‹ Journal d'émigration du comte d'Espinchal publié d'après les manuscrits originauxChapitre 23 sur 92 · RETOUR 4 TURIN · texte numérisé non relu

RETOUR 4 TURIN

et y font quelque séjour. Je voyais beaucoup M"" de Sonville à Paris et j'ai le plus grand plaisir à retrouver cette aimable dame, qui réunit à une figure extrêmement jolie toutes les qualités qui font les charmes de la société, de la gaieté, de la douceur et de la bonté, des talents agréables et la conduite la plus décente et la plus honnête. Sa bonne réputation s'est bien établie en Italie. Elle en fit le voyage il y a deux ou trois ans et il n'y a pas de ville où l'on ne m'ait parlé d'elle avec intérêt et éloge.

Apres avoir voyagé pendant huit mois, je ne suis pas fàclié d'être un peu sédentaire et de prendre quelque repoB. Cependant, cette vie errante, en apparence fatigante, n'est ai contraire à la santé ni même désagréable. Une très grande liberté de ses actions, de devoirs à ne rendre que roux qui plaisent, point de cour a faire, moins de ces détails affligeants but ce qui désole notre triste patrie, tout cela a bien quelque mérite. Je suis cependant bien éloigné d'être indifférent à tout ce qui se passe en France. Les journaux et une grande correspondance mettent ici très au fait de tous les événements. J'apprends à mon arrivée beaucoup de détails qui m'avaient échappé pendant mon voyage... Les nouvelles les plus affligeantes arrivent de l'intérieur. Le 16 juin, il y eut à Nîmes un grand massacre des catholiques par les protestants, descendus des montagnes, joints à ceux delà ville. 11 s'y est commis des horreurs. Le 19 juin sera célèbre dans l'histoire de la Révolution : c'est ce jour qu'a été décrétée la suppression de la noblesse et par conséquent do tous les titres ainsi que de tous les ordres de chevalerie, tels que l'ordre du Saint- Esprit, de Saint-Lazare. Pense-t-on que jamais un Montesquieu, un Liancourl puissent reprendre un cordon bleu dont ils avaient tant sollicité la décoration et dont ils viennent de faire bassement hommage à l'Assemblée ? L'ordre du Saint-Louis est conservé comme récompense de services militaires- Roc ha m beau, d'Affry, en quittant lo cordon bleu, se sont empressés de reprendre le cordon rouge.

La vie de Turin est en ce moment extrêmement monotone. Le théâtre de Carignan est ouvert, mais il ne s'y joue que des comédies, ce qui attire peu de monde. Lus dames le promènent le soir en voiture au Valenlin et à la cita-

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délie ; mais la chaleur est excessive et l'air est encore plus étouffant après le coucher du soleil que pendant le jour. Tous les Français qui sont ici viennent exactement faire leur cour aux princes dans l'après dîner, jusque à six heures et demie. M™ la comtesse d'Artois reste dans le jardin qui, en cette saison, est le lieu d'assemblée. Les princes et même H. le comte d'Artois donnent à dîner aux Français et chacun y passe alternativement sans distinction de grade.

Les vendredis, le casiu a lieu comme de coutume. J'y trouve assez de dames. On n'est pas encore généralement parti pour la campagne. Je croyais ceux de nos compatriotes qui ont passé l'hiver a Turin plus en connaissance que lors de mon départ, mais je n'en vois aucun qui ait l'air de l'intimité dans la société. Les Piémontais, naturellement peu prévenants, ont fait infiniment peu d'avances aux Français, et de notre cflté nos compatriotes n'ont fait aucuns frais pour lier connaissance. Les airs moqueurs de quelques-uns de nos agréables ont effarouché les dames, lesquelles ont été d'ailleurs sollicitées par les hommes de ne nous faire aucune politesse. La cour et surtout le prince et la princesse de Piémont ont témoigné le désir qu'il y eût peu de liaison avec les Français.

7 au 20 juillet. — La chaleur a été excessive pendant presque tout ce temps. Il y a eu, le 7, un petit orage et un peu de pluie, mais l'air n'en a pas été rafraîchi. — En sortant de dîner de chez M. de Gherardini, ministre de l'empereur, je commence à sentir un peu de goutte, et le lendemain, 8, l'accès se déclare avec violence et me force à garder le lit et la chambre pendant plusieurs jours, à l'auberge d'Angleterre, n'ayant pas encore pris de logement dans la ville et celui de mon épouse étant trop petit pour nous trois et nos gens. La goutte est un mat que je tiens de mon père, quoiqu'on dise que cela saute ordinairement une génération. Au surplus, je souffre plus patiemment en faisant la réflexion que je l'ai bien méritée ; voilà quelques années que j'en suis atteint sans devenir plus sage.

Noua apprenons qu'il y a eu une très forte insurrection à Marseille. H. le marquis de Miran, commandant en Pro-

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vcnce, depuis le rappel de H. de Caraman,il y a plus d'un ao, s'est conduit en cette province avec plus d'énergie que son prédécesseur, mais ne pouvant plus résister aux factieux et y étant resté aussi longtemps qu'il l'a pu, il s'est déterminé à sortir de France. Il se rend avec son épouse à Turin. Les princes le reçoivent avec tous les égards dus à sa conduite et l'admettent à leur conseil. Ce ménage s'établit ici. M™ de Miran est une femme d'un certain âge, autrefois fort jolie, fille de M™* de Selle et, par conséquent, nièce de ta comtesse de L'Hôpital. Elle est donc d'une bonne société, aimant à recevoir du monde et faisant fort bien les honneurs de chez elle. C'est ainsi que je l'ai connue soit à Paris, soit en Provence lorsque je fus & Marseille eu 1781. — Dans le nombre des Français arrivant auprès des princes est le chevalier de Guer, gentilhomme breton, célèbre dans sa province par l'influence qu'il avait aux États et qui a eu, pendant le ministère du cardinal de Loménïe, les honneurs de la Bastille. Le marquis de La Ferronière, qui a eu le même avantage, est aussi à Turin. — Après quelques jours de résidence forcée dans ma chambre, je reprends mes habitudes ordinaires, dtnant et passant la plus grande partie de la journée chez le prince de Condé. M. le comte d'Artois me prie également à dîner, ainsi que mon épouse.--.

Depuis mon retour à Turin, je trouve quelques changements dans les opinions de certaines personnes. Le baron de Choïseul, notre ambassadeur, a beau nous donner fréquemment d'excellents dîners, on n'est pas content de sa religion, et il se montre presque l'apôtre des principes de l'Assemblée Nationale. Il est vrai que son rôle est embarrassant à jouer. Il perdrait infailliblement sa place s'il se montrait ouvertement pour les princes. Il y a vingt ans qu'il est à Turin ; il y a parfaitement arrangé ses affaires et augmenté sa fortune. 11 ne serait pas fâché d'y rester.

Un autre personnage dont la conduite ici me paraît fort extraordinaire, c'est le prince d'Hénin, capitaine des gardes de M. le comte d'Artois. Au commencement des Etats Généraux, il était à Versailles d'un royalisme prononcé- Son opinion était même souvent si exagérée et il la

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manifestait tellement qu'on était obligé de l'engager à modérer ses propos. Depuis qu'il est arrivé à Turin, il a absolument changé de langage ; il est devenu l'apôtre de la Révolution, il approuve tout ce qui se passe à l'Assemblée et fronde ouvertement la conduite des princes. On ne sait à quoi attribuer ce changement. M. d'Hénin se croit-il obligé de professer la démocratie parce que le Roi a appelé à son conseil son oncle, le prince de Beauveau, cet ami intime de Necker et son zélé partisan, cet académicien de qualité, cet ancien protecteur de la secte philosophique, ou bien M. d'Hénin rcgrette-t-il les habitudes de la vie indécente et crapuleuse qu'il menait à Paris et veut-il y retourner? Quoi qu'il en soit, M. le comte d'Artois, qui l'a à son service depuis son mariage et qui en a souvent éprouvé les plus basses complaisances, a la faiblesse de le garder auprès de lui. Mais personne ne va avec M. d'Hénin et souvent il entend des propos les plus insultants sur son compte.

Je vois beaucoup les jeunes princes, M. le duc d'Angoulême est grandi, mais M. le duc de Berrî fait craindre de rester très petit. Ces deux princes sont élevés a merveille. L'aîné est bon et prévenant, mais le cadet est d'un caractère plus vif, plus décidé, et singulièrement prononcé sur nos affaires. Ils n'ont auprès d'eux que les mémos personnes. H. De Sérent est secondé par l'abbé Marie, qui est un instituteur de mérite. Le marquis de Monlaignac se charge de la partie de l'équitation, et te chevalier de La Sarre leur montre les mathématiques et ce qui concerne le génie et les fortifications. M. le prince de Conti était resté à Bruxelles, lorsque nous en partîmes an commencement d'août 1789. M. le prince de Condé le sollicita vainement de se joindre à lui. Ses instances furent inutiles. Ce prince pusillanime se retira bientôt après à Francfort et passa obscurément tout l'hiver dans l'auberge de ta Maison Rouge. Pendant ce temps, à ses terreurs paniques, succédèrent les craintes de mourir de faim en pays étranger et surtout d'être privé de toutes ses habitudes de Paris. Espérant retrouver ses vieilles maîtresses, sa loge à l'opéra et sa chasse dans l'enclos de ses possessions à L'Isle-Adam, il fil négocier la permission de rentrer

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