‹ Joujoux. Traduit de l'allemandChapitre 3 sur 11 · PRELUDE HISTORIQUE · texte numérisé non relu

PRELUDE HISTORIQUE

Celle chère, celle excellente madame de Genlis!... Elle a écril bien tics volumes, bons, mauvais, médiocres, mais son meilleur ouvrage esl un petit livre intitulé : Botanique de l'histoire. où elle nous raconte maintes choses délicieuses à propos rie fleurs qui oui joué un rôle dans des événements historiques. Elle parle de roses cl de lis, de tulipes et de camélias, de violettes et demyosolis,tout en rapportant quelquesouvenir à chacune de ces fleurs; mais elle s'arrête de préférence sur la rose, celte gracieuse reine des jardins, qu'Anacréou appelle d'une f;içon si poétique V unique sollicitude du printemps.

Après la comtesse de Geulis, H. de Biedenfeld a rattaché à la rose une foule de souvenirs, et

dans son Livre des roses il nous a livré plus d'une page intéressante.

Qu'il nie soit permis, à mon tour, de consacrer un chapitre à la fleur des fleurs.

Anaeréon attribue l'origine de la première rose à une goutte d'écume tombée sur le bord du rivage, au moment ou Venus Aphrodite se déroba aux Ilots de la mer. Cette goutte d'eau renfermait , prétend-il , l'embryon du premier rosier qui, échauffé par les rayons des yeux de la divinité, prit incontinent racine, poussa des feuillesel se couvrit de fleurs, afin de parfumer de senteurs l'air que-la déesse devait respirer durant les premières heures de son séjour sur la terre.

Le poêle persan Firdusi fait naître la première rose, de la transpiration du prophète Mahomet. Avant de descendre du ciel sur la terre, l'envoyé de Dieu, en Iraversanl les jardins, s'arrêta tout à coup devant l'Éternel. Celui-ci fixa sur lui un regard si lumineux que le prophète, saisi d'étonnement et de crainte, se sentit inondé de sueur, et qu'il porta la main à son front pour l'essuyer. Deux goullesde celle sueur tombèrent surla terre : l'une produisit le riz et l'autre la rose.

Cupidon, le dieu de l'amour, offrit la première rose au dieu du silence, Harpocrale, qui dut lui promettre en échange de ne jamais trahir les secrets des amants.

C'est pourquoi la rose devint l'emblème de la discrétion, et c'est pourquoi les anciens romains attachaient d'habitude une rose à la nappe de leur table , afin de rappeler aux convives que tout ce qui se disait dans la salle à manger devait rester sub rosâ, c'est-à-dire sous le sceau de la discrétion.

La rose primitive était de la blancheur du lis, mais lorsqu'elle vil le sein de la déesse sortir de la mer, elle baissa, dit-on, les yeux et devint rouge de honte.

Les premières roses, d'après saint Basile , étaient dépourvues d'épines, et ce fut plus lard, lorsque chacun se prit à les cueillir, qu'elles se garnirent d'épines en guise d'armes défensives.

Selon la mythologie indienne, Wischnou, le dieu des dieux, Irouva l'une de ses femmes. Pagoda-Siri, dans le calice d'une rose.

Les anciens Grecs considéraient la rose comme l'oracle de l'amour. Ils plaçaient ses feuilles sur le sommet de leur poing gauche fermé, et frappaient violemment dessus du plat de l'autre main ; la détonation plus ou moins forte produite par le déchirement des pétales présageait heur ou malheur à leurs tendresses.

Les sorcières de la Thessalie préparaient des philtres enohanlés avec les feuilles de roses. La foi en la puissance magique de cette fleur n'est

pas encore complètement détruite aujourd'hui. Voici ce que dit M. de Biedenfeld : Prenez trois roses, une rouge foncé, une rouge pâle et une blanche; laissez-les infuser durant trois jours, trois nuits et (rois heures dans une bouteille de vin, et donnez ce vin à boire à l'objet de voire affection, sans lui apprendre le procédé que vous employez, et il vous aimera de toute son âme, et il vous restera fidèle toute sa vie. Le moyen est d'une innocence (elle que chacun de mes lecteurs peut l'essayer.

Les Romains, au goût si raffiné et qui affectionnaient particulièrement les rosiers pendant l'hiver, les faisaient venir de l'Egypte, pour en joncher leurs lits, leurs parquets, leurs tables et pour en couronner leurs tètes et leurs coupes.

Marc-Antoine, en rendant son dernier soupir dans les bras de Cléopâtre, pria que l'on couvrit de roses son tombeau.

Sous l'empereur Domitien, un homme qui avait découvert le secret de faire fleurir les roses en plein hiver, devint tellement riclie qu'un jour il demanda effrontément ce que Rome coûtait, afin de l'acheter.

Héliogabale, le plus fameux viveur de Rome, fit remplir tous ses étangs d'eau de roses.

Smindrid, l'un des plus fieffés sybarites du royaume de l'erse, se plaignit, dit-on, de ne

pouvoir s'endormir à cause des plis qu'une feuille de rose formait sous ses reins.

Anlioehus couchait sur un lit de roses, même en hiver.

Les premiers chrétiens blâmaient l'emploi des roses pour les fêles et sur les tombeaux, parce qu'ils voyaient dans cet usage un retour aux rites du paganisme.

Un des saints Pères de l'Église, Terlollien, a écrit un énorme in-folio contre les guirlandes de roses.

Clément d'Alexandrie reproche aux chrétiens de se couronner de ces fleurs, tandis que le Sauveur a été couronné d'épines.

Au synode de Nîmes, il fut enjoint aux juifs de porter une rose sur la poitrine, afin qu'on pût les distinguer des chrétiens.

La princesse Nourmabal fil remplir tout un canal d'eau de roses. Sous l'influence des rayons du soleil, l'eau s'évapora, et l'on vit nager à la surface du canal l'huile précieuse dont le parfum se répandait sur toute la contrée.

Charlemagne, dans ses capitulaires, ordonna de culliver les rosiers. Le saint évèque Louis, neveu du roi Louis IX, étant mort, une rose poussa dans sa bouche.

D'après les vieux usages de l'Auvergne, de l'Anjou, de la Touraine et du Maine, un gentil-

homme ne donnait pour unique dot à ses filles qu'un chapeau ou un béret de roses.

Saint Médard, évèque de Noyon, institua en 538 la célèbre fête de la Rose, durant laquelle la jeune fille la plus innocente de l'endroit recevait le prix de vertu, consistant en une rose et en vingt-cinq livres d'argent.

Le tombeau de Clémence Isaure fut pendant quatre cents ans planté de rosiers et jonché de leurs feuilles odorantes, le jour de l'anniversaire de sa mort, et tous les poètes devaient assister à cette cérémonie. Parmi les prix que distribue l'Académie des Jeux Floraux, fondée par elle à Toulouse, il se trouve aussi une rose, la rose églanline, la rose sauvage.

A Provins, les jardiniers élisent chaque année parmi eux un roi, un roi des rosiers, dont le règne ne dure qu'un an. On place le nouvel élu sur le trône en lui adressant ces mots : Deposuit polentes de sede et exaltavit humiles, et immédiatement après, on le porte à sa demeure au bruit des instruments de musique et des chants.

Le sultan Saladin, après la conquête de Jérusalem, en l'an 1138, ne voulut entrer dans la ville qu'après avoir fait laver avec de l'eau de roses tous les murs d'un temple transformé en mosquée. Sanul raconte que cinq cents chameaux purent à peine transporter l'eau de roses néces-

saire à cette opération. Mahomet II, après la prise de Constantinople, le 29 mai 1463, fit laver avec la même eau l'église Sainte-Sophie, avant de la transformer en mosquée.

Le dimanche du Lœtare, pour indiquer la toute-puissance de Dieu, qui sait métamorphoser les pierres en pain et le pain en roses, le pape bénit une rose d'or dans la Caméra Papagalli. Cette cérémonie fut instituée au xie siècle par Léon IX. Ces roses bénites étaient données parles papes aux princes qu'ils voulaient gagner aux intérêts de l'Église; par exemple, Alexandre III en envoya une en 1177 à Louis VII de France, Innocent VIII, en 1486, à Jacques III, roi d'Ecosse ; Léon X, en 1518, à Frédéric le Sage, duc régnant de Saxe; Crégoire XIII, en 1574, à Henri de Valois, roi de Pologne, etc. C'est en raison de cette solennité que le dimanche du Lœtare reçut le nom de dimanche de la rose — dominicain rosâ.

Dans l'histoire d'Angleterre, nous voyons la rose jouer un rôle sanglant. En 1453, il surgit entre Henri VI, de la maison de Lnncaslre, et le duc d'York une lutte qui dura trente-cinq ans, la guerre de la rose blanche et de la rose rouge, et qui se termina par la bataille de Bolworlh où Richard III trouva la mort.

Jacques II, roi d'Ecosse, octroya à un certain

sir Waller Scott la baronie de Branksome, sous la condition pour ce dernier de lui fournir tous les ans une rose rouge.

Dans le parc de Noxbourg, un rosier indique la place où mourut le roi Jacques II.

Lorsque en 1648 le roi Charles Ier d'Angleterre monta sur l'éehafaud, une jeune tille, pour donner au malheureux prince une marque de son amère douleur, arracha une rose de son corsage et la lança aux pieds du roi.

L'archevêque Loton, quand la princesse Galitzin lui demanda sa bénédiction, cueillit une rose et la lui tendit en disant : « Recevez votre image. »

La rose de Cagliari sert en Sardaigne à désigner trois candidats dont l'un doit être élu, lors du décès d'un membre du conseil municipal.

Dans l'Engadine et d'autres contrées de la Suisse, lorsqu'un prisonnier est élargi, une jeune fille lui offre une rose en signe de la liberté qui lui est rendue.

En Perse, dans les repas d'apparat, on se sert pour les bouteilles de roses rouges au lieu de bouchons.

En automne, durant l'équinoxe, les Persans célèbrent leur fête de l'Abrizan qui consiste à se faire réciproquement visite et à se jeter des roses au visage.

Tout étranger qui entre pour la première fois dans une habitation de Santiago au Chili, reçoit une rose des mains de la dame de la maison, pour indiquer que sa visite est bien venue.

En l'an 1484, Christian Rosenkreuz, moine gentilhomme de Franeonie, fonda une société secrète qui prétendit avoir trouvé la pierre philosophale, ainsi qu'une panacée pour vivre éternellement, et qui, sur la fin du xnie siècle, occupa l'attention publique. Les membres de cette société, qui s'étaient donné le nom de frères de la Rose-Croix, portaient un ruban d'ordre auquel étaient attachés une croix d'or el une rose. Un des derniers matadors de la société fut le fameux Joseph Balsamo, appelé le vicomte Cagliostro.

Dans le xvme siècle, il s'établit à Paris une réunion de poètes dont les membres se nommaient Bosati, et dont le lieu de rendez-vous s'appelait le Bosquet des Roses. Pour être reçu, chaque poêle devait, à l'exemple d'Horace, composer une ode en l'honneur de la rose.

En 1780, le duc de Chartres créa un ordre de la Rose, qui bientôt fut aussi diffamé que son fondateur. Les membres de cet ordre célèbre s'intitulaient Chevaliers et nymphes de la Rose.

L'ordre allemand de la rose, institué en 1784

par un M. de Grossing, ne s'entacha pas d'une aussi mauvaise réputation.

Don Pedro, empereur du Brésil, créa, en mémoire de son mariage avec la princesse Amélie de Leuchtenberg, un ordre de la rose pour les gentilshommes de sa cour'

Edouard III, roi d'Angleterre, fil graver une rose sur ses monnaies d'or — rosenobles — et Martin Luther, le héros de la réforme, portait une rose sur son cachet.

Il n'y a presque pas de poëte qui n'ait chanté la rose. Un vieux livre français, le Roman de la Rose, et le poëme allemand la Rose enchantée, sont les deux plus célèbres apologies de cette fleur.

Néanmoins, cette reine des jardins, si belle et tant de fois chantée, a eu des amis et des adversaires.

Dans le deuxième volume de ses Entretiens, J. Louis Guez de Balzac cite une liste de personnages qui ne pouvaient ni voir, ni sentir les roses. Parmi les ennemis de cette fleur, on comptait le cardinal de Cardonne, le duc Henri de Guise et Marie de Médicis, la seconde femme de Henri IV. Cette dernière , qui raffolait de toutes les fleurs, tombait en défaillance dès qu'elle apercevait une rose.

Les amateurs les plus passionnés de la rose

que l'on ait jamais connus furent M. de Malesherbes et la reine Marie-Antoinette. L'un avait coutume de dire que ce qu'il y a de plus beau sur la terre, c'est la femme et la rose ; l'autre affectionnait les roses par-dessus tout. Lorsqu'elle vint en France pour se marier avec Louis XVI, elle coucha à Nancy dans un lit que les Lorrains avaient parsemé de roses à son intention. Elle dormit, rêva qu'elle était au paradis, et elle s'éveilla, dix-sept ans plus tard, sur l'échafaud, sous le couteau de la guillotine.

Mais quelle fut la cause première de son infortune?

Une bagatelle, une fleur, une rose!

Au milieu du onzième arrondissement de la bonne ville de Paris, dans la rue des Fossés- Saint-Germain, il existe un café qui s'est créé une place dans les annales de la France et dont l'histoire est plus intéressante que celle de mainte cité, de maint royaume. Je veux parler du café Procope.

C'était là qu'avant la révolution française se réunissaient Voltaire, Diderot, d'Alembert, piron, Panard, Collé, Crébillon le jeune, Fréron, Mercier, Rétif de la Bretonne et bon nombre d'autres

célébrités littéraires; c'était là qu'au commencement de la révolution française Camille Desmoulins, Fabre d'Églantine, Manuel, Billaud- Varennes, Danton, Joseph Chômer et beaucoup d'autres coryphées de celle grande époque avaient établi leur quartier général.

Par une soirée de mars de l'année 1788, dans un cabinet particulier, quatre personnages étaient assis, faisant une partie de whist.

L'un de ces joueurs était Honoré-Gabriel-Victor Riquelti, comte de Mirabeau, qui, faule d'avoir été élu membre de l'assemblée du royaume, s'était détaché du parti de la noblesse pour se ranger du côté du tiers état, et dès lors était devenu l'un des plus chauds adversaires de la royauté. Le second, Pierre-Joseph Barnave, un jeune avocat de Grenoble, avait été nommé député par le tiers état du Dauphiné, et s'était aussi déclaré l'un des ennemis acharnés du parti de la cour. Le troisième, Jean-Pierre Brissot, fils d'un traiteur de Warville, revenu depuis peu de l'Amérique du Nord, où il avait en vain cherché de l'emploi, et publiait à Paris un journal républicain, le Patriote français. Le quatrième, Carondc Beaumarchais, est suffisamment connu : à ce nom-là tout commentaire devient superflu.

— Décidément, j'ai toujours du malheur au jeu, fil Mirabeau.

— Vous avez d'autant plus de bonheur en amour, répliqua Beaumarchais.

— Dites plutôt que l'amour est la cause de toutes mes infortunes. Ma première passion , excitant le courroux de mon père, me fit conduire à l'ile de Rhc...

— Et mettre sous les verrous, interrompit Beaumarchais, pour retomber bientôt dans la captivité du mariage...

— D'où je ne tardai point à m'échapper tout criblé de dettes.

— Je m'en souviens, vous avez divorcé avec votre femme pour user du fruit défendu.

— Ah! oui... Sophie! l'unique femme que j'aie réellement et profondément aimée...

— Et que, par celte raison, vous avez déterminée à fuir avec vous. Mais après l'avoir enlevée à son époux, ne fûtes-vous pas, dans cette escapade, arrêtés à Dijon?...

— Oui, je fus condamné à mort, voire même pendu en effigie.

— Votre bien-aimée, si je me souviens bien, fut dirigée sur le couvent de Sainte-Claire, Gien...

— Et moi, enfermé à Vincenms, et seulement rendu à la liberté deux ans plus tard.

— Vous allâtes ensuite à Berlin, écrire l'histoire de la cour de Prusse, ce qui fit que...

— Que je me vis réduit à quitter immédiatement les États de Sa Majesté.

— Revenu à Paris, vous...

— Assez, de grâce, messieurs, interrompit brusquement Brissot; nous sommes ici pour jouer au whist et non pour entendre une biographie.

— Vous avez raison, Brissot, repartit Mirabeau, et cependant avant de continuer la partie, je me permettrai encore une question : Est-il vrai, Brissot, que vous soyez fils d'un traiteur?

— Oui , et j'en suis fier. Il vaut mieux, comte, avoir pour père un traiteur...

— Que de n'en pas avoir du tout. Parfaitement juste, Brissot.

— Jouons, jouons! s'écria Barnave qui jusque-là avait gardé le silence. Et l'on se remit à la partie.

— Les cartes m'ennuient, reprit Mirabeau au bout d'un quart d'heure.

— Naguère vous jouiez avec tant de plaisir, dit Brissot.

— J'aime encore le jeu, mais ces caries, sur lesquelles s'étalent les slupides visages de rois, me blessent la vue.

— Oh! si tous les rois étaient aussi faciles à anéantir que ceux-ci, quelle bonne fortune pour maint État!

— Ce Louis XVI..., fit Mirabeau d'un air sombre.

— Il doit tomber, aussi vrai que je me nomme Brissot. Il en coûtera encore plus d'un combat, plus d'une vie, mais bientôt sonnera l'beure de la liberlé, et la France formera une république indépendante.

— Dieu le veuille ! dit Barnave en levant vers le ciel un regard plein de confiance.

Ils recommencèrent à jouer; mais chacun d'eux avait sa pensée occupée ailleurs. Mirabeau songeait à la puissance et à la richesse, Brissot à la chute de la royauté, Barnave à une république platonique, et Beaumarchais à son nouveau drame — la Mère coupable. — Et il advint ainsi qu'ils finirent tous par s'ennuyer réciproquement.

— Arrêtons-nous, dit Mirabeau.

— Nous avons assez joué, firent les autres.

Et bientôt Brissot et Barnave, Mirabeau et Beaumarchais se retirèrent.

Arrivé dans la rue, le comte prit familièrement le bras de l'auteur de Figaro, et regarda aulour de lui pour s'assurer que personne ne les écoulait, puis il dit :

— Beaumarchais, avez-vous le don de vous taire?

— La tombe n'est pas plus discrète que moi.

— Ainsi l'on peut en toute sûreté se confier à vous?

— Vous le pouvez, comte, je vous en donne ma parole.

— Eh bien donc, apprenez un secret qui m'oppresse, attendu que, vous excepté, je ne compte pas un ami auquel j'ose le dire. Il y a trois jours, j'étais aux Français; la cour était venue de Versailles pour assister à la représentation d'une nouvelle tragédie de Chénier : je me trouvais non loin delà loge royale, et j'y vis...

— La reine !

— La grâce de ses traits, l'éclat de sa beauté me ravirent d'admiration. Mes yeux s'attachaient avec ivresse sur les siens, quant tout à coup — était-ce un décret du ciel ou un jeu du hasard je l'ignore, — quand tout à coup son regard rencontra le mien ; je tressaillis de bonheur. Après le troisième acte, la reine, qui semblait avoir observé mon émotion, appela le grand maître des cérémonies, le marquis de Brézé, en lui adressant un sourire ; et selon toute apparence son intention fut de lui demander s'il me connaissait, car je vis à l'instant même que le marquis, qui est myope, dirigeait sa lorgnette

vers ma loge, afin de me regarder et de pouvoir donner des renseignements sur ma personne. Je crus entendre prononcer mon nom. Pendant le dernier acte, Antoinette me considéra d'un air qui paraissait accuser autant de curiosité que d'intérêt. Feignant de ne pas m'en apercevoir, je poussai un profond soupir. Dès ce moment elle ne tourna plus les yeux de mon côté, j'en fus inconsolable; mais lorsque le rideau s'abaissa pour la dernière fois et que la reine partit, elle lança vers moi un coup d'œil furtif avant de se retirer. J'étais au comble du bonheur! Je sortis précipitamment du théâtre et arrivai encore assez à temps pour la voir monter en carrosse. La voilure s'éloigna au galop, et moi, plus triste que jamais, je gagnai ma demeure, la tète pleine de son image. Le lendemain, un instinct indéfinissable, le pressentiment d'une espérance m'entraînèrent aux Tuileries. La moitié de Paris dormait encore, plongée dans un profond sommeil; le jardin était désert. Par un mouvement involontaire, je levai les yeux vers les fenêtres du palais; je tressaillis en apercevant une femme de haute taille sur le balcon du pavillon de l'Horloge. C'était la reine! Dès qu'elle me vit, une rose blanche qu'elle tenait à la main vint tomber à mes pieds. Je la ramassai et... la couvris de mille baisers.

— Et la reine l'avait-ellc remarqué?

— Je le suppose, car un sourire divin illumina ses traits. Elle me jeta un regard et disparut. Depuis lors cette Heur est devenue mon Irésor le plus précieux... je la porte sans cesse, et la voici, ajouta Mirabeau, en monlranl une rose blanche qu'il se hâta de cacher de nouveau sur sa poitrine.

— Qui croirait, bon Dieu ! que le comte Mirabeau, le César de toutes les femmes de Paris, est un Roméo?

— Plaisantez, moquez-vous de moi, riez, mais ne trahissez pas l'aveu que je vous fais à la face du ciel et sous la foi du serment : j'aime la reine.

— Vous tremblez, comte.

C'est de joie, en songeant à l'instant où la rose, vint effleurer mes pieds.

— Ne serait-ce pas le hasard?

— Mon cœur m'affirme que non.

— C'est possible, maisc'est peu vraisemblable.

— Oh! ne me ravissez pas celte illusion. Celle croyance, Beaumarchais, me réconcilie avec Dieu et avec le monde, avec la royauté, avec lout ce que j'ai haï et méprisé jusqu'à présent. Celte croyance m'enivre de joie et de bonheur.

— C'est ce qu'il me semble, comte, car jamais

MARIE-ANTOINETTE. Si

je ne vous ai vu dans un pareil état d'exaltation.

— Tenez-vous donc pour impossible qu'une reine puisse descendre jusqu'à aimer un de ses sujets ? Elisabeth d'Angleterre n'aima-t-elle point un Leicester, un Essex?

— N'oubliez pas que Marie-Antoinette n'est pas une Elisabeth, et que le comte Mirabeau n'est ni un Essex, ni un Leicester.

— A une époque telle que la nôtre, souvent un homme vaut plus à lui seul que ces deux-là ensemble.

— C'est très-vrai, mon cher comte, mais...

— Point de mais, Beaumarchais ; laissez-moi cette croyance, car sans elle je serais plus près du désespoir que je ne le suis maintenant de la félicité céleste. Laissez-moi penser que je ne suis pas tout à fait indifférent à la reine...

— Pensez ce qu'il vous plaira, mon cher comte. Mais expliquez-moi en quoi je puis vous être utile et vous prouver que mon dévouement vous appartient tout entier.

— Conseillez-moi, Beaumarchais. Comment m'y prendre pour approcher de la reine? Votre état est d'écrire des comédies, vous êtes familiarisé avec l'art des intrigues, soyez pour moi ce que Figaro est pour Almaviva... donnez-moi un avis ..

— Faites-vous présenter au roi.

— Cette démarche éveillerait les soupçons et m'aliénerait la popularité dont je jouis. Je désirerais voir la reine et l'entretenir à l'insu de tout le monde.

— En ce cas il n'y a qu'un seul moyen...

— Lequel ?

— Essayez de pénétrer à Trianon où la reine a l'habitude de se promener des heures entières, sans autre compagnie que celle d'une dame d'honneur.

— Et de qui t«ez-vous cela?

— D'un de mes amis, inspecteur des jardins.

— Si je pouvais faire sa connaissance !

— Rien de plus aisé.

— Sans lui dire pourtant qui je suis. Présentez-moi à lui comme poëte, peintre, tout ce que vous voudrez, mais pas comme Mirabeau.

— Je vous ferai passer pour un amateur de fleurs, désireux de visiter les serres de Versailles et de Trianon.

— Et quand me présenterez-vous?

— Ma foi, demain si cela vous plait.

— A quelle heure, et où vous trouverai-je?

— A onze heures, au café de Foy.

— Je compte sur voire parole.

— C'est convenu.

Et ils se séparèrent après s'être réciproquement serré la main.

Huit jours après cet entretien, deux dames étaient assises sous un oranger, au milieu de l'une dos petites serres de Trianon ; elles y déjeunaient. La plus jeune de ces deux personnes était la reine, la plus âgée était une de ses dames d'honneur, madame de Campan. Elles parlaient de fleurs, sujet bien attrayant pour elles.

— Ces amarantes, dit madame de Campan, me remettent en mémoire un ordre que la reine Christine de Suède fonda sous le nom de cette fleur, mais uniquement pour les gentilshommes de sa cour qui faisaient le vœu de ne jamais se marier. La devise de l'ordre de l'Amarante était celle-ci : Doux souvenir qui ne doit pas mourir.

— J'admire votre science historique, madame de. Campan. Il n'est presque pas de fleur à l'occasion de laquelle vous ne sachiez me raconter quelque chose de neuf. Continuez.

— Le magnolia lire son nom de celui d'un botaniste français qui s'appelait Pierre Magnol ; le camellia doit le sien au jésuite Camelli, qui l'apporta du Japon, où cet arbrisseau es' indigène, et atteint une hauteur de 40 à 50 pieds. Le plus beau qui existe en Europe se trouve à Caserte, près de Naples.dans le domaine royal, où il fut planté en 1760.

— Je prierai mon royal cousin de m'en donner une bouture.

— L'hortensia reçut son nom d'un voyageur français dont la maîtresse, qui l'accompagnait dans tous ses voyages, s'appelait Hortense.

— De celle façon, le souvenir de la dame fleurit dans la postérité.

— La violette me rappelle l'Académie des Jeux Floraux à Toulouse. Clémence Isaure fut, dit-on, la fondatrice de cette académie qui, dans le xme siècle, avait la dénomination de gai consistoire et dont les membres s'intitulaient les sept troubadours mainteneurs delà gaie science. Ces troubadours se réunirent d'abord dans un verger situé non loin de la ville; mais durant une guerre avec les. Anglais, le gai consistoire perdit ce jardin en 1346, il transporta le lieu de ses séances au Capitule, l'hôtel de ville de Toulouse. En 1694, le gai collège fut élevé au rang d'académie par un décret de Louis XIV. A une époque plus rappochée, l'auteur du meilleur poëme reçut une violette d'or. Celui qui le premier de tous remporta le prix fut Arnould Vidal de Castelnaudary , pour une pièce de vers qu'il composa en l'honneur de la sainte Vierge.

— Ah ! que c'étaient là de beaux, d'heureux temps. L'amour et la poésie se donnaient la

MARIE-ANTOINETTE. 5o

main. De nos jours, au contraire... dit Marie- Antoinette avec un profond soupir.

— Les feuilles du figuier que voilà, interrompit madame de Campan, remplaçaient à Syracuse, — ainsi que le dit Montesquieu dans son Esprit des lois, — l'ostracisme des Grecs. Quand l'État voulait se défaire d'un citoyen dont les principes lui semblaient dangereux, on lui mettait tout simplement dans la main une feuille de figuier, ce qui signifiait qu'il devait s'exiler.

— Oh! combien il serait à souhaiter que les États eussent aujourd'hui à leur disposition un moyen aussi commode de prononcer le bannissement !

— Chassez, madame, ces noires pensées. Bientôt la situation s'améliorera. Les lis, ces antiques armes de la France, poursuivit-elle, sont le sceptre des anges et des fées, l'emblème de l'innocence.

— Un sombre pressentiment me dit que la blancheur éblouissante de nos lis sera un jour souillée de sang.

— Encore une fois, bannissez de votre cœur ces horribles idées. Dieu mènera tout à bien!... Voyez là-bas ce superbe, cp magnifique carré de tulipes. Quelle fleur ravissante! Busbeck l'importa en 1554 d'Orient en Europe. Cinq ans plus tard, le botaniste Gerner vit la première

tulipe en fleur dans le jardin du sénateur Herwart, à Augsbourg. Au millieu du xvne sièele, le goût pourles tulipes dégénéra en une manie qui faillit réduire maint État à la mendicité. Il fut un temps où l'on payait les oignons de tulipe au poids de l'or. Pour un oignon de l'amiral Van der Eyck, on exigea 1,600 florins, pour un Vieeroy, 3,000, pour un amiral Liefken, S, 000, pour un Semper Augustus, jusqu'à 6,000 florins. A Alkmaer on vendit un jour, moyennant 90,000 florins, cent vingt tulipes au profit de l'hospice dos orphelins. En 1637, un riche bourgeois de Lille se défit d'une vaste brasserie pour une tulipe extrêmement rare. Depuis ce temps cette brasserie a pris le nom de Brasserie de la Tulipe; et la tulipe celui de Brasserie.

— Quelle extravagance!... Mais voyez donc, chère Campan, comme le soleil nous sourit gaiement. Profilons de sa douce invitation...

— Je suis prête.

-- Venez, venez!

Marie-Antoinette s'élança dans le jardin. Elle arrivait à peine près du petit bassin, dans lequel une armée de poissons dorés prenait ses ébats, quand soudain un homme d'une pâleur exlrème vint se poser devant elle en lui tendant de sa main tremblante une rose, blanche.

— Majesté, dit-il...

Mais au même instant il aperçut madame de Campan, qui rejoignait sa maîtresse en toute hâte. Saisi d'effroi, il prit la fuite.

— Connaissez-vous cet homme ? demanda Marie- Antoinette.

— Non, Majesté, répliqua madame de Campan.

— Il a eu l'audace de m'offrir celte rose. Eh, voyez donc, le voilà qui s'arrête et regarde... de notre côté. Quelle insolence ! dit la reine.

Et el e jeta avec colère sa rose dans le bassin.

— Malédiction ! s'écria l'étranger.

Et il disparut le cœur plein de rage.

— Qui cela peut-il être? demanda la dame d'honneur, toute surprise.

— Un fou ! ma chère Campan , repartit la reine.

On devine quel était ce fou...

Depuis cette scène à Trianon, Mirabeau devint l'adversaire le plus redoutable de la cour. Piqué dans son amour-propre, profondément blessé dans son orgueil, il avait juré de se venger du roi et de la reine qui avait rejeté son premier hommage avec un dédain révoltant, avec un air de raillerie. Sa passion pour Marie Antoinette s'était changée en une haine brûlante , et il

s'entendait à merveille à inoculer ce sentiment dans le cœur de ses partisans.

Le 23 juillet 1789, Louis XVI entra à l'improviste dans la salle des séances des députés. Au lieu d'ordre, il était décoré d'une rose blanche que la reine lui avait attachée sur la poitrine, comme un talisman qui — suivant un rêve qu'elle avait fait — devait lui porter bonheur. Du haut du trône, il adressa aux mandataires du peuple un discours dans lequel il les engageait à ne pas abuser de leurs privilèges, à se souvenir de leur serment , à demeurer inébranlablement fidèles à la couronne, et à ne rien entreprendre qui pût exciter les esprits du peuple et faire courir quelque danger au pays. Mais ce discours trouva si peu d'écho dans les cœurs des députés, que loin d'éveiller la moindre sympathie, il fut oublié aussitôt que prononcé. Le dépit et la rage se peignirent sur les traits de Mirabeau qui considéra la rose blanche placée sur la poitrine de l'époux comme une trahison révélant sa faiblesse, et qui dès lors fut convaincu que Marie- Antoinette avait découvert au roi son inclinalion pourelle. Apeine Louis XVI se fut-il éloigné, que Mirabeau monta à la tribune et prononça un discours dont chaque mot fut un coup de tonnerre pour les oreilles du parti de la cour, un éclair pour les cœurs des ennemis du roi.

Immédiatement après, parut le grand maître des cérémonies, marquis de Brézé, envoyé par le roi pour donner à l'assemblée l'ordre de se dissoudre et de se séparer.

Ce coup inattendu, semblable à un éclair qui viendrait sillonnerles nues au milieu d'un temps serein, épouvanta l'assemblée au point que la plupart des députés se disposaient déjà à obéir au message royal. Mais alors, du sein du tiers état surgit une voix qui comme le roulement du tonnerre, interrompit ce silence funèbre, plein d'orages , et lança ces paroles restée fameuses :

— Allez dire à votre maître que nous ne quitterons nos places que par la force des baïonnettes !

Celui qui avait fait celle réponse à l'envoyé du roi était, on le sait, le comte Mirabeau.

Le marquis de Brézé sortit pour aller annocer à Louis XVI que l'assemblée, enflammée par le courage du comte de Mirabeau, avait résolu à l'unanimité de ne céder qu'à la force.

Le faible Louis, incapable d"une décision énergique, pâlit, et la reine tomba en défaillance.

Depuis ce jour et depuis celte sortie de Mirabeau, la révolution mareba à pas de géant. La cour, pressée par la nécessité, tenta tous

les moyens imaginables pour gagner Mirabeau à sa cause. La reine contraignit LouisXVI à solder 250,000 francs de délies pour le comle et à lui assurer en outre une pension annuelle de 6,000 francs. Quand il parut pour la première fois à la cour, Marie-Antoinette dit à madame de Campan :

— Que n'ai-je autrefois accepté sa rose ! Qui sait, aujourd'hui nos affaires seraient peut-être dans une situation plus favorable. Sa première vue m'a inspiré un sentiment de terreur, mais la puissance entraînante de «on éloquence me donne la certitude que tant que cet homme vivra, nul péril ne nous menace.

Cependant toutes les tentatives mises en usage furent inutiles et trop tardives. Mirabeau avait appris aux députés l'étendue de leur pouvoir, et dès lors ils poursuivirent avec hardiesse et persévérance le but qu'ils s'étaient proposé.

Le 2 avril 1791, le bruit se répandit comme une traînée de poudre dans tout Paris que le comte Mirabeau, l'apostat de la liberté, était mort subitement des suites d'une fièvre inflammatoire selon les uns, d'un empoisonnement selon les autres. — Sur son sein on avait trouvé une rose entièrement desséchée.

MARIE-ANTOTNETTE.

En apprenant la nouvelle de celte mort, Marie- Antoinette dit à madame de Campan :

— Maintenant, je n'ai plus que peu de jours à vivre!

En effet, le mercredi 16 octobre 1793, son pressentiment se réalisa. Elle mourut sur l'écliafaud, avec une rose blanche attachée sur son sein.

Madame de Mainlenon se trouvait un jour chez la célèbre Ninon de Lenclos. Elle laissa tomber, par hasard, de sa poche une pelote qu'elle tenait de son confesseur, l'abbé Gobbelin. Ninon possédait au moinsautanldecuriosité que toute autre personne de son sexe, qui se vante de ne pas être curieux du tout: aussi fit-elle cent questions plus embarrassantes l'une que l'autre, qui amenèrent le sang aux jours de sa belle et prude visiteuse. — De qui vous vient cette pelote? — De Villarceau? — de Clicvrruse? — du roi peut-être? — Qu'on se figure l'élonnement de Ninon. — Je n'aurais jamais cru, dit-elle, que je pourrais un jour m'inléresser à un objet provenant de l'abbé Gobbelin. Mais,

attendu qu'il en est ainsi, c'est moi qui planterai la première épingle dans cette pelote. En voici une précisément; je ne l'ai d'ailleurs passée dans ce ruban que pour me rappeler que La Chaire doit venir ce soir chez moi : c'est elle que je choisis; la conjoncture, au surplus, me paraît assez piquante.

Voilà comment noire épingle arriva par la main de la plus jolie femme de Paris sur cette bienheureuse pelote.

Vers ce temps, madame de Montespan commençait à regretter, et non sans raison, d'avoir introduit elle-même dans son cercle intime une rivale aussi dangereuse que la Maintenon. Or, un jour d'élé qu'elle se promenait avec cette dernière et son royal amant, elle se sentit en proie aux plus tristes prévisions. ..Elle cherchait même à soustraire aux regards deux larmes qu'une légère altercation lui avait arrachées, et cachait son visage sous le voile qui l'enveloppait; mais ce fut en vain, le vent semblait prendre plaisir à le soulever. Ce léger accident n'était vraiment pas nécessaire pour augmenter sa mauvaise humeur. Tout à coup et d'un ton un pou vif elle demanda une épingle à madame de Maintenon. Celle-ci tira sa pelote de sa poche, et tout en la parcourant des yeux répondit avec douceur qu'elle n'en avait pas, car elle ne comp-

tail point l'épingle de Ninon dont elle s'était servie précisément pour fixer son fichu. Et comment sa pudeur eût-elle pu se résoudre à la donner! — Pardon, madame, répliqua madame de Montespan d'un air fâché, en voici une; mais vous voilà encore dans un de vos jours de maladresse! — Et ce disant elle enleva imprudemment l'épingle du fichu qui jusque-là avait recouvert tant de charmes. Le monarque amoureux fut ravi des merveilles qui se découvrirent ainsi à ses regards. Madame de Montespan, qui lisait dans les yeux du roi, se piqua le doigt par mécontentement ou par mégarde, de façon que le sang en jaillit; et comme pour se venger, elle jeta brusquement à ses pieds l'épinglesidangereuseàtous égards. Mais le roi s'empressa de la ramasser et dit en donnant à la chose une tournure galante : — A nul prix je ne céderais cette épingle, imprégnée de votre sang.

Cependant la fameuse épingle retomba bientôt après des mains du roi dans celles de madame de Maintenon.

J'abandonne à la sagacité de mes lectrices le soin de deviner les conséquences de ce tendre sacrifice. Toutefois, je dois raconter qu'un beau jour la main du roi dirigea une attaque décisive contre un fichu fatal pour lui, que la résistance

de ce fichu ne fit qu'exciter davantage son badinage, et qu'enfin grâce à une capitulation, il rentra dans la possession de la chère épingle. Elle fut déposée alors dans l'écrin de Louis XIV, et ellene servit plus jusqu'àl'époque mémorable où Jacques II, roi d'Angleterre, détrôné par le prince d'Orange, se réfugia à Saint-Germain avec sa femme et la princesse de Galles. On sait avec quelle générosité le souverain de la France l'accueillit et lui assigna son palais pour demeure. Quand Louis XIV alla à la renconlre du monarque déchu, madame de Maintenon qui considérait ce jour comme le plus beau de la vie de son royal amant, voulut attacher à l'agrafe de diamant qui brillait au chapeau de ce dernier un bouquet de fleurs blanches et un ruban sur lequel elle avait brodé ces mots de sa propre main : Si Jacques ressemblait à Louis, tout lui serait resté fidèle. Cette inscription qui flattait le cœur de Louis autant que sa vanité, lui plut infiniment; mais la porter sur lui, cela ne pouvait se faire qu'en secret. Il sonna donc Bontems, son valet de chambre, se fit apporter son écrin et en tira avec la grâce qui lui était naturelle notre épingle historique. — Prenez, madame, lui dit-il, ce n'est que de cette façon que peut être fixée et tenue cachée une devise à laquelle le mystère qui l'enveloppe prête encore un plus

haut charme, — madame de Maintenon baissa les yeux et piqua l'épingle dans le ruban. Ce ruban, après avoir rempli sa destination, et après que l'auguste amant eut consolé le roi Jacques, fut roulé avec soin et enfermé dans un étui précieux.

Laissons maintenant se terminer le règne de Louis XIV. — Souvent une seule minute sépare l'apogée de la puissance de la chute la plus profonde. Taisons-nous également sur l'époque de la régence. Durant cet intervalle, notre épingle resta paisiblement couchée dans l'écrin du roi, et soit respect, soit oubli, elle ne fut employée à nul usage. Transportons-nous à tire d'aile à la fin du règne de Louis XV, où par suite d'une circonstance inatlendue°nous la retrouvons sur la scène.

On sait la légèreté et le laisser-aller que madame Du Barry se permettait dans ses relations avec Louis XV; ses caprices, ses fantaisies ne respectaient rien. Un jour après dîner, ne sachant par quel moyen surmonter son ennemi, il lui vint à l'idée de se faire ouvrir le cabinet où l'on conservait les trésors les plus curieux que le roi avait hérités de ses prédécesseurs. Des manuscrits de grande valeur, des arrêtés de toute sorte furent jetés pêle-mêle et mis sens dessus dessous», en dépit de toutes les représen-

tations du roi, qui d'ailleurs, fait plutôt pour le rôle d'amant que pour celui de souverain, avait depuis longtemps remplacé par une galanterie sans bornes sa dignité une fois sacrifiée.

Dans cette perquisition générale de la trésorerie, l'éerin de Louis XIV tomba aussi entre les mains de la charmante dévastatrice à laquelle sans cela on ne l'eût assurément pas confié. Il renfermait plusieurs diamants magnifiques et une bague émaillée ayant orné autrefois le doigt de madame de Maintenon, et sur la surface extérieure de laquelle étaient gravés les attributs de plusieurs saints. Il s'y trouvait encore une petite croix en racines de violettes, confectionnée en mémoire de la révocation del'édit de Nantes, et portant les noms de Letellier, du père La Chaise et de madame de Maintenon avec la date du 10 octobre 1685. Pans un coin de l'éerin gisait, en outre, un étui superbement travaillé et cachant dans son intérieur le ruban enrichi de la broderie apologétique à l'endroit de Louis XIV.

La fameuse épingle fermait le rouleau formé par le ruban, en même temps qu'elle y tenait attaché un papier qui relatait les événements auxquels notre héroïne devait sa haute importance.Déplierle papier, lirel'inscription, prendre l'épingle et rejeter l'étui, tout cela fut pour

HISTOIRE DUNE EPINGLE. "t

madame Du Barry l'affaire d'un moment, habituée qu'elle était depuis longtemps à voir tout céder sans résistance au despotisme de ses caprices. — C'est moi qui garderai désormais celte épingle, dit-elle, je m'en servirai même aujourd'hui pour fixer dans mes cheveux le bouquet que je destine à ma coiffure.

Le roi voulut s'y opposer en vain, car dans certaines conditions, la résistance est toujours le présage d'une nouvelle défaite. Il dit bien qu'il ne s'exposerait pas volontiers au danger de perdre cette chère épingle, si digne d'être conservée; mais sa maîtresse, tout aussi imprudente qu'opiniâtre, avait déjà bondi et était allée se poser devant sa glace, où elle s'occupait à atlacherdans les boucles luxuriantes de sa chevelure un ravissant pclil bouquet, au moyen de la rnèmeépingle qui en d'autres temps avait rendu de si grands services à la gloire et à l'amour.

Cette aventure arriva précisément à l'époque où M. d'Aiguillon comptait avec assurance sur le dénouaient favorable d'une intrigue qu'il avait ourdie avec madame Du Barry pour faire tomber M. de Choiseul.

Ce ministre aussi heureux qu'habile, qui avait vu pendant longtemps la tempête s'amasser au-dessus de sa lèle, se préoccupait légèrement des inquiétudes de ses nombreux amis qui ne

contribuèrent peut-être pas pour peu à sa chute par leur indiscrétion, et il continuait toujours à paraître calme, ouvert et confiant dans son bonheur.

Toutefois, les personnes de son entourage l'amenèrent à ce point qu'à la fin il céda à leurs instances et à leurs importunités, et il se décida par politesse à faire une démarche qui, tout en répugnant à son amour-propre , lui sembla pourtant le seul moyen de parer le coup décisif que l'on songeait à lui porter par l'intermédiaire de la favorite.

Toute sa vie, M. de Choiseul avait cru que pour un homme habile, séduisant, il n'y avait qu'une manière de pouvoir se réconcilier avec une femme, fût-elle sa plus implacable ennemie. Jusqu'alors il avait constamment réussi dans celte voie, et pour sa tète si riche en projets, entreprendre et exécuter n'était qu'une seule et même chose. Il se rapprocha donc de la belle comtesse, se présenta comme partageant l'admiration générale inspirée par sa beauté, par les grâces de son esprit ; parla avec autant d'ingénuité que d'agrément, regrettant, en passant, d'être la cause d'un chagrin qui la rendait plus ravissante encore ; assura qu'un quart d'heure de conversation avec lui délruirait à coup sûr a prévention fâcheuse qu'on avait sans doute

attisée contre sa personne, et il se montra si caressant que le triumvirat ennemi, c'est-à-dire le chancelier, le duc d'Aiguillon et l'abbé Terray, commencèrent à trembler déjà pour le succès de l'intrigue que jusque-là ils avaient si bien menée.

On circonvint donc la comtesse, et on s'évertua pour l'éloigner de toute relation avec' un homme si dangereux. Mais Choiseul, sous prétexte d'accommoder toute l'affaire, avait proposé déjà à la favorite un rendez-vous dans son cabinet, et celle-ci avait consenti, soit qu'elle trouvât quelque plaisir dans cette entrevue mystérieuse, soit par caprice, ou pour ne pas paraître inconséquente, nous l'ignorons. Seulement elle so figura que par un certain ton imposant elle réussirait à écarter tous les périls qui pourraient venir menacer les Intérêts de ses amis.

Avant de poursuivre notre récit, nous devons mentionner encore une circonslance.

Déjà depuis quelques jours, le roi avait redemandé à diverses reprises son épingle; mais madame Du B;irry, très-éloignée de condescendre à son désir, l'avait laissé dans la crainte incessante de perdre son cher trésor. En vain sï-t;iit-il efforcé de lui faire entendre que cette épingle avait été la propriété de Louis XIV, qu'elle avait été mêlée aux circonstances les plus

graves de sa vie, et qu'en conséquence elle méritait non-seulement d'être conservée, mais en outre d'être traitée d'une façon toute particulière, madame Du Barry, l'esprit vivant de la contradiction, se faisait un jeu d'employer l'épingle aux usages les plus bizarres.

Tanlôt elle s'en servait pour accrocher secrètement la perruque du chancelier à un rideau, de sorte qu'en se retournant ce personnage devait montrer à nu sa tète laide et chauve; tantôt elle s'en armait pour attaquer les maigres mollels'de l'abbé Terray ou le dos du cardinal Giraudi, le nonce du pape.

Enfin, le jour du rendez-vous avail lui. Six heures venaient de sonner. Le roi, parti pour la chasse, ne pouvait rentrer que fort tard, selon toute apparence. M. de Choiseul avait remis une audience, contremandé vingt réceptions importantes, donné de l'occupation à tous ses secrélaires, voire même à M. de Lisle; partout régnait un calme profond, et tout l'autorisait à espérer une réconciliation qui parle fait blessait sa fierté, mais que néanmoins il ne pouvait pas refuser à l'amitié.

Lfts battants des portes s'ouvrirent enfin, et madame Du Barry entra. Son costume était plus élégant que riche; sa belle chevelure lissée négligemment trahissait cependant la main de

l'art, et elle portait au côté un superbe bouquet composé de toutes les fleurs de la saison, noué avec un joli petit ruban et assujetti avec la fameuse épingle. Elle ressemblait tout à fait à une Vénus Olympia. Mais, par malheur, M. de CLoiseul n'avait que des idées terrestres, et il ne vit dans la belle comtesse qu'une délicieuse Laïs.

— Il faut que je vous l'avoue, cher duc, dit madame Du Barry, en prenant place sur le sopha, vous ne voulez jamais ce que je veux, c'est par ce motif que mon irritation contre vous est extrême. Une femme telle que moi ne se laisse pas offenser impunément, et j'espère que le roi me fera donner satisfaction.

Le vernis de dignité dont elle chercha à se couvrir en lançant ces paroles contrastait d'une façon si visible avec la séduction de son altitude, que le duc ne put retenir un léger sourire. Il lui répondit par un pcrsifïlage dont elle sentit fort bien la mordacité, et à son tour elle lui répliqua avec aigreur. Mais M. de Choiseul attribua tout cela à un petit caprice de femme et il se mit en devoir de la lutiner. Peut-être, malgré la mauvaise humeur de la comtesse, eût-il réussi dans ses projets de victoires et conquêtes; mais voilà que la maudite épingle, décidément destinée à jouer toujours un rôle

important, montre sa pointe, déchire une couple de dentelles précieuses et fait à la main du duc une profonde piqûre. Choiseul pousse un cri, bondit en arrière, etmadameDuBarry, profitant de l'accident, fait mine de se tenir comme insultée. Elle s'éloigne en toute hâte, sans que la main ensanglantée de Choiseul tente de la retenir.

Deux jours après, le ministre était destitué et il se rendait en exil à Chanteloup. Interrogé par un de ceux qui l'accompagnaient dans sa voiture sur la cause de sa disgrâce, sur ce qu'il avait fait ou ce qu'il aurait dû faire, il répondit par les simples paroles suivantes, que personne ne comprit : « Le sort de la France a dépendu" d'une épingle. »

A peine la favorite eut-elle quitté M. de Choiseul que le roi revint de la chasse. Sa maîtresse l'accueillit avec un empressement tel qu'il prêtait à croire qu'elle avait réellement à venger l'outrage qu'elle prétendait lui avoir fait. Jamais le roi ne l'avait vue aussi tendre. Il saisit celte occasion pour réclamer son épingle. Elle lui fut rendue et il l'enferma avec le plus grand soin, sans se douter le moins du monde de toute la reconnaissance qu'il lui devait.

Laissons maintenant notre épingle se reposer un moment dans l'écrin du roi, et voyons par

quel événement elle en disparut, sous le règne de son successeur, pour n'y plus revenir.

Mademoiselle Contât, une charmante actrice de la Comédie-Française, avait jeté les yeux sur le jeune comte de IS'arbonne, l'enfant gâté de la famille royale. Il était passionné, elle désintéressée, mais un peu fantasque. Personne ne devinerait le prix qu'elle attacha à ses faveurs. — Elle avait entendu parler de la célèbre épinsr!o : tout aussitôt l'idée lui surgit de la posséder. Ce n'était point assez que le comte dût tacher de l'obtenir du roi , non, l'artiste obstinée se mit encore dans la tête qu'il devait la lui apporter avant la première représentation du Mariage de Figaro. Elle avait jugé extrêmement piquant de se servir, en guise de cachet pour fermer la lettre de Susanne, de l'épingle qui avait reposé sur le sein de madame de Maintenon et sur la tèle de Louis XIV.

Si l'épingle faisait défaut au jour indiqué, toute liaison restait interrompue. Que l'on s'imagine l'embarras du comte! Il ne connaissait nul moyen de se procurer l'objet formant la fatale condition sine quâ non, et pour compléter son malheur, la terrible représentation avait lieu dans quatre jours : l'étrange caprice de celle qu'il aimait le désespérait. Le hasard lui offrit enfin un expédient qu'il mit à profit.

78 JOIJOUX.

Dans ce temps, on raffolait des quadrilles, et au prochain bal il devait en exécuter un qui exigeait un étalage tout particulier des costumes les plus pompeux. Il s'informa donc auprès de M. de la Bonde, le trésorier, de tout ce que contenait l'écrin du roi, et prétexta qu'il avait encore besoin pour l'ornement de sa toilette de quelques diamants qui s'y trouvaient renfermés. Le roi qui toujours se montrait assez complaisant pour céder à tous ses désirs, permit qu'on lui prélat les pierres qu'il souhaitait. — Eh bien, j'irai les choisir moi-même, dit le jeune étourdi, je verrai par la même occasion une épingle dont j'ai déjà tant entendu parler. — Et avant que le roi eût le temps de lui répondre, il était déjà dans la trésorerie. Il se fit ouvrir l'écrin, et pendant qu'on étalait les diamants à sa vue, il glissa, sans être aperçu, une épingle à la place de celle si ardemment convoitée. Une heure plus tard, il la déposait aux pieds de mademoiselle Contât, où elle arrivait juste à temps, car la représentation était sur le point de commencer.

Aux grands applaudissements du public , notre épingle ferma le billet de Susnnne, piqua le noble doigl du comte Almaviva, dont la générosité la rachetait avec de l'or, et enfin elle fut perdue sur le théâtre, après avoir passé dans

de nombreuses mains. Mademoiselle Conlat en fut inquiète un instant; mais aux yeux d'un amant est-on jamais coupable? Cette pensée lui rendit son courage et elle s'excusa à peine auprès de son paladin. Le jeune comte, lui. était en proie à un tourment extrême, carie trésorier avait découvert la supercherie. Mais ce dernier reçut une pension ; il se (ut, et la fausse épingle resta dans l'écrin, où elle fut conservée comme une relique. La véritable épingle au conlraire demeura enfouie dans la poussière jusqu'au jour où, durant une répétition des Amours de Bayard, pièce entremêlée de ballets, elle fut ramassée par une jeune danseuse qui à cette époque excitait une certaine sensation non pas aulant par son talent que par sa beauté. Cette jeune fille, dont le nom importe peu, était la maîtresse de M. d'Arlande, et celui-ci était le premier mortel qui osât traverser les airs dans l'aérostat de ce même Pilatre de Rozier qui plus tard devint victime de son talent et de sa témérité.

Notre danseuse, à laquelle on ne pouvait reprocher de la légèreté que dans son art, adorail presque son amant. On se figurera donc aisément l'effroi dont elle fut saisie en songeant aux périls auxquels M. d'Arlande voulait s'exposer. Cependant elle eut assez de courage pour

l'accompagnor jusque sur la place où son nouvel Icare devait quitter la tere.

— Promels-moi du moins, lui répéta-t-elle en lui faisant ses adieux, de ne point le livrer durant ton voyage à un danger inutile. Que celle mèche de cheveux le rappelle ma prière. Puis elle lui attacha à l'endroit du cœur une mèche de ses cheveux avec l'épingle prédestinée qui lui vint par hasard sous les doigts. Ses yeux se remplirent de larmes, elle abattit son voile sur son visage, et son amant monla vers les étoiles. Malgré notre volonté de rester à terre, nous devons cependant suivre cet audacieux mortel, afin de voir ce que devient notre épingle. Un coup de vent déchira bientôt un pelit drapeau que nos voyageurs avaient emporté avec eux comme trophée, et sur lequel on lisait l'heure de leur ascension. M. d'Arlande, dans ia crainte de le voir se lacérer entièrement, s'efforça d'en ratlacher les deux bouts ensemble, mais à cet effet il eut besoin de notre épingle; il la consacra donc à ce nouveau service, et quant à la mèche de sa maîtresse, ce qu'il avait maintenant de plus cher nu monde, il la lança... dans les airs? non — dans la poche de son habit.

Après une pérégrination de quelques heures, le ballon descendit enfin au milieu des signes de

l'allégresse générale. Les physiciens, les naturalisles, les géomèlres, les astronomes accoururent en foule recevoir nos voyageurs. Parmi les astronomes se trouvait le célèbre Bailli. Pilaire lui offrit le petit drapeau comme marque de respect pour ses talents. Bailli accepta ce don et le porta dans son cabinet d'étude avec la fameuse épingle. Si elle était restée là, elle n'aurait pas été à même de servir dans une circonstance n'ayant absolument rien de commun avec le rôle qu'elle avait rempli jusqu'alors. Mais que peut-on contre la destinée?

Le jour où le roi dut quitter Versailles, où le peuple le conduisit à Paris, Bailli, proclamé maire dans l'enthousiasme universel, avait été désigné pour recevoir le roi à l'hôtel de ville. En attendant l'heure, il marchait en long et en large dans son cabinet d'étude, lorsque arriva un cavalier avec la nouvelle que le roi était venu plus tôt qu'on ne l'avait cru. Bailli se précipita hors de sa maison, en oubliant toutefois son insigne d'honneur, le ruban patriotique, que depuis deux jours il portait à sa boutonnière. Il revint en toute hâte chez lui pour le prendre. Mais comme il hésitait sur le moyeu de l'attacher, son regard tomba sur l'épingle qui était toujours plantée dans le drapeau du navigateur aérien; vite il s'en propara, fixa lo

ruban patriotique à son habit et courut à l'hôtel de ville.

Le sort qui s'était une fois mis en tète de faire participer notre épingle aux aventures les plus diverses, voulut à présent qu'au moment où le maire tendait au roi une cocarde nationale, il manquât tout à fait d'un moyen pour la fixer à son chapeau. On eut donc recours à notre épingle ; mais trop faible pour le but qu'on lui assignait, elle se plia cinq fois de suite avant qu'on parvînt à l'enfoncer dans la cocarde de Louis XVI, aux yeux du peuple assemblé.

Si nous récapitulons maintenant les ditl'érenles phases de la destinée de notre épingle, nous la voyons d'abord à la toilette de Ninon, à son ruban, comme pro memorià d'un rendezvous; au fichu de madame de Maintenon; au voile de madame de Monlespan ; à la chemisette de Louis XIV; dans son écrin, par suite de la condescendance de madame de Maintenon ; au panache de son chapeau lors de la réception de Jacques II; à la perruque du chancelier, au bouquet de Heurs de madame Du Barry; dans la trésorerie de Louis XV; dérobée par le comte de Narbonne; dans les mains de mademoiselle Contât; cachetant le billet de Susanne dans le Mariage de Figaro; perdue pendant deux jours dans la poussière du plancher du théâtre; puis

dans la possession d'une danseuse; piquée sur l'habit de M. d'Arlande en compagnie d'une mèche de cheveux ; au drapeau d'un aéronaule; dans le cabinet d'étude de l'astronome Bailli; à sa boutonnière, et finalement à la cocarde de Louis XVI.

Que peut-elle être devenue enfin? Qu'en pensez-vous, mes belles lectrices?

Perdue une seconde fois, elle fut retrouvée au Louvre, après un long laps de temps, par un garde-malade qu'on avait appelé auprès de Mirabeau, et qui, lors de l'ensevelissement de ce dernier, attacha avec elle les deux extrémités du linceul. — Ne semble-l-il pas que le destin ait voulu mettre un terme en même temps à la remarquable existence de notre héroïne et à celle de l'homme le plus extraordinaire de son époque?

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