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Arbres fruitiers et Plantes potagères à Madagascar

Espèces européennes et indigènes. — D'après une récente enquête officielle. Par M. DÉSIRÉ Bois.

C'est avec grande joie que nous publions cet article du savant auteur du Potager d'' un curieux. C'est le premier d'une série.

M. Bois a consenti, en effet, à se charger du tri et de la mise en œuvre des matériaux concernant .l'Horticulture et qui arrivent en quantités au «J. d'A. T. ». Jusqu'ici, ils demeuraient à peu près inutilisées, le directeur n'ayant ni le temps, ni le savoir universel qu'il faudrait pour tout faire par lui-même.

Notre rubrique horticole ne pouvait être confiée à des mains plus habiles que celles de M. Bois. Sa longue carrière scientifique et pratique au Muséum d'Histoire naturelle, sa situation à l'Ecole coloniale et à la Société nationale d'Horticulture, son récent voyage en Indo-Chine et à Java, tout son passé et ses études préférées actuelles font de lui l'homme compétent par excellence dans le domaine en question. Il recueille depuis des années les éléments d'un Traité des arbres fruitiers des pays chauds, et en ce moment même il achève un petit ouvrage sur la Culture des plantes potagères en pays chauds, destiné à la Librairie agricole de la Maison rustique. — N. d. l. R.

On a pu lire dans le « Bulletin économique de Madagascar », année 1902, un intéressant article de M. Prudhomme, directeurde l'Agriculture, sur le sujet dont nous voulons entretenir aujourd'hui les lecteurs du «Journal d'Agriculture Tropicale ». Les renseignements qu'il contient émanent des rapports du sous-inspecteur, chef de là circonscription agricole du centre de Madagascar, et des directeurs des jardins d'Essais de Mananjary, Fort-Dauphin et Majunga.

Il en résulte que la population européenne et créole qui s'est considérablement accrue sur la côte orientale de l'ile, ne peut, actuel-

lement, se procurer en quantités suffisantes, les fruits et les légumes frais indispensables, non seulement parce qu'ils constituent une nourriture agréable, et apportent de la diversité dans l'alimentation, mais surtout parce qu'ils répondent à une nécessité hygiénique dans les pays chauds.

La qualité des fruits indigènes est médiocre. La banane, le framboisier sauvage [Ru bus rosœfolius)., certaines variétés d'oranges, la goyave, l'ananas, sont les fruits les plus anciennement cultivés. On a introduit plus tard, le manguier, l'avocatier, le litchi, le papayer, le pamplemoussier, l'anone cœur de bœuf, l'arbre à pain, le jacquier, le jamerosier, le mandarinier,, le citronnier, le tamarinier.

Les mangues, les litchis, les ananas, les avocats ne figurent sur la table que du mois de novembre à la mi-avril. Les bananes elles-mêmes sont rares, ou tout au moins produites en trop petite quantité pendant la plus grande partie de l'année où elles constituent cependant le principal et souvent, le seul fruit de dessert.

Aces fruits, qui pourraient être l'objet de culturesplusimportantes dans lazoneorientale humide et chaude, on pourrait en ajouter d'autres dont l'introduction est désirable.

Des vergers, établis dans des conditions favorables, et contenant des arbres fruitiers appartenant aux meilleures variétés connue?, trouveraient certainement, pour leurs produits, un débouché assuré sur les marchés.

Le centre de Madagascar, l'Emyrne notamment, présente d'autre part des points

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particulièrement favorables à la culture des arbres fruitiers des pays tempérés et subtropicaux.

Les prunes y mûrissent en décembre, au moment où les raisins, les pêches et l'ananas commencent eux-mêmes à arriver à maturité.

Janvier est le mois de la grande récolte du raisin, des pêches et des ananas.

En février, la production du raisin et des pêches finit, et l'on commencée cueillir les pommes et les grenades.

Marsvoitcommencerlamaturité des oranges, des bibaces et des mangues, qui sont en pleine récolte en avril, ainsi que les goyaves. Enfin, on récolte les dernières oranges, mangues et goyaves en mai.

Les fruits récoltés dans cette région peuvent donc apporter de la diversité dans l'alimentation, et l'établissement de cultures pour leur production aurait également les plus grandes chances de succès.

Ce que nous venons de direpour les fruits, peut être répété pour les légumes.

Si quelques européens et quelques créoles ont créé des jardins potagers pour approvisionner les marchés en légumes d'Europe, dans la période comprise entre avril et octobre, on peut dire que la production est inférieure à la demande.

Dans la partie moyenne de la côte Est, la culture potagère présente de grandes difficultés pendant la mauvaise saison; mais ces difficultés sont moindres lorsqu'on s'avance vers le Sud, ou lorsque les cultures sont situées à une altitude plus grande.

Les planteurs ont bien des jardins potagers dans lesquels ils cultivent les légumes qui leur sont nécessaires pour leur propre consommation ; mais, les jardins producteurs pour les grands centres habités, sont insuffisants pour répondre aux besoins de la vente, et l'on peut dire que la plupart des légumes frais manquent presque totalement, pendant la mauvaise saison, dans la partie moyenne de la côte.

Les ports où font escale les paquebots qui viennent des colonies voisines, reçoivent, de novembre à avril, des légumes venant de la Réunion ; mais ces légumes atteignent

des prix excessifs. C'estainsi que le chou, par exemple, peut être vendu jusqu'à i fr. 5o et même 2 fr. 5o pièce à cette époque de l'année.

Dans ces conditions, on conçoit l'intérêt qu'il y aurait à créer, dans les parties favorables et accessibles de l'île, des cultures dont les produits atteindraient sûrement des prix rémunérateurs.

M. Fauchère, sous-inspecteur de l'agriculture, a publié, en 1900, une notice intitulée : Notions de météorologie agricole et d'agriculture à Vusage des colons à Madagascar^ qui montre que la culture des fruits et des légumes, dans le centre de l'île (en Emyrne), donnerait les meilleurs résultats.

Dans cette région, tous les légumes d'Europe sont cultivables pendant la plus grande partie de l'année. L'asperge y prospère et M. Fauchère a publié, sur la culture de cette plante, une note intéressante dans le « Bulletin économique », 1901, p. 25 i.

La pomme de terre elle-même donne des récoltes suffisantes. On peut la cultiver surtout dans la région forestière, et en faire des plantations en toute saison, sauf de mai à juillet.

La récolte commence quatre ou cinq mois après. Les tubercules, néanmoins, ne mûrissent qu'imparfaitement et leur conservation est de courte durée.

Les haricots donnent d'abondantes récoltes de graines, et peuvent aussi être cultivés en toute saison, sauf en juin-juillet.

La culture de la patate et des Saon jo (Colocases) n'est pas à négliger, de même que celle de l'ambrevade [Cajanus indiens)^ de l'arachide, etc.

Mais il est un légume dont la culture mérite d'être propagée. C'est le Voânjobory {Voand\eia subterraneà]. Cette légumineuse de petite taille, rappelle l'arachide par la particularité qu'elle a d'enterrer dans le sol ses fruits qui s'y développent et y mûrissent.

C'est une plante de culture facile, mais qui exige les sols légers. Le grain se consomme comme celui du haricot; il est d'excellente qualité, très riche en azote et, par conséquent, très nutritif ; il a, de plus, l'avantage de se conserver longtemps en bon état dans sa gousse.

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Nous ne pouvons, dans un article comme la lecture du très important article de M.

celui-ci, indiquerles plantes potagères d'Eu- Prudhomme. Les résultats des expériences,

rope qui pourraient être introduites dans les entreprises sur différents points, dans les

Jardins à Madagascar. Nous recommandons, jardins d'essai et chez les colons, leur servi-

aux personnes que cette question intéresse, ront de guide. D. Bois.

La Décortication du Riz sur les Plantations

Une expérience de décortication mécanique en Guinée française. — Les décortiqueuses du type Nichoison. — Prix de revient du travail. — Insuffisance des machines mues à bras.

Par M. Emile Baillaud.

Les éludes et essais en matière de colonisation tropicale reviennent cher; et ceux qui fraient le chemin aux autres, ne sont pas toujours appelés à en recueillir eux-mêmes le bénéfice.

M. Baillaud en a fait l'expérience; il s'est décidé à abandonner sa concession en Guinée (dont les lecteurs du « J. d'A. T. » ont été entretenus plus pariiculièrement dans le n» i5 du « J, d'A. T. »); mais il n'a pas renoncé à l'Afrique qu'il a appris à aimer malgré tout.

Devant repartir prochainement pour le continent noir, il a tenu à nous donner une nouvelle preuve d'amitié en rédigeant à notre intention ces quelques notes qui concernent une question de grande importance pratique. Elles sont destinées à engager une enquête pour laquelle nous sollicitons le concours de tous nos lecteurs possédant quelque expérience en la matière.

Nous pouvons dès aujourd'hui annoncer une première réponse de notre collaborateur M. F. Main, qui a participé à divers essais du décortiqueur en question à la Station d'Essais de Machines du Ministère de l'Agriculture, de 1901 à 1903. Nous demanderons à nos correspondants de ne pas envisager seulement les décoriiqueurs à bras du type Nichoison, mais la question générale de la décortication mécanique du riz à la ferme.

Les usines proprement dites sont en dehors du cadre de ce Journal. — N. d. l. R.

J'ai eu l'occasion dernièrement de me servir en Guinée de la décortiqueuse à riz Nichoison, à bras, et il me paraît intéressant de vous envoyer quelques renseignements à ce sujet.

Cette décortiqueuse a été essayée à Paris à la Station d'Essais de Machines, du Ministère de l'Agriculture. Les résultats de cet essai ont été publiés en particulier dans le numéro 2 du « Journal d'Agriculture Tropi-

cale » (i). Je retiens de cette expérience que la machine mue à la vapeur, et non à bras, a traité une moyenne de 100 kg. de paddy à l'heure, l'arbre nioteurtournant à une vitesse de 47 tours à la minute et absorbant une force équivalente à celle employée par deux hommes. Le riz de la Guinée qui a été employé dans les essais de Paris, a donné 5o % de paddy à repasser, c'est donc seulement 5o kg. depaddy que la machine a traités à l'heure. Ces chiffrCg ne sont pas atteints lorsque la machine est mue à bras.

Ondoitremarquer p'\g. 24.

tout d'abordquel'on Décortiqueuse Nichoison. obtient des résultats

assez différents selon que l'on traite du paddy ordinaire ou du paddy bouilli avant le décortiquage comme cela se pratique à la manière du pays.

11 est nécessaire de faire passer deux fois

(i) Cf. aussi K J. d'A. T. » n" 6; on trouvera dans ce numéro une note de la maison Nicholson, rappelant que la machine en question, n'étant plus couverte par aucun brevet, est tabriquée actuellement par un grand nombre de maisons en to'JS pays. Les modifications qui peuvent existerd'une provenance à l'autre, ne changent pas l'allure générale de la machine, et les planteurs qui en ont eu en usage, la reconnaftront de suite par le cliché que nous remettons sous leurs yeux; c'est une réduction de celui qui accompagnait l'article de M. F. Main, dans le n» 2 du « Journal d'Agriculture 'l'ropicale ». — N. d. l. R.

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dans la machine le paddy non bouilli, et dur qui tourne dans un concave garni de

nous avons obtenu une proportion de brisu- bandes de cuir ; cela, à une distance varia-

res qui paraît plus forte que celle obtenue à ble. Les graines ne descendent que progres-

la Station d'Essais; cela tient certainement sivement le long du cône, et s'il en arrive

à ce que la machine ne tournait pas suffi- plus que la machine n'en décortique, ce qui

samment vite. -= Au contraire avec le paddy a lieu lorsque la force motrice diminue, et

bouilli au préalable et séché, un seul passage que la meule ne tourne plus assez vite, le

suffit et il n'y a pour ainsi dire pas de brisu- grain traverse la machine sans être touché,

res. Ne disposant pas de trieurs je n'ai pas ce qui augmente la proportion du paddy

pu établir la proportion des brisures restant à repasser.

en fin d'opération mélangées au riz, mais la quantité de brisures du riz non bouilli n'est pas beaucoup plus considérable que celle que contient le riz décortiqué à la manière indigène. Le riz bouilli en contient beaucoup moins et dans les deux cas il n'y a pas plus de paddy restant en fin de compte que dans le riz décortiqué par les indigènes en vue de la vente.

Il faut remarquer aussi qu'il est nécessaire de décortiquer du riz frais ; le riz qui a un an parexemple est très difficileàdécortiquer, probablement parcequ'ila subi un commencemer. t de moisissure.

Cette machine parait très convenable quant au produit qu'elle donne. Il n'en est pas de même malheureusement quant à son rendement réel lorsqu'elle est mue à bras, par des noirs, en Guinée.

Je n'ai pu traiter en effet en riz bouilli que trente kilos de paddy à l'heure et en riz non bouilli, 24 kilos. Si pendant toute la chine est dans ce cas. Les parois décortidurée de l'opération les hommes pouvaient quantes doivent s'user très vite, le cliquet en déployer leur force maxima, la décorti"" fonte dont est munie la machine, est sujet à queuse rendrait autant mue à la main que se casser, comme cela m'est arrivé du reste, mue par une machine réglée pour dévelop- après peu d'heures de travail; les manivelles per une force analogue à l'effort maximum se tordent facilement. Le modèle que j'ai eu

C'est ce qui explique que nous n'avons pu • obtenir à l'aide de cette machine, mue par nos noirs, que la moitié de ce qu'elle pourrait théoriquement rendre. A en juger par les résultats obtenus dans les conditions peutêtre imparfaites, mentionnées ci-dessus, j'admets que pour mouvoir la décortiqueuse Nicholson,il faut disposer de deux équipes de 8 noirs, l'une travaillant le matin et l'autre le soir; et même sans vouloir marcher à la vitesse maxima, il faut changer les hommes toutes les trois minutes. Le prix de revient pourra être diminué en employant les équipes, avant ou après le décorticage, à quelque autre travail, peu fatiguant.

Pour établir un prix de revient du rendement on peut prendre pour base la journée de 10 heures et admettre que l'on amortit la machine en un an. Il me paraît sage en effet d'amortir très rapidement en Afrique tout matériel tant soit peu fragile, et cette ma-

humain. Mais nous n'avons jamais pu arriver à ce résultat à moins de changer toutes les demi-minutes nos hommes. Les noirs surtout se fatiguent vite, et après une ou deux minutes notre machine perdait de

entre les mains était peut-être de fabrication inférieure, ces décortiqucuses étant construites par différentes maisons, toutes ne fabriquant pas également bien.

Quoi qu'il en soit, notre décortiqueur a

sa vitesse ou bien l'on était obligé de dimi- travaillé, en moyenne, en riz de Guinée :

nuer l'admission du grain. Nous étions du En paddy non bouilli : 24 kg. donnant

reste forcés, avec ce système, de régler l'ad- 18 kg. de riz net; en paddy bouilli : 3o kg.,

mission de façon à ce que les grains se dé- donnant 22 kg. 5oo de riz net.

cortiquassent encore lorsque la machine Si l'on compte les journées d'homme à

allait à une vitesse modérée. i fr., ce qui devient de plus en plus le prix

La partie décortiquante de la machine est moyen en Guinée, on a comme prix de re-

en effet composée d'un cône en aggloméré vient d'une tonne de riz net :

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i*^ Ri::^ non bouilli :

8 fr. de main-d'œuvre par journée de 10 heures -}- I fr. 20 d'amortissement = 9 fr. :>o pour 180 kg., ou 5 i fr. 11 la tonne de riz net.

2" Ri^ bouilli :

8 fr. de main-d'œuvre -j- i fr. 20 d'amortissement,-f- 2 fr. pour les frais d'ébullition =^ 1 1 fr. 20 pour 225 kg., ou 49 fr. 77 la tonne de riz net ; en chiffres ronds, 5o francs.

Or, le prix de revient du décorticage, à la tâche, d'une tonne de riz net, par les femmes, à la manière du pays, revient aussi à 5o fr. Il ne paraît donc pas qu'il y ait avantage à se servir de cette décortiqueuse en la faisant marchera bras, si notre cas devait être normal, d'autant que les rendements que je donne sont maxiina^ étant donné que, pour ces essais, la machine a fonctionné sous mes yeux et que dans une exploitation réelle il serait assez difficile d'immobiliser un blanc pour surveiller les 8 travailleurs occupés à la décortiqueuse.

On pourrait envisager l'hypothèse oh l'on emploierait les moments perdus d'une maind'œuvre disponible : prisonniers, ou employés de factorerie pendant la morte saison. Une machine, même à petit rendement, pourrait alors, peut-être, rendre des services. Ce serait, dans les plantations, un bon travail pour les jours de pluie ; mais,dans ce cas, la question se pose, il me semble, d'une façon un peu particulière.

La main-d'œuvre rationnelle des plantations, en Guinée française, sera toujours

composée des habitants du voisinage; or, ils sont en général mariés et, en tous cas, entourés de femmes qui n'ont autre chose à faire que de préparer leur cuisine. Il leur est donc assez indifférent qu'on leur donne pour leur ration du grain décortiqué ou non.

Pour ma part, lorsque je disposais de riz décortiqué, je leur donnais une ration journalière de 750 grammes, et lorsque j'avais du riz (paddy), je leur en donnais un kilo qui me revenait moins cher que 750 grammes de riz net. Les 25o grammes de différence représentent le déchet du décortiquage, et mes hommes ne me réclamaient aucun supplément pour la peine que je donnais à leurs épouses. Je n'avais donc aucun intérêt à me servir d'une décortiqueuse à main, et je pense que la plupart des planteurs, en Afrique occidentale, seront dans mon cas.

Je ne fais pas ici le procès des décortiqueuses à grand rendement mus par un moteur mécanique. Je crois, au contraire, que cette question de la mécanique du riz est une de celles qui devraient être étudiées avec le plus de soin pour l'Afrique occidentale, mais je crois qu'elle est très complexe. C'est le côté commercial de la question qui est le plus compliqué, il demanderait à être étudié spécialement pour chaque colonie. Si vous le voulez bien et si j'en ai l'occasion, je pourrai vous transmettre les quelques remarques que je pourrai être amené à faire à ce sujet.

Emile Baillaid.

Toulouse, Novembre iqo3,

L'Avenir du Jute et de l'Abaca au Tonkin

Réponse aux critiques d'ONG-BÉo.

Par M. LÉON Hautekeuille.

La lettre qui suit, quoique destinée à l'instruction personnelle du directeur du « J. d'A. T. », est trop intéressante pour que nous la gardions pour nous seul. Nos lecteurs excuseront le ton familier, naturel dans une lettre privée; il n'exclut ni le sérieux, ni la méthode. — N. d. l. R.

Mon cher ami, je ne sais si M. Duchkmin trouvera, au milieu de ses occupations ab-

sorbantes, le temps de répondre à la « sortie » d'ONG-BÉo, insérée dans la « Dépêche Coloniale ^) du 12 mars dernier et que vous avez reproduite dans le N' 24 de votre .< Journal ». Mais, puisque vous m'avez demandé mon opinion sur les raisons qui ont jusqu'à présent, empêché un développement plus rapide de la culture du jute au Tonkin,

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— culture qui n'a encore donné lieu qu'à des essais importants, — je vous livre les seules observations précises que j'aie pu relever depuis que Je suis dans cet intéressant pays, ne voulant pas, aujourd'hui, aborder le fond de la question.

Et d'abord, je regrette que vous ayez attaché à une réflexion un peu hâtive, concer-

Et le ricin, dont la récolte est si lente et minutieuse !

Les inconvénients d'une culture nouvelle apparaissenttoujours à travers un verre grossissant. Le tout est de s'y habituer, et l'Annamite, à la longue, étonnera, à cet égard, ceux qui le méprisent sans le comprendre.

Pour en revenir aux critiques d'ONG-BÉo,

nant la défibration de Tabaca (i), assez d'im- elles sont en partie exactes et en partieexces-

portance pour la publier. Je ne maintiendrais sives. Je précise :

pas aujourd'hui une telle observation sans « Le jute, dit Ong-Béo, exige une mani-

en atténuer la portée. Mais c'est du jute que pulation délicate, celle du rouissage. Si les

je veux vous parler tout d'abord. fibres restent insuffisamment dans l'eau,

Le jute ne peut convenir aux Annamites, elles ne pourront être décortiquées; si on

affirme-t-on sentencieusement. Il paraît qu'il les y laisse un peu trop longtemps, la décom-

ne se cultive pas lui-même et qu'il est néces- position compromettra le travail de la fibre.

saire d'y mettre la main de temps en temps, Il y a le labour, l'ensemencement, le sarclage, la mise à l'eau et le racinage. L'Annamite ne veut rien changera ses habitudes, et vous ne l'amènerez pas à se livrer au jute. Pour l'abaca, pour la ramie, pour l'agave,

On habituera difficilement l'Annamite au rouissage. »

Rien n'est plus vrai ni plus faux. La manipulation exigée pour le rouissage du jute n'est ni plus délicate ni plus rude que celle exigée pour la défibration de l'abaca. Celle-

pourlacanneà sucre,lecoton,etc.,il yaceci ci, au contraire, bien qu'elle se fasse à sec.

et cela, et bien d'autres choses. Je vais plus loin. Je suppose qu'on ne connaisse pas le riz en Annam, où le jute est cultivé de temps immémorial. Jugeant que le riz est une culture avantageuse et même nécessaire, il est ques-

est une opération autrement rude que le rouissage. Un coolie annamite apprend, — je m'en suis assuré, — le rouissage en deux heures. Je crains qu'il ne faille beaucoup plus de temps pour l'habituer à bien

tion d'en poursuivre la propagation. Nous manœuvrer l'appareil rustique à défibrer trouverions des docteurs ès-sciences agrono- l'abaca.

miques et philosophiques pour affirmer que si la culture du riz n'existe pas en Annam, c'est qu'elle ne convient pas à la mentalité tout à fait spéciale de l'indigène. On entasserait objection sur objection.

Jamais, dirait-on, vous ne déciderez l'Annamite, essentiellement paresseux, ac-

Le travail aquatique n'est pas pour effrayer les paysans tonkinois qui mènent quelque peu une existence d'amphibies.

J'ai fait, à cet égard, une observation qui a été une révélation pour moi. Chargé de la surveillance du jute dans la région de la Rivière-Noire, j'avais toutes les appréhen-

coutume à la culture familiale du jute, à sions d'un novice concernant cette culture

labourer dans l'eau, dans la boue même, à patauger dans cette boue jusqu'à la récolte. Et ensuite, quand le riz sera récolté, ce n'est pas tout: il faudra le décortiquer, opération pénible qui exige une grande consommation d'huile de bras. Non, jamais vous n'obtiendrez cela de nos braves nha-qués. Vous ne les connaissez pas.

(i) Nous avions répété, dans le « J. d'A. T. )-, une impression deM. Hautefeuille, qui avait trouve l'appareil philippin (cf. « J. d'A. T. •>. n" 28) trop dur pour les Annamites, généralementpeu musclés.— N. de la R.

dont on m'avait dit beaucoup de mal. Les opérations de mise à l'eau et du rouissage surtout me préoccupaient et j'étais inquiet de savoir comment lesindigènes se comporteraient en face d'un travail nouveau pour eux exigeant soins et attention.

Je fus simplement stupéfait devoir la rapidité avec laquelle coolies, congaies etenfants apprenaient le maniement des tiges et de la fibre. Voir, comprendre et imiter, était, pour cinquante individus à la fois, l'affaire d'une heure ou deux et, de village en village, je

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trouvais les mêmes facilités; tous les chantiers se ressemblaient.

Je n'hésite pas à affirmer que les paysans annamites possèdent des dons d'imitation qui leur viennent, assure-t-on, du singe, comme la faculté d'avoir les pieds prenants et qui en font, à certains égards, des ouvriers plus habiles et plus aptes échanger de besogne que les paysans français. Je me demande même comment certains préjugés relatifs à la main-d'œuvre annamite ont pu faire leur chemin parmi les colons européens.

L'empoisonnement ou dépoissonnement des mares est un inconvénient réel. J'ai l'espoirqu'on y pourra remédier par la création de mares artificielles ; mais, si on n'y arrivait pas, ce ne serait pas un empêchement sérieux à la propagation du jute qui ne compromettra pas la vingtième partie des mares disponibles. Le soleil, lorsqu'il dessèche les rizières, est, lui aussi, un grand destructeur de poissons. Il faut cependant vivre avec le soleil au Tonkin.

Quant aux mauvaises odeurs, l'Annamite n'est pas à une près, et il faut montrer une grande naïveté pour s'en inquiéter. L'indigène s'y habituera comme le paysan de France à celle de son fumier, autrement durable et il ne tardera pas à s'apercevoir que si le jute a une odeur, d'ailleurs supportable, l'argent n'en a pas.

Notre colon doit se tromper quand il déclare qu'on ne peut, trois ans de suite, même avec une abondante fumure, cultiver le jute sur la même terre. Le jute est une culture assez épuisante, plus peut-être que ne le croit M. DucHEMiN, mais ni Ong-Béo, ni M. Du- CHEMiN, ni moi ne pouvons dire le dernier mot sur ce point : l'expérience nous manque. J'ai cependant confiance qu'avec une petite fumure on pourrait redoubler une culture de jute et que le même champ la supporterait trois fois avec une fumure vraiment abondante. Mais, cette troisième récolte serait-elle impossible que ce ne serait pas là une raison suffisante pour écarter le jute au Tonkin quand il est depuis si longtemps cultivé au Bengale.

Maconviciion est faite que le jute, aux prix actuels, est plus rémunérateur que le riz.

Malgré une très mauvaise levée ayant pour cause la défectuosité de la graine semée, nous avons obtenu par la culture indigène, dans des terres à peine défrichées, mal soignées sans aucune fumure, de i5 à 3o piastres par mau (36 ares); et directement, dans des champs mal levés, mais fumés, de 5o à 5 5 piastres. Le riz ne dépasse guère le rendement moyen de 20 à 25 piastres dans la contrée où nous avons opéré. Si l'on fait deux récoltes de riz par an, c'est en se donnant deux fois plus de peine et en appauvrissant le sol notablement.

L'Annamite n'est pas plus maître du marché du riz que le Français n'est maître du marché du blé ou du vin. Il y a toutefois, une observation juste, déjà faite, dans ce qu'a dit Ong-Béo de la moindre facilité à vendre le jute ; mais cette difficulté n'est pas durable, car un marché s'établira pour le jute quand le pays en sera vraiment producteur.

Une abondante récolte au Bengale, d'après Ong-Béo, pourrait avilir les prix du jute. C'est vrai en partie. Nous voyons cela en France pour le blé ou pour le vin et nous verrons peut-être cela au Tonkin pour le jute et même pour l'abaca ; car, enfin, je ne vois pas bien comment le jute du Tonkin souffrirait plus de la concurrence du Bengale que l'abaca de la concurrence des Philippines, que le café de la concurrence du monde entier.

Très sévère pour le jute, Ong-Béo l'est beaucoup moins pourl'abaca. Pour ma part, l'étonnement des tisseurs philippins devant la supériorité, au point de vue de la solidité des fibres fournies par M. Rémery à l'Exposition ne m'étonne pas. Je n'attache pas à ce fait l'importance que lui attribue Ong-Béo et cela pour plusieurs raisons qui m'empêchent de considérer le fait de cette supériorité comme un point acquis. D'abord, il peut y avoir là, de la part de ces ouvriers, une simple flatterie internationale analogue à celles qu'échangent les chefs d'Etat dans leurs rencontres. Ensuite, des pieds isolés d'une plante textile donnent presque toujours une qualité de fibre qu'on ne retrouve plus jamais en grande culture ; enfin, je suis obligé de faire remarquer que tous les inven-

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teurs de fibres nouvelles font des déclarations analogues. Toutes les fois qu'on m'a parléd'une fibre spéciale ou obtenue sur une propriété déterminée, — et cela m'est arrivé souvent, — on me mettait sous les yeux l'attestation la plus catégorique que la qualité de cette fibre était exceptionnelle.

Aussi je ne conteste rien, mais je suis sur mes gardes.

« La culture de l'abaca est facile, dit Ong- Bko. Elle exige peu de soins et peut se faire sur les nombreux coteaux encore en friche ».

C'est exact ou à peu près, seulement, il faut y aller, sur ces coteaux en friche, et, de plus, il faut les défricher. I! faut y aller et mêmey retourner, descendre et monter sans cesse et cela est difficile à apprendre aux Annamites, gens de plaine qui préfèrent de beaucoup barboter dans les mares que de grimper sur les nombreux mamelons qu'ils considèrent avec un dédain mélangé d'une certaine terreur. Je connais un ami d'ÛNG- Béo, grand planteur d'abaca, qui peut certifier les difficultés qu'on éprouve à trouver de la main-d'œuvre en dehors du Delta et et qui, même, à mon avis, exagère ces difficultés, que ses voisins ont résolues sans sacrifices exceptionnels.

Mais, en fin de compte, il y a place, au Tonkin et pour le jute et l'abaca, qui n'ont pas les mêmes exigences et ne peuvent guère se nuire que sur le marché, et encore, je n'en suis pas certain puisqu'ils ont des emplois différents. Je crois bien plutôt qu'ils se serviront en contribuant tousdeux à donner de l'importance au marché, à alimenter des usines et à abaisser le prix du fret.

Mais, si chacun a ses inconvénients etses avantages respectifs, il ne faut pas les traiter en concurrents destinésl'un à chasser l'autre et à lui enleverles faveurs gouvernementales auxquellesils feraient mieuxde renoncertous deux.

Par exemple, je n'hésite pas à donner au jute la première place. D'abord, il a fait ses preuves au point de vue culturel et même économique. Le climat lui est très favorable et beaucoup de terres lui conviennent. On le cultive depuis longtemps, même dans le Delta, où il est moins à sa place. Je le crois plutôt destiné à voisiner quelque peu avec l'abaca, à attirer près des mamelonsla maind'œuvre que l'abaca sollicitera plus tard.

Je connais assez les inconvénients du jute pour dire à Ong-Béo qu'il en a omis quelques-uns, dont le plus grave, qui l'est très peu : la concordance des travaux du jute avec ceux du riz, ceux du jute n'admettant aucun répit. Cet inconvénient est plus apparent que réel et je vivrais avec lui longtemps dans ce séduisant pays. Je n'en fais plus aucun cat;, après expérience.

Le jute est prêt, dirai-je. L'abaca ne l'est pas. Le jute est une des cultures annuelles, faciles, qui n'exigent pas de très grands soins et sans le secours desquelles la colonisation agricole, la mise en valeur des terres disponibles serait, économiquement, à peu près impossible.

Ce sont les cultures annuelles qui permettront, au Tonkin, de déplacer la main-d'œuvre et de la fixer dans de nouveaux centres, en ramenant le contact entre le Delta et la montagne.

L'abaca exige beaucoup de temps, de persévérance, de capitaux pour prendre sa place sur ceux des mamelons qui paraissent lui convenir. Or, la persévérance n'est pas la qualité principale des capitalistes français qui n'aiment pas attendre. Je ne sais si vraiment l'abaca est l'avenir du Tonkin ; mais j'ai confiance que le jute c'est le présent et, si prévoyant qu'on soit, le présent passe avant l'avenir. Il faut vivre.

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