Mariage du doge et de l'Adriatique
DigilizedbyGoOgle
des principaux magistrats de la république et entouré da toute sa pompe, y fait la cérémonie d'épouser la mer Adriatique en y jetant une bague. Aussitôt le canon tire de toutes parts. Le doge se rend ensuite à l'église de Saint- Nicolas, au Lido, à environ deux milles, pour y entendre la messe. Le Bu centaure est accompagné des gondoles des ambassadeurs et d'une infinité d'autres et suivi d'une quantité innombrable de péoles.
Cette cérémonie a lieu ordinairement le jour de l'Ascension; mais si le temps est mauvais ou seulement le vent trop fort, la fête est remise au dimanche suivant. C'est ce qui est arrivé cette année. Je vais le même soir, sans être babillé, voir la place Saint-Marc, seulement pour connaître le local. Je rendrai compte plus loin de tout ce qui a rapport à la place. J'y ai vu aujourd'hui tant de monde que j'en suis étourdi. J'y fais la très heureuse rencontre de MU. du Verne, La Salle, et Le Roux, de la maison de M. le comte d'Artois, lesquels, venus de Turin pour voir Venise, avaient été obligés d'arrêter un appartement pour le mois de mai. lui ne l'ont occupé que six jours et, repartant le lendemain, ils me le cèdent à très bon compte pour le reste du mois. Cela me tranquillise et me fait supporter plus patiemment la mauvaise nuit que je suis obligé de passer dans la gargotte où je suis descendu.
il mai. — Temps superbe. Grande chaleur. — De grand matin je vais prendre possession de l'appartement qu'on m'a cédé à l'auberge du Lion Blanc, la meilleure et la plus agréablement située de Venise, sur le grand canal. L'hôte, le sieur Casaccio, est extrêmement accommodant, et je fais avec lui mes arrangements pour tout le temps de mon séjour à Venise, a des prix fort raisonnables. Je me munis d'une gondole, qui est indispensable et qui coûte en ce moment plus cher que dans le reste de l'année. En la prenant à deux rameurs, l'un des deux vous sert de valet de place et vous accompagne partout, tandis que l'autre garde la gondole. On la paye ordinairement, dans le courant de l'année, 8 paules par jour, avec deux gondoliers, 5 seulement avec un. Mais en ce moment,
pendant que dure la foire, on paye 12 paules par jour. Les gondoliers sont ordinairement très gais, très intelligents, très fidèles el très discrets. Cette dernière qualité est très nécessaire parce qu'il se passe beaucoup d'affaires de galanterie par leur entremise et dans leurs gondoles. La gondole est extérieurement peinte en noir et meublée intérieurement de la même couleur. C'est une règle générale que les seuls étrangers pourraient bien enfreindre, ce qu'ils ne font jamais. Cette loi a pour but d'arrêter par l'uniformité le luxe que l'on aurait introduit immanquablement pour en avoir à l'envie de plus magnifiques. On peut tenir deux et trois dans ces gondoles. Jamais il n'arrive d'accident. Les gondoliers sont d'une adresse surprenante. Ils sont vêtus en veste avec pantalon, bonnet et ceinture, en blanc, en jaune ou en livrée.
Ma première visite dès le matin est chez notre ambassadeur, le marquis de Bombelles et son aimable épouse, qui avait été autrefois de la société de Chantilly et jouait avec nous la comédie, dans ces temps heureux que probablement nous ne reverrons plus. C'est avec le plus grand plaisir que je revois cet excellent ménage. L'ambassadeur a une façon de penser très prononcée en cette circonstance et peut-être trop pour un homme en place. 'Il s'attend à être rappelé d'un moment à l'autre. Cela ne peut guère manquer de lui arriver. On connaît son attachement pour les Polignac, qu'il se dispose à recevoir. Il était de plus intimement lié avec le baron de Breteuil. M*** de Bombelles, fille de M"*Mackau, est d'une figure agréable. Les soins de son ménage et ceux qu'elle prodigue à quatre garçons qu'elle a nourris ne font aucun tort à son amabilité dans la société. Pour faire plus complètement son éloge, il suffirait de dire qu'elle est l'amie intime de M™" Elisabeth. Je vais déjeuner avec la charmante M*' des Boulets, qui se dispose à partir incessamment pour rentrer en France, ayant fait avec soin son voyage complet d'Italie, sans rien perdre des plaisirs que son aimable personne fait naître dans les lieux qu'elle embellit de sa présence.
Je retrouve ici beaucoup de Français, surtout ceux avec lesquels j'ai passé mon hiver à Rome ou à Naples.
îigilizedbyGoOgle
M™ lie Champcenetz est arrivée avec sa mère, attendant les Polignac, pour terminer un mariage que l'amoureux Armand brûle de voir conclure. Je trouve établi ici depuis quelques mois le baron de Naillac, que je voyais beaucoup à Paris. Il est avec son épouse. Ils étaient en Dauphiné, à Valence. Naillac y avait accepté la majorité de la garde nationale et en est parti depuis le massacre du marquis Je Voisins , colonel d'artillerie et maréchal de camp. Quoique Naillac assure de la pureté de ses principes, cependant il ne passe pas ici pour être très pur et je n'ai pas été content de ses raisonnements sur nos affaires. M. Denon, gentilhomme ordinaire du Roi et qui a été employé à l'ambassade de Naples, il y a quelques années, que j'ai beaucoup connu à Paris, est aussi établi à Venise. Il y vit en artiste, cultivant le talent supérieur qu'il a acquis pour la gravure dans le genre de Rembrandt. Il sort de ses mains des ouvrages qui ont du mérite. 11 tient chez lui une petite école de graveurs amateurs et il s'y forme même quelques élèves qui lui font honneur.
fj n'y a pas assez de temps que je suis à Venise pour faire la description de tout ce qui concerne cette ville, mais la place Saint-Marc étant le lieu où l'on passe sa journée preequ'entière pendant tout le temps que dure la foire et même presque toute l'année, il faut faire connaître tout ce qui y a rapport. Je ne puis pas mieux comparer la place Saint-Marc qu'au Palais Royal, dont le jardin ferait nue place sans un seul arbre. Le tour de cette immense place est composé de superbes bâtiments, d'une architecture régulière. Un des bouts seulement est occupé par l'église Saint-Marc. On fait le tour de la place sous de Larges portiques, tels que ceux du Palais Royal. Au-dessus sont des appartements loués extrêmement cher. Un entresol, composé de quatre à cinq pièces, se loue 80 à 100 louis par in. C'est la que sont tous les casins et les petits appartements des dames vénitiennes et des nobles, qui les habitent beaucoup plus que les magnifiques palais qu'ils ont dans la ville. Lors de la foire de l'Ascension, qui dure 13 à 20 jours, on construit dans l'intérieur de la place et seulement dans le pourtour avec une forme ovale une suite de boutiques avec des portiques. Tout cela peint en gris
forme une jolie et trës élégante décoration. Toute la place est pavée en larges dalles, bien unies et bieq propres. Le soir, toute la foire est parfaitement éclairée. 11 s'y rend tout le jour et particulièrement le soir un monde incroyable. Cette affluence dure fort avant dans la nuit et jusque au point du jour. Les dames se promènent ou entrent dans les cafés ou s'asseyent dans la place et sous les portiques.
La vie que l'on mène & Venise est si singulière et si différente de nos usages que l'on pense n'être plus en Europe. Le masque est d'usage pendant presque toute l'année et particulièrement pendant la foire et le carnaval qui, commençant au mois d'octobre, n'est interrompu que pendant l'avent. Le masque consiste en une babute noire, le chapeau sur la tête et le masque à la main ou sur la figure. Les dames sont masquées comme les hommes, avec un chapeau à trois cornes et les cheveux en catogan. Les nobles sont assujettis à ce costume, ainsi que leurs dames, et ne peuvent entrer au théâtre que le masque sur le visage. Une fois dans la salle, on a ia liberté de l'Ôter. Le masque a lieu lorsque les théâtres sont ouverts- Hors ce temps, on est dans l'usage d'avoir par dessus l'habit ordinaire, frac ou habillé, un manteau, plus ou moins léger selon la saison, lequel vous enveloppe entièrement. En été, le manteau est de taffetas blanc pour les hommes. Lee bourgeois l'ont en tout temps s'ils ne veulent pas être en masque, n'y étant pas assujettis comme les nobles. Les étrangers se mettent absolument comme ils veulent, mais lorsque l'on fait un long séjour à Venise on fait bien pour son agrément d'adopter tous les usages. Alors la toilette n'est pas chère. On peut être toujours en frac, très uni, et dans les plus grandes fêtes. Pourvu que vous ayez le manteilo d'usage vous êtes vêtu très décemment. Il en est «te même lorsqu'il y a masque. On n'ôte pas son chapeau ; il est plus respectueux de rester couvert.
La place Saint-Marc étant le rendez-vous général des belles dames vénitiennes qui y arrivent en ce temps à neuf heureB du soir, je m'y rends exactement et je me mets au fait des usagi-s cl des personnes. Dès le premier jour, je fais connaissance avec M. de Lascasas, ambassadeur il'Es-
îigilizedbyGoOgle
pagne, homme très aimable et qui tient icj te plus grand itat. Oa me présente également H. de Brauner, ministre Ai l'empereur, lequel a aussi une fort bonne maison.
Les ministres étrangers mènent à Venise la vie la plus triste et ne peuvent guère vivre qu'entre eux. Il est expressément défendu aux nobles, hommes ou femmes, d'avoir aucune espèce de communication avec eux, ni avec aucune des personnes tenant de quelque manière que ce soit au corps diplomatique ; tellement qu'un étranger qui logerait chez son ambassadeur ne pourrait plus, dès ce moment, parler à aucun noble ni être reçu dans aucune de leurs maisons. Les nobles courraient risque d'encourir les plus graves punitions et les damas seraient au moins réprimandées par les inquisiteurs d'Etat. La société des ambassadeurs est par conséquent peu considérable et oe peut être composée que des étrangers et des nobles de Terre-Ferme. — On appelle ainsi les nobles qui ne sont pas vénitiens, inscrits dans le livre d'or, et qui, habitant le Vicentin, le Véronois, le Padouan, le Trévisan, etc., sont sujets de l'état et ne font pas partie du souverain. — Si un ministre étranger ou quelqu'un de sa maison entre dans un café, on voit sur le champ tout ce qui est noble en sortir. C'est ce que j'ai vu arriver à l'occasion du précepteur des enfants de M. de Bombelles. Le conseil de l'Etat nomme un de ses membres pour communiquer avec les ministres des différentes cours et recevoir leurs dépêches et leurs demandes, auxquelles le sénat se répond que par l'organe de son commissaire et jamais par écrit.
L'usage des « cavalière servente » est en vigueur ici plus que dans le reste de l'Italie. Il est d'absolue nécessité a. Venise. Deux femmes n'oseraient pas aller seules ensemble, et l'on n'en rencontre pas qui n'ait au moins le bras d'un homme. Chaque dame a son cavalier d'habitude qui ne la quitte pas d'un instant à la promenade, au théâtre, à la place, au bal, au café et jusque dans la gondole. Cette continuelle assiduité a étouffé toute espèce de galanterie, et on ne peut appeler faveurs ce qu'une dame donne ou laisse prendre avec facilité, par désoeuvrement et par obsession. Une dame de la noblesse ne peut avoir de cava-
îigilizedbyGoOgle
lier que parmi les nobles, tellement que, si elle se brouille avec celui ijui la sert habituellement et qu'elle n'en trouve pas dans la société qui veuille l'accompagner, elle est obligée de prendre un harnabote, à qui elle donne un demisequiu ou plus, par jour, pour lui servir d'écuyer en public. Elle lui donne son heure comme à un valet. — On appelle barnabotes les nobles vénitiens très pauvres qui vendent leurs voix aux riches qui les protègent. — Les dames peuvent sortir dans la matinée, seules, soit dans les rues, soit en gondoles, vêtues en noir et avec un grand voile de taffetas, appelé calèche. Après dtner, tout le monde se couche entre ses draps pendant deux ou trois heures. Les dames font leur toilette à la nuit pour se rendre à la place, puis au théâtre et ne rentrent pour se coucher qu'à deux ou trois heures du matin. Les hommes mènent la même vie et passent leur soirée entière au café ou an théâtre et le matin au conseil.
Le sexe est généralement beau à Venise et l'on y voit un grand nombre de jolies femmes ; mais elles le paraissent davantage à la lumière, presque toutes faisant usage de blanc et mettant de la poudre sur leur visage et même sur leur gorge qu'elles montrent volontiers. Les tailles ne sont pas généralement belles et les femmes grasses y sont très communes. Les dents sont rarement blanches. L'humidité de l'air en est peut-être cause, ainsi que l'usage continuel que l'on fait du café. J'ai vu une belle dame en prendre jusqu'à quinze tasses par jour.
Le théâtre ne s'ouvre qu'à onze heures. Pendant ta foire, il y en a deux ouverts et tous deux avec grand opéra. Le spectacle est ordinairement bon en hiver, mais en ce moment il est moins soigné par les entrepreneurs, par l'assurance d'y avoir toujours grande affluence. Le spectacle finit à deux heures après minuit. On vient faire encore un tour à la place Saint-Marc et l'on se couche au point du jour. Les rues sont éclairées toute la nuit et beaucoup de boutiques ouvertes, surtout celles de comestibles. A six heures du matin, les rues sont pleines de monde et de peuple, tant est grande et active la population de cette ville.
îigilizedbyGoOgle
18 «ai. — Temps superbe et chaleur. — Quand on se couche si tard on ne peut se lever matin. Je remets à d'autres moments plus calmes et après la foire à faire mes courses dans la ville. Je dtne aujourd'hui chez notre ambassadeur, qui a chez lui grande et illustre compagnie, le prince Auguste d'Angleterre, le prince héréditaire de Brunswick et tous les étrangers de marque. Ce repas est en toute cérémonie. Notre ambassadeur vît très honorablement, est grandement logé et tient un état au-des9U9 de ses moyens, n'ayant d'autre fortune que son ambassade. Hais en cette circonstance, il met son amour-propre à représenter dignement son souverain. Plus on s'occupe en France à l'avilir, plus il croit devoir en relever la dignité vis-à-vis des étrangers. Mais il est probable qu'on ne le laissera pas longtemps dans une place dont la privation le réduira à la misère. Son épouse fait parfaitement les honneurs de la maison.
Je passe ma soirée chez une très aimable vénitienne, M™ Mariai, d'une figure très agréable, parlant très bien français, ce qui est fort rare ici, très instruite de notre lit lérature et réunissant chez elle une société de gens d'esprit. Je me rends à minuit à la place Saint-Marc, où sont toutes les belles dames et je n'en sors, selon l'usage, que lorsque le jour commence a poindre. Mauvais exemple que je donne à mon fils ' qui n'en abuse pas et se retire de bonne heure. On me présente à plusieurs dames, dont H" Giustinïani est la plus belle ; M"* Serego, sa sœur est également très agréable. Viennent, ensuite les dames Conlarini, Mocenigo , Correr , Venier , Erizzo , Cornaro , Pitani, Gradenigo, etc., toules nobles, Bataglia. Parmi les autres dames, soit de la noblesse extérieure, soit des bourgeoises, on distingue les dames Muratti, Danielucci, BaseteUi, Peruzzi, Scrofia, Papafava, etc.
19 mai. — Pluie le matin ; mais chaleur, beau le soir. — Jedine aujourd'hui chez M. Brauner, ministre de la cour de Vienne. Le duc de Lava!, arrivé avec son (ils Achille quelque temps avant moi, a déjà fait dos connaissances. Il
i. Sou BU aîné Henri (né en 1773) L'avait rejoint un Italie.
SigilizMDyGoOgle
se charge de ma présentation chez Mm» Fron, noble véni tienne fort riche, habitant un fort beau palais sur le grand canal. C'est une vieille folle, autrefois très jolie et toujours très galante, ayant secoué tous les préjugés de décence et d'usage. Elle est publiquement et sans aucune retenue avec le premier qui lui plaît, noble ou non. En ce moment elle entretient un petit grec, qu'elle présente à tout le monde, qui ne la quitte pas d'un instant. Elle a accoutumé la société à ses manières et à n'en point parler. On considérerait chez une autre comme très extraordinaire une liaison formée avec quelqu'un qui ne tiendrait pas à la noblesse. — Je fais aujourd'hui comme les jours précédents, ne sortant de la place Saint-Marc que pour m'aller coucher à 3 heures du matin.
20 Mil. — Très beau et chaleur. — Lorsqu'on désire assister à une séance du grand conseil, il faut s'adresser à un noble qui remplit à cet égard les formalités nécessaires. Elles consistent à donner au conseil assemblé les noms des étrangers des deux sexes qui désirent l'admission. On doit certifier leur noblesse. On les ballotte pour la forme, et, s'il n'y a pas de boule d'exclusion, on les introduit dans la grande salle du conseil, où l'on admet les étrangers seulement à l'occasion d'une élection, mais jamais lorsqu'on discute des affaires. M. Renier, frère de la belle Giuslinîani, «'étant chargé de l'introduction de plusieurs étrangers, nous nous rendons avant neuf heures sous les portiques du palais. Cet endroit s'appelle le « broglio ». C'est làquose rassemblent tous les nobles avant de monter au conseil et que s'arrangent les intrigues pour les élections ou la décision des affaires. Rien ne s'étant opposé à notre admission, nous avons été introduits dans la grande salle du conseil. Les portes du palais sont exactement fermées et il est bon de savoir que quelque temps que puisse durer la séance, qui que ce soit ne peut sortir de l'enceinte. La salle du grand conseil est immense. Les nobles y sont ranges sur des bancs et classés. Tous les dignitaires sont placés dans différentes estrades, suivant leurs rangs. Le nombre des nobles composant le Souverain est d'environ 900. A la séance de ce matin il y en avait environ 700. Le costume
îigilizedbyGoOgle