‹ Journal d'Alexandre Ribot et correspondances inédites 1914-1922Chapitre 20 sur 24 · SS · texte numérisé non relu

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JOURNAL d’aLEXANDRE RIBOT

aux Allemands, à titre d’indemnité, 20 milliards de livres.

Clemenceau espère qu’il amènera les Anglais à consentir que nous recouvrions les frontières de 1814...

Il prévoit des difficultés du côté des États-Unis ; Pershing refuse d’obéir à Foch et n’en fait qu’à sa tête :

— Que va dire Wilson?... A-t-on idée d’un président de la République qui se confère à lui-même les pouvoirs d’un plénipotentiaire?... Pourquoi le roi d’Angleterre et Poincaré ne voudraient-ils pas aussi prendre séance à la conférence de la paix?

Clemenceau parle de Foch en termes sévères. Les relations entre eux, m’a dit hier Poincaré, étaient très tendues avant l’armistice : Clemenceau voulait écrire à Foch dans des termes qui l’eussent amené à donner sa démission : après réflexion, il a adouci les termes de sa lettre...

Il ne met pas haut les talents militaires de Foch.

— Ce n’est pas un grand homme de guerre... Mais il aime à se battre et il n’est pas pessimiste... A Doullens il disait : « Je me battrais devant Amiens, dans Amiens, derrière Amiens (1). »... L’armée aime qu’on parle ainsi. Pourtant elle ne connaît guère Foch, tandis qu’elle adore Pétain. Foch n’a jamais su se faire obéir des Anglais ni des Américains : ce n’est pas un grand chef !

— Pourtant, lui dis-je, on dit partout qu’il est le plus grand général qu’on ait vu !

— Laissons au peuple ses idoles, me répond Clemenceau. Il a besoin d’en avoir. Ne les lui enlevons pas !

Sur Pétain il s’exprime avec sympathie...

Pétain a une conscience admirable. Quand Clemenceau lui a demandé de céder à Foch une partie de son étatmajor, il a répondu : « Prenez-le tout entier et donnez-moi

(1) C’est à Doullens que le 26 mars 1918, sur la proposition de lord Milner, Foch avait été chargé de coordonner l’action des armées française et anglaise sur le front occidental.

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un corps d’armée : je vous jure que je le conduirai de tout mon cœur et sans rien demander de plus », et en disant cela il était sincère.

Pétain prépare admirablement les plans de ses attaques. Pourtant il est un peu responsable de l’affaire du Chemin des Dames. Il n’a pas eu le courage de frapper les coupables : Renouard, Maudhuy. Il a fallu que Clemenceau fît avec Foch une liste des généraux à écarter : Pétain ne voulait pas se séparer du général Anthoine (1) qui avait eu le tort de dire à Laguiche (2) que nous serions battus...

Pétain était aussi pessimiste.

En 1917, il y a un an, il aurait dit à Clemenceau qu’il fallait faire la paix... — Cette année, à Doullens,'il dit à Clemenceau, en montrant le maréchal Haig : « Dans huit jours il sera forcé de capituler en rase campagne », et il ajouta : « Qui dit que je ne serai pas réduit moi-même à cette extrémité?... »

Clemenceau reconnaît que Pétain a rendu un immense service en 1917, au moment des mutineries. Personne n’a autant que lui d’autorité dans l’armée... Il écrira un beau livre sur la guerre : Foch n’en fera pas autant.

Clemenceau est disposé à faciliter l’accession de la Belgique au Luxembourg. Il apprécie très haut le roi des Belges.

Il parle sans indulgence de ses collègues du ministère, en particulier de Pams, de Klotz et de Lebrun.

Dimanche 16 février 1919.

Clemenceau a reçu la commission des Affaires étrangères du Sénat : réunion très nombreuse de 6 à 7 heures et demie (3).

(1) Il était son chef d’état-major général.

(2) Après avoir été attaché militaire à Pétrograd, le général de Laguiche était à la mission militaire près du quartier générai britannique.

(3) Le président Wilson était arrivé en France le 13 décembre. La

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Clemenceau parle de la Russie :

Il a refusé de recevoir les bolcheviks à Paris, comme le proposait Wilson. Alors Lloyd George a suggéré l’idée de la réunion à Prinkipo : Clemenceau a consenti, quoique la proposition fût ridicule. Hier, Winston Churchill a proposé de réitérer l’invitation avec un délai de dix jours, en finissant par avouer que Lloyd George, en faisant cette proposition, n’avait pas eu d’autre but que de faire plaisir aux socialistes anglais : la question sera reprise demain et une proposition plus sérieuse sera faite... Clemenceau ne voit pas de politique possible dans les affaires russes. Il écarte l’idée d’envoyer là-bas des soldats français : l’armée refuserait de se battre en Russie... Dès lors, que faire? Des barrages pour arrêter les progrès du bolchevisme? C’est la seule chose possible, — mais ce n’est pas une solution, et Clemenceau dit lui-même que la paix générale est impossible tant que la paix n’existera pas en Russie... Je lui demande combien de temps peut subsister le bolchevisme? ne se détruit-il pas lui-même? la Russie n’est-elle pas déjà réduite à la famine? Clemenceau dit qu’il a entendu bien des opinions sur ce point et qu’il n’a recueilli aucun avis qui pût faire autorité.

Passant à la Pologne, Clemenceau dit qu’il espère que les Polonais finiront par s’entendre pour constituer un gouvernement durable. L’Entente a résolu de ressusciter l’ancienne Pologne. Foch a signifié à la commission d’armistice que, si les Allemands attaquaient les troupes de Pologne, nous avancerions en Allemagne : hier on a appris par télégraphe que les Allemands avaient attaqué et occupé deux villes ; pas de nouvelles aujourd’hui ; les troupes de l’Entente sont toutes prêtes à agir, si c’est nécessaire.

Foch devra faire connaître à l’Allemagne les conditions militaires à insérer dans le traité de paix et qui seront,

conférence de la paix s’était ouverte le 18 janvier. Wilson venait de repartir le 14 février pour les États-Unis.

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dès à présent, appliquées : Pétain y travaille et tout sera prêt dans une quinzaine de jours. Clemenceau croit que les Allemands s’inclineront (1).

Clemenceau ne veut pas faire d’annexions qui amèneraient au Parlement français des députés protestataires. Il est d’accord avec les Alliés pour reprendre les frontières de 1814. Quant à la rive gauche du Rhin, ses idées sont arrêtées. Ôn séparerait définitivement de l’empire allemand les territoires de la rive gauche : on en ferait un État neutre, qui serait rattaché à la France par une union douanière, mais qui garderait son autonomie... Je demande si les populations seront consultées : Clemenceau me répond négativement. Il explique que des forteresses seront élevées pour protéger les frontières du Rhin. Le pays sera occupé militairement, sans que la date d’évacuation soit, dès à présent, fixée. En fait, on occupera jusqu’à ce que le pays soit disposé à se réunir à la France... Je demande combien il faudra de soldats pour cette occupation. Clemenceau dit qu’il a été question de 71 divisions. Mais l’Angleterre et les États-Unis ne voulaient en fournir que 10 chacune, de sorte que la France aurait à entretenir 51 divisions...

— Où la France trouvera-t-elle des effectifs suffisants pour cette occupation? A cette question que je pose, Clemenceau répond qu’il ne l’a pas encore résolue. Il convient

(1) Le président du Conseil avait adopté les idées exposées par le maréchal Foch dans ses deux notes du 27 novembre et du 10 janvier.

Jean Herbette ayant publié, dans le Temps, \xn article sur la Nouvelle Allemagne, Alexandre Ribot lui écrivait le 27 janvier qu’il répondait à ses propres préoccupations : « Je ne suis pas seul à m’inquiéter de savoir si nous aurons les moyens de faire la politique qu’on semble vouloir suivre à l’égard de l’Allemagne. On a paru croire que la victoire nous rendait maîtres pour toujours de la situation. On a persuadé au pays que tout danger avait disparu, comme si la paix était déjà faite, telle que nous pouvons la désirer. C’est seulement après deux mois d’armistice qu’on s’aperçoit qu’une démobilisation trop rapide peut avoir des dangers, et qu’on charge une commission de fixer les effectifs nécessaires pour occuper la rive gauche du Rhin. Nous aurons bientôt, je le crains, des jours difficiles à traverser. »

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que le service de trois ans ne pourra pas être maintenu après la paix.

Wilson, très opposé à notre mainmise sur la rive gauche du Rhin, commence à comprendre nos raisons : Clemenceau ne désespère pas de le ramener... Il se plaint vivement de la presse américaine, et refait l’article du Figaro de ce matin. Wilson a amené cent journalistes, qui envoient des dépêches tendancieuses et mensongères ; n’a-t-on pas été jusqu’à dire que la conférence songeait à quitter Paris pour échapper à l’influence de la presse parisienne impérialiste? Clemenceau s’est plaint à Wilson, qui a répondu que la censure n’existait pas aux États-Unis ; cependant la censure américaine s’exerce à Paris sur les télégrammes du New York Herald... On sent au langage de Clemenceau que l’accord est loin d’être complet entre Wilson et lui. Il parle de Wilson avec une grande liberté et assez de sévérité.

A propos de la Société des Nations, Wilson s’est montré assez offusqué des observations de Léon Bourgeois : il a dit à Clemenceau : « J’espère que vous n’êtes pas de cet avis? » A quoi Clemenceau a répondu qu’au contraire, il partageait entièrement l’opinion de Bourgeois.

A propos de la question italienne et yougo-slave, Clemenceau dit qu’on peut la jouer à pile ou face. Les Italiens, en réclamant Fiume qu’ils n’avaient pas réclamé en 1915, disent qu’à ce moment l’Autriche- Hongrie existait et qu’on devait lui laisser un débouché sur l’Adriatique, mais que tout est changé depuis la disparition de l’empire. Les Italiens se sont conduits abominablement à Fiume ; ils ont abattu le drapeau français, tué de nos marins ; ils ont la prétention de ne laisser pénétrer nos vaisseaux dans l’Adriatique qu’avec une permission de leur amirauté.

Clemenceau dit qu’Orlando est un homme éloquent dans son pays, mais qu’il n’a pas d’autorité. Il parle avec con-

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sidération de Sonnino qui sait ce qu’il veut et défend son opinion avec ténacité. C’est lui qui a fait entrer l’Italie dans la guerre.

Au sujet de l’Asie, Clemenceau dit que l’Angleterre s’est taillé un champ d’action très considérable (Mésopotamie, etc...) Elle veut bien nous laisser la Syrie avec Alep et Damas et la Cilicie, à condition que nous lui abandonnions Mossoul, à quoi Clemenceau a consenti. L’émir Fayçal était un membre du comité de l’Union et progrès. Il vit de l’argent de l’Angleterre, en attendant qu’il lui crée des difficultés.

Interrogé au sujet des petits États et de leur mécontentement d’être laissés de côté, Clemenceau répond que ce sont, au fond, des ambitions personnelles qui ont poussé les représentants de ces pays à se plaindre. On leur a fait une place plus grande et ils sont maintenant satisfaits. L’uq de ces pays, que Clemenceau ne nomme pas, est en pourparlers avec une grande puissance pour lui offrir ce qui nous appartient : on a intercepté et déchiffré un télégramme. Clemenceau ne dit pas quel est ce pays. Il dit incidemment que l’Italie a demandé une rectification de la frontière du côté de Nice.

Interrogé sur la question financière, Clemenceau dit qu’il y a huit jours, il eût été très pessimiste au sujet des dispositions de nos alliés. Wilson a eu un haut-le-corps quand Klotz a parlé d’une section financière de la Société des Nations. Il a fallu huit jours pour obtenir la nomination d’une commission qui verrait quelles questions peuvent être posées. Clémentel a fait faire quelque chemin à nos idées d’un consortium financier : on peut espérer qu’on arrivera à un résultat.

Clemenceau pense que tout peut être fini en mai...

Il dit que la conversation avec les Allemands ne durera pas plus de quarante-huit heures. On leur donnera connaissance du projet ; ils feront leurs observations : les Alliés examine-

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ront, et feront connaître leur décision finale, et l’Allemagne devra dire : « J’accepte ou je refuse de signer. «

La commission des Affaires étrangères n’avait pas à faire connaître son avis, que Clemenceau ne tenait pas, d’ailleurs, à connaître. L’impression de plusieurs membres avec qui j’ai causé en sortant était que nous allions à de graves dangers... Dubost m’a téléphoné, dans la soirée, pour connaître mes propres impressions. Il m’a dit qu’à ses yeux le danger était tout à fait sérieux et que le président de la République était lui-même inquiet. Je lui ai répondu que j’irais voir demain le président de la République et que j’irais ensuite causer avec lui.

Clemenceau se plaignait d’être fatigué ; il avait, en effet, l’air d’être surmené et nerveux. Pichon, qui assistait à l’entretien, n’a pas dit un seul mot.

J’avais déjeuné le matin chez le ministre de Suède avec Branting qui, m’ayant entendu à la Chambre des députés en 1915, a désiré me voir. Branting donne l’impression d’un très honnête homme, aux vues élevées et planant au-dessus des réalités. Il n’est pas mécontent de la conférence de Berne où on a évité une rupture avec les Allemands... Je lui ai demandé son avis sur Ebert et Scheidemann (1). Il dit qu’Ebert n’est pas un politicien, mais un homme convaincu et de sens : il l’a vu récemment à Berlin et l’a trouvé attristé et inquiet. Scheidemann est, au contraire, un homme qui cherche à jouer un rôle, un vrai politicien.

17 février 1919.

J’ai vu le président de la République : il est inquiet et mécontent depuis l’armistice. On a cru que la paix était

(1) Le socialiste Ebert venait d’être élu président du Reich par l’Assemblée nationale allemande, réunie à Weimar. Scheidemann était devenu président du Conseil des ministres.

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faite. Trois mois ont été perdus. La conférence n’a pas résolu encore une seule question.

Le président reproche à Clemenceau de n’avoir rien fait pour empêcher l’Autriche de se tourner vers l’Allemagne (1). Si on avait envoyé deux divisions à Vienne aussitôt après l’armistice, nos soldats auraient reçu un accueil enthousiaste. M. Haguenin, qui a fait une enquête à Vienne, dit que l’Autriche n’aurait demandé qu’à garder son autonomie ; il fallait l’aider, la soutenir et la première condition c’était d’être présent : nous avons été absents pendant qu’on travaillait contre nous. Clemenceau avait approuvé l’idée d’envoyer des troupes françaises à Vienne (2) ; il a changé d’avis. Sous quelle influence? « Je ne veux pas, dit-il, mettre les pieds dans ce guêpier. » En même temps il déclare qu’il ne laissera pas l’Autriche entrer dans l’empire allemand : comment l’empêchera-t-il?

Le président croit que les provinces de la rive gauche du' Rhin accepteraient d’être séparées de l’Allemagne, parce qu’elles seraient affranchies de toute contribution au paiement des indemnités et parce que le marché français leur serait avantageux.

Il admet que nous serons forcés de réduire la durée du service militaire : Foch s’en rend compte. On songe à revenir à une armée de métier, ce qui permettrait de n’exiger qu’un minimum de service obligatoire... Mais que coûterait cette armée de volontaires? Winston Churchill dit que l’Angleterre veut avoir une armée de 900 000 hommes recrutée par des engagements : on donnera une livre par semaine pour solde et une livre pour nourriture. Nous serons forcés de nous rapprocher de ces chiffres.

Le président ne comprend pas que Clemenceau ait aban-

(1) L’Assemblée nationale provisoire de l’Autriche allemande venait de se prononcer en faveur du rattachement à l’Allemagne.

(2) La proposition en avait été faite, le 5 novembre, par le maréchal Foch,

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donné Mossoul sans compensation : François Picot envoie des télégrammes désespérés. Poincaré a demandé à Clemenceau d’expédier en Syrie les deux divisions françaises qui ne font rien en Italie : Clemenceau a refusé.

Sur la question des réparations et des conventions financières entre Alliés, le président me dit que Clémentel, pour être admis à la conférence, s’est vanté un peu vite d’avoir orienté les Alliés vers une entente avec nous : en fait, aucun pas n’a encore été fait. Les Anglais ont la prétention de partager au marc le franc les indemnités qu’on pourra obtenir, sans distinction de créances ; les États-Unis ne veulent rien demander aux Allemands en dehors de la réparation des dommages. Le président est effrayé de la situation financière. Il espère toutefois qu’au dernier moment les Alliés consentiront à nous venir en aide.

Il ne croit pas que le temps travaille en notre faveur.

Le président Wilson ne se rapproche pas des idées de Clemenceau. On peut arriver à un véritable conflit quand il sera question d’empêcher l’Autriche de s’unir à l’Allemagne : il eût fallu éviter qu’une telle question se posât et on le pouvait.

Léon Bourgeois est mécontent et inquiet. Il se plaint vivement des procédés autoritaires et hypocrites (sic) du président Wilson dans la discussion du projet de ligue des nations.

J’ai vu le président du Sénat : il est très vif contre Clemenceau, dont il considère la chute comme inévitable. Il est préoccupé de la responsabilité que nous encourons en gardant le silence. Je lui réponds que nous ne pouvons pas porter en ce moment à la tribune nos inquiétudes : on nous reprocherait d’avoir empêché Clemenceau de faire accepter ses idées par la conférence, et on nous rendrait responsables du désarroi de l’opinion publique.

Les rentes ont baissé aujourd’hui à la Bourse, à la suite

LE TRAITÉ DE PAIX

de la note donnée ce matin aux journaux par le ministère des Finances. Cette note n’est pas reproduite par les journaux du soir.

Le 1 9 février la Commission des Affaires étrangères du Sénat se livrait à une discussion académique sur l’exposé que venait de lui faire le président du Conseil.

M. Doumergue ayant dit que la France était seule à avoir fait et à ■ faire encore une politique désintéressée, idéaliste, Alexandre Ribot l’interrompait pour lui dire : « N’exagérons pas ! » Il s’expliquait ensuite :

« Je ne crois pas, comme M. Doumergue, que l’attitude des Anglais et des Américains procède du souci des intérêts particuliers. Je ne crois pas au machiavélisme de nos alliés. Je suis convaincu, au contraire, que le président Wilson et M. Lloyd George agissent sincèrement et loyalement... Mais tous deux sont gênés dans cette affaire : en particulier, M. Lloyd George tient à ne pas se brouiller avec les travaillistes, avec les socialistes de son pays. Mais il est certain que l’Angleterre n’a pas intérêt à ce que l’anarchie se perpétue en Russie et se propage de là dans toute l’Europe. Malheureusement on a laissé passer l’heure la plus favorable pour agir en Russie contre les bolchevistes. On a aussi laissé passer l’heure la plus favorable pour s’entendre avec nos alliés. L’Angleterre, elle, a su manoeuvrer mieux que nous ; elle a su causer habilement avec le président Wilson quand il est venu chez elle, et elle s’est mise d’accord avec lui pour qu’il ne fût plus question de la liberté des mers, ni de la limitation des armements maritimes. Les Anglais ont aussi obtenu que l’Allemagne fût définitivement privée de ses colonies. C’est là une faute, à mon avis. Il eût été plus expédient de ne pas enlever pour toujours à l’Allemagne l’exutoire qu’elle trouvait pour son activité dans son domaine colonial. Il est à craindre que, chassés de ce domaine, les Allemands ne s’en aillent coloniser des pays tels que le Brésil, l’Argentine, etc., et cela ne sera pas un avantage pour nous.

« En ce qui concerne la question des frontières, M. Clemenceau nous a donné l’impression que nous pourrions probablement obtenir nos frontières de 1814. Mais pour ce qui est de la rive gauche du Rhin, il est loin d’avoir été

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aussi affirmatif. Il semble 'vouloir consacrer tous ses efforts à l’adoption de la solution consistant à faire du Rhin notre frontière militaire, — la Prusse et la Bavière rhénanes étant détachées du reste de l’Allemagne et devant constituer une sorte de zone neutre, quoique rattachée à la France par les liens d’une union douanière.

M. Doumergue. — « Nous aurions des forteresses et des garnisons sur le Rhin... »

« Oui, c’est cela que l’on entend quand on dit que le Rhin serait notre frontière militaire. Mais il ne faut pas se dissimuler que cette solution nous coûtera cher en hommes et en argent. A l’heure actuelle et jusqu’à la conclusion de la paix, le maréchal Foch réclame le maintien sur le pied de guerre de 71 divisions : sur ces 71 divisions les Anglais en fourniront 10 et les Américains 10 ; la France fournira le reste, c’est-à-dire de beaucoup la plus forte part... Et une fois que le traité de paix sera signé? Nous ignorons quelle devra être notre contribution à la garde du Rhin, mais sûrement cette contribution sera lourde.

« M. le président du Conseil nous a déclaré que les populations de la rive gauche du Rhin ne seraient pas consultées sur leur entrée dans une union douanière avec la France. En ce qui me concerne, je fais toutes réserves sur ce point.

M. Doumergue. — « Il y a eu ici des discussions approfondies sur cette question et nous avons adopté des conclusions analogues à celles de M. Clemenceau... »

« Ce qui motive mes réserves, c’est qu’à mon avis nous ne pourrons adopter la solution de M. le président du Conseil que d’accord avec nos allidfe, et si les populations intéressées ne s’y montrent pas hostiles.

« Je voudrais dire encore quelques mots de l’annexion probable de l’Autriche à l’Allemagne. M. le président du Conseil nous a déclaré dimanche dernier : « Nous ne laisserons pas faire cette annexion. » Mais comment pourrat-on l’empêcher? Après la signature de l’armistice, on avait demandé au gouvernement français d’envoyer des troupes à Vienne. M. Clemenceau refusa, car il craignait de mettre le pied dans un guêpier, les Italiens voulant aller à Vienne eux aussi. Or on peut mesurer aujourd’hui les conséquences

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fâcheuses de notre abstention. Vienne s’unit à Berlin, alors que si nous avions été là, si nous avions soutenu l’Autriche, celle-ci aurait sans doute répugné à abdiquer son indépendance comme elle est en train de le faire. Si demain l’union est réalisée entre l’Autriche et l’Allemagne, quel moyen aurons-nous de nous y opposer, étant donnée surtout notre adhésion aux principes du président Wilson? L’affaire est d’une extrême gravité. J’ai abordé enfin au cours de notre entretien avec M. le président du Conseil la question financière... Nous ne sommes arrivés jusqu’ici à rien de tangible (1). Il faut que le président du Conseil prenne la question en main. Nos charges s’élèveraient non plus à 18 milliards et demi*mais à près de 20 milliards; elles se sont accrues depuis deux mois, ne fût-ce que par la loi des pensions militaires... J’ai dit aussi qu’à voir le cours que prennent les choses, les charges militaires seront aussi lourdes après qu’avant la guerre. Winston Churchill a dit que l’Angleterre voulait avoir une armée de 900 000 hommes ; les Etats-Unis vont aussi avoir une forte armée permanente si les vues de M. Baker sont acceptées. Et nous, ne &erons-nous pas obligés aussi de nous défendre? »

Le 14 mars le président Wilson revenait dans la matinée des États-Unis. Brusquement, dans l’après midi, M. Lloyd George offrait à Clemenceau la garantie militaire de la Grande-Bretagne contre une agression allemande non provoquée, en échange de l’abandon de toute idée d’occuper la rive gauche du Rhin et de lui retirer son indépendance ; il userait de son influence auprès du président des États-Unis pour qu’il assurât lui-même la garantie militaire des États-Unis. Clemenceau allait être amené à modifier la thèse qu’il venait d’exposer devant la Commission du Sénat. Le Conseil des Quatre se réunissait le 24 mars.

4 a\ril 1919.

Paléologue, qui déjeunait hier chez nous avec M. Hymans, ministre des Affaires étrangères de Belgique (2), m’a dit

(1) Dès le 17 décembre 1918, Alexandre Ribot avait insisté au Sénat sur la nécessité d’une indemnité forte, qui aurait la priorité sur les réclamations de nos alliés. Il était revenu le 14 février sur cette question en demandant qu’on fixât tout d’abord ce que l’Allemagne pouvait payer.

(2) M. de Broqueville lui avait cédé ce portefeuille.

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que le président de la République, de plus en plus inquiet, songeait à convoquer les anciens présidents du Conseil. J’ai répondu qu’une pareille réunion n’aboutirait à rien, si ce n’est à ouvrir une crise dangereuse...

J’ai été voir aujourd’hui le président : je l’ai trouvé calme mais très mécontent et anxieux. Il ne m’a rien dit de l’idée que lui aurait suggérée Paléologue... Le président se plaint de n’être pas tenu au courant des délibérations des Quatre. Il se demande où on nous mène. Finalement il craint qu’on n’aille à la banqueroute, qui est un procédé trop connu en France pour sortir des grandes difficultés.

Le 7 avril, le président Wilson, à la suite d’une discussion qu’il venait d’avoir avec Clemenceau sur le régime de la Sarre, menaçait de rembarquer. Mais l’accord entre eux se faisait le 9.

Le maréchal Foch, de son côté, inquiet des conséquences qu’aurait, au point de vue de notre défense, l’abandon des idées primitivement adoptées par Clemenceau, se disposait à faire du bruit.

16 avril 1919.

Dubost m’a prié de l’aller voir : il me confie qu’il a reçu la visite du maréchal Foch. Le maréchal a fait deux mémoires pour exposer ce qu’il considère comme indispensable au point de vue militaire : distraction des provinces de la rive gauche du Rhin de l’Allemagne ; occupation militaire indéfinie de la rive gauche par une armée française ; fortifications permanentes, etc... Il a demandé à être entendu par les Quatre : Clemenceau lui a dit que c’était impossible (1) ; il a demandé alors à être convoqué au Conseil des ministres : pas de réponse ; il a écrit de nouveau sans succès... Le président de la République ne croit pas pouvoir convoquer lui-même le Conseil, mais il écrit aujourd’hui à Clemenceau pour le prier de déférer au désir

(1) En réalité, le maréchal avait été invité à. exposer ses idées devant les Quatre le 31 mars.

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du maréchal : que répondra Clemenceau?... Le président croit que le Conseil donnerait raison au président du Conseil... Foch est résolu à faire du bruit : il a vu Deschanel, après avoir vu Dubost ; il veut être entendu par les commissions des Chambres... Dubost m’a demandé si je ne pouvais pas, en ma qualité de membre de la commission sénatoriale des Affaires étrangères, demander à de Selves que la commission se réunisse et lui proposer de convoquer le maréchal : je m’y suis refusé pour deux raisons :

Au fond, je fais des réserves sur les conclusions du maréchal : quant au procédé, il est grave de provoquer l’audition du général en chef en dehors du ministre de la Guerre et pour opposer l’un à l’autre... D’autre part, sait-on ce que feraient Wilson et Lloyd George si l’accord auquel on est arrivé était ainsi déchiré? Nous pourrions rester seuls en présence de l’Allemagne qui se refuserait à signer la paix (1). Tout cela mérite de sérieuses réflexions. Je ne prendrai pas la responsabilité d’ouvrir la crise.

Dubost m’a dit que si Clemenceau était renversé, Poincaré ferait un ministère présidé par Foch. J’ai promis le secret sur cette conversation.

17 avril 1919.

A l’ouverture de la séance du Sénat, Doumer a déposé un projet de résolution invitant le gouvernement à insérer dans le traité de paix « les garanties militaires qui seront Indiquées par le commandement militaire ». Ce projet viole toutes les règles en subordonnant le gouvernement au com-

(1) La convention d’armistice n’avait assuré que dans la proportion d’un tiers environ le désarmement de l’Allemagne.

« Ce qui surprend, devait dire Alexandre Ribot au Sénat le 23 juillet 1920, ce qui est de nature à causer à tous un étonnement : ce que l’histoire relèvera comme incroyable, c’est qu’il a fallu près de deux ans depuis l’armistice pour poursuivre sérieusement et achever le désarmement de l’Allemagne... «C’était la première condition à poser au moment de l’armistice et de sa prolongation. Pourquoi avait-on admis que l’Allemagne vînt signer la paix sans avoir été désarmée?

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mandement militaire, qui deviendra à sa place le maître de la négociation. C’est inadmissible. Doumer est l’organe des militaires. Il assure qu’une motion semblable sera faite demain à la Chambre : on voudrait que le Sénat prît les devants et frayât la voie.

Doumer a obtenu les signatures de Méline, Develle, Strauss, Milliès-Lacroix, Boudenoot, qui n’ont pas compris la portée du projet : j’ai naturellement refusé de signer. Le président a lu le projet au milieu du bruit et l’a renvoyé à la commission des finances : j’ai demandé à de Selves de protester contre ce renvoi. Le président lui a dit qu’il lui refuserait la parole ; il m’a déclaré à moi-même qu’il fallait que le projet fût voté séance tenante. J’ai dit à Doumer que, si le projet n’était pas renvoyé à la commission des Affaires étrangères, je donnerais ma démission de membre de cette commission ; on a consenti alors à dessaisir la commission des finances. Milliès-Lacroix en a fait lui-même la proposition au nom de la commission. Réunie aussitôt, la commission des Affaires étrangères a, sur ma proposition, décidé à l’unanimité de convoquer pour demain Clemenceau : elle a entendu Doumer. Puis de Selves a expliqué au Sénat l’attitude prise par la commission. Pas d’incident.

La commission entendait le lendemain matin le ministre des Affaires étrangères, Pichon. L’après-midi, après que le président Dubost eût élevé une protestation contre l’attitude que lui prêtait un journal, le Sénat votait, à l’unanimité, une motion présentée par de Selves « comptant sur le gouvernement pour assurer, en coopération avec les Alliés, toutes les garanties militaires indispensables à la sécurité de la France ...»

Le 19, le conflit entre Clemenceau et Foch s’apaisait. Le 22, l’accord se faisait entre Clemenceau, le président Wilson et M. Lloyd George sur les traités de garantie. Ils étaient complétés par l’occupation militaire de la rive gauche du Rhin pendant quinze ans, avec réduction de cinq en cinq ans de la zone occupée et faculté de prolongation en cas de non exécution du traité. Le 25, Foch était entendu par le Conseil des ministres devant lequel il renouvelait sa protestation.

LE TRAITÉ DE PAIX

Au cours d’un voyage rapide dans le Pas-de-Calais, Alexandre Ribot écrivait les lettres suivantes :

Fruges, 28 avril 1919.

Les conseillers municipaux et les maires du canton nous attendaient à la mairie. Causerie familière... Les paysans et les commerçants ont gagné beaucoup d’argent pendant la guerre : ils s’attendent à payer de plus forts impôts mais non pas, sans doute, dans la proportion où cela sera nécessaire. Les lenteurs de la conférence et la retraite des négociateurs italiens (1) commencent à les inquiéter. Le président Wilson a beaucoup perdu de sa popularité : on le rend volontiers responsable de toutes les difficultés. L’opinion publique est, en grande partie, le reflet des journaux qui sont, pour la plupart, de droite.

Le préfet incline de plus en plus à conseiller, en vue des élections, un rapprochement avec nos anciens adversaires de droite. Il s’agirait avant tout de battre les socialistes qui n’auraient plus de députés dans le département. De telles élections ne seraient pas ce qu’on peut souhaiter. Ce serait pousser les socialistes à des violences. D’autre part, si l’ancien parti républicain ne croit pas pouvoir marcher seul aux élections, il s’affaiblira de plus en plus et devra renoncer à être ce qu’il a été dans le passé.

29 avril 1919.

La note est partout la même ; on se plaint de la vie chère, et on se plaint des lenteurs de la conférence...

Nous sommes arrivés à Arras à 3 heures ; nous avons employé l’après-midi à visiter Mont-Saint-Éloi, Souchez, Liévin, Lens et la crête de Vimy. Partout la désolation et la ruine. Le secrétaire général de la préfecture, qui nous accompagnait, nous a dit que le spectacle de ces ruines avait fortement impressionné dimanche dernier M. et Mme Lansing, le colonel et Mme House et nos amis Jusserand.

C’est aujourd’hui que se réunit la Chambre des députés

(1) Wilson ayant refusé publiquement d’adhérer aux revendications italiennes sur Fiume et la Dalmatie, M. Orlando, qui s’était déjà retiré des délibérations des Quatre, était parti le 24 pour Rome.

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italienne. Hier la conférence a dû tenir à Paris une réunion plénière. Que se sera-t-il passé au sujet de la Société des Nations? L’accord avec le Japon me semble bien difficile à réaliser. M. Wilson ne se doutait pas des ennuis que lui vaudrait son projet de réunir tous les peuples dans une amicale fédération.

30 avril 1919.

J’ai vu que, pour éviter une rupture, le Japon avait réservé son amendement au pacte de la Société des Nations. Nous avons fait de même. Je suppose que l’Italie réservera aussi ses droits sur Fiume et signera les préliminaires. Mais on laissera en suspens les points sur lesquels on ne peut pas s’accorder...

Le traité préliminaire de paix était remis le 7 mai aux plénipotentiaires allemands.

Intervenant le 30 mai au Sénat, Alexandre Ribot montrait que la formule U Allemagne paiera avait permis au gouvernement de ne prendre aucune mesure pour gagner la guerre financière. Il insistait sur l’obligation où nous mettait le traité de paix d’avoir une armée de métier — école de sous-officiers — puisqu’on l’imposait à l’Allemagne. Il démontrait que les clauses financières du traité nous acculeraient à la faillite, si les Alliés ne prenaient aucune mesure en notre faveur. Ayant été pris d’une indisposition à la tribune, il écrivait le 1®^ juin au président du Conseil qui avait fait prendre de ses nouvelles :

a Vous auriez droit, plus que moi, d’être fatigué de toutes ces conférences et conversations sans fin. Je vous supplie de prendre en main cette question de la solidarité des Alliés en ce qui concerne les réparations. Si elle n’est pas résolue en notre faveur, je ne sais pas comment nous pourrons nous en tirer. »

Clemenceau était alors aux prises avec les difficultés soulevées par la tentative de création par Dorten d’une république rhénane.

2 juin 1919.

J’ai vu le président de la République qui m’avait félicité de mon discours. Il est attristé de l’impuissance où il se trouve de faire comprendre à Clemenceau qu’il sert mal les intérêts de la France : Clemenceau est devenu irritable.

Il n’a personne auprès de lui, sauf Tardieu qui n’est pas un guide sûr. Dans la question de la frontière du Rhin, il n’a pas défendu la thèse qu’il avait indiquée aux membres de la commission des Affaires étrangères du Sénat : il n’a réclamé que le droit d’occuper la rive gauche du Rhin ; il a accepté que cette occupation fût temporaire ; il accepte aussi qu’elle soit contrôlée par une commission des quatre puissances, où l’Italie sera naturellement représentée... Il a désapprouvé l’action des généraux Mangin, Gérard, Fayolle qui, d’accord avec Foch, essaient d’amener les populations de la rive gauche à se séparer de la Prusse, tout en restant dans le Reich et en acceptant de payer leur part des indemnités dues aux Alliés : il craint que cela ne serve de prétexte à Lloyd George et à Wilson pour supprimer ou réduire l’occupation. Il a envoyé Jeanneney (1) qui a rapporté des impressions plutôt favorables aux généraux. Le gouvernement allemand a protesté contre l’attitude de nos chefs militaires ; il vient de renouveler sa protestation. Clemenceau a demandé qu’on ajournât provisoirement la proclamation d’autonomie, qui était prête, et dont un exemplaire a été envoyé directement au président de la République par le général Mangin, à la demande du président du comité...

Le président se plaint des Chambres qui ne font pas leur devoir : elles devraient renverser Clemenceau.

J’indique au président qu’il a le droit de demander la démission d’un ministre qui lui paraît compromettre les intérêts de l’État : bien entendu, ce sont les Chambres qui auront à dire si le président a eu raison ou s’il a eu tort... Le président me répond qu’il sortirait de son rôle et que les Chambres se retourneraient contre lui. En fait, le président n’a pas sous la main de président du Conseil en qui il ait confiance.

(1) Sous-secrétaire d’Êtat à la présidence du Conseil.

JOURNAL d’aLEXANDRE RIBOT

Il me dit qu’il a menacé Clemenceau et Pichon de donner lui-même sa démission... S’il faisait cela, il s’exposerait aux mêmes reproches que Casimir-Périer ; je le lui ai dit, et il m’a contredit faiblement.

La situation intérieure ne laisse pas d’être inquiétante. Une mutinerie militaire a eu lieu ce matin à Toulouse. S’il y a une grève générale, est-on sûr de pouvoir maintenir l’ordre ?

J’ai expliqué au président comment je comprenais la solidarité financière des Alliés. Il est tout à fait d’accord avec moi ; mais il croit que Clemenceau ne voudra pas faire un effort : Klotz et Loucheur n’ont pas assez d’autorité pour poser utilement la question ; Loucheur est d’ailleurs trop optimiste et raisonne souvent comme un polytechnicien... En somme, impression de tristesse et inquiétudes de plus en plus grandes.

Painlevé m’a raconté qu’au dîner de l’Élysée du 28 mai, Foch lui avait dit : « Clemenceau est un criminel 1 Je demanderai à comparaître avec lui devant la Haute Cour ; il sera flétri et je sortirai la tête haute. »

Le traité définitif était remis le 16 juin aux plénipotentiaires allemands. Après réponse aux notes allemandes, il était signé le 28 juin, ainsi que le pacte anglo-franco-américain de garantie. Le président Wilson repartait pour les États-Unis. Le 16 juillet le Sénat écoutait une allocution de son président sur les fêtes de la Victoire, et ouvrait immédiatement une discussion sur une nouvelle demande d’avances à la Banque de France. En octobre le traité de paix était ratifié sans enthousiasme par le Parlement.

Le 20 novembre Alexandre Ribot, recevsint à l’Académie Jules Gambon qui succédait à Francis Charmes, jetait un regard sur les origines de la guerre et sur l’avenir... Jules Cambon était arrivé à Berlin en 1907 : « Vous aviez reçu les instructions les plus conciliantes. On attendait beaucoup de votre habileté pour détendre les relations des deux pays, tout en restant fidèle aux grcmdes directions de la politique française qui ne permet-

LE TRAITÉ DE PAIX

taient pas de lier partie avec l’Aîlemagne tant que l’iniquité du traité de Francfort n’aurait pas été réparée. L’heure était critique pour l’Allemagne. Se rendrait-elle compte qu’il y avait quelque chose de changé dans notre situation vis-à-vis d’elle, dans la distribution des forces en Europe, dans l’état des esprits chez nous et dans le monde entier? L’Allemagne n’a pas senti le danger qui la menaçait. Ce danger ne venait pas du dehors; il était dans l’infatuation qui avait succédé à la politique dure, impitoyable, sans générosité, mais supérieurement intelligente de M. de Bismarck. Avec quelle satisfaction sans mélange nous pouvons relire aujourd’hui les belles pages de M. Francis Charmes sur le livre de M. de Bülow 1 De quels traits notre confrère a marqué cette politique qui, visant à l’hégémonie et pratiquant l’égoïsme le plus étroit, devait aboutir à la guerre générale I

« L’erreur de l’Allemagne a été de se figurer qu’on n’oserait jamais lui résister. On comptait que l’Angleterre, toute absorbée dans ses luttes intérieures au sujet de la réforme fiscale et de l’Irlande, n’entrerait pas dans une guerre continentale où la France et l’Allemagne seraient engagées. On se croyait tout permis depuis que l’Autriche- Hongrie avait décrété, au mépris du traité de Berlin, l’annexion de la Bosnie et de l’ Herzégovine, sans que ni la Russie ni l’Angleterre fissent entendre de protestations... Pourquoi l’Allemagne ne s’en est-elle pas tenue à ce succès qui flattait son orgueil? Pourquoi a-t-elle encouragé l’Autriche à jouer ce coup de parti qui devait amener fatalement la guerre s’il y avait encore une Europe, si le sentiment du droit n’était pas mort dans toutes les consciences? Pourquoi jusqu’à la dernière minute, a-t-elle manoeuvré pour faire avorter toutes les tentatives de conciliation?

« L’Allemagne se plaint aujourd’hui d’avoir été trompée Mais quand un peuple a été entretenu pendant un demisiècle par la presse, par l’enseignement dans les universités et les écoles, par toute l’action de ses chefs, dans la conviction qu’il était supérieur à tous les autres peuples, que ce qu’il nomme sa culture est d’une essence telle que rien ne peut en approcher et que son devoir est de l’imposer au monde, ce peuple est prêt à laisser commettre toutes les folies et tous les crimes.

« Le militarisme de la Prusse qui depuis deux siècles a été le tourment de l’Europe est-il descendu pour toujours au tombeau, et son ombre ne se réveillera-t-elle pas pour venir nous inquiéter? Saurons-nous maintenir entre les grandes

JOURNAL d’aLEXANDRE RIBOT

puissances victorieuses l’étroite union qui a été la condition du succès et qui demeure la véritable garantie de la paix? Que serait la Société des Nations si elle n’avait pas pour soutien cet accord permanent des puissances qui ont lutté ensemble pour fonder le droit des peuples et la justice dans le monde?

« La guerre n’a pas seulement abattu des empires, elle a remué jusque dans ses couches profondes une société en évolution, inquiète de son avenir, gn marche vers un équilibre nouveau. Elle a mis en liberté des espérances, des ambitions qui ne s’ignoraient pas, mais qui étaient contenues, qui n’osaient pas croire à leur prochain avènement. Le monde des travailleurs est troublé, jeté en dehors des voies anciennes. Il croit, après tant d’écroulements de choses qui apparaissaient hier comme puissantes, que la société peut se refaire comme les nations, que la révolution ne s’arrêtera pas à des modifications de frontières. C’est l’ordre social qui est en question après l’ordre politique...

« La France n’a jamais été plus haut dans l’imagination et dans la reconnaissance des peuples. Elle a forcé l’admiration de ceux-là même qui la soupçonnaient d’être en décadence... Une France blessée, atteinte dans ses forces de reconstitution, en face d’une Allemagne presque intacte,' qu’on va aider à se relever pour qu’elle puisse payer une partie de sa dette, une France qui resterait seule pour panser ses blessures, quels remords ce serait pour le monde qu’elle a sauvé de la barbarie 1 »

Mais le Sénat américain répugnait à ratifier les engagements pris par le président Wilson... Alexandre Ribot écrivait le 4 février 1920 au New York World : « La force morale du traité avec l’Allemagne risque plus d’être diminuée par la prolongation des discussions au sujet des réserves proposées au Sénat américain que par ces réserves elles-mêmes. Chaque jour perdu pour la ratification du traité est, dans les circonstances actuelles, un préjudice porté à la cause de la paix générale, et par suite aux intérêts de toutes les nations qui ne veulent pas être entraînées, malgré elles, dans de nouveaux conflits. Je place naturellement les États-Unis au premier rang de ces nations. En intervenant d’un mouvement réfléchi et spontané dans la guerre et en contribuant d’une manière décisive au triomphe du droit, le peuple américain a pris envers

LE TRAITÉ DE PAIX

Jui-même, aussi bien qu’ envers ses associés, des engagements que son honneur et le sentiment qu’il a de la grandeur de son rôle l’obligeraient à tenir, en dehors même de toutes dispositions écrites dans un traité. » Il ne lui appartenait pas de préciser les termes de l’accord qui devait se faire entre les partis : l’essentiel était qu’on aboutit vite : « Chaque jour qui passe est au détriment de la cause pour laquelle les peuples alliés ont versé leur sang et sacrifié leurs intérêts. S’ils continuaient à affaiblir eux-mêmes leur victoire, à quelles sévérités de l’histoire ne s’exposeraient-ils pas? »

En France, le renouvellement des pouvoirs publics avait commencé le 16 novembre par l’élection de la Chambre du bloc national. L’élection présidentielle était fixée au 17 janvier.

l’application du traité

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