A NOS LECTEURS
Quand nos lectenrs auront ce numéro entre les mains, peu de jours nous sépareront de la date anniversaire de la mort de Jean ViuioicnEViTcn, brusquement enlevé, comme on s'en souvient, le 27 janvier dernier à l'atlection des siens et à l'estime qu'il avait su acquérir dans le monde scientifique.
Nous ne voulons pas laisser passer cette occasion d'exprimer le souvenir ému que nous avons du Fondateur du « Journal d'Agriculture Tropicale » et d'adresser nos remerciements à tous ceux qui nous ont permis, de près ou de loin, de continuer l'oeuvre du défunt el de réaliser ainsi son désir le plus ciier.
Tous nos amis du << Journal d'Agriculture Tropicale » savent l'elTort prodigieux fait par Vilbouchevitcii pour mener à bien son projet de fonder un organe qui devait être comme un trait d'union gigantesque entre les nombreux pays si isolés les uns des autres au point de vue géograpliique, mais si rapprochés au point de vue économique, qui forment l'ensemble des pays tropicaux.
Le meilleur éloge qu'on peut faire de Vilbodchevitch, est de répéter ce que disaient de lui tous les savants qui l'ont counu, c'est qu'il était le seul homme capable de mener à bien une semblable entreprise; et la crainte qu'on exprimait en même temps de ne point voir son œuvre lui survivre est le meilleur compliment qu'on puisse adresser à tous ses amis, collaborateurs dévoués, dont le désintéressement et ]e travail ont permis de traverser cette année 1907 qui fut une période de crise.
Le K Journal d'Agriculture Tropicale » a traversé victorieusement cette épreuve, et nous pouvons aujourd'hui affirmer que l'œuvre survivra à son Fondateur, suivant le plan qu'il avait lui-même tracé et avec les mêmes améliorations qu'il y eût lui-même apportées.
Modestes collaborateurs de J. Vilbouchevitch pendant une trop courte période de la fin de sa vie, nous n'aurions pu remplir notre tâche sans les concours précieux que nous avons rencontrés partout. « Il faut que le Journal vive, nous ci'iait-on, nous vous aiderons à le sauver ! » El, chose remarquable, chacun a tenu ces promesses arrachées à l'émotion sincère de tous ceux qui se trouvaient réunis autour de la tombe non encore fermée de notre Fondateur.
C'est d'aboi'd M. et M"" les D" Nageotte-Vu-bouchevitch, frère et sœur du défunt et toute sa famille, qui, plus soucieux de l'héritage scientifique de leur parent que des intérêts matériels, acceptent spontanément tous les risques financiers pouvant résulter de la continuation de l'œuvre de leur cher défunt.
Ce sont nos correspondants et abonnés qui, en même temps qu'ils nous expriment leurs regrets pour la perte subie, s'offrent de resserrer encore les liens qui les unissaient au Journal.
3oG JOLIf.WI. DMIUICl'LTUIŒ TRUl'K.M.I-: N' 7« — Dkcemhkr 1907
Ce sont nos collabnralcurs coiiimcrciaiix. tlmil lu riil)ri(iiie est si parlieiilièieinciit appréciée de nos lecteurs, qui reportent sur nous la conliance qu'ils avaient en notre chef el nous assurent, comme par le passé, leur concours désintéressé et précieux.
(le sont enlin les Gouvei-neinenls coloniaux, qui ont hion voulu sanctionner la réussite de nos ell'orls eu exprimant haulcMieul i'cslimi- eu laquelli' ils coiitiiiuaii'iil l'i tenir le » Journal d'Agriculture Tropicale ». Ils ne nous ont pas ménagé les témoignages de leur solliciliule, et nous tiendrons à Iionneur de conserver la ligm- de conduite tracée par Yii.iiOLcuEvncn et à laquelle tous ont rendu un éclatant hommage.
Il nous reste un devoir bien agréable à remplir, c'est celui de remercier nos amis et collaborateurs plus directs, ceux dont nos lecteurs trouvent les noms sur la couverlure du Journal et au bas de nos articles originaux. Leur dévouement désintéressé a déjà reçu une juste récompense par les noml)reuses lettres de félicitations que nous avons reçues pour eux et par la reproduction de leurs articles dans un graml nombre de journaux de tous les pays. Ils en ont une autre encore plus précieuse, c'est la satisfaction du parfait accomplissement du devoir d'amitié qu'ils s'étaient sans hésiter imposé vis-à-vis de Vii.BOicni::vrrcn.
Tout le monde estimera avec nous, qu'on ne pouvait mieux faire (|ue de demander à ces savants, modestes autant que dévoués, qui avaient bien voulu former un comité provisoire, de continuer ce qu'ils avaient si bien commencé. iNous avons la grande satisfaction de dire à nos lecteurs que tous ont accepté et que rien ne sera changé dans la direction du Journal. Nous avons même décidé M. 0. Labuov à prendre une part encore plus active à nos travaux. 11 a bien voulu accepter les fondions de rédacteur principal pour lesquelles il était tout désigné par ses connaissances scientiliques et pratiques et par sou séjour dans h^s pays tropicaux.
L'année 1907 a été une période d'organisation. Nous leprcndrous, eu l'J08, la véritable marche en avant avec toutes les améliorations qu'elle exige. Dès le mois de janvier, nos lecteurs se rendront compte de ce mouvement.
Nous remercions également nos annonciers, qui, comme chacun le sait, sont d'utiles collaborateurs des journaux, non seulement par leur contribuliou elVective, mais encore par les documents techniques qu'ils nous fournissent et qui ihhis permettent à notre tour de renseiginM- nos lecteurs, pour le plus graïul bien de leurs iiilérèls pratiques et commerciaux qui doivent être noti'e princiiml objectif à tous.
Et maintenant, il ne nous reste qu'à justilier par de nouveaux ell'orls, la confiance de tous, et, par un labeur ininterrompu à étendre encore, avec la renommée du k Journal d'Agriculture Tropicale », le nombre de ceux (|ni rendent justice à sou l'ondateur.
Un nouveau Manihot à caoutchouc
l'ar M. Auc. Cni;\AUEn.
i\o/rc savant collaborateur, M. Aut;. Cuevai.ik.r, est do retour à Paris nprrs avoir accompli une périlleuse mission sur la Cote Occidentale d'Afrique.
Au cours de son voyage, r explorateur a réuni une grande quantité dr matériaux d'études de la plus liante valeur el fait des observations d'un ffrand inlérrl srienti/lque ri pratique.
A'os lecteurs auront la bonne fortune d'en protiler, car M. Aie. CiiEv.\i.it;it reste lidèlemenl attaché au ((.Journal d'Aijricullure Trojiicale», doni il a toujours été un des plus précieux
collaborateurs. Il a bien voulu nous donner, drs aujourd'hui, une première nota sur un nouveau Manihot à caoutchouc observe à son retour dans le Jardin d'essais de ('muayenne et qu'il a dédié à iV. Teissonnier, l'habile directeur de ce jardin.
Toutes les personnes s'intéressant aux Plantes à Caoutchouc et ayant visité le Jardin d'essais, de Camayenne, près Conakry, enGuinée française, ont pu remarquer quelques touffes d'un Manihot très différent, même par son aspect, du \'uli;aire Ceara et de ses nombreuses variations. Cette plante est mentionnée dans Pobéguix, E.ssai sur la Flore de la Guinée française (1906) p. 3o3 sous le nom de Manihot Glaziowi var.
Piauhy. D'après M. Teissonnier, le premier plant de ce végétal a été introduit à Camayenne en 1 898 et les graines provenaient de l'Etat de Piauhy (iNord du Brésil). D'abord assez chétif, il s'est enfin fortement ramifié, a épaissi ses tiges, et il produit aujourd'hui du caoutchouc de bonne qualité. Nous avons eu la bonne fortune de voir cet arbuste en lleurs et en fruits en septembre dernier, et nous avons ainsi trouvé tous les éléments qui permettent de décrire complètement la plante. Nous en donnons ci-après une diagnose succincte, nous proposant de donner plus tard une plus longue description.
Manihot Teissonnieri A. Chev. (sp. nov.)
Arbuste haut de 2 mètres à 3 mètres, rabougri, tortueux, souvent rameux dès la base, à rameaux divariqués. Jeunes feuilles et jeunes rameaux couverts d'une pubérulence blanchâtre très courte et fugace.
Feuilles à pétiole cylindrique, toujours rougeâtre, de O'",04o, à 0'",10 de long.
Limbe long de 6 centimètres à 10 centimètres, large de 8 centimètres à 12 centimètres, découpé jusqu'à la base en cinq folioles (rarement trois), sessiles. Folioles de consistance coriace parcheminée et non herbacée comme dans le M. Glaziowi, obovales ou oblongues, cunéiformes à la base, largement arrondies au sommet et brusquement terminées par un très petit acumen avec une nervure médiane très saillante, pubérulente ferrugineuse. Inflorescences en épis dressés, insérés aux fourches
des rameaux supérieurs. Pédicelles tinement pubérulenis. Fleurs mâles et ilcurs femelles ordinairement réunies sur la môme inllorescence. Les plus grandes ont un périanthe large de 0°',03 à l'état frais ; les cini] lobes sont étalés, oblongs, lancéolésaigus.
Meurs femelles à ovaire pubesceut blanchâtre, avec six crêtes longitudinales. Style pubesceut, très court.
Fruit ovoïde-subtrigone, plus large que haut (large de 4 centimètres, haut de 0'",03), présentant six carènes longitudinales aiguës, d'un vert sombre à maturité. Ce fruit est une haie indéhiscente et non une capsule. ,\ maturité l'exocai'pe assez épais devient charnu, verdàtre.
Au-dessous de cet exocarpe charnu, on trouve trois coques ovoïdes non adhérentes, à parois coriaces, membraneuses, peu dures, souvrant longiludinalement en deux valves, hautes de 18 mill. et larges de 10 mill.
Dans chaque loge existe une graine elliptique lenticulaire, entièrement recouverte d'une mince pulpe jaunâtre (caroncule], à bords carénés obtus.
Tégument d'un vert mat à l'état frais, finement rugueux à sa surface et non lisse et marbré comme dans le M. Glaziowi. 11 est ligneux, très dur, épais de O'",0013 et contient un gros albumen blanc huileux et un tiès petit embryon.
Comme on le voit par cette description, l'espèce est totalement distincte du Manihot Glaziowi et l'on peut même se demander si les différences tirées du fruit ne sont pas suffisantes pour séparer génériquement les deux plantes. La question sera tranchée prochainement par un botaniste spécialisé dans l'étude des Euphorbiacées. La plante est originaire du Brésil.
Dans une étude ultérieure nous ferons connaître plus en détail cette plante et sa valeur industrielle.
.î.-iS
.IDIIINAL DAGIUCULTLKli: ïllOPICALE N° 78 — Décemuhu 1907
Nous lésumerons seulement ici les faits déjà conslali's :
A l'ûgc do huit ans (et probablement plus lût), le lali'X(|ui est toujours d'un /«(//u-i//' coagule à l'air, en donnant un raoïtlc/touc jaune h ïéliil frais, qui devient d'un jaune brun fonce lorsqu'il est sec. 11 est aussi nerveux que celui de Manihot Glaziowi.
A Vjixm<s.yenxiQ,\KMcinUiotTeissonnieri est moins vigoureux que le Manihot Glaziowi, mais il semble que la première espèce n'est pas dans son véritable milieu : ses graines avortent très souvent. Enfm le port des rameaux tortueux et très épaissis à la base, la pubérulcncc des feuilles et des Heurs, la carnosité des fruits indiquent une espèce plutôt xérophile qui serait sans doute beaucoup plus dans son milieu dans les régions arides à pluies rares.
Il existe donc toute une série d'essais intéressants à faire pour cette nouvelle plante à caoutchouc, que nous sommes heureux de dédier à M. Teisso.nmer, dont les olTorls intelligents et persévérants poursuivis depuis dix ans au môme point, ont
ou pour résultat de faire de Camayenne lune des plus belles et des plus utiles stations d'agriculture tropicale de tout l'Ouest africain.
AlX;. CuEVALlEll.
OusEUVAïiON. — Au mumout où nuus corrigions les épreuves de cette note rédigée depuis trois mois, nous avons pris connaissance d'un travail do Lli; : Xnue Manihot- Arten uml ilire liedeiitiing, qui vient de paraître dans le dernier numéro de a Troponpflanzer » (n° 12, paru le T' décembre l'.tO"). Cette note donne quelques renseignements fort vagues sur trois Maniliot caoulclioutifères. L'un d'eux est nommé Manihot, Piauhyensis Ule (<• Tropenpflan/.er, IUÛ7, p. Glii) et peut-être la plante que nous venons de décrire; mais M. Ule ne donnant qu'une diagnose tout à fait insuflisante pour caractériser son espèce, ufuis croyons devoir maintenir le nom de Manihot Tri^so7ini('ri A. Chev., pour la plante, cultivée à Camayenne.
A. Cu.
Graines de ses propres cultures
ou graines originaires d'autres régions?
Par M. f.. De Wilde.mj
Ce thème mérite, pensons-nous, d'être pris en considération. 11 fait l'objet d'une notice publiée par M. le professeur P. -.1. -S. CaAMEn, dans le Tcijsmannia (9 de lî)07), et nul n'osl mieux placé que cet auteur, pour examiner cette question au point de vue des cultures coloniales, car peu de Colonies ont aussi fréquemment essayé l'importation de graines d'autres régions, pour donner un regain de vigueur à leurs plantations; malheureusement notre auteur, peut-être avec raison, n'ose conclure. Nous nous permettrons donc d'émettre ici quelques considérations qu'il y a peul-ètrc lieu d'envisager pour la solution de cette
question des plus importantes pour le planteur colonial.
11 est indisculablo ijue des graines bien sélectionnées, ont plu> di* valeur pour la multiplication que colles oblenues dans une culture ordinaire. Il n'y a pas lieu d'insister sur ce fait. Mais les raisons qui militent en faveur de l'achat à l'étranger de graines destinées à rénover des plantations, résident dans le fait qu'on les prend on général dans des régions où la plante est indigène, ou dans celles où sa culture donne de meilleurs résultats.
La question : » Est-il avantageux de faire venir des graines d'autres pays ou
N" 78 — Décembre 1907 JOURNAL D'AGRICULTURE TROPICALE
d'autres régions? » se pose en particulier pour le catéier.
Déjà une question de ce genre a été posée en 1900 devant une association de planteurs à Malang (Java); la question éLait : « Est-il utile d'employer dans des terrains bas et secs des graines de caféiers provenant de terrains élevés et humides? » La réponse i|ue donne M. le professeur Zimmer- MANN fut snrloul basée sur des considérations de patliologne végétale; il concluait que dans le cas de choix entre graines d'arbres malades des régions basses, et de graines d'arbres sains des régions élevées, il y a lieu de prendre les dernières; dans le cas contraire ou dans le cas d'égalité, on peut sans crainte continuer l'emploi de graines obtenues sur place.
Les expériences daps ce domaine sont relativement réduites, surtout pour les régions tropicales. Pour nos climats tempérés, des recherches de Cjèslar et A. En- GLER semblent avoir démontré que les conditions climalériques des montagnes et vallées influant sur la croissance des véçrétaux, il y a avantage à prendre les graines dans la région où elles doivent être employées. Mais cet exposé pour les régions tempérées ne peut être transporté tel quel et sans vérification dans le domaine colonial? On semblerait donc devoir tirer de cet exposé la conclusion, qu'il n'y a aucun avantage dans l'introduction de graines d'origine étrangère, même pour le caféier. Des expériences entreprises à Java semblent piouver le contraire; ces expériences vont d'ailleurs être reprises en grand, car une firme hollandaise établie à Java n'a [las reculé devant les frais d'une mission en Libéria, pour essayer d'y obtenir une ample moisson de graines destinées à être réintroduites à Java. Les résultats que cette iirme a obtenus il y a des années, lui l'ont espérer que les nouveaux semis seront comme leurs aînés, résistants à la maladie des feuilles [Hemi/eia), et que cette résistance pourra durer pendant une période I ' assez longue pour donner de beaux bénéfices.
Il conviendrait donc de reclierclier les • raisons qui font de la plante de Liliéria, une essence résistant à V Ilemilcia.
Il y a chez le C. lUtcrica, une particularité sur laquelle nous avons dé'jà insisté ailleurs, mais à ln{[uelle on n'a pas, ce nous semble, attaché assez d'attention.
Tous les caféiers de culture, ou presque tous, sont des acarophytes, c'est-à-dire des plantes qui ix)ssèdent à l'aisselle des nervures latérales princi[)ales de leurs feuilles des pocbettes creusées. dans le tissu foliaire, s'ouvrant sur la face inférieure et marquées souvent sur la face supérieure par un boursoufflement.
De toutes les espèces du genre Co/fca, l'espèce qui parait posséder des pocbettes les plus développées est le C. Ubm-ica.
N'y a-t-il pas une concordance enire ce fait et la résistance de la plante à ï ilcmi- Iria?
On admet en général C[ue les plantes acarophytes sont moins attaquées par les champignons, parce que les organismes aux([uels la piaule donne asile dans les domaties, se nourrissent des spoi'es qu'elles trouvent sur les feuilles, parce qu'elles opèrent, somme toute, un nettoyage constant de la plante. j\e nous trouvons-nous pas là en présence de l'explicalion de la raison de la résistance de ce C. liberica!
Mais si cela est vrai, comment expliquer que, au bout d'un certain temps, la plante s'est laissée, malgré tout, envahir par le parasite, à tel point que dans certains cas on a vu se perdre les i/o de la récolte?
Ne pourrait-on pas admettre que, par suite du développement donné à la culture, la multiplication des organismes plus ou moins spéciaux se logeant dans les domaties, n'a pu être assez forte pour lutter partout, pour faire le nettoyage consciencieux de toutes les feuilles des caféiers?
L'introduction de graines d'origine libérienne puurrait-elle, dans ces conditions, à elle seule, enrayer la maladie? La réponse sera tout naturellement : non! On pourra peut-être, pendant deux ou trois ans, avoir en sa possession des plantes plus vigou-