‹ JoujouxChapitre 102 sur 111 · ACTE III, SCÈNE VI · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE VI

MAURICE

Vous me calomniez, je vous ai beaucoup aimée.

Quelle illusion !

MAURICE

Elj\ai beaucoup souffert.

Souffert! IN'employez donc pas ce mot, vous en ignorez jusqu'au sens.

MAURICE

Vous vous trompez, vous m'avez fait souffrir; je vous dois la plus atroce souffrance qu'un homme comme moi puisse éprouver... Après votre départ, pour vous oublier, j'ai essayé d'une intrigue nouvelle, elle avorta plus piteusement que la nôtre; il me sembla alors que je ne parlais plus aux femmes de la même voix, et que leurs regards aussi s'étaient altérés. Je me crus atteint de spleen et j'acceptai avec plaisir le voyage en Afrique, d'où je comptais revenir bientôt l'àme retrempée... Mais là-bas, dans la tristesse et la nostalgie des premiers temps, je connus ma méprise; le mal était irrémédiable, j'avais tourné le dos pour toujours à la beauté de la vie, et désormais, tant que Je pourrais aller sans qu'une halte me fut permise, je marcherais vers sa laideur, car les temps étaient

révolus et ma jeunesse était morte... Je me rappellerai toujours une nuit de Mustapha, tiède et brillante, passée solitairement sur la terrasse au-dessus du jardin embaumé... Cette nuit-là, j'ai tendu en, sanglotant des bras désespérés vers la mer qui n'était au loin qu'un fil d'argent, vers la côte invisible, vers vous, vers Paris, vers mes jeunes années!... Ne méprisez pas mes larmes d'alors; c'est d'un pauvre sire, je le sais de pleurer parcequ'on se fait vieux, mais la douleur est toujours la douleur, et peu en importe la cause...

Je n'étais pas responsable de cette douleur-lù !

MAURICE

Si vous l'aviez voulu, j'aurais fini en beauté î Au lieu de glisser aux aventures d'une heure, qui sont comme la parodie de mon passé amoureux, j'aurais connu une apothéose ! . . . Car nous étions. Joujou, si intimes, si fraternels, car je vous avais si souvent pris le bras ou tenu la taille sans qu'une arrière-pensée galante nous troublât, car nous nous connaissions si bien que nos amours fussent vite devenues passionnées tendres et perverses, et que je vous aurais aimée infiniment... Je l'ai bien senti à mon regret de vous. Je vous jure que j'ai beaucoup souffert.

Vous m'avez regrettée longtemps?

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