TOI/S DROITS RÉSERVÉS
i'RÉFACE DE L'EDITEUR.
Dans la tâche que nous avons entreprise de faire connaître à nos lecteurs les œuvres les plus remarquables que produisent les littératures étrangères, nous nous sommes imposé la condition d'en donner des traductions aussi fidèles que possible. Nous nous attachons à respecter les idées , les tournures, et surtout le type particulier du chaque écrivain, de façon à ce qu'il puisse se reconnaître lui-même immédiatement. En un mot,
nous voulons que nos livres soient des traductions, et non de simples imitations.
Ce travail n'est pas chose facile, mais le public et les auteurs qui nous confient leurs œuvres , nous en sauront d'autant plus de gré. Car donner à ces livres une forme absolument française , en élaguer les difficultés, et y intercaler des idées qui ne sont ni dans l'esprit ni dans la manière de l'auteur que l'on veut faire connaître, c'est leur enlever, selon nous, leur principal attrait.
Ceux-là seuls qui sont initiés aux difficultés sans nombre qu'offre la traduction de certaines langues, et de la langue allemande en particulier , comprendront combien d'obstacles il y a à surmonter pour produire une œuvre consciencieuse.
Parmi le grand nombre de littérateurs modernes dont l'Allemagne s'honore à juste titre, M. Edouard -Marie OEttinger occupe sans contredit une des places les plus émi-
nentes. Écrivain aussi fécond que spirituel, bibliographe aussi renommé que savant, il a mis au jour une foule de livres — historiques, plaisants, sérieux, — lesquels ont tous produit une vive sensation en Allemagne, sans que jamais on ait songé à les traduire.
Nous ne donnerons pas la nomenclature de ses ouvrages, elle serait trop longue; mais nous livrons aujourd'hui au public un premier volume de ses morceaux détachés, lequel sera bientôt suivi d'un second.
En attendant la publication d'un livre plus important, nous avons voulu faire connaître la manière de l'écrivain, son humour charmante et le cachet de gravité scientifique qu'il imprime à ses œuvres même les plus légères.
Nous avons sous presse en ce moment un ouvrage en deux volumes écrit par M. OEtlinger et intitulé : Rossini , l'homme et l'artiste. C'est, sous la forme d'un roman, la biographie de l'illustre compositeur, mais la
biographie la plus vraie et à la fois la plus amusante qui ait été faite jusqu'ici. L'auteur, ami personnel de Rossini, a puisé à la meilleure source les innombrables anecdotes et les faits si intéressants qu'il nous raconte. Aussi ne doutons-nous pas de l'accueil sympathique que rencontreront ces deux volumes chez les admirateurs de l'immortel maestro.
Après Rossini, nous publierons un autre ouvrage du même auteur : Mademoiselle Mars et sa cour, titre piquant qui promet beaucoup, et qui tient tout ce qu'il promet.
Aimez-vous les chiens ?-aimez-vous les chais?
Le chien, cliacun sait cela, est l'emblème de la fidélité; le chat, au contraire, le symbole de la fausseté, de la malice et de la ruse.
De tout temps, le chien a été un objet de considération de la part des hommes. Déjà dans la mythologie romaine, nous voyons le chien jouer un grand rôle, car on le sacrifiait à Mars et à Mercure, à Pan et à Esculape, à Hécate et à d'autres divinités. Il était le compagnon de Diane et l'attribut des Lares. Les anciens Égyptiens, dont les dieux croissaient dans leurs jardins, les Égyptiens qui adoraient l'oignon et l'ail, se signalaient aussi par un culte idolâtre pour le chien. Ils pleuraient la mort de tout caniche et
l'enterraient en grande pompe. Plutarque raconte dans son ouvrage Adversùs stoicos qu'un peuple a existé de son temps, qui avait choisi un chien pour roi et que l'image de ce dernier était gravée sur les pièces de monnaie. Somme toute, on a honoré les chiens à ce point qu'on les a élevés jusqu'au ciel, en leur donnant une place au milieu des étoiles. Aujourd'hui encore on y voit trôner le Grand Chien du côté de l'est au-dessous d'Orion, et le Petit Chien du côté du sud au-dessous des Gémeaux.
L'histoire aussi nous rapporte maintes particularités sur les chiens.
Hérodote dit que le grand Cyrus avait affranchi quatre villes de tout impôt, attendu qu'elles s'étaient chargées spontanément de l'entretien d'un nombre considérable de chiens royaux.
Alcibiade paya, d'après Plutarque, la somme de 7,000 drachmes — environ G. 000 francs — pour l'achat d'un de ses chiens de chasse.
Un certain Barnabo Visconli possédait 5,000 chiens de chasse, qui devaient être nourris par les couvents de Bologne et des environs.
A Gènes, dans le jardin du palais Doria. on voit un magnifique monument de marbre élevé en l'honneur d'un chien qui fut le favori du vaillant amiral André Doria. Ce chien, qui exhala
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son dernier soupir en 1603, recevait une pension viagère annuelle de 500 ducats d'or du roi d'Espagne, Philippe II. Il — le chien — était servi par deux esclaves qui lui apportaient sa pitance dans des plais d'argent.
Frédéric le Grand fit construire un monument pareil dans le jardin de Sans-Souci, en mémoire de, sa bien-aimée chienne AIcmène. Une autre chienne, nommée Biche, tombée entre les mains des Autrichiens à la bataille de Soor en 1745, lui fut rendue sur ses instantes prières par le général Nadasdi. Du reste, le philosophe de Sans-Souci était un grand amateur de chiens, et il disait un jour au marquis d'Argens :
— J'aime tous les chiens, excepté les Aulricliiens.
A Voltaire, qui s'étonnait un autre jour de celle prédilection, Frédéric rappelai es Molosses, qui enterraient leurs chiens avec magnificence; les Agrigenlms, qui leur dressaient des colonnes d'honneur ornées d'épitaphes; Alexandre le Grand, qui en souvenir d'un chien morl fit bâtir une ville ; l'empereur Adrien, qui après la mort de son chien, commanda un splendide banquet funèbre; et Sergius qui en mémoire de son chien Arzibour, déchiré par les loups, désigna un jour de l'année où il devait jeûner lui-même tant qu'il vivrait.
Charles XII, roi de Suède, fit solennellement
ensevelir son chien favori Pompe cl composer des vers el des épitaphes à son sujet.
Catherine II de Russie aimait aussi Rogerson, son chien de prédilection, au-dessus de toutes choses, et quand il mourut, elle écrivit -pour lui une épitaphe en langue française.
Mais ce n'est pas seulement parmi les lèles couronnées qu'on rencontre les grandes passions pour les chiens; les savants et les poêles fournissent à leur tour un ample contingent à celte nomenclature.
Le célèbre cardinal l'ietro Bembo possédait un chien dont la mort l'affligea profondément.
Le philosophe, astrologue et alchimiste Corn< luis Agrippa de Netlesheim avait nuit el jour auprès de lui un chien qui était constamment couché à ses pieds, et que les gens superstitieux soupçonnaient d'être un démon déguisé.
Le savant Juste-Lipse avait trois chiens, nommés Hops, Mopsulus et Saphirus, qu'il aimait si tendrement qu'il les fil peindre chacun sur une toile différente et qu'il les chanta en vers. Lorsque le dernier, qu'il avait affectionné le plus, périt en tombant dans une cuve d'eau bouillante, Juste-Lipse écrivit à son ami Philippe Rubcns : Triais hœc scribo cl jurta lacrymas , non rideo. Saphirus meus obiit, cl id
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violenta morte. Air. Bibliothèque de Jéna,on voil un lableau représentant Juste-Lipse qui lient un chien dans ses bras.
Le célèbre jésuite Maimbourg était un si grand amateur de chiens, qu'il en fil un jour le texte d'un sermon où, après avoir décrit le chien du roi David, il compara les dogues anglais aux jansénistes, les mâtins aux trappistes et les vigilants chiens de garde aux jésuites.
Un autre jésuite, le père Ducerceau, qui a écrit la vie de Bienzi, chanta aussi son chien Mirlille.
Paul Scarron dédia un de ses romans comiques à la petite chienne favorite de sa sœur, à laquelle il donnait le nom de dame Guillemetle. Il se brouilla avec sa sœur, et quand il corrigea pour la nouvelle édition les fautes typographiques de la première, il eut la méchanceté d'écrire cette remarque : au lieu de la chienne de ma sœur, lisez : ma chienne de sœur.
Bruzen de la Marlinière dédia la deuxième partiedeses Entretiens desombres aux Champs- Elysées au chien du libraire Uylwers d'Amsterdam.
Un poêle anglais, Swift, si je ne me trompe, dédia également un de ses livres à son petit chien.
Madame Deshoulières composa une tragédie
sur la mort du chien d'un de ses amis. {La mort de Cochon, chien de M. le maréchal de Yivonne. Amsterdam, 1709.;
Une duchesse française prit le deuil à la mort de son chien et reçut au lit les compliments de condoléance qu'on vint lui adresser.
Le comte Clermonl prit également le deud pour son chien Citron, et il chargea son curé de composer une épilaphe pour le défunt. Cette épilaphe, la voici :
Ci-gît Citron, qui sans peul-élre Avait plus de sens que — son maître.
Une comtesse autrichienne entretenait une. armée de petits chiens, et chaque fois qu'il en mourait un, elle faisait dire une messe à son intention.
La princesse Anne di Wurtemberg, qui vivait en 1753 à Mœmpelgard, faisait enterrer ses chiens dans des cercueils d'étain. Une de ses chambrières s'étanl un jour avisée de rire à ce sujet, pour la punir, elle la piqua avec des épingles, et fit ensuite couler sur les piqûres de la cire à cacheter en ignition. Pour ce fait, la trop sensible princesse fut bannie du comté pendant cinq ans, par jugement du tribunal de Colmar.
Mais nulle nation n'aime les chiens autant que
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la nation anglaise. Un de leurs proverbes dit : Love my, love mij dog. Sur aucun point du globe, on ne trouve d'aussi beaux chenils qu'en Angleterre. Le palais des chiens du duc de Ridimond a coûté, dit-on, 20,000 livressterling, et celui du duc de Bedfort 70,000.
Eh bien, je le demande au lecteur, tous ces chiens ne sont-ils pas dignes d'envie?
Mais les chats aussi jouissaient au temps jadis d'une grande considération. Les anciens Égyptiens regardaient cet animal comme le symbole de la liberté, et ils l'honoraient en outre par celte raison, qu'une fois il avait plu à la déesse Isis de se métamorphoser en chat. Dans les grandes solennités, on réservait aux chats des places d'honneur. Un chat venait-il à décéder, les habitants de la maison, au dire d'Hérodote, se rasaienl les sourcils, faisaient embaumer le cadavre et l'enterraient dans la ville de Boubastis.
Dans une très-savante dissertation sur la -prééminence des chats — Rotterdam, 1741, — on relate que tout Égyptien qui avait tué un chat, avec, ou sans préméditation, était puni de mort. A l'assaut delà ville de Pelouse, Cambyse ordonna à ses soldats de s'armer de chats au lieu de boucliers, el ce stratagème enleva à la garnison égyptienne le courage de se défendre.
Les Turcs également ont toujours vénéré les chais, attendu que le prophète Mahomet les affectionnait beaucoup, et qu'il coupa un jour un pan de son caftan plutôt que de réveiller son chat favori qui s'y était endormi.
Zoé, la femme de l'empereur grec Constantin Monachos, chérissait son chat Méchlempé au point qu'elle lui avait consacré un service de table en or.
François Pétrarque partageait son amour entre sa blanche Laure aux yeux noirs et un chat noir aux yeux verts, qu'Antonio Qusrengo, chanoine de Padoue, a chanté, un chat dont on conserve aujourd'hui le squelette à Padoue comme une précieuse relique, un chat qui a eu l'honneur insigne d'être gravé sur cuivre dans le Pctrarca redivivo de Thomasino. Si la belle Laure vivait encore, n'aurail-elle pas le droit d'être jalouse de ce chat?
Le Tasse, le chantre immortel de la Jérusalem délivrée, avait aussi un chat qu'il chérissait tendrement; dans un de ses plus beaux sonnets, il le pria de lui prêter la lumière de ses yeux, vu qu'il lui manquait l'argent nécessaire pour acheter de quoi s'éclairer. Pauvre Torqualo !...
Michel Montaigne ne connaissait pas de plus vive jouissance que d'observer les habitudes des chats.
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Michel dp Marolles. poêle qui se vantait d'avoir écrit 133,124- vers, chanta, ainsi que le dit Monlgrif dans son Histoire des chats — Paris, 1791. — le chat de mademoiselle de Gournay.
Madame Deshoulières consacra à sa chère. Grisitle des pages remplies de bien plus de charme et de poésie, que celles offertes à leurs maîtresses par maints poètes de nos jours.
La duchesse du Haine, belle-fille de Louis XIV, célébra son chat Marlamain dans des vers qui ne feraient pas honte au plus fameux poêle français.
Le minisire Colberl avait tant de chats que son cabinet en fourmillai!
On voit encore aujourd'hui à Paris le monument que madame de Lesdiguières, femme du dernier connétable de France, lit érigi r à son chat.
La harpiste parisienne madame Dupuis et un avocat de Nuremberg, le docteur de Neufville, ont institué leurs chats leurs légataires universels.
Le célèbre compositeur Sacchini ne pouvait noter trois mesures, si sa femme et son chat n'étaient à ses côtés : les miaulements discordant duchal lui inspiraient les mélodies les plus harmonieuses.
Le peinlre bernois Gottfried Mind, qui aimait les chais plus que certains pères uniment leurs en fanls, exeellail tellement dans la peinture de ces animaux, que, dépassant encore Visclier, Gafnel cl Mol la r, il mérita le surnom de Raphaël des chats.
Jean-Jacques Rousseau tenait aussi pour les chais, cl il a écril plus d'une page en leur honneur. 11 préférait le chai au chien, parce que, disait-il, celui-ci ost rampant, adulateur, servile, l'autre, auconlraire,(ier, opiniâtre, indépendant.
Les hommes qui aiment les chats sont généralement ennemis des femmes, et les femmes qui aiment les chiens ont moins d'inclination pour les hommes que celles qui préfèrent les chats. Marion de Lorme affectionnait les chiens et Ninon de l'Enclos les chats. C'est là ce qui faisait leur différence.
Quant à moi, je ne déleste rien tant que les chats, et je raffole de mes deux petites chiennes Miss el Mignonne, l'une noire comme le jais, l'a ulre blanche comme l'albâtre, et ma foi, à l'exemple de tant d'autres, je leur dédie ces quelques lignes.
Un des plus fervents amis des chats qui ail existé, c'était Prosper .lolyot de Crébillon, né à Dijon le 15 février 1675.
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D'abord il avait étutiié le droit, mais bientôt il tourna le dos ù la déesse Thémis pour s'attacher à la muse dé la tragédie.
Son premier essai, La mort des enfants de Drutus, no put trouver grâce devant le tribunal des comédiens; il fut refusé. Alors il condamna lui-même les pauvres Enfants de Brutus au supplice du feu, et il les jeta dans son poêle. La première de ses pièces qui eut l'honneur de la représentation en 1705, fut son Idoménée. Il fit jouer en 1707 une nouvelle tragédie, Agtrée; en 1709, Electre; en 1711, Rhadamiste; en 1714, Xerzès, et en 1716, Sëmiramis.
Ses amis, à la tète desquels marchait le procureur Prieur, l'enveloppèrent de nuages d'encens et l'appelèrent l'Eschyle français; mais ses adversaires — et quel talent n'a pas d'adversaires dès qu'il s'élève au-dessus de la médiocrité — lui reprochèrent sa prédilection pour l'horrible, son penchant à l'exagération. Tout en déchirant ses tragédies à belles dents, Boileau, dont le fouet satirique ne ménageait pas même ses meillleurs amis, le nomma le Racine en débauche.
Ses partisans aussi bien que ses adversaires allèrent en réalité trop loin ; mais comme il esl dans la nature de tout homme d'accepter plus aisément l'éloge exagéré que le blâme le plus
inclulgenl, personne ne trouvera mauvais que M. Crébillon n'ait pu que difficilement endurer le blâme.
On raconte de Mézerai, l'un des plus fameux historiens de France, qu'il conservait toujours religieusement une pièce d'or, seule et unique, afin que s'il éprouvait un jour le bonheur de voir condamner un censeur à la potence, il pût avec cet argent louer une fenêtre sur la place de Grève. La. colère de Crébillon, par suite des injustes outrages de ses ennemis, n'était pas moins ardente : il compara la critique à Cerbère, le chien des enfers, mordant tous ceux qui ne lui remplissaient pas la gueule.
Découragé par les méchantes haines de la critique, il voulut même dire, adieu à la scène; mais bientôt l'envie d'écrire se réveilla en lui, et après un silence de dix années, il rentra dans l'arène avec son Pyrrhus, qui fut représenté en 1726, et obtint une approbation presque générale. Cinq ans plus tard, il fut nommé membre de l'Académie; ce qui fit dire à Voltaire que pour compléter le nombre de M on avait choisi un zéro. Et malgré son talent, malgré l'estime qu'il sut conquérir, il eut toujours beaucoup de chagrins et jamais d'argent. Enfin la faveur de madame de Pompadour lui procura une pension de mille livres et un emploi à la Bibliothèque royale.
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Crébillon était aussi un original : il menait une vie Irès-irrégulière, se mettait rarement au lit, couchait la plupart du temps sur la dure, et conservait sa pipe allumée, depuis le matin jusqu'au soir. De plus, il méprisait et haïssait les hommes, n'aimant avant toute chose que ses tragédies et ses chats. Il ne possédait pas moins de dix de ces animaux, et avait donné à neuf d'entre eux le nom des muses qui l'inspiraient, cl au dixième celui de Boileau, parce que ce dernier était l'homme qui l'avait le plus vivement attaqué, le plus profondément blessé. — Un des amis de Boileau étant venu lui demander raison de cette mauvaise plaisanterie, il lui répondit: « Que voulez-vous? le nom démon chat s'écrit avec un x et celui de Boileau n'en a pas. Le visiteur se mit à rire et s'en alla tranquillement. »
Crébillon avait un fils. Claude-Prosper, né le 12 février 1707, était tout à fait l'opposé de son père. Celui-ci était mélancolique, dégoûté de la vie, ennemi du monde et des hommes; l'autre toujours content, toujours gai et parfois même licencieux à l'excès. Il habitait la même maison que son père, et tandis que celui-ci, renfermé au premier étage, combinait de nou-
veaux plans pour ses pièces de théâtre, choisissant de préférence les sujets les plus effroyables, les plus susceptibles de faire dresser les cheveux. le fils, réfugié à l'étage supérieur, faisait éclore une foule de romans comiques, mais pleins d'impudeur, romans dans lesquels la gaieté lascive, la saillie transparente et la frivolité finement gazée (un demi-voile a toujours plus de charme que la nudité) semblaient lutter pour ainsi dire à qui mieux mieux.
En 1742, il publia Tanzaëet Néadame, roman assez intéressant, mais très-obscène, dont les malicieuses allusions à quelques gentilshommes de la cour lui procurèrent un logement gratis à la Bastille. Dix ans plus tard, il fit paraîlre un roman bien plus méchant encore, Les amours de Zeskinsul, roi des Kofizans, libelle sur les aventures amoureuses du roi. Pour se débarrasser des pointilleries de ce railleur et sur le conseil de Cotillon II, — madame dePompadour, — Louis XV le nomma censeur royal avec ti.OCO livres d'appointements. Ensuite il écrivit encore le Sopha, — quel conte! — et quelques autres romans qui ont trouvé autant de lecteurs que d'imitateurs, mais qui n'ont fait aucun honneur à la littérature.
Dans la vie ordinaire, Crébillon le jeune était un modèle de mœurs douces el délicates, un
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homme n'ayant que peu ou point d'ennemis, attendu qu'il savait suivre la célèbre maxime de Fonlenelle, chacun a raison, et qu'il laissait, en effet, à chacun sa volonté. Il était l'un des membres les plus aimés de la Société littéraire des Dominicains, dont les séances avaient lieu le dimanche, et de celle du Caveau, où les gastronomes et les chansonniers les plus renommés se réunissaient sous la bannière de Piron et de Collé pour chanter, le verre en main : Vivent lo vin et la joie :
Un matin Crébillon le père, entouré de ses muses à quatre pattes, était assis devant son bureau, travaillant à une tragédie dont le héros était le Romain Calilina. Tandis qu'd écrivait, ses chats saillaient d'une chaise sur une autre. L'un d'eux saula même sur son bureau.
— Fi donc, Melpomène! s'écria lepoële, comment un chat de bonne maison peut-il être assez mal appris pour sauter ainsi >ur une table? Qu'an maton campagnard se permette pareille incartade, passe encore; mais un chat qui a reçu une éducation convenable...
— Miaou, miaou, répliqua le chat tout en folâtrant.
— Tu devrais rougir, fit M. de Crébillon, lui donnant une petite lape.
Blesséede celte punition, la bète bondilen bas de la table et alla se blottir sous lesopha. Mais un instant après, un autre chat était sur le bureau.
— Comment, Euterpe, tu veux aussi nie fàcber aujourd'hui? ne vois-tu pas qu'il faut que je travaille? Va-l'en, mon cher enfant, dit M. de Crébillon, en lui allongeant aussi une tape. Eulerpe se bâta de prendre la fuile.
Le poêle était au fort de l'inspiration, quand il fut dérangé de nouveau. Mais cette fois ce n'était pas un chat; son fils, le censeur royal, venait d'entrer dans sa chambre.
— Mon père , je viens vous adresser une demande.
— Que désires-tu , mon fils? demanda M. de Crébillon.
— Un jeune poêle vient de m'apporter à l'instant une tragédie, afin que je la censure.
— Eh bien, mon fils, censure-la.
— Oui, si j'en avais le loisir! Je travaille à un nouveau roman.
— Et moi à une nouvelle tragédie* : ne me trouble pas. mon cher Claude, je me sens justement dans la plus heureuse disposition du monde, et je suis en train de pendre un coquin, un rien qui vaille de ministre...
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— Laisse le gigotter encore un peu, mon cher père, et fais-moi l'amitié de censurer cette tragédie; je n'ai pas le temps, moi, car l'imprimeur attend mon manuscrit.
— Allons, voyons, donne ici!... Comment ça s'appelle-t-il?
— Catilina.
— Diable! c'est aussi le litre de ma tragédie! Eli, je suis curieux de savoir comment ce gaillard-là dépeint mon héros. Mon Dieu, la triste époque que la noire! Aujourd'hui le premier imbécile venu se croit de la vocation pour la tragédie. Et pourtant rien de plus difficile qu'une bonne pièce de ce genre! Voltaire luimême, qui se considère comme le plus grand poète, n'entend rien à écrire une véritable tragédie! Il n'y a que deux hommes qui en soient venus à bout : Sophocle et Racine. Moi-même je ne suis qu'un barbouilleur, et il y a des moments où je crois en vérité que le Zoïlc Boileau...
— Passons là-dessus, mon père, interrompit Crébillon fils. Dis-moi plutôt quand l'auteur pourra revenir chercher son manuscrit.
— Dans trois jours je l'aurai probablement lu.
— Bien, mon père, lit Crébillon le jeune, et il sortit.
Le vieux, stimulé par la curiosité, mil de
côlé son Calilina et prit celui de l'étranger. Il lut la première, la seconde, la troisième scène et... l'ennui commença de le gagner.
--Ce brave garçon, dit l'amateur des chats en s'inlerrompartt, me remémore l'histoire du vieux Chœrile qui, s'étant imaginé de chanter Alexandre le Grand, reçut une pièce d'or pour chaque bon vers, et pour lout mauvais vers un soufflet. L'auleur de cette tragédie mériterait plus de soufflets qu'il ne pourrait peut-être en endurer, car jusqu'à présent au milieu de cet océan d'iambes. je n'ai pas encore rencontré un seul bon vers. Cependant continuons!
Il lut la quatrième, la cinquième etla sixième scène et se mil à bâiller.
— Ah ! voilà qui me rappelle aussi cette histoire du poëte tragique grec Diphile. Dinant un jour chez son amie Géathène, il lui demanda comment elle s'y prenait pour avoir des vins aussi frais au milieu des chaleurs les plus brûlantes de l'été. Je les fais placer, dit-elle, dans la fontaine où j'ai jeté les vers. — Dieu, que de poésies glaciales l'espèce humaine engendre !
Puis, il lut encore une scène et jeta la pièce dans un coin.
Lorsque le malheur a jeté son dévolu sur nous,
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pauvres hommes, lorsqu'il ourdit des intrigues et trame des conspirations à notre endroit, il sait inventer mille ressources, mille expédients pour amener tôt ou tard la réussite de son plan.
Le jeune poète qui pendant trois années s'était morfondu sur son Calilina et l'avait enfin terminé à la sueur de son front et après d'innombrables nuits passées sans sommeil, appar- Lenait à celte classe de pauvres diables appelés communément oiseaux de malheur, parce que le malheur les poursuit partout et toujours, se jette sans relâche à la traverse de leurs projets, les harcèle et les persécute sans répit, et leur joue à toute heure . à tout moment quelque nouveau mauvais tour.
Dans sa jeunesse, une célèbre tireuse de cartes lui avait prophétisé, au moyen du marc de café, qu'il eût à se garder des chats, attendu qu'elle lisait dans le livre du destin que ces animaux le menaçaient d'un grand danger.
L'homme superstitieux croit tout, et c'est là précisément ce qui fait son malheur.
Depuis ce jour, le jeune homme avait éprouvé une antipathie toute naturelle et assurément très-excusable pour toute l'espèce féline, et il avait religieusement évité tout ee qui avait le plus léger point de ressemblance avec un chat.
A l'aspect de ces animaux, il ressenlail la même impression que Henri III do France, qui se mettait à trembler quand il apercevait un chat dans sa chambre. De telles idiosyncrasies sont des énigmes que nu! psychologue n'est capable de résoudre.
Le jeune homme était parvenu à l'âge de vingt-six ans, sansque les chats lui eussent occasionné la moindre contrariété. Déjà il se disposait à nepascroire plus longtemps à la prophétie de la sybille au marc de café et à se réconcilier complètement avec les bêtes qui jusqu'à présent lui avaient été si odieuses, lorsque surgit un événement qui démontra de la façon la plus convaincante la vérité de l'oracle prononcé par la cartomancienne et la méchanceté des chats.
Que l'on en juge !
Au bout de trois jours . le jeune et modeste auteur du Catilina se présente chez le censeur royal M. de Crébillon fils, pour y réclamer sa tragédie.
— Votre Catilina est en bas chez mon père, répondit le censeur. Voulez-vous vous donner la peine de descendre avec moi?
Le poêle accepta en faisant une révérence
profonde, et ils se rendirent tous deux chez M. deCrébillon père.
— J'ai l'honneur de vous présenler l'auteur de Calilina.
— Je suis enchanté de faire votre connaissance.
Le poêle s'inclina au^si respectueusement que possible.
— Mon père, où avez-vous posé la tragédie?
— Elle doit èlre sur mon bureau.
Le fils chercha.
— Non, mon père ; elle n'est point sur le bureau.
— Alors elle doit être sur le sopha.
Le fils chercha encore.
— Elle n'y est pas non plus.
— Eli bien, dans ce cas elle doit sûrement se trouver là , sur la cheminée.
— Pas davantage.
— Où diable ce Calilina peut-il donc avoir été se nicher? fit le vieux Crébillon tant soi t peu déconcerté.
— L'auriez-vous peut-être par distraction jelé dans le panier aux rebuts? — Assure-toi de cela, mon fils. Il chercha, chercha et ne le trouva pas. Une sueur froide perlait déjà sur le fronldu jeune poêle, car une voix intérieure lui disait que le manuscrit était perdu, ce qui devait le préoc-
cuper d'autant plus cruellement, qu'il avait eu l'imprudence de n'en point conserver une
copie.
Le père et le fils visitèrent tous les coins et recoins. Enfin, après de longues recherches ils trouvèrent le Catilina sous le sopha. Mais dans quel état? lacéré en mille petits morceaux; car durant la nuit précédente, tous les chats de M. Crébiilon, poussés par la faim, s'étaient précipités sur le noble Romain et l'avaient si longtemps houspillé, en tous sens, qu'il n'en était plus reslé une seule page entière. Qu'on se figure l'embarras des deux Crébiilon et l'épouvante du pauvre jeune auteur! Il se tenait là comme un clocher d'église frappé par la foudre.
— Monsieur, fit Crébiilon le jeune, vous voyez le malheur qui est arrivé. Je suis désolé...
— Et moi aussi, monsieur, ajouta le vieux d'un air de componction.
— Quelle indemnité, quelle satisfaction pouvons-nous vous offrir?
— Aucune, aucune, s'écria le jeune poêle consterné, en se frappant le front, et il s'enfuit fou de désespoir.
Le même jour, deux chats de M. de Crébiilon passèrent de vie à trépas; l'histoire ne dit pas
si ce fut pour avoir dévoré la moitié de la tragédie ou en suite d'une autre cause.
Le jeune poète envisagea celte aventure fatale des clials comme un avertissement du ciel. Pour le bonheur de l'humanité, il n'écrivit pas une seconde tragédie, et bientôt après il devint journaliste.
Dans le courant de la même année vl TG3) le Catilina de M. de Crébillon parut sur le théàlre : niais en dépit de la magnificence avec laquelle il avait été mis en scène d'après les ordres de madame de i'ompadour, il n'oblinl que fort peu de succès.
Immédiatement après la première représentation, une critique très-acerbe de la pièce fut publiée avec cette épigraphe :
Quousquc tandem, Catilina, abulere palientiâ nostrâ '
Celte critique était do jeune poêle.
«lu finnameut, ' et les Qeurs 1rs étoiles de !;i terre.