ENTRÉE DANS LA RUHR
20 décembre 1919.
Le président de la République m’a donné communication, par extraits, des papiers du baron de Lancken, qui ont été saisis à Bruxelles, et dont Clemenceau lui a remis une copie. Il résulte de ces papiers que dès juillet 1917, par l’intermédiaire de la comtesse de Mérode, l’intrigue était fortement nouée entre Lancken et Briand. Un rendez-vous en Suisse avait été convenu pour le mois d’août ou de septembre.
Lancken n’avait pas caché que l’Allemagne n’était pas disposée à rien abandonner de l’Alsace et de la Lorraine.
Briand avait-il été informé de ces dispositions? En tout cas, aucune promesse n’avait pu lui être faite... Briand déclarait que la France, pour faire la paix, devait se détacher de l’Angleterre ; il prévoyait la chute prochaine de Lloyd George et annonçait son propre retour aux affaires pour le mois d’août.
L’affaire ne fait pas de progrès « par suite, dit Lancken, des indiscrétions commises à Paris... ». Mais Lancken ne désespère pas du succès; il est toujours question d’une entrevue : Briand lui paraît être l’homme qui se prêtera le mieux en France à un arrangement... Il dira plus tard, dans une lettre à son gouvernement (janvier 1918)
que « Briand seul peut donner les mains à une paix boiteuse ».
Quand je quitte en octobre les Affaires étrangères, Lancken note mon départ comme un premier succès :
« Le vieux monsieur, écrit-il à Berlin, est de la génération qui a vu la guerre de 1870-1871. On ne peut obtenir de lui ce qu’on obtiendra d’hommes plus jeunes et plus conciliants. »
L’intrigue a continué sous le ministère Clemenceau : les lettres et rapports de janvier 1918 ne laissent pas de doute à cet égard.
Le baron Coppée a été mêlé à toute l’affaire en même temps que Mme de Mérode. Le dossier confirme ce que nous savions du rôle de M. de Broqueville dans cette affaire.
Le président de la République m’autorise à dire à Clemenceau qu’il m’a donné lecture de ces documents. J’ai l’intention de demander à Clemenceau de m’en remettre une copie.
6 janvier 1920.
J’ai rencontré Clemenceau à la fin de décembre au Sénat où il était venu assister à la discussion du projet de crédits provisoires; en descendant de la tribune (1), je me suis approché de lui et je lui ai demandé s’il voudrait me donner copie des documents que M. Poincaré m’avait fait connaître. Clemenceau a été contrarié d’apprendre que Poincaré m’avait communiqué ces documents :
— Je ne me crois pas en état de vous en refuser une copie, m’a-t-il dit. Mais ne serai-je pas obligé d’en donner une aussi à Briand ?
(1) L’orateur venait de regretter encore une fois que la question de la reconstitution de la France, aussi vitale, pour elle, que les questions politiques, n’eût pas été abordée dès décembre 1918. C’était un malheur qu’il eût fallu un an pour aboutir à un traité qui n’était même pas ratifié aux États-Unis. « On aurait dû se mettre d’accord en quelques semaines au lieu de se noyer dans tous les détails qui remplissent des volumes. » ^
l’application du traité
Il a été convenu que je lui ferais une demande par écrit et que ma lettre lui serait portée par mon fils. Le lendemain 31 décembre, mon fils lui a , en effet, remis ma lettre. Clemenceau lui a dit qu’il devait attendre le retour de Jeanneney retenu dans la Haute-Saône par les élections sénatoriales : Jeanneney est, avec le directeur de la sûreté nationale (1), seul au courant de l’affaire. Les documents n’ont pas été saisis à Bruxelles, comme je le croyais, mais livrés contre argent par un socialiste qui travaillait avec Kautsky (2) dans les archives du ministère des Affaires étrangères à Berlin. Mon fils devra téléphoner le 10 janvier et les copies lui seront remises en mains propres.
Le 2 janvier, je suis allé à l’Élysée avec Léon Bourgeois et Siegfried pour une décoration à Risler, du Musée social. Je suis resté avec le président; je lui ai parlé de la publication que devait faire le lendemain VOpinion des notes du prince Sixte ; il ne savait rien : Colrat, qui a été son secrétaire, ne l’avait pas averti.
Poincaré, à qui Clemenceau avait parlé de ma demande au sujet des documents, a paru contrarié de ce que Clemenceau devait mettre Briand au courant de la communication qu’il m’a faite.
Il s’est montré indulgent pour Briand, qui trouvera moyen de s’expliquer et qui a eu seulement un moment de défaitisme. Il me dit que, s’il était président du Conseil, il ne me remettrait pas une copie des documents. Je m’attends à ce que Clemenceau me fasse appeler ; en effet, il m’a téléphoné hier pour me prier de l’aller voir aujourd’hui.
Il m’a expliqué son embarras. Je lui ai dit que devant les scrupules du président de la République je n’insistais pas.
— Vous faites bien, me dit-il. Car les papiers resteront à votre disposition. Ils sortiront pour être publiés, le jour
(1) M. Winter.
(2) Le socialiste Kautsky préparait une publication officielle sur les origines immédiates de la guerre.
JOURNAL d’aLEXANDRE RIBOT
OÙ VOUS le voudrez... En attendant je vais faire venir Briand et lui donner lecture du dossier...
Il s’amuse d’avance de la figure qu’aura Briand. Il reconnaît que Briand s’est compromis autant que Caillaux. Mais il ne se soucie pas de faire un second procès. Il me rend ma lettre.
Nous causons de Constantinople : il a consenti à en expulser les Turcs ; il a cédé sur ce point à Lloyd George dont il parle avec sévérité, ainsi que de Wilson qui ne répond pas au télégramme que Clemenceau lui a adressé avec Lloyd George au sujet de Fiume :
— Wilson est, me dit-il, un homme mal élevé.
Clemenceau me dit que l’affaire de Syrie est à peu près
arrangée ; il fait l’éloge de l’émir Fayçal qui sait ce qu’il veut et ne le cache pas...
Nous parlons aussi de Fiume : il faut en finir avec cette affaire qui a trop duré. Clemenceau est toujours sévère pour les Italiens à qui il est obligé de faire bonne figure.
— La paix, me dit-il, se fera au jour le jour...
Je pense au mot de Renan au sujet de Dieu qui n’existe pas encore mais qui doit se faire peu à peu... L’Autriche est à nos pieds ; elle ne demande qu’à s’appuyer sur nous.
— Oui, lui dis-je, parce qu’elle a faim. Mais plus tard que se passera-t-il?
Au sujet des papiers du prince Sixte, Clemenceau me dit que j’ai eu tout à fait raison ;
— Le prince est un enfant... Si Poincaré a paru le prendre au sérieux, c’est qu’il se laisse impressionner par les rois ou par les princes.
Au moment de prendre congé, je dis à Clemenceau :
— Que dites-vous de Mandel? Le voilà d’emblée président du Conseil général de la Gironde ! que sera-t-il demain?
Clemenceau me dit que Mandel est un bon agent d’exécution, qu’il a de l’intrigue, mais qu’il n’a pas d’idées et qu’il n’est pas capable d’être un homme de gouvernement.
l’application du traité
— Je ne pouvais plus m’entendre avec lui, ajoute-t-il.
Le fait est que Mandel l’a blessé en disant, dans une réunion publique, qu’il prenait la responsabilité de tout ce qui s’était fait. Abrami (1) m’a raconté que lorsqu’il est venu saluer Clemenceau à son retour de la Gironde, Clemenceau a tiré sa calotte et lui a dit : « Je salue le président du Conseil » ; puis il lui a donné congé. Ils se sont rapprochés depuis cette petite scène, mais au fond, ils restent brouillés... Abrami m’a conté aussi que lorsque Berthelofc est venu dire à Clemenceau, en présence de Tardieu, que Pichon était gravement atteint et ne pourrait pas reprendre son service, Clemenceau s’est borné à dire : « Un soldat qui tombe 1 Poursuivons notre chemin. »
Le 17 janvier, Deschanel était élu sans concurrent à la présidence de la République, après avoir recueilli à la réunion préparatoire de la veille 408 voix contre 389 à Clemenceau. M. Millerand succédait à ce dernier à la présidence du Conseil ; il prenait le portefeuille des Affaires étrangères.
3 février 1920.
Paléologue étant venu me voir, je l’ai mis au courant de ce que m’avait dit Poincaré au sujet de Briand.
Paléologue a informé Millerand. Celui-ci a fait demander le dossier à la sûreté nationale ; le dossier n’y était plus. Le directeur, après avoir hésité, a fini par dire que le dossier devait être aux mains de Berthelot, qui le tenait de Clemenceau : Berthelot embarrassé a dû reconnaître qu’il était en possession du dossier et l’a remis à Paléologue. Une note de la sûreté nationale explique comment on a pu se procurer ce dossier : c’est un spartakiste qui l’a volé en même temps que trois autres dossiers, on le lui aurait payéTcent mille francs.
(1 ) Député du Pas-de-Calais ; il était alors sous-secrétaire d’État au ministère de la Guerre.
L’impression de Paléologue est que Briand a été d’une grande légèreté et qu’il a été roulé, mais qu’il n’est pas aussi compromis que le pense Poincaré.
Millerand a averti Briand que Paléologue lui donnerait communication du dossier ; Briand est venu, cachant mal son émotion. Il a demandé d’abord comment on avait ces pièces... Prenant l’offensive il a dit qu’un député l’avait averti que Clemenceau était en possession du dossier, et avait insinué que si Briand ne combattait pas la candidature du président du Conseil, celui-ci n’userait pas des armes qu’il avait en réserve. « De ce moment, a dit Briand, j’ai décidé de marcher à fond contre Clemenceau et de lui fermer l’accès de l’Élysée. »
Les premières pièces du dossier n’étant que des copies, Briand a triomphé. « Ce n’est que cela et on a payé cela cent mille francs!... Je vais porter l’affaire à la Chambre et rendre le pays juge... » Il a changé de ton quand on lui a montré des originaux de la correspondance de Lancken. Sa défense est que la correspondance officielle de Lancken ne signifie rien ; qu’il faudrait avoir la correspondance de Lancken avec l’empereur et que lui, Briand, en a connaissance... Cette correspondance de Lancken avec l’empereur est sans doute une invention. Si Briand avait en mains des lettres d’une telle importance, il les aurait déjà fait voir. Il paie d’audace pour se tirer d’un mauvais pas et se laver du reproche de naïveté : il ne peut pas avouer qu’il est tombé dans un piège.
On ne s’explique pas que Clemenceau ait remis le dossier à Berthelot qui a été le chef du cabinet de Briand, et qui aurait fait disparaître ce dossier si Millerand n’avait pas été averti de son existence (1). Il est très peu probable
(1) Le dossier existait encore aux Affaires étrangères le 16 avril 1924. Ayant rendu visite ce jour-là à M. Poincaré, alors président du Conseil, j’ai noté ce qu’il m’en a dit :
« Le dossier a été vu par Briand, qui a tout mis dans une enveloppe qu’il a cachetée avec, comme suscription : tout ceci est faux
l’application du traité
que Clemenceau ait chargé un député de parler à Briand : c’est sans doute Berthelot qui a mis Briand au courant soit de son chef, soit avec l’autorisation de Clemenceau.
Même date.
Poincaré, à qui je parle de son discours de jeudi prochain (1), me dit qu’il fera comprendre que ce sont les Anglais qui ont demandé l’unité de commandement : on fait honneur à Clemenceau de l’avoir réalisée, alors qu’il n’y est pour rien... Poincaré ajoute que si Pétain était resté chargé du commandement suprême, nous étions perdus parce que Pétain consentait que l’armée anglaise se séparât de l’armée française et fît sa retraite au nord.
Aux longues délibérations du Conseil suprême faisaient suite des conférences entre chefs de gouvernement. Elles marqueraient publiquement les divergences qui existaient entre eux. La commission des réparations serait dessaisie (2). Après Spa, Asquith n’hésitait pas à dire qu’on y avait commencé la révision du traité ; il ajoutait qu’il désirait qu’on continuât dans / cette voie. Le 23 juillet au Sénat, Alexandre Ribot mettait en garde le président du Conseil contre les inconvénients de ces conversations devenues si fréquentes : « Pour peu que les dis-
et a été inventé : machination ourdie, etc... J’ai cru préférable de ne pas décacheter cette enveloppe pour voir si tout est au complet : Briand a eu tort lui-même de voir le dossier... Quand Briand me parla pour la première fois de son projet d’enlrevue, il devait sortir de France par la Savoie et gagner la rive suisse : « Qui trouverez- « vous? lui dis-je. — Un personnage très haut placé. — Qui, le « kronprinz? — Plus haut encore... » Briand pensait rencontrer l’empereur lui-même... On lui pardonne, comme on lui a pardonné tant d’autres choses... Il a dormi en allant à Verdun, dormi en revenant, il n’a même pas été en Alsace depuis qu’elle est redevenue française!... Viviani, Clemenceau... Painlevé donnaient une impression de patriotisme : Briand, il m’a fait souffrir 1 son discours de Nancy; il a toujours été prêt à céder... Le rôle de Broque ville est incompréhensible : jusque-là il s’était bien conduit. Je me souviens du langage très sévère que m’a tenu Brunet, le socialiste, président de la Chambre belge. »
(1) Il recevait le maréchal Foch à l’Académie.
(2) Poincaré avait été nommé à la présidence de cette commission dès sa sortie de l’Élysée.
JOURNAL d’aLEXANDRE RIBOT
eussions se prolongent pendant des semaines : que l’amourpropre des interlocuteurs s’engage, comme cela est inévitable, ces sortes de réunions peuvent, à certains moments, devenir dangereuses. Le moyen de maintenir l’union n’est pas de vivre ainsi pendant quinze jours, sous les yeux du monde entier auquel chacun des interlocuteurs tient à persuader que dans la discussion, il a tenu le bon bout et qu’il revient les mains pleines de bons résultats. »
La présidence de Deschanel était brusquement interrompue en septembre. M. Millerand le remplaçait à l’Élysée. Son ministère restait en fonctions sous la présidence de Leygues : il était renversé en janvier 1921.
14 janvier 1921.
Appelé en consultation à l’Élysée. Le président me dit :
— Je fais mon métier de président.
Il le fait consciencieusement en prenant des notes sur ses conversations.
Je lui expose brièvement la situation financière :
Déficit du budget ; nécessité d’accroître les impôts, mais seulement après avoir fait des économies très larges, lesquelles porteront nécessairement sur les crédits militaires (8 milliards au projet de budget).
Le point noir des pensions et des dépenses de reconstitution : que paiera l’Allemagne? en numéraire, en matières premières, etc.?... J’admets qu’on fixe la dette à un chiffre raisonnable pourvu qu’on nous assure quelques garanties de paiement.
Impossibilité de pourvoir aux dépenses de reconstitution principalement avec des émissions de billets de banque ; angoisses du gouverneur et des régents qui ne savent s’ils doivent arrêter les avances ou s’engager sur la pente glissante : visite ce matin de Léon Renault, à qui le gouverneur a demandé une consultation : il n’y a de garanties, pense Renault, que dans les hommes qui administrent les finances publiques : je suis de son avis.
J’explique au président, qui me le demande, com-
l’application du traité
ment on peut prévoir qu’il sera impossible de ramener toute la circulation fiduciaire à l’étalon d’or : comment on stabilisera la valeur du papier à un taux inférieur, ce qui sera une faillite, mais diluée et se faisant jour par jour. Contradiction entre l’émission de billets pour une somme énorme et la prétention de ramener le change au pair : erreur manifeste de Loucheur. Le président acquiesce à mon avis.
Quant aux Affaires étrangères, il faut ne pas rompre avec les Alliés : le président abonde en ce sens. Poincaré est, à mon avis, trop tranchant dans ses formules : il y aurait, à lui confier les Affaires étrangères, cet avantage qu’on ne pourrait taxer d’insuffisant c« qu’il aura obtenu par les négociations.
M. Briand s’offre à remplir l’office : je rappelle au président ce qu’il a fait en 1917.
Le président connaît le dossier qui existe aux Affaires étrangères. Il m’écoute volontiers quand je lui explique le double jeu qu’a joué M. de Broqueville... Il me dit qu’en 1917, j’ai eu tout à fait raison et que ma lettre au Journal des Débats a été décisive (1).
Il ne me cache pas que son intention est d’appeler M. Péret et de l’obliger à faire un ministère (2).
L’entretien a duré vingt minutes.
Après quelques démarches faites par M. Péret, Briand était chargé de constituer le nouveau ministère. On revenait à l’exé-
(1) En mai 1920, peu après l’inculpation en Belgique des barons Coppée ( — ils étaient accusés d’avoir fait du commerce avec l’ennemi en lui fournissant du benzol), Briand avait publié une lettre du kronprinz adressée à son père en juillet 1917. « Ne .songeons plus à la Belgique, disait-il, et renonçons à toute annexion, même à l’est... » Gomme l’avait fait remarquer immédiatement Alexandre Ribot dans une lettre au Journal des Débats, le kronprinz n’avait pas dit un seul mot de l’Alsace-Lorraine.
(2) La veille de la chute du cabinet, Raoul Péret, réélu président de la Chambre, avait critiqué, dans son discours, les méthodes suivies dans l’application du traité de paix.
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cution du traité. On rendait à la Commisiion des réparations l’autorité qui lui avait été enlevée.
Alexandre Ribot se demandait le 24 mars au Sénat si, dès le lendemain de l’armistice, le gouvernement n’aurait pas pu prévoir les difficultés avec lesquelles nous serions aux prises? Dans l’optimisme qui régnait alors, les questions financières n’avaient pas été mises à leur véritable place, au cours des négociations de paix. En 1919 et en 1920 on n’avait pas voulu se placer en face de la réalité. Aujourd’hui on commençait à réagir. Premier symptôme : on sentait qu’il ne fallait pas faire appel au moyen facile d’une nouvelle émission de billets de banque : « La politique d’inflation est facile et commode ; elle est à la portée de tous les financiers du monde. Mais quelles sont ses conséquences? de désorganiser le crédit, de hausser le prix de la vie, d infliger des souffrances cruelles à ceux qui ne peuvent se défendre, et qu’y a-t-il au bout? la faillite — sous quelque forme qu’on la pratique — notamment celle de l’an IV où 1 on a dit ; Nous reprenons les assignats à leur valeur — • c est-à-dire pour rien et nous réduisons au tiers les rentiers qui doivent se déclarer satisfaits... » Autres signes rassurants i on avait renoncé aux opérations malheureuses de Gilicie. Après avoir perdu beaucoup de temps, après de fausses manoeuvres comme à Boulogne et à Spa, on en était revenu à faire exécuter le traité de Versailles en union étroite avec les Alliés : « G est là la vraie politique, la seule qui puisse nous assurer des résultats... » On allait d’autre part, abréger la durée du^ service militaire : mais il fallait le faire plus hardiment qu on ne le proposait d’ordinaire. Si nous voulions, en temps de paix, en face d’une Allemagne que nous entendions désarmer, et à qui nous interdirions par conséquent de faire la dépense d’un budget militaire, persister dans nos efforts comme si nous étions à la veille d’une guerre, nous épuiserions, avant
I heure, notre énergie et nos forces financières.
Quelques jours après reflétant les sentiments de la majorité de la Ghambre, le président du Gonseil faisait entrevoir au 8énat une occupation éventuelle de la Ruhr : si le 1er mai l’Allernagne essayait, par de nouvelles tergiversations, de se soustraire à ses obligations, c’est une main ferme qui s’abattrait sur son collet (5 avril). Mais le 30 mai, à son retour de Londres
II se rétractait devant le Sénat, tout en discréditant d’avance cette operation, si elle était rendue un jour nécessaire. D’après Alexandre Ribot, nous aurions fait une faute grave si nous
l’application du traité
avions occupé seuls la Ruhr... Il était même un peu inquiet de ce qu’avait dit le président du Conseil d’une action isolée éventuelle de la France. « Oui, certes, il faut que nous réservions nos droits d’agir seuls, si cela était nécessaire; mais il ne faut envisager qu’avec une très grande prudence une telle éventualité. Je suis de ceux qui ont toujours pensé, et qui pensent plus fortement encore, à cette heure, que nous devons maintenir, dans l’intérêt des deux pays, l’étroite et indissoluble amitié de la France et de l’Angleterre, et qu’il ne faut pas se risquer à, partir seuls, sous peine de provoquer de singuliers malentendus et des relâchements d’amitié singulièrement dangereux... » Mais pourquoi le président du Conseil avait-il cru devoir faire au Sénat, il y a quelques semaines, la promesse qu’il reconnaissait n’avoir pas tenue, d’aller dans la Ruhr? « Est-ce par suite de nécessités contingentes, politiques? Ce n’est pas ici dans cette assemblée, que vous avez besoin de vous engager imprudemment pour obtenir un vote de confiance : je ne sais pas ce qui se passe dans une autre assemblée. Pourquoi avez-vous tenu ce langage un peu excessif et qui sort des habitudes d’un ministre des Affaires étrangères?... » N’y avait-il pas, d’autre part, un peu d’imprudence à venir dire, en ce moment même, que si nous devions aller un jour dans la Ruhr, l’occupation serait singulièrement onéreuse parce que nous aurions à payer tous les frais d’occupation et que les recettes seraient tout à fait problématiques? « Il était tout au moins inutile de le dire : puisque la menace est suspendue, il faut la garder tout entière sur la tête de l’Allemagne. »
L’entente avec l’Angleterre se maintenait vaille que vaille.
Après de laborieux marchandages on finirait — en s’abritant derrière une décision de la Société des Nations — par partager en Haute-Silésie ce fameux ti’i angle industriel que, du côté français et du côté britannique, on déclarait indivisible. « Ces longues discussions, écrivait, le 14 août, Alexandre Ribot, auront eu pour résultat de donner à l’Angleterre l’apparence d’avoir défendu les droits de l’Allemagne contre les tendances impérialistes de la France. Quel intérêt ont les Alliés à paraître ainsi divisés? Est-ce que l’accord entre eux n’aurait pas dû se faire dans le silence des négociations diplomatiques? La méthode qu’on suit depuis deux ans est pleine d’inconvénients et de dangers»... « Mais que pouvons-nous faire à nous seuls? ajoutait-il le 16. Ce serait très dangereux de nous séparer de nos alliés. Je vois que Barrés va interpeller en même temps
JOURNAL dVlEXANDRE RIBOT
que Léon Daudet, Il faudra que la Chambre se prononce entre deux politiques. » Celle de M. Lloyd George évoluait rapidement vers l’abandon des réparations qui nous étaient dues. A la suite des entretiens que Briand avait à Londres, en décembre, avec le premier ministre, un communiqué annonçait qu’un grand congrès européen serait convoqué où les nations conviendraient de ce qu’il y avait à faire pour reconstituer économiquement l’Europe. Le Parlement français n’allait pas laisser partir le président du Conseil pour Cannes sans exiger quelques explications. Le 29 décembre au Sénat, Alexandre Ribot lui demandait de ne pas perdre de vue un instant la question vitale pour notre pays : celle de notre créance sur l’Allemagne. Il faisait remarquer d’abord que, si on avait mis dans la convention d’armistice les clauses militaires, que le maréchal Foch avait été tout naturellement chargé de préparer, personne n’avait pensé à y inscrire les clauses financières qui eussent empêché l’Allemagne de mettre en réserve à l’étranger les milliards que lui rapportaient ses exportations et les revenus des particuliers. Il insistait sur l’attitude très ferme que la Commission des réparations venait de prendre à l’unanimité, et il demandait au président du Conseil de mettre cette question des réparations au premier plan de ses préoccupations. Il était tranquille : l’Allemagne s’inclinerait, parce que sa seule espérance était de glisser entre la France et l’Angleterre tout ce qui pourrait diviser les deux pays : c’était son seul refuge.
Mais Alexandre Ribot redoutait les conséquences qu’auraient pour la France les nouvelles méthodes diplomatiques... Il ne partageait pas du tout l’admiration qu’avait le président du Conseil pour ce qu’on appelait les conférences du Conseil suprême et son goût tout particulier pour ces sortes de réunions :
« Oh ! si. Vous vous en êtes expliqué à la Chambre. Vous avez dit ; C’est l’avenir des nations modernes : les peuples représentés par leurs chefs de gouvernement délibèrent ensemble ; je ne vois pas de meilleure façon de traiter les affaires publiques ; c’est l’avenir de demain... Permettez-moi de n’en rien croire. Je crains que vous ne mettiez dans cette affaire un peu de coquetterie personnelle. Vous êtes si sûr de votre brillante parole, si sûr de pouvoir toujours naviguer entre les difficultés, que vous aimez naturellement cette sorte d’escrime entre les Premiers des deux pays : vous croyez que vous aurez toujours l’avantage. Mais ceux qui vous ont précédé, qui n’ont pas le même don, — ni, peut-être, la même confiance en eux-mêmes, qui ont vu
l’application lu Traité
les résultats de ces conférences, sont moins disposés à y voir l’avenir de la diplomatie. Ces conférences où figurent des corps d’experts ; ces délibérations menées rapidement, — l’heure qui s’avance, la nécessité de conclure ne sont peut-être pas ce qu’il y a de mieux. Et comme rien ne serait pire que d’avoir ému le monde entier par l’annonce de la conférence et de déclarer qu’on n’a abouti à rien, on fait tant bien que mal ce que l’on peut, — étant convenu d’avance que chacun des partenaires se déclarera satisfait, parce qu’il faut qu’il puisse dans son pays s’attribuer le succès... N’est-ce pas là le tableau fidèle de tout ce qui s’est passé? »
Qu’ était-il sorti des entretiens de Downing Street et apparaissait tout à coup au premier plan ?
« C’est une idée à laquelle personne ne songeait jusqu’ici, à laquelle probablement vous ne songiez pas vous-même, d’un grand congrès européen où les nations conviendront de ce qui est à faire pour reconstituer économiquement l’Europe... Pourquoi dit-on nations européennes? On veut sans doute y comprendre l’Allemagne, et la Russie un peu plus tard : toute l’Europe, ce sont les nations victorieuses, ce sont les nations vaincues et les neutres appelés dans cette grande conférence ; on n’exclura personne... C’est quelque chose de considérable que la seule annonce d’une pareille conférence... Quand je dis que ce n’est pas vous qui avez apporté cette idée, je ne veux pas faire tort à votre imagination, mais celle de M. Lloyd George y suffît amplement... M. Lloyd George a des conférences avec les banquiers de la Cité : rien n’est plus naturel ; mais les banquiers de la Cité ont aussi des conférences avec M. Hugo Stinnes et M. Rathenau, qui viennent à Londres — toujours pour affaires privées — le jour où les gouvernements français et anglais ont quelque chose à se dire : on annonce même que peut-être ils se trouveront à Cannes — toujours pour affaires privées... Au milieu de toutes ces conversations, je comprends que l’Allemagne soit très impatiente de voir s’ouvrir un congrès où elle aurait sa place : ce serait un coup de maître de sa part, un événement capital qui modifierait sensiblement et tout de suite ce qui a été fait à Versailles. Je comprends que la Russie, elle aussi, soit pressée de prendre rang avec son gouvernement actuel, avec les Soviets, dans la famille européenne ; je comprends également que l’Angleterre s’attache à tout projet qui pourrait hâter cette reconstitution des marchés du monde qui lui est si nécessaire... Mais enfin, il faut voir où l’on va et
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ce que l’on fait... Cette grande conférence ainsi composée, en a-t-on arrêté le plan? Autrefois, dans cette vieille diplomatie que vous admirez moins, tout féru que vous êtes de la nouvelle, on n’allait pas à une conférence, et même on n’en lançait pas l’idée sans prendre certaines précautions, sans avoir un plan bien arrêté, sans l’avoir communiqué confidentiellement aux nations qui pouvaient être appelées à y prendre part, afin de voir si un accord était possible ; ce plan existe-t-il? C’est une question indiscrète, mais je vous la pose. Ce communiqué officieux, que vous avez revu très certainement, — il suffît de le lire pour voir que c’est une collaboration, et les pièces faites en collaboration ne sont pas toujours les meilleures, — je l’ai lu attentivement, et l’on voit bien qui a tenu la plume et qui a simplement donné son assentiment... On y dit que M. Lloyd George doit, avant de partir pour Cannes, réunir des banquiers et des industriels anglais, pour voir comment on orientera la future conférence : on y dit qu’à Paris aura lieu une réunion du même genre, et j’ai lu dans les journaux qu’ aujourd’hui M. Louebeur reçoit deux banquiers et quelques industriels, pour les faire conférer avec des banquiers et industriels anglais : de ces conversations, de ces agapes — car c’est dans un déjeuner qu’aura lieu cette petite conférence — sortira le plan des propositions que l’on fera à l’Europe et au monde entier. Je crains que tout cela ne sente terriblement l’improvisation. Il faut de l’imagination en politique: c’est une grande qualité ; M. Lloyd George n’en manque pas ; mais il faut peutêtre, quand on est deux, bien réfléchir aux conséquences. Je comprends que l’Allemagne s’en réjouisse : mais quelle sera la situation de la France dans une pareille conférence? MM. Doumergue et Poincaré l’ont écrit : c’est le renversement immédiat du traité de Versailles, dans ce qu’il a de favorable à nos intérêts... Vous me direz que ce sont des exagérations; que tout ce qu’on écrit n’est pas exactement vrai. Cependant, j’incline fort à penser que nos deux collègues ont tout à fait raison. Une pareille conférence, qui traitera de toutes les questions financières et économiques — c’est le titre qu’on lui donne — touchera à tout : il n’est pas jusqu’à la question de Haute Silésie qui n’eût pu, si elle était encore pendante, y être évoquée. Le premier mot de l’Allemagne, en effet, sera de dire ; « Pour que je me reconstitue, il faut que vous me laissiez la Haute Silésie : il faut surtout que vous réduisiez ma dette extérieure ; si vous laissez un pareil fardeau sur mes épaules, vous ferez ce que vous
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voudrez, mais ma reconstitution sera impossible... Et si l’Allemagne n’est pas appelée à la conférence, un ami bienveillant, un neutre charitable, apportera cette proposition. L’Angleterre, à cette demande de réduction de dette, dira qu’elle abandonne volontiers sa créance sur l’Allemagne : ce n’est pas pour elle un besoin vital comme pour nous. Mais, si elle se désintéresse ainsi de sa créance, nous restons seuls, absolument seuls avec la Belgique... Quelle sera notre situation? Dans une conférence où seront appelés nos anciens ennemis et tous les neutres, presque tout le monde nous dira : Faites donc encore un sacrifice, abaissez votre créance...
Le président du Conseil. — « Jamais nous ne pourrons consentir à cela. »
« Sans doute vous dites : Nous ne sacrifierons pas notre créance... Mais vous ne serez pas maître de ce qui viendra. Quand vous aurez lancé la machine, elle vous passera sur le corps.
« Aller à une conférence improvisée sans avoir pris aucune précaution, livrer ce qu’il nous reste d’espérance dans le paiement total de la dette de l’Allemagne, je ne le comprendrais pas : je ne comprendrais pas qu’un gouvernement français en prît la responsabilité et que les Chambres, qui représentent le pays, puissent admettre une telle attitude. »
Le président du Conseil donnait au Sénat des explications rassurantes... Alexandre Ribot les enregistrait ainsi à la fin de la séance : « Il a bien voulu dire qu’à Londres aucun engagement n’avait été pris qui liât le gouvernement français. Il me permettra d’en prendre acte. Il a ajouté que la conférence européenne qui m’effraie — je l’ai dit très nettement — pouvait très bien passer au second plan et que son ordre du jour pourrait bien être ou ne pas être celui que semblent indiquer les communiqués de la presse. J’enregistre très volontiers cette déclaration. M. le président du Conseil n’a pas caché non plus la part que les hommes d’affaires et les hommes de finances ont prise à l’élaboration de ces projets ; il a dit qu’il fallait compter avec les hommes d’affaires, avec les hommes de finances qui sont une force et qui peuvent avoir une action utile : certes, et j’ai toujours estimé, moi aussi, que les hommes d’affaires, dans un pays comme le nôtre, ont un rôle à tenir, une action utile à exercer, mais à la condition qu’ils n’aient jamais la prétention de dominer les gouvernements et de se substituer à
JOURNAL d’aLEXANDRE RIBOT
3 janvier 1922.
Conversation avec M. Millerand à l’Élysée. Le président cause plus volontiers. Il ne cache pas son inquiétude : on sent qu’il voudrait plus de fermeté chez le président du Conseil.
Il me dit qu’on devrait chercher le moyen d’éviter de trop fréquentes crises ministérielles : il ajoute, — ce qui est à noter — « qu’à l’Élysée il n’y a rien à faire pour changer ce qui existe j>. Je lui rappelle que Floquet autrefois a aussi cherché à corriger l’instabilité ministérielle (1). Il proposait de nommer les ministres pour un temps défini et, si la Chambre voulait que le ministère sortît de charge avant l’heure, de l’obliger à déclarer solennellement que le ministère avait perdu la confiance du pays. Gela eût-il été bien efficace? Un ministère ne peut pas rester en fonctions quand il se sent miné, quand les Chambres lui montrent qu’il n’a pas leur confiance en ne votant pas le budget ou telle loi que le ministère estime être nécessaire. Ce sont les mœurs qu’il faudrait changer ; mais je suis d’accord avec le président pour introduire l’habitude de procéder à des explications sans vote final, comme en Angleterre : l’interpellation serait réservée pour le cas où on veut provoquer un vote de censure.
Au cours de l’entretien, le président me cite ce joli mot de Lloyd George à Rambouillet. On lui rappelait qu’avant les élections anglaises il avait demandé que l’empereur d’Allemagne fût pendu : « Oh l dit Lloyd George, c’était une potence électorale... » Lloyd George ne va-t-il pas, pour gagner les élections prochaines, jeter à l’eau la dette de l’Allemagne?
Les premières nouvelles venues de Cannes venaient confirmer ces inquiétudes. Le 10, M. Barrère écrivait de Rome à Alexandre Ribot : « Vous avez prononcé au Sénat un beau et sombre discours ! La réalité le dépasse, et je ne suis pas moins préoccupé
(1) Dans son projet de révision des lois constitutionnelles d’octobre 1888.
l’application du traité
que vous des effarantes perspectives qui s’ouvrent devant nous.
Déjà Galli lui avait écrit le 6 :
« J’ai beaucoup admiré votre dernier discours au Sénat où, avec tant de courage et de clairvoyance, vous avez posé les questions nécessaires. Sans doute, dans la crainte du lendemain, vos pensées se reportaient-elles à l’affaire Lancken où M. Briand donna, en pleine guerre, la mesure de son ignorance et de ses dispositions aux pires tractations... M. Briand vous a répondu au Sénat : il a pris vis-à-vis de vous et vis-à-vis de l’assemblée des engagements : il a juré qu’à Londres, la France, représentée par lui, n’avait rien abandonné, rien sacrifié de ses droits ; il s’est proclamé libre de suivre à Cannes une politique conforme, en principe, à celle que vous veniez d’exposer. Or il ne disait pas la vérité. Les paroles prononcées là-bas, les notes de presse ne laissent aucun doute sur les engagements pris à Londres. La commission des réparations est, à cet égard, très exactement renseignée. Subirons-nous ces mensonges, ces véritables trahisons par vous trop prévues? J’ai tenu à vous exprimer mes sentiments d’admiration pour le langage d’homme d’État que vous avez tenu au Sénat, en patriote irréductible et passionné, vis-à-vis d’un dilettante, aux relents socialistes, de la politique du tout s’arrange, vis-à-vis d’un menteur et des hommes d’affaires ses complices. Il faudra bien que la France entende et comprenne enfin vos paroles. Je ne veux pas croire qu’il soit trop tard. »
Le 12 le président du Conseil était rappelé précipitamment de Cannes pour fournir des explications ; le 13 il donnait sa démission après s’être présenté devant la Chambre. Tandis que Poincaré était appelé à l’Élysée, Briand publiait un projet de convention que lui avait soumis M. Lloyd George : il nous garantissait pendant dix ans l’appui de l’Angleterre en cas d’agression directe et non provoquée de l’Allemagne : il fut généralement considéré comme subordonnant la politique française à celle de l’Angleterre.
Voici une dernière note ;
Elle ne se rapporte pas aux événements qui précèdent.
10 février 1922.
Bompard (1) a été chargé de classer au ministère des Affaires étrangères les télégrammes déchiffrés du Vatican.
(1) Ancien ambassadeur à Pétersbourg et à Constantinople,
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Les tins venaient de Barrère qui avait un agent à Rome ; les autres ont été interceptés en Suisse au bureau du télégraphe et déchiffrés à Paris... Le Vatican, me dit Bompard, a été jusqu’au bout notre adversaire. Il n’a pas cessé de soutenir de tout son pouvoir la cause allemande. Quand nous éprouvions un échec, il télégraphiait partout pour en exagérer l’importance.
La tentative de médiation d’août 1917 avait été concertée avec le gouvernement allemand : Bethmann-Hollweg avait promis de restituer à la Belgique son territoire et son indépendance... L’état-major opposa un refus. Gasparri in vitale nouveau chancelier Michaëlis à dissimuler la vérité au Reichstag.
On ne peut dire dans quelle mesure Benoît XV a approuvé la politique de son ministre.
La diplomatie belge ne nous a pas soutenus à Rome : tout au contraire.
Alexandre Ribot n’approuvait pas la direction donnée à la politique française ; il n’attendait pas la fin de la session pour s’absenter.
Vichy, 23 juin 1922.
Il semble que les rapports personnels entre Lloyd George et Poincaré se soient détendus. Mais je ne vois pas qu’on soit arrivé à un accord. L’Angleterre fait mine de vouloir reprendre sa liberté dans la question d’Orient et, quant aux réparations, nous ne sommes pas sortis de l’impasse : je ne dis rien de la reconstitution de la Russie. Je ne regrette pas de n’être pas à Paris. Que peut-on faire pour orienter notre politique vers les réalités? On n’est pas encore préparé à voir la situation en face.
Quelle horreur que cet assassinat en plein jour du maréchal Wilson (1) ! nous retournons à la sauvagerie. Wilson était un de nos amis de toujours.
(1) D’origine irlandaise, le maréchal Wilson avait été assassiné par deux sinn-feiners^
l’application du traité
26 juin 1922.
...Rathenau assassiné après le maréchal Wilson... Ce n’est pas cette fois le crime de fanatiques demi-fous. Le meurtre a été organisé froidement, savamment : on doit craindre qu’il ne reste impuni et que d’autres meurtres ne le suivent bientôt.
Le Lioran, 29 juin 1922.
Pendant que je t’écris, le Sénat discute une interpellation sur la question des réparations : Poincaré a voulu s’expliquer devant le Sénat avant de répondre demain à Tardieu, à la Chambre. Que pourra-t-il dire qui nous montre la situation sous un jour rassurant? Au fond nous ne sommes pas d’accord avec l’Angleterre, et nous courons toujours le risque d’être isolés en face d’une Allemagne travaillée par des passions dangereuses.
juillet 1922.
J’ai lu un résumé du discours de Poincaré au Sénat : c’est toujours le même thème. Il faut appliquer le traité de Versailles et, au besoin, appliquer des sanctions. Hélas ! ce ne sont pas de tels discours qui feront verser dans nos caisses l’argent que l’Allemagne nous doit. Après l’assassinat de Rathenau et les mesures énergiques prises par le chancelier Wirth, il semble que nous pourrions modifier un peu notre attitude et nous montrer moins intransigeants en paroles. Il s’agit de voir les réalités plutôt que de prendre et de garder une attitude... Je ne regrette pas de n’avoir pas été à cette séance de jeudi (1).
(1) Paul Cambon écrivait le même jour à Mme Ribot :
« Je ne vous parle pas du temps qui est plein d’incertitude ni de la politique plus incertaine encore et plus oratoire que jamais. Rien ne sera changé quand j’aurai l’honneur de vous revoir. Il semble qu’il y ait un charme particulier dans le gâchis, et que les grands esprits qui gouvernent l’Europe ne cessent de s’y complaire. Gepen-
3 juillet 1922.
On va discuter, demain, à la Chambre, une interpellation sur la situation financière... Je vois que tout le monde commence à s’inquiéter. Mais on ne s’entend pas sur les remèdes. Il n’y aura bientôt d’autre moyen de s’en tirer que de recourir à des remèdes héroïques : reporter au budget des dépenses à la charge de l’Allemagne le déficit du budget ordinaire — comme on le propose à la commission des finances de la Chambre — sous prétexte que le déficit vient de ce que nous avons fait des avances pour le compte de l’Allemagne — ne serait qu’un expédient grossier et ridicule...
En passant à Aurillac, j’aurai le temps sans doute d’aller au cimetière où est la sépulture des Charmes. Que sont devenus ces trois frères et quelle trace reste-t-il de leur passage? De brillantes étincelles qui scintillent un instant et s’éteignent dans la nuit...
5 juillet 1922.
J’ai eu hier la visite du préfet du Cantal, venu d’Aurillac en automobile... Il me dit qu’il y a de l’inquiétude et du mécontentement. On ne comprend pas qu’une guerre victorieuse nous laisse aux prises avec des difficultés dont la solution se dérobe de plus en plus à nos prévisions. Comment sortir de la crise où nous sommes? Je ne cesse de dire que, si nous avons du courage, ce sera au prix d’un effort héroïque et d’un sacrifice résolument accepté d’une partie de toutes les fortunes particulières... Mais aura-t-on ce courage et saura-t-on mener à bien une opération qui exige un grand esprit de patriotisme?
6 juillet 1922.
La Chambre est presque aussi nerveuse que le président du Conseil. Le débat qui doit avoir lieu aujourd’hui sur les
dant, d’après ce qpii me revient, Paris et Londres s’amusent beaucoup et dansent jour et nuit. Les assassinats politiques et les guerres civiles ne troublent pas la^sérénité des danseurs. n
l’application du traité
responsabilités de la guerre ne mettra pas fin, je le crains, à la campagne de calomnies poursuivie depuis des mois, et que l’Allemagne a intérêt à encourager (1). L’inquiétude dont me parlait avant-hier le préfet du Cantal ne fera que s’accroître... Nous approchons du moment où vont apparaître les difficultés et les dangers de notre situation. On ne pourra bientôt plus se faire d’illusions : et que déciderat-on pour essayer de sortir de l’impasse? As-tu le discours de M. Walter Berry au banquet de V Indépendance Day? Il a tracé le tableau le plus sombre et le plus décourageant de notre avenir prochain, tout en se défendant d’être pessimiste. Je souhaiterais que tous les Américains pussent lire ce discours.
Jonnart m’écrit de Rome qu’il rencontre des difficultés sérieuses pour aboutir dans la question des associations cultuelles (2).
(1) On attaquait Poincaré pour son attitude comme président du Conseil en 1912, pendant la guerre balkanique. Les arguments étaient principalement tirés des dépêches d’Isvolski à son gouvernement, reproduites dans le Livre noir des Soviets.
(2) Jonnart avait été accueilli au Vatican l’année précédente, avec empressement ; il arrivait, du reste, à temps pour sauver nos intérêts en Chine, au Japon, en Perse et en Mésopotamie, qui allaient être .sacrifiés (11 juin 1921). Le sacré collège. Conseil des ministres du pape, était en majorité composé de cardinaux germanophiles... « Mais le Souverain Pontife et le cardinal Gasparri, ajoutait-il, comprennent bien que la France, dans les temps troublés où nous vivons, est encore un des pays les plus sains et les plus solides du monde. »
Si le cardinal Gasparri témoignait de la meilleure volonté, .Tonnart se heurtait à la méfiance qu’entretenait l’ajournement du vote, par le Sénat, des crédits pour le rétablissement de l’ambassade « méfiance exploitée par de notables réactionnaires et de nombreux évêques de France, qui manœuvrent bien plus efficacement que MM. Herriot et Doumergue pour cpje la reprise des relations avec le Saint-Siège aboutisse à un échec. » (12 août 1921) Jonnart était sur le point de faire aboutir le projet de statut légal des églises en France, quand la mort imprévue de Benoit XV amenait l’élévation au pontificat du cardinal Ratti très bien disposé, d’ailleurs, à notre égard. Mais le président du Conseil français ne voulait pas s’exposer aux interpellations des radicaux du Sénat, et Jonnart avait fort à faire, d’autre part, avec les anciens collaborateurs de Pie X, qui occupaient encore la plupart des avenues qui conduisaient au pape, et qui, responsables des maladresses et des erreurs commises par le
JOURNAL d’aLEXANDRE RIBOT
7 juillet 1922.
Le préfet est revenu me voir accompagné, cette fois, du procureur de la République et du trésorier général : nous avons causé pendant deux heures. Le préfet m’a parlé surtout de l’état des esprits dans le Cantal. Les députés actuels, qui sont du bloc national et, tous les quatre hommes de valeur, ont peur, comme la plupart de leurs collègues, de n’être pas réélus. Ils sont décidés à ne pas aller aux prochaines élections sans avoir exigé la constitution d’un ministère qui représente vraiment leur politique. Tardieu serait l’homme qui aurait le plus de chances d’être désigné pour former ce cabinet... Bien entendu, je traduis le sentiment du préfet et non le mien propre, car je suis peu au courant de ce qui se passe dans les coulisses de la Chambre.
Le trésorier général m’explique qu’on commence à re-
Saint-Siège en 1906, n’avaient rien oublié ni rien appris. « Beaucoup d’évêques et d’archevêques de France, ajoutait-il, sans parler des cardinaux, ont été, pendant la période de rupture, nommés principalement à cause de leur hostilité contre le gouvernement et même contre le régime républicain, et jusqpi’à ce qu’ils disparaissent, ils fourniront toujours un appoint appréciable à l’opposition que nous rencontrons au Vatican. » (23 juillet 1922)
Le 15 septembre, Jonnart ne désespérait pas d’amener le pape à entrer prochainement dans ses vues... « Je pourrais même, ajoutait-il, assurer que l’entente se ferait, si le président du Conseil ne gardait pas une attitude qui mécontente vivement la cour de Rome ; sa pensée trop avouée c’est que le statu quo soit maintenu ; j’aurai bien des choses à vous conter... Puissiez-vous reprendre cet hiver un rôle actif dans le gouvernement de la France et, en tout cas, conseiller et orienter dans les grandes commissions et à la tribune du Sénat le cabinet actuel dont le président oublie un peu trop la devise de sa chère Lorraine ; penser plus que dire. »
Enfur le 3 novembre, Jonnart croyait que le dernier assaut qu’il allait livrer au Vatican porterait ses fruits. Le pape lui paraissait résolu à passer outre aux avis des cardinaux italiens et des évêques français intransigeants, et à accepter le statut légal que Jonnart avait appuyé. Il ajoutait : « Les observations que vous avez présentées lors de la discussion de la loi de 1905, à propos de son article 4, l’ont beaucoup frappé. Les réponses que vous avez exigées du rapporteur de la loi et du gouvernement lui ont ouvert les yeux. Sa décision favorable vous sera due en grande partie. »
L^PPLICATION DU TRAITE
mettre un peu d’ordre... Le gâchis était arrivé à son comble à la fin de la guerre, faute de personnel pour faire face à une besogne écrasante. M. Stéphane Lauzanne a vraiment beau jeu en voulant rendre les ministres des Finances responsables des retards qui se sont produits pendant la guerre dans la comptabilité des trésoriers généraux. Il a fallu aller de l’avant, coûte que coûte et à tous risques. Si on s’était laissé arrêter par la crainte des reproches qu’on pourrait encourir après la paix, nous aurions perdu la bataille. Nous l’avons gagnée en réussissant à placer des milliards de bons de la Défense nationale, sans qu’il y ait eu de malversations graves ni de faux ayant quelque importance. C’est presque un miracle d’en être sortis de la sorte.
Je n’ai pas encore le Temps d’hier soir, et je ne sais pas comment s’est passée la séance de la Chambre où on devait discourir sur l’origine de la guerre et les responsabilités... Voilà où nous en sommes trois ans après l’armistice !
8 juillet 1922.
Le débat qui vient d’avoir lieu à la Chambre des députés n’apprendra rien à personne : aucun fait nouveau ne me paraît avoir été apporté à la tribune. Était-il indispensable que ce débat retentissant fût engagé, comme il l’a été, à la demande du président du Conseil? J’hésite à le penser. Toutefois je me rends compte de l’irritation que des attaques venimeuses et continues finissent par provoquer chez Poincaré. Somme toute, la discussion s’est terminée par un vote unanime (les socialistes mis à part) et nous devons nous en féliciter... Je viens de lire ce qui a été dit à propos des offres de paix séparée de l’empereur Charles, et il me semble que je n’ai, en ce qui me concerne, rien à regretter. Tout n’a pas été dit ; mais ce qui l’a été suffit largement à me justifier.
La commission des Affaires étrangères de la Chambre a décidé de publier à VOfficiel le compte rendu de la séance secrète relative à l’affaire Lancken : j’attends tranquillement cette publication. Elle donnera lieu sans doute à des polémiques : mon désir est de n’être pas obligé d’y intervenir. Si j’ai un mot à dire, je m’en tiendrai probablement à la lettre que j’ai écrite en 1920 au Journal des Débats, et où j’ai fait allusion aux documents secrets que possède le ministère des Affaires étrangères. La commission de la Chambre verra si elle doit en demander la communication : s’il doit y avoir scandale, je ne veux pas qu’on croie que je l’ai cherché pour me justifier (1).
La « Fédération républicaine » et le Temps commencent une campagne pour faire rétablir les anciennes contributions et supprimer l’impôt général sur le revenu. Ils choisissent bien leur moment ! L’heure est critique pour l’avenir de nos finances. Ceux qui ont l’aisance et la fortune devraient se préparer à faire un effort héroïque pour nous sauver de la faillite. Tout au contraire, on veut persuader au pays qu’il est surchargé d’impôts et qu’il est possible de faire un retour en arrière, alors que partout on a établi un impôt personnel et progressif sur le revenu. Cela nous prépare de beaux lendemains !... J’achève cette lettre pendant que le troupeau des vaches du Lioran défile sous ma fenêtre. Je lève mes yeux vers les sapins et les hêtres que la brise fait se balancer doucement, et je songe à tout ce qu’il y a de vain dans la politique.
Il juillet 1922.
Il semble que l’on s’inquiète très sérieusement à Londres de la nouvelle chute du mark. Lloyd George voudrait réunir un Conseil suprême, mais Poincaré ne s’y prêterait pas : nous voici dans une impasse. Comment en sortirons-
(1) Le compte rendu de la séance secrète n’a vu le jour cru’en 1933 Sa publication a passé complètement inaperçue.
l’application Ï)U traite
nous? On ne paraît pas comprendre encore que nous avons à compter sur nous-mêmes plus que sur l’Allemagne et sur nos alliés... Il faudrait se préparer à un grand effort pour remettre d’aplomb nos finances. Mais on semble avoir peur de cet effort parce qu’il dépasserait les forces du pays et surtout parce qu’on ne veut pas, avant les élections, inquiéter trop les électeurs.
12 juillet 1922.
Les journaux d’hier m’ont apporté le discours de Bérard au concours général... Je l’ai félicité, tout en lui disant que nous aurions sans doute, à la rentrée, une conversation à la tribune du Sénat au sujet de la réforme qu’il projette. Tout ce qu’il a dit en l’honneur des études classiques est vrai, mais cela ne prouve pas qu’il faut imposer l’étude du grec et du latin à tous ceux qui veulent être médecins ou faire des études de droit. Ce que nous avons fait en 1902 est dans le sens vrai et juste. Seulement l’application, qui ne dépendait pas de nous, a été très défectueuse. Il s’agit moins de revenir au passé que de tirer meilleur parti de ce qui existe.
13 juillet 1922.
La commission des finances de la Chambre renonce à établir un équilibre sincère du budget. Nous continuerons de vivre ainsi, en attendant que nous soyons acculés à une situation inextricable
La conférence de la Haye est morte. Qui pouvait croire qu’elle aboutirait à un résultat? Encore un chapitre à ajouter au livre des illusions volontaires que nous n’avons cessé de nous faire depuis l’armistice.
En octobre, les conservateurs se séparaient, en majorité, de M. Lloyd George : M. Bonar Law devenait premier ministre. Les élections du 15 novembre tournaient en sa faveur. Il manifestait publiquement le désir de travailler avec nous. Les
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entretiens commencés à Londres entre les premiers ministres de France, de Grande-Bretagne, de Belgique et d’Italie étaient interrompus le 11 décembre, et devaient reprendre à Paris le 2 janvier... « Je demeure convaincu, déclai'ait Alexandre Ribot au Sénat le 21 décembre, que l’entente étroite, sans réserves ni malentendus, entre la France et l’Angleterre est aussi nécessaire, je dirai même presque plus nécessaire que jamais... Il y a quelques semaines j’étais inquiet — et bien d’autres avec moi — de voir que l’accord devenait de jour en jour plus difficile. Mais il y a eu un changement depuis quelques semaines en Angleterre : M. Bonar Law a pris la tête du gouvernement. Tout le monde s’accorde à reconnaître qu’il est impossible de trouver à la fois plus de sincérité, plus d’honnêteté, plus de désir de réaliser les accords nécessaires, sans vain souci d’une gloire inutile pour lui. Il dit sa pensée loyalement. Je l’ai vu pendant la guerre, aux heures où nous calculions ensemble le nombre de semaines, presque le nombre de jours que nous pouvions tenir encore financièrement, si les États-Unis n’étaient pas entrés dans la lutte. J’ai pu, dans ces moments, voir le fond de l’âme de M. Bonar Law et je sens, comme personne, ce qu’il y a de garanties dans sa parole et de dispositions sympathiques à la France dans son esprit. »
Le président du Conseil avait eu raison de ne pas se prêter à l’institution d’un moratoire sans gages. L’Angleterre devait comprendre notre situation, et nous aider, dans son propre intérêt, à en sortir. « Je comprends, ajoutait-il, qu’on discute en Angleterre, comme on la discute en France, la question de l’entrée dans la Ruhr. Je me suis expliqué l’année dernière à la tribune à propos des dépenses recouvrables et je n’ai pas changé d’avis. J’ai dit que je verrais avec quelque inquiétude la France entrer dans la Ruhr... Qu’en Angleterre on aille plus loin, je le comprends. On nous dit, et lord Grey, qui est cependant un ami de la France, a dit ; « Ne prenez pas la résolution d’entrer seuls dans la Ruhr, car l’Allemagne est à la veille d’un effondrement : aux yeux du monde entier vous en serez cause... »
Il y avait d’autres gages; une attitude purement négative de la part de l’Angleterre n’était pas suffisante en ce moment...
« J’ai pour les Anglais de la sympathie, ajoutait-il, car chaque fois que j’ai traité avec eux je les ai toujours trouvés loyaux, et pendant la guerre ils ne nous ont jamais manqué. » Il fallait
l’application du traité
se rapprocher. Si d’autre part, dans les questions qui intéressaient particulièrement l’Angleterre, comme dans cette question d’Orient, si épineuse, nous lui laissions le soin de veiller seule à ses intérêts, que se passerait-il? Et il demandait au Sénat de voter l’ordre du jour de confiance avec l’espoir et, en tout cas, le vif désir que, de part et d’autre, on fît l’effort nécessaire pour arriver à une conciliation et à une entente. « Ce serait pour la France tout entière une surprise pénible de voir que M. Bonar Law étant premier ministre d’Angleterre et M. Poincaré étant premier ministre de France, on n’ait pas pu, après de longues conversations, arriver à cet accord nécessaire dans l’intérêt des deux pays. »
Paul Cambon écrivait à Mme Ribot le 24 décembre :
« Son discours de jeudi au Sénat était exactement ce qui convenait. Il a touché discrètement au danger de certains emballements, et il a parlé de Bonar Law avec la justice et la courtoisie qui lui étaient dues. Car jusqu’ici jamais un mot aimable n’est venu de Paris pour le premier ministre anglais. »
Mais le président du Conseil déclarait bientôt à ce dernier que les conceptions de la France et de l’Angleterre étaient séparées par un fossé que l’un des deux chefs de gouvernement devrait franchir ; les entretiens étaient rompus, et la France s’engageait dans la Ruhr-
Alexandre Ribot s’éteignait le 13 janvier 1923, sans cacher ses inquiétudes...
Il devait prendre part, le jour même, à une discussion ouverte depuis plusieurs semaines à l’Académie des Sciences morales sur la réforme de l’enseignement secondaire : il écrivait la veille, à son confrère et ancien collaborateur Arnauné : « J’étais à la limite de ma faculté de résistance. J’ai dû demander un congé au Sénat et rompre tous mes engagements. Je ne voudrais pas que mes confrères pussent penser qu’avec un peu d’énergie, j’aurais été en état de tenir ma parole demain. Ce bon Lyon-Caen à qui j’ai écrit tout de suite, me répond qu’il espère que mon « indisposition » n’aura pas de suite. Dites-lui, je vous prie, et dites à nos confrères qu’il s’agit de quelque chose d’un peu plus sérieux. »
Il avait eu le temps d’achever le discours qu’il devait lire à l’Académie française en recevant M. Georges Goyau (1). Après avoir pris la défense des idées de la Révolution, parlé
(1) Le discours a été lu par M. Bédier le 15 février.
du ralliement, il regrettait que le récipiendiaire eût abrégé, dans sa grande Histoire religieuse, les pages consacrées à l’Église de France depuis l’épreuve d’une séparation, qu’elle avait courageusement acceptée. Elle avait trouvé dans la liberté un ressort nouveau, et aussi une clientèle ^nouvelle dans les grandes villes où chaque paroisse qu’elle réussissait à édifier appelait une foule de fidèles qui auparavant l’ignoraient :
« Quel que soit l’avenir des croyances religieuses en France, une Eglise qui compte dans le passé tant de gloires, qui inspire tant de dévouements, qui fait vivre en paix tant de consciences, qui soulage et console tant de souffrances, ne peut pas ne pas tenir une grande place dans notre société. Souhaitons, Monsieur, que la guerre, en révélant à tous qu’il n’y a pas deux France mais une seule patrie capable de réunir tous ses enfants dans un même élan, dans un même effort de sacrifice, ait appris aux Français à être moins injustes les uns envers les autres. Souhaitons de tout notre cœur que les luttes d’autrefois ne reprennent pas leur ancienne violence. Il y a quelque chose de changé depuis la séparation. L’État doit ignorer désormais les Églises et leur refuser tout privilège. Gomment pourrait-il leur opposer un refus quand elles ne se réclameront que du droit commun? Sur ce terrain de la liberté et du respect mutuel de toutes les convictions, pourquoi tous les Français ne pourraientils pas un jour se donner la main? Ce vœu d’une réconciliation dans la liberté, je l’ai formé à toutes les époques de ma vie. Je me suis séparé parfois de mes amis pour défendre une cause qui me paraissait liée à l’intérêt de la patrie elle-même. Quoique j’approche du terme d’une carrière déjà longue, je ne désespère pas de voir la France victorieuse et toujours menacée rassembler ses forces, écarter les querelles qui ne peuvent que l’affaiblir et, sans rien abdiquer des principes de la société moderne, se reposer enfin sur l’union sincère de tous les hommes de bonne volonté. »
L’union devenait plus nécessaire que jamais pour sauver l’œuvre de sa génération... Mais bientôt il semblait à Paul Cambon qu’à Paris on respirait le vide. « On parle beaucoup, on professe beaucoup de sottises, on entend partout un bourdonnement de myrmidons. C’est beaucoup de bruit pour rien : et je me demande souvent ce que votre cher mari, s’il était là, penserait de cette confusion. Ce sont des moments où son absence se fait cruellement sentir : il se tenait à l’écart des disputes journalières mais il était là, et il servait de point de rallie-
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ment à tous nos amis depuis de longues années. » Jules Cambon écrivait, de son côté, à Mme Ribot le 28 juillet qu’il aimerait à parler avec elle de « tout ce qui se passe. Il ne me semble pas qu’on puisse beaucoup s’en réjouir, et j’ai grand’peur qu’on n’ait pas assez de souci de conserver les amitiés qui nous ont été si secourables en 1914. Les gens d’aujourd’hui ont l’oubli facile. »