‹ Journal d'émigration du comte d'Espinchal publié d'après les manuscrits originauxChapitre 21 sur 92 · VENISE · texte numérisé non relu

VENISE

des nobleA est une grande et large robe noire et une énorme perruque, égale pour tous les âges. Un noble entre au grand conseil à 25 ans. II peut y assister avant, mais n'a pas de voix. Tout noble inscrit dans le livre d'or ne peut guère se dispenser de se rendre tous les jours au conseil, vers huit heures du matin. Il ne peut s'absenter de l'état sans une permission expresse. Il ne peut entrer au service d'aucune puissance étrangère. II ne peut refuser une place à laquelle il est nommé au scrutin. II achète cher l'avantage de faire partie du Souverain qui, résidant tout entier dans le grand conseil, est ensuite confié à l'administration de différentes commissions. Le doge, chef de la République et son représentant, est à vie, mais c'est le sujet le plus dépendant de l'Etal : il peut bien aller à la campagne à quelques milles de la ville, mais pour peu de temps et alors il n'est plus rien et est comme un simple noble...

Le gouvernement de Venise existe depuis plus de 800 ans. Sa longue durée atteste sa bonté. On n'y apporte pas le moindre changement et on est très exact à conserver les moindres usages. Les nobles tiennent tellement à leur grande robe et à leur énorme perruque que lors des jours de fêtes ou de cérémonie, à la réception du doge ou d'un procurateur de Saint-Marc, ils ne la quittent pas pour danser. Le bourgeois de Venise est heureux et ne se plaint pas de l'aristocratie des nobles, dont il n'essuie jamais d'injustice. Il est même rare qu'une affaire entre un noble et un bourgeois ne soit pas jugée à l'avantage du dernier. L'usage ilu masque tient beaucoup à la politique du gouvernement. Ici le peuple n'est point, comme à Gènes, continuellement oflusqué par la vue du noble. Sous le masque tout le monde est égal et tes principaux magistrats peuvent journellement, h l'aide du masque, être instruits par e ux-mfmes de tous les détails qui intéressent le peuple. Aussi le masque est-il singulièrement respecté à Venise et l'on punirait sévèrement quiconque en insulterait un. Le doge, ta effet, peut se trouver sous le masque, se promenant souvent ainsi. Le nonce du pape a toujours ce costume et j'ai rencontré dans la foire, le cardinal Doria masqué. Les ambassadeurs ne vont pas autrement pour avoir plus de

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liberté. Ce matin, au sortir du conseil, deux nobles, en robe et en perruque, se sont pris de querelle dans un café et se sont battus publiquement à coups de poings, au grand scandale de tous les souverains. Cette affaire 1res grave sera jugée par le conseil des Dix ou par les trois inquisiteurs d'Etat et la punition ne peut manquer d'être sévère.

Je dîne aujourd'hui chez l'ambassadeur d'Espagne. Grand et magnifique repas. Chère excellente. Pendant que les étrangers se festoyent, tous les vénitiens dorment. A onze heures du soir, conduits et présentés par la belle et bonne M™° Giustiniani, nous allons à une fête superbe, donnée par la société des Philarmonici. C'est la plus belle assemblée que j'aie vue on Italie. Une grandeet vaste salle magnifiquement décorée et meublée d'une infinité dejolies femmes, couvertes de diamants et le plus richement parées. Aujourd'hui le masque n'apaslieu. Les hommes sont vêtus en beaux habits brodés, mais ont par-dessus, selon l'usage, le mantello de taffetas blanc. L'orchestre est excellent, mais tes danses froides et monotones. Il se danse cinq à six menuets à la fois et cela dure trois quarts d'heure, ensuite des espèces de contredanses très lentes. Lorsque vous entrez au bal, si vous vous disposez à danser, les cavaliers qui font les honneurs de la fête vous donnent une danseuse que vous ne pouvez plus quitter de tout le bal. C'est ce qui arriva à mon fils, que l'on accola à une dame peu jolie, ne parlant point français et peu gaie, Laurel, ta Mocenigo.

Los demoiselles de Venise ne vont point dans le monde, mais celles qui sont fiancées viennent voir la fête dans une galerie grillée et pratiquée au-dessous de l'orchestre. Je me suis retiré au grand jour, laissant encore beaucoup de monde au bal.

21 haï. — Beau temps ; quelques nuages ; chaleur, tonnerre. — Je dîne pour la première fois à mon auberge et j'en suis parfaitement content dans tous les points. A en juger par les prix du moment, lesquels sont du double plus chers que le reste de l'année, la vie est à fort bon marché à Venise. Un garçon, avec sa gondole, un loge

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méat de deux louis par mois, et bien nourri ne mangera guère plus de 6 livres par jour. Ainsi avec dix louis par mois on vit de manière à pouvoir aller partout. Au surplus, Venise est l'endroit de l'Europe où l'on vit le plus librement et de la manière qui vous convient le mieux. Que l'on mange cent louis par an ou que l'on dépense cent mille écus, on ne fait pas plus d'attention à vous. Un grand seigneur n'a paa plus d'avantages dans la société qu'un simple particulier. C'est ce qui fait qu'il s'y glisse souvent des aventuriers qui trouvent les plus grandes facilités à se faufiler. J'y ai par exemple trouvé, répandu dans la meilleure compagnie et même devenu le cavalier d'une grande dame, un mauvais sujet que je nie rappellai avoir vu à Paris, lequel, se donnant pour gentilhomme suisse, abusa de la crédulité d'une grosse fille assez jolie qui demeurait chez le marquis de Genlis, à Popincourt. Il l'avait débourrée et façonnée et l'avait passée à l'ambassadeur de Venise, Zéno, qui lui avait donné énormément. Cette fille, qui avait pris le nom de du Vernet, avait fait une fortune honnête ; elle voulut devenir M"" la comtesse et épousa l'aventurier, qui se faisait appeller le comte de Monmoni et qui, peu de temps après, lui enleva son argent, ses bijoux et ses diamants avec lesquels il fait le seigneur en ce moment à Venise. Je n'ai parlé à personne de ma découverte et je le laisse jouir paisiblement de son imposture, jusqu'à ce que quelqu'un moins discret que moi le fasse connaître. — Je fais dans l'après dîner quelques visites dans la société diplomatique et je reviens prendre poste à la place Saint-Marc, dont je ne sors à l'ordinaire qu'à trois heures du malin, faisant le galant et jouant un râle qui commence à convenir beaucoup mieux à mon fils qu'à moi.

22 mai. — Beau temps et chaleur. — La veille de la Pentecôte, les théâtres sont fermés pour deux jours. Le masque se quitte. On choisit ce temps pour des assemblées et pour représenter des comédies de société. Les femmes sont en grande parure. Nous avons eu le choix dos amusements, sans négliger la place Saint-Marc qui n'en est que plus brillante à cause des belles toilettes des dames vénitiennes. Il y a eu une grande et sérieuse assemblée au

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palaia Mocenigo : beaucoup de cérémonie et peu de gaieté. Après une courte apparition, noua nous sommes rendus à la société des Hinovuti où il y avait un petit spectacle et une réunion de trfes jolies Femmes, soit nobles, soit citadines. Après une comédie peu intéressante, ou a exécuté ['Enlèvement de Proserpine, scène lyrique. Une charmante dame vénitienne, nièce de la comtesse de Rosemberg, la signora Correra, a chanté le principal rôle et l'a rendu avec autant de grâce que d'expression. Cette jeune dame est une des plus agréables que j'aie vues à Venise. Elle est d'une très jolie figure, d'une taille élégante, chante à merveille, a du piquant dans l'esprit et joint à. toutes ces qualités celle précieuse pour un amateur de paraître avoir une mauvaise tête el le cœur disposé à la tendresse. Elle est Agée de 20 ans el vît librement et sans mystère avec un jeune contarîni qui parait plus novice qu'elle et qui on est éperdument amoureux. Il ne la perd pas de vue un instant et semble être persuadé que, s'il abandonnait quelques moments ta vive et passionnée Correra, il courrait risque de retrouver son poste occupé par un autre. C'est par cette raison qu'il la tient éloignée de la ville, pendant le temps de la foire. J'avoue que c'est la femme de Venise qui aie plait le plus. D'après le portrait que je viens d'en faire et le sentiment qu'elle m'inspire, les personnes qui liront ce journal me jugeront un peu vaurien. Je n'en disconviens pas. Quel exemple, mon cher fils, votre père vous donne ! Mais j'en appelle à tous ceux qui ont connu l'auteur de mes jours et celui dont il tenait les siens. Ces deux personnages, dont j'honore et je respecte la mémoire, n'étaient-ils paa de braves et honnêtes gens ? On disait d'eux ce qu'on pourra dire de moi. Ainsi, tout bien considéré, mon cher fils, ea attendant qu'il plaise à Dieu de nous rendre meilleurs, soyons fidèles au Roi, à l'honneur et aux belles !

En sortant de la société des Rinovali, nous avons eu te temps d'aller à la fin d'un très beau concert qui se donnait à la société des Orphei. Il y avait nombreuse et agréable compagnie. Tout ce monde a fini par faire un tour à la place Saint-Marc et chacun s'est retiré au point du jour.

23 haï. — Beau temps, grande chaleur tout le jour. —

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Aujourd'hui, fête delà Pentecôte. Point démasque. Depuis midi jusqu'à deux heures tout le monde est à la place Saint-Marc. Les dames, en demi-parure, vont ensuite dtner, ensuite dormir, ensuite faire une superbe toilette pour revenir à la place Saint-Marc, ayant fait un tour de gondole avant la nuit, ainsi que je le dirai tout à l'heure.

Nous allons à six heures à l'église des « mendïcanti » entendre de très bonne musique. Cette maison est une des quatre appelées conservatoires où l'on élève des jeunes filles par charité. lia musique est le principal objet de leur éducation. Dans chacun de ces conservatoires, on exécute le» dimanches, vers six heures, des oratorios excellents. Ces jeunes personnes sont dans une tribune grillée. Avec la connaissance d'un maître de musique on a la permission d'entrer dans les conservatoires. Il s'y trouve de fort jolies filles, ordinairement fort coquettes. Elles sont très prévenantes et chantent avec complaisance, si vous le désirez. Hais si vous témoignez prendre un peu plus d'intérêt à l'une d'elles, aussitôt qu'elles s'en aperçoivent elles out l'attention de s'éloigner et de vous laisser causer librement avec celle que vous paraissez préférer. Apres quelques visites dans la maison, on assure qu'on peut s'arranger avec une de ces pensionnaires. Elles ont la liberté de sortir deux ensemble et de se promener dans la ville, mais elles doivent rentrer le soir. Alors on fait facilement des parties de plaisir dans les îles aux environs de Venise. Hais tout cela demande cependant un peu de mystère et si l'on s'avisait de vouloir enlever une de ces jeunes personnes, appartenant à l'État qui les élève, on courrait risque, étant arrêté, d'être puni de la manière la plus rigoureuse.

Tous les dimanches, en cette saison, on se rend, vers le soir, au canal de la Guidecca. C'est le rendez-vous général de toutes les gondoles. Elles se suivent à la file comme dans les promenades de voitures, Cela s'appelle « te tresco ». Les gondoliers se piquent quelquefois à qui ira le plus vite. Leur adresse est réellement surprenante. Le canal est couvert de gondoles. Les unes suivent paisiblement leur 61e, d'autres fendent l'eau avec une rapidité extraordinaire. On y voit d'indolents vénitiens, couchés tout de leur long

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et prenant innocemment le frais. D'autres, probablement plus actifs, ont leur gondole tellement fermée qu'on ne peot voir quels sonlles couples heureux qui la remplissent. On voit des petites gondoles à une seule place, extrêmement légères, appartenant à de jeunes agréables, qui se plaisent à voguer avec la vitesse d'une hirondelle. Jamais aucune de ces gondoles ne se heurte et il n'y a pas d'exemple qu'il soit arrivé d'accident.

En revenant de cet amusant spectacle, on se rend à la place Saint-Marc pour y voir arriver, dans tous leurs atours et magnifiquement parées, les belles vénitiennes. Il y avait une affluenee étonnante. A onze heures, toute la brillante compagnie s'est rendue à la société des philarmonici pour un concert assez médiocre mais peu écouté. On y sert avec profusion toutes sortes de rafraîchissements . L'assemblée est magnifique comme le jour du bal. Au surplus, point de gêne pendant ce concert. On y causait et on s'y promenait pendant tout le temps qu'a duré la musique. On a fini par venir Be réunir à la foule de la place Saint-Marc, pour en sortir encore au point du jour.

34 au 31 Haï. — Le temps a été superbe et la chaleur extrême jusqu'au 30, où il y a eu un orage, de la ploie, ce qui a rafraîchi l'air le lendemain. — Pendant ces huit jours, je mené exactement la même vie que les jours précédents, c'est-à-dire habitant la place Saint-Marc régulièrement tous les soirs, jusqu'à ce que le jour paraisse, ayant par parenthèse, pour camarades le duc de Laval et le comte de La Belinaye, dont les enfants, ainsi que le mien, se couchaient prudemment trois heures plus tôt.

Toute la famille Polignac arrive à Venise pour s'y établir et pour terminer le mariage d'Armand. Tout ce monde descend à mon auberge. Mon hôte ayant besoin de mon logement et me priant de le céder à M. de Vaudreuii, il me loge tout à coté du Lion Blanc, dans un appartement très propre, chez une fort jolie bourgeoise, dont le très complaisant mari permet les assiduités du médecin du doge qui, venant à des heures réglées, me laisse aussi le temps de choisir les miennes el d'en profiter.

Le ministre de l'empereur cl l'ambassadeur d'Espagne

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nous donnent à dîner. Nous avons encore eu un fort beau toi à la société du casin San Cassiano. Ce bal n'est pas aussi magnifique que celui dea pliilarmonici, mais l'emplsceraeol est beau et agréablement situé sur la place Saint-Marc. Il y avait beaucoup de belles dames et nous y irons été présentés par une des plus jolies, M*" Giustiniani . Sons y sommes restés jusqu'à l'heure ordinaire, c'est-àdire Irais heures du matin. J'oubliais de dire que cette société, le casin de San Cassiano, est tenue par des dames. Elles seules le composent, en font les honneurs et invitent les hommes. Il y en a encore un, également situé sur la place Saint-Marc, appelé San Samuel, composé de 50 dames de la noblesse. Une fois qu'un étranger a été présenté à un Je ces casins, il peut y retourner. Les dames sont d'une prévenance, d'une honnêteté parfaite. Il y règne le meilleur ton. On y fait ordinairement des parties de commerce on la conversation ; quelquefois on y danse. On y fait des connaissances agréables et on a la facilité de les cultiver. Indépendamment de ces casins publics, chaque dame riche et mariée depuis quelque temps a le sien particulier. C'est là où elle reçoit sa société intime. Elle y voit qui bon lui semble. Le mari ne peut y mettre obstacle ; elle y est entièrement libre. Mais rarement on y voit une seconde dame. Tous ces casins sont sur la place Saint-Marc on aux environs. Les ministres étrangers en louent également dans le même quartier. Chaque noble a aussi sur la place Saint-Marc sou petit réduit où il vient se reposer, s'habiller en revenant du conseil; en général, les palais sont moins habités que les casins. M™ Fron qui, comme je l'ai dit plus haut, a un très beau palais, n'y est presque jamais. Elle habite presque continuellement un casin considérable dans le voisinage de la place. Elle nous a donné une très belle assemblée, à l'occasion de la margrave de Bareuth, qu'elle recevait.

Pendaat l'hiver, il y a plusieurs théâtres ouverts : opéra km, opéra bnffa, comédies, farces, etc. Tous les nobles iont propriétaires de loges, dont ils font commerce, c'est-àdire que lorsqu'on veut louer une loge, pour un jour, à un de ces spectacles, on trouve sur la place les domestiques de cm propriétaires, avec leurs clefs de loge qu'ils louent

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plus ou moins cher selon la bonté du spectacle. Hais indépendamment de celle clef, il faut toujours payer le billet d'entrée, comme dans toute l'Italie. Le masque a lieu lorsque les théâtres sont ouverts et les nobles, ainsi que leurs épouses, ne peuvent y entrer que le masque sur le visage, autrement la porte leur serait refusée.

Pendant que dure la Foire de l'Ascension, il y a deux grands théâtres ouverts, celui de San Samuel et celui de San Benedetto, tous deux avec grand opéra. Nous n'y avons été qu'autant qu'il nous a été possible d'accompagner des dames. Le spectacle était peu agréable et la musique médiocre. A San Samuel, le sujet du grand ballet était la fée Urgèle, très mal exécuté. Près de la place Saint-Marc, pour le temps de la foire, était une troupe de voltigeurs à cheval. Ce spectacle est d'autant plus piquant dans cette ville et attire d'autant plus le peuple que dans tout Venise il est impossible de rencontrer un cheval.

Il y a à Venise une grande quantité de filles publiques, pour l'usage des gens de mer, mais on en rencontre de fort bien mises aux environs de la place et dans de petits cafés. Lorsque vous entrez dans un de ces petits cafés avec une fille pour vous rafraîchir et que vous montez dans un cabinet séparé, la porte peut rester ouverte sans crainte d'être troublé dans votre conversation. On a le plus grand respect à Venise pour les tôto-à-tête. Au surplus, la facilité qu'on trouve à faire des arrangements de galanterie rabaisse considérablement ici la condition des filles publiques. A très peu de frais, on entretient une fort jolie bourgeoise dont la mère et même le mari sont les premiers complaisants.

La police est faite à Venise avec la plus grande exactitude. Avec la quantité d'espions qu'entretient le gouvernement, il est instruit de tout ce qui l'intéresse de savoir. Aussitôt qu'un étranger arrive à Venise, il y est scrupuleusement examiné. Toutes ses actions sont éclairées sans qu'il s'en doute. Le moindre propos sur le gouvernement est sur-le-champ connu et puni, au moins par l'expulsion. Les ministres étrangers et toutes les personnes de leur suite sont exactement surveillés, autant pour eux-mêmes

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que pour empêcher toute espèce de communication avec les nobles, ainsi que je l'ai déjà dit. Au surplus, l'étranger maquille, qui ne se mêle de rien et qui ne tient aucun propos sur le gouvernement, est très libre et peut faire ce que bon lui semble et vivre comme il lui plaît. Il n'est nullement inquiété. 11 y a à Venise des bouches de dénonciations placées en différents endroits. On y peut jeter ses avis, ses plaintes, ses dénonciations. Le gouvernement Us vérifie et en profite. Tout le monde jouit a Venise de la plus grande liberté, à l'exception du noble qui, par son état de noble, est assujetti a une infinité de lois, dont j'ai déjà parlé.

Les bourgeois de Venise ont quelque part au gouvernement ou pour mieux dire à l'administration. C'est parmi eux que l'on prend des employés pour l'exercice de plusieurs chargea et pour des commissions de secrétaires. On en envoie dans, les cours en qualité de résidents. Les ambassades sont réservées a la noblesse et il y a à cet égard une marche ordinaire. On commence par être ambassadeur un temps limité en Espagne, puis en France, à Vienne et on Soit par Gonstantinople, pour se refaire des dépenses considérables qu'an a été obligé de faire précédemment, l'État ne payant pas à proportion du train que vous devez avoir. Si dans une de ces missions on a eu une mauvaise conduite, le grand conseil, pour vous punir, vous choisit pour une petite place dans une province éloignée, en Datmatie, où tous êtes comme exilé. C'est ce qui est arrivé au chevalier Zeno après son ambassade de France, pendant laquelle il avait tenu à Paris une conduite assez scandaleuse.

La noblesse vénitienne est généralement trèB fière de son ancienneté. En eBet, c'est celte de l'Europe dont l'antiquité est la plus constatée par l'inscription dans le livre d'or. On compte à Venise une douzaine de familles, divisées en beaucoup de rameaux, dont l'ancienneté remonte au commencement de la République et lesquelles jouissent, pat conséquent, depuis 800 ans d'une noblesse bien authentique et bien constatée. Tels sont les Tiepolo, les Giu sliniani, les Contarini, les Fron, les Coinaro. Les dames i<: la noblesse sont assujetties & toutes les lois de police, ûnsi que les nobles, et s'exposent, lorsqu'elles y manquent,

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aux réprimandes des inquisiteurs et sont punies quelquefois par un exil.

La religion catholique est la seule exercée à Venise, mais ses ministres bc bornent aux devoirs de leur état. Ils se tiennent renfermés dans ce qu'ils leur prescrivent, relativement à la religion, et ne se mêlent point aux affaires de l'État auxquelles ila ne peuvent point prendre part. Au surplus, il m'a paru que les prêtres vivent fort décemment à Venise. On n'en rencontre pas dans le monde comme ailleurs...

En parlant de la religion, j'ai oublié de dire que la loi du divorce a lieu à Venise. J'y ai vu plusieurs femmes divorcées et remariées, une entre autres, qui a pris pour son cavalier son premier mari avec lequel elle vit beaucoup mieux que lors de leur première union. Ils ne se quittent plus et sont déjà avancés en âge.

Les nobles passent une partie de la soirée au café, ainsi que leurs épouses. Pendant le temps de la foire, le masque leur permet de se tenir dans la salle principale, mais lorsque le masque n'a pas lieu, leur dignité leur en défend l'entrée et Us se tiennent soit extérieurement soit dans de petits cabinets attenants au café. On y prend des glaces, du sorbet, et surtout beaucoup de café. Les dames ne passent pas une journée sans faire une séance au café, avant d'aller au théâtre ou dans leurs casins publics ou particuliers....

Je dine assez habituellement chez moi, faisant très bonne chëreau Lion Blanc. L'amabilité, la gentillesse et la complaisance de ma jolie hôtesse, me retiennent après dîner à la maison. Le médecin de la Sérénité ne vient que le matin. Le mari sort toute la soirée; mon fils, en garçon discret et bien élevé, fait un tour par la ville, et tout se passe le mieux du monde.

Ce soir, le fresco a lieu sur le grand canal, près de la maison de notre ambassadeur. Le nombre des gondoles est infini. Après quelques visites, on se rend au café San Moyse pour y prendre l'air et se rafraîchir avec des glaces. C'est le rendez-vous général. Toutes les belles dames soit vénitiennes soit étrangères s'y trouvent. On va de là au théâtre, qui ne finit qu'à deux heures du matin.

On revient faire un tour au café et on va se coucher lorsque le jour commence à paraître. Il faut y être fait pour tenir à pareille vie.

4 juin. — Continuité du beau temps. Chaleur. — Petit concert fort agréable, chez M™ de Bombelles. La soirée au café accoutumé, puis au théâtre San Benedetto, puis retiré à l'ordinaire, au jour. Depuis quelques jours mon Gis n'est plus si pressé de s'aller coucher, ainsi qu'au commencement de notre séjour à Venise. L'arrivée do deux aimables Allemandes a tout dérangé. U est tombé soudainement épris de la belle comteBse de KinBky, mais son amour est respectueux et timide et tel qu'on l'éprouve à son âge.

5jwim. — Temps couvert, grand vent le soir. —M. et M™ de La Guiche et M. de La Grandville arrivent aujourd'hui à Venise, venant de Milan où ils ont séjourné quelque temps et ayant vu Parme, Plaisance, etc. C'est avec grand plaisir que je retrouve cette société dont je vais encore être obligé de me séparer incessamment.

5 ad 9 juin. — Temps variable les deux premiers jours, puis beau temps et chaleur. — Je prolonge mon séjour a Venise à cause de l'arrivée de M. et de M** de La Guiche et je fais mes arrangements pour en partir le 10. Nous faisons des courses dans Venise, soit dans les environs, tantôt avec les aimables Allemandes, tantôt avec nos compatriotes, faisant (ous les soirs à peu près la môme chose : les casins, le café et le théâtre, dont la clôture se fait irrévocablement le 7. Le masque cesse en môme temps. En ce moment, toute la bonne compagnie de Venise se dispose à aller à la foire de Padoue. Les nobles sont pondant quinze à vingt jours en vacanco. Ils en profitent, pour aller habiter les bords de la Brenla et les environs de Padoue et goûter lo plaisir de voir la terre, de se promener en voiture et d'abandonner pour quelque temps leurs canaux et leurs gondoles.

Toute la famille Polignac part de Venise pour son nouvel établissement qui ne doit avoir lieu que pour l'été.

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comptant revenir passer l'hiver ea ville. Cette famille ou société est composée en ce moment : du vicomte de Polignac, père du duc, avec quelques enfants en bas âge qu'il a eus de son second et ridicule mariage, contracté il y a quelques années en France, du duc et de la duchesse de Polignac, du duc et de la duchesse de Guiche, du comte Armand et de sa future, de la duchesse de Niwenheim, du comte de Vaudreuil, de la comtesse Diane de Polignac, de la comtesse de Vaudreuil et de son mari, de H. de Rivière et de M. de Fissart de Rouvre, officiers aux gardes.

Enfin, le 9 au soir, nous faisons nos adieux à toutes les belles dames de Venise. Mon ûls prend congé des dames allemandes, te cœur gros de s'éloigner de la belle comtesse de Kinski. Je quitte a regret ma jolie petite hôtesse, que je ne reverrai probablement de ma vie. Je fais mon marché avec un gondolier pour me conduire à Padoue, dans une péote couverte, moyennant le prix de 18 livres...

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