misères.... Son renoncement volontaire lui épargne des périls : l'embarras des situations fausses, les
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risques de maladies honteuses, la douleur d'Emilienne.
Celle-ci proposa aux jeunes filles :
— Voulez-vous voir mes poules?
Excellente Émilienne, pense-t-il, qui s'imagine leur faire grand plaisir! Mais elles acceptent joyeusement; et iière, car la bast-e-cour et le pigeonnier sont ses attributions exclusives, elle les guide vei-s les coqs d'Orpington qui paradent, tels de gros spadassins; vers les poules de Bresse qui semblent des paysannes à gros derrière et les Houdan à crête; des pintades craquètent à cris aigus, des dindons habillés de soie noire gommée gloussent; un paon superbe étale sa roue bleue ocellée.
Marc, très intéressé, s'est joint au groupe; la nuque de Jeanne Boërit, ronde, brille d'un mystérieux éclat sous les cheveux follets. Quelle prise de possession pour un jeune mari que de poser sa main sur cette peau douce et mate!
Clairette s'extasie à la vue des couvées ; des poussins, boules de duvet jaune, accourent se grouper auprès de leurs mères; Lucy Hearst s'amuse du dandinement des canards; et quand Mme de Soriaud prend quelques poignées de grains pour les jeter, toute la foule emplumée se rue vers elle, se bousculant, s'écrasantavecde grands coups de bec et d'aiies.
— Sont-elles méchanles! s'écrie Clairette, protégeant une poule boiteuse que ses camarades repoussent loin des grains.
— Tout à l'ait les grandes personnes, observe Lucy railleuse, elles ne respectent que les puissants et les riches. Je naime pas du tout la campagne; les bétes n'y sont pas meilleures que les gens, et on est piqué par un tas d'insectes.
— Est-ce votre avis, mademoiselle? demanda Marc à Jeanne Boërit.
Elle tourna vers lui son visage paisible :
— Oh! moi, je me trouve bien partout.
— Le pis, observa Lucy Hearst, est qu'elle dit la déplorable vérité. Jeanne est capable de rester une heure, en admiration, devant un coucher de soleil. Et vous, docteur?
— Moi aussi, dit Marc.
— Alors, vous êtes faits pour vous entendre, déclara Lucy Hearst de son petit ton net, sans qu'on sache si elle se moque ou non.
Marc pense qu'il serait doux, en effet, de plaire à ce ce grand être souple et charmant, qui a la noblesse élancée d'une vierge du Nord, avec la chaude pâleur d'ambre du Midi.
Elle s'est retournée, et ils se sourient. Ce n'est pas l'amour, ce n'en est même pas l'aube. C'est cette lueur indistincte qui annonce qu'un jour nouveau va naître sur les cités, sur les campagnes, éclairant les espoirs et les travaux des hommes.
84 497. — Imprimerie Lahlre. 0, rue de Fleurus, à Paris.
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