RETOUR 4 TURIN
en France. N'y trouvant pas d'obstacle», il est revenu & Paris, le 3 avril de cette année. Son district eut sa première visite, et ensuite le maire Baitly et le général La Fayette, et, ces devoirs remplis, il se présenta chez le Roi. Partout il a été reçu avec le mépris que 8a conduite et sa nullité inspirent môme aux démocrates. On le lut témoigne dans toutes les occasions, et il vit à Paris dans uae honteuse tranquillité, n'osant pas' se montrer ni reprendre ses habitudes pour la chasse.
Août 1790. — l* ad 31. — La chaleur est excessive pendant tout ce mois. Il y a bien quelques orages, mais i'air n'eu est rafraîchi que le jour même. Le chaud revient promptement et est accablant Burtout le soir et pendant la nuit. Les matinées sont assez fraîches; aussi, dès six heures du matin, on peut rencontrer beaucoup de belles dames se promenant a pied dans les allées de la citadelle. Oo rentre dès huit heures, la chaleur commençant à reprendre avec force. A midi, elle est insupportable. Dans l'apres-dîner, l'air est si étouffant que l'on fond sans remuer de place. Entre sept et huit heures, les dames vont en voiture à la promenade qui, en ce moment, devient moins brillante, presque tout le monde allant dans ses terres ou habitant les petites maisons appelées casines aux environs de la ville et sur la colline.
M. le comte d'Artois est extrêmement incommodé d'un très gros rhume de chaleur et d'une extinction de voix. Depuis quelque temps il avait pris un peu d'embonpoint, et il paraît tellement changé que l'on n'est pas sans inquiétude, surtout quand on se rappelle d'avoir vu ainsi feu H. le Dauphin. Les moindres craintes sont bien excusables quand il est question d'un prince dont l'existence est si précieuse pour tous les bons Français et qui, à tant de titres, mérite leur attachement et leur amour. On ne saurait trop faire l'éloge de M. le comte d'Artois. Sa conduite ici est parfaite dans tous les points, et il est difficile de se persuader que ce soit la même personne qui menait autrefois une vie si dissipée, puis si oisive à Versailles. Actuellement il s'occupe avec soin des attaires et travaille une partie de la journée. II reçoit les Français qui se reu-
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dent ici, avec le plus grande affabilité et les témoignages du plus vif intérêt. Il ne manque à aucun de sea devoirs envers son respectable beau-père et a même tout l'extérieur du contentement et de la gaieté au milieu de cette triste famille royale. Il traite avec les plus grands égards sa bonne et sensible épouse. Il veille à l'éducation de ses charmants enfants, avec lesquels il paraît être le plus tendre des pères. Enfin, il est certain qu'on ne peut faire le plus léger reproche à M. le comte d'Artois, depuis près de dix mois qu'il est à Turin. Il s'est même abstenu de voir pendant tout ce temps celle qui captive son cœur et qui n'a paru ici que quelques moments.
Journellement il arrive ici de nos compatriotes, soit de Paris, soit des différentes provinces du Royaume. De ce nombre, les plus marquants sont : M. Ferrand, conseiller au parlement de Paris, qui était avec moi un des douze commissaires pour la rédaction des cahiers de l'Hôtel-de- Ville de Paris, lors de l'assemblée des électeurs à l'archevêché, en 1789. C'est un homme dont les principes sont purs et prononcés et dont le style est plein d'énergie. M. Suppeau de Périgny, dont le père, député de Saint- Domingue, est un des plus enragés démocrates du coté gauche et en même temps un des plus ennuyeux bavards que je connaisse. Un frère aîné de celui qui est ici est également connu pour ses principes et est en ce moment un des missionnaires de la propagande en Suisse. Un autre frère, servant dans la marine, chevalier de Saint-Louis avant 20 ans à la suite de la perte d'un bras et ayant été page du Roi, suit les mêmes erreurs. Il semble que M. de Périgny vient se montrer auprès des princes pour prouver qu'il ne partage pas les sentiments de toute sa famille. M. Bert hier, second fils de l'infortuné Berthier, intendant de Paris, jeune homme d'une tournure très agréable, que les malheurs de son père rendent intéressant et qui le serait encore davantage s'il ne se faisait point appeler ici M. le vicomte . Plusieurs gentilshommes provençaux ou du Comtat : MM. lo commandeur de Monlauroux, le comte de Mons, le comte de Raousset, do Grimaldi-Rogus, de Caumont de Seystres, le marquis de Villeneuve-Tourelle et autres. Le comte d'Oraison et son fils, venant témoigner
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aux priaco» l'horreur que leur inspire leur frère <;t oncle, le chevalier d'Oraison, un des plus grands scélérats de la Révolution, agent de M. le duc d'Orléans, excitant l'insurrection dans les provinces, cherchant à séduire Iob soldats dans les garnisons et ayant été pris sur le tait à Nancy par les officiera du régiment du Roi. On assure que le chevalier d'Oraison a été un des instigateurs de l'émeute de Réveillon, le 35 avril 1769. Il y a été reconnu. Croirait-on que cet indigne sujet, actuellement aux gages du duc d'Orléans et de son parti, est un des pensionnaires de M. le comte d'Artois? Le marquis de La Fare, procureur du pays en Provence, royaliste prononcé, ayant couru les plus grands risques aux insurrections d'Aix en 1789 et frère de l'abbé de Bonneval, chanoine de NotrerDama, député du clergé de Paris et un des membres du coté droit. Le marquis de Sassenay, député de Châlons-sur- Saone, membre du côté droit, ayant donné sa démission et venant faire une visite à H. le prince de .Coudé et à 11. le comte d'Artois. M. le comte de Grammont-Caderouiw et son fils, le commandeur de Marcellanges ; le marquis de Clarac et le vicomte de Vaux, maréchaux de camp ; le comte Charles de Polignac et son cousin le marquis d'Eecars ; M. de fiussy, gentilhomme du Beaujolais; M. d'Attilly, lieutenant-colonel de Royal-Comtois, rentrant en France et venant d'Italie ; les enfants du loyal marquis de Yaudreuil, lieutenant-général . des armées navales et député de Casteloaudary, un des plus pronôn- «sducôté droit; tous les entants du duc de La Trémoille et une infinité d'autres que ma mémoire ne me rappelle pas.
C'est pendant ce mois que le baron de Vioménil est veau passer huit jours auprès des princes. Nous ne doutons pas qu'il n'ait été chargé auprès d'eux d'une mission importante de la part du Roi et de la Reine. La baron. de Vioménil est un de ces bons et loyaux gentilshommes sur la fidélité desquels un souverain peut compter en toutes occasions.
H. de Conzié, évoque d'Arras, arrive également 4 Turin et paraît se vouer entièrement a H. le comte d'Artois, qui l'admet en son conseil. Dans ce même temps, passe
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t« JOURNAL D'ÉHIOBATION
à Turin M" de Vintimille, épouse du chevalier d'honneur de la comtesse d'Artois. Elle est accompagnée de ses deux filles, la comtesse de Vérac et la princesse de Vintimiglia, belle comme un ange. Cette dernière vient: d'épouser, il y a quelques mois, un seigneur du même , nom, établi en Sicile où il a de grands biens. Le mariage s'est fait en Savoie, et il était assez singulier d'y voir en même temps l'archevêque de Paris, le garde des sceaux, l'ancien prévôt des marchands, M. Lepelletier de Morfontaiae, et l'ancien lieutenant de police, H. Lenoir. Je vois arriver aussi à Turin pour quelques instants un de ces bons serviteurs de Versailles, d'un dévouement éprouvé, le sieur Prioreau, prévôt général de la maréchaussée et de plus attaché à M. le comte d'Artois par une petite charge de sa maison. C'est par ce galant homme que nous apprenons une infinité de détails sur l'ingratitude des habitants de Versailles, dont la plus grande partie ne devait son existence qu'aux bienfaits de la cour. Le Roi a été trahi et abandonné par ceux qui l'approchaient de plus près. Il serait cependant trop affligeant de penser que tous ceux qui composent le service de la famille royale pensent également. Il y en a un grand nombre qui donnent journellement des preuves de leur dévouement et j'en citerai plusieurs lorsque l'occasion s'en présentera.
Je ne puis passer sous silence ce que H. Prioreau nous apprend sur le compte de H" la comtesse Du Barry. Cette dame, retirée à Louveciennes, a, depuis le commencement de la Révolution, manifesté les sentiments les plus royalistes, et l'on aaitpQBitivement qu'ayant fondu quelques effets précieux, elle en a formé une somme de 500.000 francs qu'elle a déposée pour être employée au service du Roi et de la Reine lorsqu'ils pourront en avoir besoin. Ce trait doit servira faire mieux connaître et à faire juger moins sévèrement une personne sur qui la calomnie s'est cruellement exercée depuis qu'une fortune inouïe l'avait élevée à un rang auquel elle ne devait jamais prétendre. Si Louis XV déshonora les dernières années de son règne par une liaison aussi indécente, le monarque seul est coupable d'une si honteuse faiblesse. J'ai beaucoup connu M"* Du Barry : je la voyais souvent pendant ma jeunesse. Je n'ai
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point grossi sa cour pendant sa faveur, durant laquelle «lie a obligé un grand nombre d'ingrate*. Je ne lui ai jamais rien demandé, ne l'ayant pas .été voir à Versailles. Le hasard nue l'a fait retrouver depuis la mort de Louis XV. J'ai souvent été à Luuveciennes depuis cette époque, et je l'ai vue, pour la dernière fois, très peu de jours avant ma sortie de France. Je fus dîner avec elle; je la trouvai des lors ayant dans le cœur tous les sentiments dont elle fait aujourd'hui si noblement profession. A coté d'une pareille conduite, mettez celle que tiennent les dames de Coigny, dnarville, La Châtre, Sillery, et tant d'autres et jugez laquelle mérite la préférence. Quoique un petit précis de ce qui concerne la vie de cette femme, que la dernière passion de Louis XV a rendue célèbre, soit absolument étranger à mon journal, on ne sera cependant pas fâché de le trouver ici.
La demoiselle Lange avait pour mère la dame Ranson, cuisinière de H. du Monceau, à ce que je crois, et était le fruit de quelqu'amour obscur. En 1765, elle pouvait avoir environ dix-huit ans, et était d'une tournure tellement remarquable qu'elle était déjà connue par les grands amalearsdfila capitale. H. de Monville, qui dès lors la voyait fréquemment, m'a dit plusieurs fois qu'à cette époque elle était si jolie et si agréable que plusieurs peintres la recherchaient pour servir de modèle. En 1766, un certain comte Du Barry, depuis connu sous le nom de Roué, dès lors mauvais sujet et fripon avéré et qui, par quelques complaisances, avait obtenu du maréchal Richelieu l'admission lux pages de la chambre de son fils, qui s'est appelé depuis le vicomte Du Barry, prit chez lui la demoiselle Lange, moins pour servir à ses plaisirs que pour achalander sa maison et y attirer des dupes, et dans l'intention aussi de tirer parti d'une aussi belle personne. 11 vint cette même année avec elle à Fontainebleau. C'est là que je fis tounajssance avec elle. Elle avait déjà quitté le nom de Lange et s'appelait la dame Veaubernier. Je la vis beaucoup à Paris l'hiver suivant, chez le comte Du Barry, chez qui eue logeait et qui demeurait alors dans la rue de la Jus- «ienae. Je n'oublierai jamais un jour qu'elle parut au bal de l'opéra, non masquée et entièrement vêtue en blanc. Je n'ai
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rien vu en ma vie de plus agréable que cette céleste personne. C'était Hébé, c'était une grâce. Le portrait que Voltaire nous fait d'Agnès Sorel lui eût parfaitement convenu :
» Jamais l'amour ne forma rien de tel, etc., etc. ■ Elle avait tout : elle aurait dans ses chaînes « Mis les héroi, les sages et les rois, etc., etc.
Pendant ce même hiver de 1767, la dame Yeauberm'er eut quelques intrigues de cœur assez suivies, et Sainte- Foy, financier alors très à la mode, et le vicomte de Boisgelia, le manchot, furent du nombre de ees amants. Ou peut se rappeller que, pendant l'été, il y eut uu 1res brillant voyage de Compiègne. Les carabiniers y campèrent, ce qui y attira beaucoup de monde. Du Barry loua une maison pour le temps du voyage, liât un grand état et sa maîtresse nouB faisait les honneurs d'un très bon dîner. Le duc de Gloceslre, frère du roi d'Angleterre, vint a Compiègne. Du Barry l'attira chez lui, et l'on ne douta pas que cet intrigant ne se fût arrangé avec lui pour lui procurer la dame Veaubernier, qui avait déjà pris un certain aspect, faisait la dame, avait avee elle une compagne complaisante et se faisait appeler quelquefois M"" Du Barry. Ce fut en 1768 que Du Barry conçut le projet de la donner a Louis XV. Il la proposa à Lebel, premier valet de chambra du Roi et ministre de bos plaisirs secretB, ayant lo détail! du sérail du Parc aux Cerfs. Pendant que cette affaire se traitait, Du Barry fit arriver de la province uu frère cadet* espèce d'imbécile, et lui fit épouser la dame Veaubernier, qui avait pris un extérieur extrêmement décent que je lui ai toujours connu, quoi qu'on ait pu en dire. Elle fut donc, offerte au Roi comme comtesse Du Barry et épouse du comte Guillaume, frère du Roué. Elle sut si bien profil ter des leçons de son instituteur et plut tellement au monarque presque sexagénaire, le captiva à un tel point que Lobel en prit justement de l'ombrage. Il connaissait parfaitement son maître et voulait le garantir du scandai* d'une maîtresse en titre; il avait soin, lorsqu'il voyait qui l'attachement du Roi devenait trop vif pour une de ses sut taries, de prévenir l'éclat en prétextant quelque faute gravi pour l'éloigner et la faisait prompte ment oublier par uni
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nouvelle, au moins aussi intéressante que la première. Cette fois Lebel fut en défaut et ne put jouer le même jeu. Du Barry trouva le moyen de s'en débarrasser, il mourut usez prompte ment et l'on croit généralement qu'il le fit tmpoisonner.
Ce fut donc eu 1 768, pendant le voyage de Compiègne que M™ Du Barry commença à être maîtresse de Louis XV. Au grand étonnement de toute la cour, elle fut présentée quelque temps après à Versailles. Ce fut un scandale pour toute l'Europe. Je ne veux pas rappeler toutes les bassesses de beaucoup de courtisans en cette occasion. Plusieurs daines de la cour devinrent les complaisantes de la favorite et formèrent sa société. Le chancelier Maupeou se ■lé'jlara son cousin 11 s'éleva un parti puissant contre le dut de Choiseu!. On se servit de M** Du Barry pour le culbuter. Le duc d'Aiguillon la dirigeait conjointement avec le comte Du Barry, qui avait mis auprès d'elle deux weurs très adroites, qu'il avait fait venir de Toulouse. La Dauphine vil avec regret exiler un ministre auquel elle •tait redevable d'un mariage qui lui assurait le trône. Elle voyait Également avec quelque dépit une favorite partager les hommages d'une cour dont tous les voeux ne devaient naturellement s'adresser qu'a elle seule. M™ Du Barry deviut l'objet de sa haine et de ses insultants mépris.
Cependant on ne peut s'empêcher de convenir que la comtesse Du Barry, nullement façonnée an manège des intrigues de la cour, ne fui, pendant sa faveur, qu'un instrument doot on se servait alors pour tout ce que l'on voulait faire faire au Roi. Elle était extrêmement obligeante, a rendu beaucoup de services et n'a personnellement cherché à nuire à qui que ce soit. Beaucoup de gens de la cour lui doivent leur fortune et j'en citerais beau- .oupqui l'ont oublié. Enfin la maladie du Roi, en mai 1774, vint finir le règne brillant et la faveur de la comtesse Du Barry. Elle quitta Versailles précipitamment, avant la mort de Louis XV, qui arriva le 10. Elle obéit aux désirs qu'on témoigna de son éloigneraient, sans penser à emporter des effets précieux qu'elle tenait de la libéralité du Roi et qu'on lui a injustement retenus. Elle se retira à l'abbaye * Pont-aux-Dames, près de Meaux. Elle y vécut de ma-
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nière à mériter l'amitié des dames de cette maison, tellement que, depuis, elle n'a pas manqué d'aller passer quelque temps dans ce monastère et y est toujours reçue avec le même intérêt et le même empressement. Au bout d'un certain temps, elle eut la permission de venir s'établir au magnifique pavillon de Louveciennes qui lui a été donné à vie par le feu Roi. Elle y a constamment demeuré jusqu'à présent, sans avoir d'autre habitation, venant quelquefois à Paris.
Ce fut dans ces commencements que je renouai connaissance avec M"* Du Barry, l'ayant retrouvée chez l'intéressante vicomtesse Du Barry que je connaissais particulièrement et dont j'étais parent. Cette dame, aussi aimable que belle, est morte il y a plusieurs années de la poitrine, après s'être remariée à son cousin le comte de Tournon. J'ai continué à voir fréquemment la comtesse Du Barry, dont la conduite a été exemplaire depuis la mort du Roi. Elle a par bouté conservé presque tous les gens qu'elle avait à Versailles et elle prend soin de leurs femmes et de leurs enfants. Ses charités dans le village de Louveciennes et dans tout le canton sont immenses. Sa société est peu nombreuse. Depuis quelques années, le loyal duc de Bris Bac s'est attaché à elle et elle a pour lui la plus tendre amitié.
Au bout de plusieurs années l'aversion de la Reine pour M™ Du Barry ne pouvant plus subsister, sa bonne conduite donna à cette princesse l'envie de ta rencontrer. 1* bal de l'Opéra lui fournit l'occasion de contenter cette fantaisie. Le duc de Choiseul s'y trouva et à la faveur du masque ces trois personnages eurent une conversation de plusieurs heures dans une grande loge. La Ruine fut si contente des explications de M11' Du Barry et lui témoigna une telle satisfaction de sa bonne conduite qu'en la quittant S. H. lu! permit de s'adresser à elle dans toutes les occasions et toutes les fois qu'elle pourrait lui être utile, ce qu'elle a fait depuis avec succès. Ayant été témoin de tout cet arrangement au bal de l'Opéra, je fus le lendemain passer la soirée à Louveciennes et la comtesse me conta ces particularités.
Depuis ce temps, plusieurs femmes de la cour, même,
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de celles qui lors de sa faveur étaient du parti opposé, telles que M"" d'Ossun, fille de la comtesse de Grammoot, qui fut exilée à ce sujet, ont été à Louveciennes, ont vu la comtesse Du Barry et ont été contentes de son bon ton, de ses manières et de sa conduite. J'apprends avec plaisir qu'elle est respectée dans sa retraite. Le bien qu'elle fait dans te voisinage et sa nullité politique doivent assurer sa tranquillité. H"* Du Barry est âgée aujourd'hui d'environ 44 ans. Depuis quelque temps, elle a pris un peu d'embonpoint et sa figure est un peu couperosée, mais elle était encore très désirable la dernière fois que je l'ai vue, en 1789. On retrouve encore en elle beaucoup d'agréments qu'elle doit à la propreté la plus recherchée et à l'usage de bains froids qu'elle prend journellement dans toutes les taisons et quelque temps qu'il fasse. Elle a peu d'esprit, mais sa conversation est intéressante, et, depuis sa retraite, la lecture a été, après la toilette, sa principale occupation. Elle est bonne, généreuse, d'une société douce, excellente amie, très charitable et extrêmement obligeante. Elle est chez elle et dans le public de la plus grande décence, démentant à cet égard tous les mensonges grossiers que la calomnie s'était plue à répandre sur elle, lors de sa grande faveur.
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CHAPITHE VIH
Après cette longue digression sur M™ Du Barry, revenons à Turin et reprenons la suite de mon journal
25 août 1790. — Jour de la Saint-Louis ; il y eut une grande messe, à Saïnt-Philippe-de-Néri, à l'occasion de la fête du patron des Bourbons et de celle de notre souverain. Tous les Français présentement à Turin y ont assisté et y ont accompagné les sept descendants directs de saint Louis, savoir : M. le comte d'Artois et seB deux enfants ; M. le prince de Condé et ses enfants, lesquels se rendirent tous à pied à l'église où chacun, oubliant au pied des autels les véritables causes de nos malheurs, adressa sa prière à l'Être Suprême pour la conservation des jours du Roi et de sa famille. Tel est le caractère du gentilhomme français. Tous ses vœux sont pour son Roi et il est toujours prêt à lui sacrifier sa vie, sa fortune et ses intérêts les plus chers. Tous nos jeunes gens établis à l'auberge donnèrent à cette occasion un dîner de 40 couverts. On y but beaucoup de santés ainsi qu'on peut le croire. On y témoigna son attachement pour notre malheureux monarque et particulièrement pour nos princes, dont le dévouement a le même but, et le bon roi de Sardaigne ne fut pas oublié...
Septembre 1790. — Dans ce mois le temps est fort rafraîchi; il y a quelques jours de pluie; la chaleur est supportable. — A de tristes et froides comédies qui se jouaient au théâtre Carignan succède une troupe d'opéra
buffa. 11 n'y a pas encore beaucoup de monde à la ville, mais le ptu qui y reste se rend exactement au théâtre. Le spectacle commence à sept heures et finit vers dix heures et demie.
6 GCPTf mbre. — M" la princesse Louise de Coudé, faisant un faux pas dans sa chambre après dîner, a le malheur de se démettre encore la rotule. C'est lo troisième accident de ce genre qu'elle éprouve depuis quelques années. Au courage qu'elle montre, il ne semblerait pas qu'il lui soit arrivé la moindre chose. La crainte d'inquiéter ses parents lai fait dissimuler la vive douleur qu'elle doit ressentir. A peine est-elle pansée et portée sur son lit, au bout d'une demi-heure, elle reçoit tout le monde avec sa gaieté ordinaire et dès six heures elle reprend sa fonction habituelle, commuant a aider son père, comme le secrétaire le plus intelligent, en chiffrant et déchiffrant ses correspondances secrètes. Passant depuis fort longtemps une partie de ma vie dans la société de Chantilly et ayant pendant plusieurs années joué la comédie avec M. le prince de Condé et M"** la princesse Louise, j'ai beaucoup vécu dans leur intimité; j'ai eu occasion de connaître plus particulièrement le caractère de celte princesse. Je ne puis me refuser au plaisir de tracer ici son portrait : c'est en même temps faire son éloge.
Louise-Adélaïde de Bourbon, fille de M. le prince de Condé et de M™ la princesse de Bohan-Soubise, est née le 5 octobre 4757. Lorsque, pour la première fois, cette princesse parut à Versailles, a l'âge de 14 ou 15 ans, elle y fixa les regards de toute la cour. Elle était d'une figure 1res agréable, d'une fraîcheur extraordinaire et joignait à cela une belle tournure et une superbe taille qui s'est depuis gâtée par un excessif embonpoint. Il fut un moment question de son mariage avec H. le comte d'Artois. Une intrigue eût formé cette union ; une intrigue l'empêcha. Depuis, il fut encore question du prince Max des Deux- Ponts, et, je crois, d'un prince de la maison électorale de Saxe. Mais en consultant son goût, sa tendresse pour ■es parents, dont elle aurait désiré ne jamais se Béparer, lui eût fait dans tous les cas préférer lo célibat. Elle fut
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nommée abbesae de Remiremont, le 22 août 1196. M"* la princesse Louise de Comlé est digne en tous points du sang illustre qui coule dans ses veines et offre, ainsi que sa respectable amie, M™ klisabelh, la réunion de toutes les vertus. Extrêmement attachée aux devoirs de sa religion, elle est d'une piété douce et point gênante; elle est charitable autant qu'il est en son pouvoir ; fille, sœur et parente la plus tendre, excellente amie, indulgente envers les autres et n'ayant jamais donné matière au plus léger reproche, elle est extrêmement timide et réservée en public, mais infiniment aimable et gaie dans son intérieur et en petite société ; elle joint à beaucoup d'esprit et de bon sens un grand fond d'instruction et des talents agréables, étant excellente musicienne et chantant à merveille. Quant a ses principes relativement à la Révolution, ils sont juin et invariables. Son opinion est des plus prononcées et n'admet aucune modification. Depuis qu'elle est & Turin elle est l'unique secrétaire de son père, ce qui rend sa vie asseï sédentaire. Elle va cependant fréquemment à la cour, autant pour y accompagner Bes parents que pour voir M™ la princesse de Piémont, dont la conduite, les goûts, la façon de penser et les sentiments sont entièrement conformes aux siens.
8 septembre. — Jour de la fête de la Vierge. Grande procession à Turin pour la délivrance de cette ville assiégée par les Français, en 1706. C'est à cette occasion et d'après l'intercession de la S" Vierge que l'on a construit la magnifique église de la Superga, en accomplissement d'un vœu fait pour la délivrance de Turin. Depuis, un seigneur du pays, se trouvant a la Superga avec l'ambassadeur de France, je ne sais lequel, lui demanda comment il trouvait la figure de la Vierge :
— Trèâ ressemblante, répondit celui-ci.
— Que veut dire cette plaisanterie? dit le Piémoatais.
— Oui, reprit le Français, elle ressemble à la duchesse de Bourgogne comme deux gouttes d'eau.
Cette princesse, comme l'on suit, mère de Louis XV, était fille de Victor- Amédée, duc de Savoie et premier roi de Sardaîgne, et n'a pas peu contribué à faire donner les ordres pour la levée du siège de Turiu.
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Ce infime jour, l'archiduc Ferdinand et l'archiduchesse, son épouse, arrivent de Milan et vont coucher à Moncalieri ouest la cour. Le lendemain, ils viennent à la ville faire visite à nos princes et les préviennent encore comme l'année dernière. Le prince de Piémont vient également voir H"* la princesse Louise, gardant le lit depuis son accident.
12 septembre. — L'archiduc et l'archiduchesse sont encore ici. Ils viennent l'un et l'autre amicalement déjeuner chez la marquise de Gheravdini, épouse du ministre de l'empereur en cette cour. Nous y sommes invités, mon épouse et moi. Il est impossible d'être plus honnête et plus prévenant qu'ils ne l'ont été l'un et l'autre. Je vais une fois faire ma cour à Moncalieri à la famille royale, mai» c'est à peu près temps perdu, car c'est à peine si on fait attention à vous. N'y ayant pas paru depuis mon retour, jera'en suis fait un devoir. Il est rempli, je n'y retournerai plus. M™* la princesse de Piémont est assurément respectable par ses vertus , et la sœur de notre Roi mérite nos respects et dos hommages : mais elle ne parle qu'à très peu de monde.
23 septembre. — Aujourd'hui, jour de l'anniversaire de la naissance de cette princesse, il y a grande cour à Moncalieri et môme bal. L'étiquette de ces sortes de fêtes en bannit la gaieté. Je préfère revenir au théâtre Garignan où la salle est entièrement illuminée à cette occasion. Le spectacle est très brillant, quoique toutes les dames de la cour soient à Moncalieri : elles sont remplacées dans leurs loges par les bourgeoises les plus élégantes qui y viennent étaler un luxe vraiment surprenant. 11 y en a un grand nombre de fort jolies et toutes par vanité ont à leur mite un officier. Rarement on voit un bourgeois et une bourgeoise. — Les matinées et les soirées commencent à devenir plus fraîches. Le temps est constamment superbe. La promenade des voitures a quitté les allées du Valentin et de la citadelle. On est revenu sur le chemin de Moncalieri. Cela dure jusqu'à la nuit et l'on se rend alors au théâtre.
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t56 JOURNAL D'ÉMIGRATION
Octobre 1790. — 1" ad 42. — Le temps a été trfeB incertain, il y a eu de la pluie assez fréquemment et le 8 un orage et des éclairs.
12 octobre. — Notre ambassadeur donne un grand et superbe souper à la princesse de Garignan et à la princesse Doria, sa belle-sœur. Nos trois princes y viennent, mais sans se mettre à table, par une suite de discussion d'étiquette qui a eu lieu cet hiver dernier avec (a princesse Carignan. L'assemblée a été des plus brillantes, le repas très somptueux. Nous étions à peu près 90 Français ou Françaises.
13 octorrb. — Grande assemblée. Conversation à la mode de l'Italie chez la princesse de Carignan. Toutes les dames piémonlaises s'y trouvent ainsi que nos princes et tout ce qui est ici de notre nation. On y sert des glaces et des rafraîchissements avec profusion. On fait des partiea de commerce. Les jeux de hasard sont défendus, même le quinze. A onze heures, tout le monde bc retire, il n'y a pas de souper. — C'est dans ce mois que se font les plus belles chasses de la cour. Le rendez- vous est toujours à Stupiniggî. Souvent les dames vont à cette chasse et la suivent dans des chaises h deux roues, la princesse de Garignan achevai.
16 octobre. — On donne au théâtre Carignan un opéra que j'ai vu parfaitement représenter à Naples l'hiver dernier. C'est Gli Zengari in fiera de Paisielto. J'y trouve un peu do différence dans l'exécution.
19 octobre. — Temps superbe. — Aujourd'hui grande manœuvre de toute la garnison de Turin, hors de la ville. Elle est commandée par le second fils du roi, le duc d'Aoste : Sa Majesté y assiste et est accompagnée de ses autres enfants et de tous nos princes. Toute la ville est dehors ou sur les remparts, ce qui fait un spectacle magnifique. L'objet de celle manœuvre est l'attaque de la ville du coté de la Porte-Neuve. Les grandes avenues du Valentin, les fossés et les ruisseaux mettent un peu de confusion dans l'exécution de cette manœuvre. Cependant l'artillerie sert à merveille et beaucoup mieux qu'on ne
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pouvait s'y attendre. Le militaire est passablement tenu, mais il y a si longtemps que ces troupes n'ont fait la guerre qu'elles auraient besoin d'être mieux exercées et mieux disciplinées.
Les deux derniers jours du mois il y a eu encore du tonnerre, des éclairs et de forts orages- Cependant je n'ai point encore éprouvé de grands vents depuis que je suis a Turin. Le voisinage des Alpes en garantit. — Il arrive toujours journellement ici des Français soit pour se rendre auprès des princes, soit pour faire le voyage d'Italie. Le bailli de Croasol et le comte François d'Escars, députés de l'Assemblée, l'un de la vicomte de Paris, l'autre de la sénéchaussée deChatellerault.el tous deux excellents membres du coté droit, arrivent auprès de M, le comte d'Artois, dont l'un est capitaine des gardes, l'autre gentilhomme d'honneur. Le bailli de Crussol est attaché à M. le comte d'Artois depuis la formation de sa maison. C'est un brave et loyal gentilhomme, aimant son prince sans avoir jamais été son vil complaisant. 1,1 serait à souhaiter que tous nos princes n'eussent jamais auprès d'eux que des gens de cette trempe, qui, souvent au risque de leur déplaire, leur donnent de bon» conseils et ne leur déguisent jamais la vérité. Il vient à Turin pour relever M. le prince d'Hénin, dont la présence, importunait ici tout le monde et lequel ■'en retourne à Paris, démocratiser tout à son aise. Cependant le bailli de Crussol ayant une santé très dérangée et ses affaires le rappelant en France, M. le comte d'Artois lui donne pour adjoint et survivancier le comte François d'Escars. Tout le monde approuve un pareil choix, qui réunit la naissance, la sagesse, une graode droiture et les meilleurs principes.
Le comte Mathieu de Montmorency, ûls du vicomte de Laval et de la dame Bouliogne. jouissait précédemment de cette survivance dont il vient d'envoyer sa démission. 11 avait à peine 21 ans lorsqu'il fut pourvu de cette place. Mais ni ce bienfait de M. le comte d'Artois, ni l'amitié que lui témoignait ce prince ne l'ont empêché d'embrasser avec ardeur le parti de la Révolution. Des sa sortie du collège ou des mains de son gouverneur, Mathieu s'est cru on personnage. Entrant dans le monde avec tous les avan-
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ISS JOURNAL D'ÉMIGRATION
tages d'un grand nom et d'une jolie tournure, jointe à quelque peu d'esprit, il y a été prompteraent gâté. Pourvu de la charge de grand-bailli de Mon (fort l'Amaury, il fut présider les assemblées de ce baillage et n'eut pas de peine à se faire élire député de la noblesse, malgré son extrême jeunesse, qui naturellement aurait dû l'exclure des Etats Généraux. N'est-il pas en effet, ridicule de voir un homme être un des représentants de la nation, donner sa voix sur les grandes questions de l'État sans être majeur et sans avoir atteint l'âge fixé par les lois pour transiger sur ses propres affaires ¥ Mathieu arriva aux États Généraux bien endoctriné par Semonville et surtout par l'abbé Si'eyës, qui se conduisit si impérieusement qu'on lui a donné à cette occasion le sobriquet de a Fesse-Mathieu ». Suivant exactement les préceptes de ses dignes instituteurs, Mathieu a été un des membres les plus zélés de la minorité de la noblesse, a passé au tiers avec elle et siège depuis constamment au coté gauche. Il se montra l'an passé un des plus ardents pour la suppression des droits féodaux, maigre la perte énorme qu'il devait en éprouver par la suite, dans les biens de son épouse, fille du duc de Luynes. Il s'est, dans toutes les occasions, montré avec acharnement contre la noblesse, et, nouvellement encore, lors de la suppression des titres et de la noblesse. Son nom est trop précieux pour les factieux; il est carressé, comblé d'éloges et sa petite tête en a tourné. Au surplus Mathieu est fortifié dans ses sentiments révolutionnaires par ses plus proches. Père, mère, beau-père et belle-mère, tout cela est démocrate. Que de raisons puissantes devaient les retenir dans le parti du Roi ! Nous sommes dans le siècle de l'ingratitude.
Dans le nombre des personnes qui passent en ce moment à Turin pour aller en Italie et qui font leur cour aux princes, sont : M. de Pont, intendant de Metz, où il a essuyé la plus vive persécution; mais c'est un homme faible, sans énergie et sans moyens, il est père d'un petit apprenti magistrat, devenu tout à coup révolutionnaire en fréquentant l'hôtel La Rochefoucauld et la dame de Castellane, fille de M. de Jarnac, se chargeant de son éducation. D'après ce que j'apprends chaque jour, la Révolution a fait
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uoe grande quantité de prosélytes par la séduction des femmes. M. de Pont est accompagné de son cousin, de Pont de Virson, officier aux gardes, et du jeune Foissy, Gis d'un receveur général des finances et d'une femme autrefois extrêmement jolie et toujours infiniment aimable que je connais particulièrement. Il passe encore ici M. et M"* de Maussion, avec M. et HH de Caze. Ces deux ménages font un séjour de quinze jours à Turin. M. de Maussion était intendant de Rouen au commencement de la Révolution. Il s'y est conduit avec énergie et courage. Il était du nombre des victimes désignées par ce scélérat de Bordier, acteur des Variétés, qui, payé par le duc d'Orléans, cherchait à exciter l'insurrection a Rouen et qui subît la peine due à «es affreux projets. C'est le seul exemple qui ait été fait.
M™* de Maussion est dans l'état de santé le plus déplorable; elle est mourante et ne peut aller loin. M. Caze, maître des requêtes, est accompagné d'une épouse jolie et aimable, sœur de M*"- Pajot, de Fougy et de Neelle, toutes trois également jolies.
Parmi les Français qui arrivent journellement a Turin, beaucoup de ceux qui viennent des provinces de l'intérieur amusent nos princes avec des relations mensongères et exagérées qu'ils croient malheureusement avec trop de facilité. C'est d'après ces rapports, presque toujours infidèles, que se forment leurs projets : c'est ainsi qu'on leur a fait croire l'existence d'un camp de Jalès et d'un rassemblement considérable de catholiques se disposant à se venger des massacres de Nîmes. Deux gentilshommes, le comte Charles de Polignac et le marquis de Palarin, y ont été et ont eu le malheur d'être arrêtés.
Il paraît qu'on est occupé en ce moment à établir un parti royaliste et contre-révolutionnaire dans la ville de Lyon, mais le soin en est confié à des jeunes gens très étourdis ou à des personnes qui n'ont pas assez de consistance pour qu'on dût se fier à elle. Souvent aussi les princes ont établi dans l'intérieur une correspondance coudée a des gens connus pour être vendues au parti contraire. On a beau les en avertir, ils n'en veulent rien croire et regardent même de mauvais œil ceux qui cherchent à détruire les fables qu'on leur conte.
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20 octobre. — Le jeune Desiltes, blessé si dangereusement à l'attairc do Nancy, meurt dans cette ville, après une longue maladie occasionnée par ses blessures. — La fin de ce mois est remarquable par l'incendie de beaucoup de cb&teaux en Dauphiné. Une partie de ces atrocités peut être imputée au scélérat Barnave, député du tiers de cette province et un des plus enragés révolutionnaires de l'Assemblée. Barnave était avocat à Grenoble et dès 1788 il était un éleva chéri de Mounier. Il est auteur d'un ouvrage assez estimé : De f esprit des édils. Il est en ce moment au plus âgé de 30 ans. 11 obI d'une figure douce et agréable mais d'un caractère féroce et sanguinaire. Jamais on ne pourra oublier cette phrase atroce, lors des massacres de Berthier et de Foullon : « Le sang qui coule est-il donc ai pur ! a Barnave était dès le commencement voué à Nccker et son agent en Dauphiné dans les premiers troubles de celte province. Arrivé à Versailles, il s'y «si montré de la plus grande insolence et d'une fatuité extrême. 11 s'est déclaré le plus cruel ennemi de la noblesse et du clergé. Il joue un des premiers rôles de l'Assemblée Nationale. S'étanl associé h Lamelti et a Duport, il dirige avec eux les insurrections de l'intérieur, les dévastations, les incendies. Ce trio fomenle les troubles de la capitale. Il eat en ce moment président de l'Assemblée. Depuis qu'il est à Paris, Barnave s'est donné des airs de faire le galant auprès des plus belles dames du parti démocrate et a réussi auprès de quelques-unes. On a assuré que la comtesse de Beaumoot, fille chérie du comte de Montmorin, a eu une faiblesse pour cet atroce législateur1. Il est protestant.
Il y a eu nouvellement des massacres dans différentes provinces. Il y en a eu à Montpellier, à Avignon, à Aix. Le marquis d'Ëscayrac, gendre de M. de La Galaisière, a été tué chez le marquis de Clarac. Le marquis de Clarac, maréchal de camp, venu cet été à Turin, a eu son château incendié et a été traîné dans les prisons de Toulouse. Le président d'Albertas père, donnant une fête dans sa (erre,
1. M"* de Tts.-ie appelait Barnave o lïéronet ». Les dames de Broglie La Chbtre. etc., dans la société desquelles il était souvent, l'appellent ■ I petit sauvage. ■ (Nota de 11. u"E»pinca&l|.
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en Provence, à seB paysans, a été assassiné. Le chevalier de BeauBset a été massacré à Marseille et on assure que l'abbé de Beausset, son neveu, scélérat consommé, a contribué & ce crime. Toutes ces horreurs restent impunies et on ne prend aucun soin pour rechercher les auteurs de ces attentats. L'Assemblée trouverait des complices dans son sein. Nous apprenons aussi des changements dans le ministère. Necker a donné sa démission. Cette fois elle a été acceptée et on n'a fait aucune attention à son départ. Il est venu cacher sa honte et ses remords dans son château de Coppet, qu'il avait prêté l'année dernière au maréchal de Castries, qui l'a longtemps habité et qui, depuis, est venu s'établir & Lausanne avec toute sa famille. Necker est remplacé dans le ministère des contributions publiques par le sieur Tarbé, un de ses premiers commis, lequel était, en 4788, employé dans les bureaux pour la partie des administrations provinciales. Voilà donc le râle de ce protestant genevois enfin uni. Le portrait de cet homme horriblement célèbre, auquel j'ai voué, ainsi que tous les honnêtes gens, une exécration éternelle, sera tracé par des mains plus habiles et plus instruites et c'est n'en donner qu'une esquisse imparfaite que de le peindre comme un ambitieux sans principes, sans vertu, sans religion, Bans probité quoiqu'il affecte sans cesse de professer la morale la plus pure ; d'un orgueil et d'une insolence extrêmes ; atroce, en parlant continuellement d'humanité ; despote, en prônant la liberté ; convaincu de son propre mérite, se vantant sans cesse en déprimant toujours les autres ; faisant dans tous ses écrits l'éloge de ses talents pour l'administration et n'étant propre qu'à la banque et à l'agiotage. Dur, méchant, intolérant, hypocrite, peu délicat sur les moyens pour parvenir à son but et profondément scélérat...
Novembbk 1790. — Le mauvais temps et les pluies continuelles des jours précédents ont fait retarder la chasse de la S1 Hubert et la foire de Honcalieri. Tout cela a lieu le 3 de ce mois, le temps paraissant bien remis. Le rendezvous a été superbe par l'aflluence des voitures et des cavaliers. Après la chasse, le roi, suivi de toute la cour, est revenu à Moncalieri, faire, selon l'usage le tour à pied de
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cette pitoyable et misérable foire. La beauté du jour a rendu la promenade dee voitures sur le chemin de Turin extrêmement brillante. Toute la cour soupe en famille et no» princes y sont comme de coutume. Le roi fait à l'occasion de la foire, ainsi que l'année précédente, des cadeaux à tous les convives. H remplit lus poches de ses petitsenfants, le duc d'Angouléme et le duc de Berry, de montres, de chaînes d'or, d'étuis et de bijoux et en donne également a nos princes...
Parmi les Français qui arrivent à Turin, se trouvent quelques gens marquants et quelques députés ayant quitté l'Assemblée. Les quatre enfants du duc de La Trémoille viennent ici successivement. Ils étaient à Nice, où leur mère, la duchesse de La Trémoillo, est morte cet été. C'est un» grande parte pour ces jeunes gens qui ne paraissent pas assez le sentir, à l'exception du plus jeune. Le chevalier de La Trémoille a paru ici avec le meilleur maintien et l'air pénétré : il a intéressé tout le monde. Le prince de Léon, qui vient d'arriver, avait écrit à M. te comte d'Artois qu'il était accompagné du comte Arcbambault de Périgord. Le prince s'est empressé de répondre à M. de Léon qu'il serait vu ici avec plaisir, mais qu'il n'en serait pas de même de son compagnon de voyage. N'ayant pas tenu compte de cet avis et étant arrivés a Chambéry, un ordre du roi de Sardaigne a signifié à Archambault de sortir de l'État sous 24 heures. En effet, quand on a le malheur d'être frère de l'évêque d'Autun, on devrait avoir une conduite plus scrupuleusement irréprochable que tout autre. Mais Archambault ne s'est pas contenté de se charger d'une commission démocratique dans un département : on sait positivement qu'étant dans la tribune des suppléants lorsque l'Assemblée décréta l'abolition de la noblesse, il y applaudit ouvertement par des démonstrations non équivoques, ainsi que son frère le comte Boson de Périgord.
Le duc de Caylus, député de la Haute-Auvergne, jeune homme plein d'honneur et d'énergie, est du nombre de ceux qui viennent offrir leurs services et que l'on reçoit avec empresseraont. Il s'absente quelque temps de l'Assemblée pour calmer un peu la juste fureur où le met tout ce qui s'y passe. — Le duc de Guiche et le comte de
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Grammont, son frire : oelui*ci était député de la noblesse béarnaiso. Étant arrivé tard aux Etats Généraux et les saliras ayant déjà pris une tournure fâcheuse, il n'a pas voulu se présenter, pour ne pas participer & l'illégalité des opérations de cette coupable assemblée. Le marquis de Clermont-Mont-Saint-Jean, député du Bugey, bravo et honnête homme. Le comte de Fauoigny-Lucinge, député de la Bresse, assurément très zélé royaliste, mais un peu trop fougueux, ayant un jour tiré son sabre dans l'Assemblée et proposant de charger le coté gauche. Le marquis di Badens, député de Gareassonne, honnête homme, ayant donné sa démission. Le marquis de Chambray, député d'Ëvreux, ayant également quitté l'Assemblée et allant avec son épouse en Italie. Le comte de Pano tiers, député du Conserans, arrivant d'Espagne. Enfin nous voyons arriver aussi le vicomte de Mirabeau, qui a abandonné l'Assemblée après y avoir joué un certain rolo, avoir constamment et courageusement défendu les droits de la noblesse et du trône, et avoir eu des aventuras périlleuses et extraordinaires Je reviendrai sur son compte dans une autre occasion, pour m'occuper de l'arrivée a Turin d'un personnage encore plus intéressant.
Jusque au 10, les pluies ont tellement grossi toutes les rivière» depuis Milan que la route en est devenue impraticable jusqu'à Turin. Le Tessin ne peut se passer. Cependant M. de Calonne en affronte tous les dangers et arrive ici le 10 au soir, à cheval, seul et sans suite, ayant laissé ■ou équipage et ses gens de l'autre coté du Tessîn. II est reçu avec le plus grand empressement par M, le comte d'Artois et par M. le prince de Cou Je. Dès le surlendemain, il est présenté au roi et, ce qui est assez bizarre, c'est le baron de Choiseul qui est chargé de celte commission. H. de Calonne est d'autant mieux reçu qu'il est porteur wpriVs de 8. M. de commissions et de complimente de la part du roi d'Angleterre, dont M. de Calonne a été parlaitenant traité pendant tout le temps de soil séjour à Londres. Nos princes paraissent lui donner tonte leur coobance et il devient pour ainsi dire le chef de leur conseil. Nos affaire» en iront-elles mieux? Les malheurs devraient avoir mûri la tête de M. de Calonne et donné plus de sali-
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dite au caractère léger avec lequel il a gouverné le Royau me pendant son ministère ; mais je doute qu'il y ait chez lui le moindre changement. D'ailleurs, n'est-il pas à craindre que le conseil secret des Tuileries ne voie avec chagrin auprès de nos princes quelqu'un que l'on sait positivement n'être point agréable au Roi et a la Reine? Ne serait-ce pas à souhaiter que tout se fit de concert? Le baron de Breteuil, quoique hors de France, jouit de la confiance entière du Roi et de la Reine. Il est ennemi irréconciliable de Galonné. La division de ces deux hommes ne sera-t-etle pas un obstacle à la réunion des deux partis qu'il paraît que l'on veut établir? La suite des événements prouvera si ces conjectures sont fausses ou véritables.
Au surplus, M. de Galonné nous raconte que, depuis son départ de Londres, il a couru les plus grands dangers. Des émissaires de l'Assemblée, dont était une femme fort jolie, ont cherché à s'emparer de lui et à le faire tomber dans plusieurs pièges avant son départ d'Angleterre. Il leur a dérobé sa marche en traversant la Hollande ; il a manqué d'être arrêté par des gens qui le poursuivaient ; enfin, dans le Tyrol, sur des avis qu'on en voulait à sa personne, il a fait seul fausse route et la voiture dans laquelle il devait être a été insultée. Une autre voiture de voyageurs prise pour la sienne a été versée et pillée. Il est heureusement arrivé sain et sauf à Turin. Je souhaite qu'il nous soit utile et qu'il ne donne que des conseils sages et prudents autant que profitables.
A peu près dans le même temps, il passe à Turin le vicomte de Beaune, lieutenant général, et le comte de Honteynard, allant passer l'hiver à Milan. Le vieux comte de Turpin, lieutenant général et grand-croix de l'ordre de Saint-Louis, arrive aussi auprès des princes. Zélé royaliste et depuis longtemps attaché à H. le prince de Condé, il vient, Bur le bruit de quelques projets, offrir ses services, ainsi que Le comte de Sérent-Walhs. Le loyal et brave comte de La Tour d'Auvergne, retiré à Chambéry avec sa femme et ses enfants, fait assurer les princes de ses regrets d'être retenu au lit, dangereusement malade, et de ne pouvoir se rendre où il pense que son honneur l'appelle, et meurt peu de jours après.
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Le comte de Coigny, établi à Pise avec la charmante duchesse de Fleury, sa fille, vient faire une visite de courtisan à M. le comte d'Artois et retourne promptement dans la Toscane. La place d'un chevalier d'honneur de Madame Elisabeth ne serait-elle pas en cette circonstance auprès de cette respectable princesse ?
Pendant tout ce mois, ta pluie a été continuelle. Il paraît que ce temps a été général, même en France. Le courrier manquant ici & plusieurs reprises, on craignait qu'il ne fût arrivé quelque nouvelle et sinistre catastrophe à Paris, mais on apprend que les ponts de la Loire, à Roanne et à Nevere, ont été emportés par des crues d'eau considérables et que les communications ont été quelques jours interrompues. Cependant, le 13 de ce mois, il y a eu à Paris une petite insurrection occasionnée par un duel entre deux députés de la noblesse, le duc de Castries et le comte Charles de Lameth. Ce dernier, ayant été grièvement insulté par le jeune comte de Chauvigny qui le provoqua vainement au combat, crut qu'un législateur ne devait pas se compromettre avec un simple particulier, mais il s'en prit à son confrère, te duc de Castries, prétendant que c'était lui qui avait excité Chauvigny à l'insulter. Le combat eut lieu à l'épée. Charles fut fortement blessé. Aussitôt les sans-culottes que tes Lameth soudoient dans Paris se sont portés à l'hôtel de Castries et auraient immanquablement lanterné le duc de Castries s'il n'avait prudemment pris la fuite. Hais l'hôtel a été entièrement pillé et dévasté. C'est ainsi que se conduisent ces scélérats. Les Lameth étant en ce moment les principaux meneurs du peuple et de l'Assemblée et leur rôle étant dans toute sa force, j'attendrai qu'ils aient comblé la mesure de leurs forfaits pour m'étendre un peu sur ce qui les concerne.
Le nombre des Français augmente ici chaque jour et nos jeunes gens sont très exacts à examiner tous ceux qui arrivent. Il y a quelque temps, on eut avis que M. Hérault de Séchelles était arrivé à pied à Turin, venant de la Savoie et ayant traversé le Mont-Cenis. On avait appris cet été que M. Hérault, étant en Suisse, avait professé les principes les plus révolutionnaires. L'ordre avait été donné
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de l'arrêter dans un village où il travaillait en émissaire zélé de la propagande. Il en eut vent et s'évada très à propos. Lo gouverneur de Turin, instruit de ce qui concerne M. Hérault, lui a fait signifier de partir sur-leehamp. Cette injonction était d'autant plus fondée que nous apprenons que M. Hérault, retourné promptement à Paris, y a été élu membre d'un des six nouveaux tribunaux établis pour rendre la justice et remplacer le parlement.
Le désœuvrement de nos jeunes princes occasionne quelques petites affaires de galanterie. Malgré toutes les précautions des Piémontais et leur attention a nous éloigner de leurs sociétés, plusieurs d'entre eux ne peuvent se garantir du sort qui attend inévitablement un mari défiant et soupçonneux. Je me suis trouvé dans la confidence d'une intrigue très secrète du comte de Nonant avec une dame de la noblesse, d'une grande beauté, dont le mari était extrêmement jaloux. Chaque jour, oe dernier escortait la chaise a porteurs de sa femme, pour la conduire au théâtre, où clic était toujours seule dans sa loge. 11 la ramenait chez elle après le spectacle et jamais on ne la voyait nulle part. Toute la ville plaignait le triste sort de cette belle dame. Les regards ont commencé l'intrigue ; des billets auxquels on a répondu ont entamé l'aBaîro, des rendez-vous se sont donnés à l'église ; enfin, la belle marquise s'est tellement abandonnée, qu'au lieu d'aller les soirs chez une vieille parente, chea qui le mari la croyait, elle se rendait on chaise à porteurs au logis du jeune Français. Ce commerce a duré cependant peu de temps, par crainte des violences auxquelles se serait porté le mari, s'il l'eût découvert. On n'en a rien bu à Turin et tout le monde y parle de la vertu et de la vie malheureuse de la marquise.
Nos princes, ayant encore le projet de faire une tentative pour entrer en France avant la fin de l'année, font avertir, le 23 de ce mois, tous les Français qui sont à Turin de se précautionner de chevaux, d'armes et de tout ce qui peut être nécessaire pour un prochain départ. Ils comptent bot les dispositions favorables de la ville de Lyon et particulièrement sur le comte do La Chapelle qui y commande et qui leur est entièrement dévoué. Mais les gens raisonnables voient avec peine que les agents qu'ils emploient et qu'ils
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envoient à Lyon pour y préparer les esprits sont trop jeunes et trop étourdis et feront manquer les sages précautions de M. de La Chapelle. D'ailleurs, on n'aperçoit aucun moyen puissant pour tenter encore une pareille entreprise. On compte sur la sortie du Roi, qui se rendra soit h Valcucienaes soit ailleurs, et l'on ne peut cependant douter de la faiblesse et du peu de caractère de notre souverain. Les intrigues de la Reine y mettront également obstacle. Les meneurs de l'Assemblée sont parfaitement servis par leurs agents, dont quelques-uns sont, peut-être, parmi nous, saus que nous nous en doutions, et île savent exactement tout ce qui se passe. D'après toutes ces puissantes raisons, je pense qu'il faudrait une force majeure et des projets sagement combinés pour tenter une entreprise.
La clôture du théâtre Garignan se fait à l'avent. Pendant ce temps, il n'y a pas de Bpectacle, ainsi que dans toute l'Italie. Tout le monde est revenu à la ville et les dernières représentations sont très brillantes. On a donné depuis à peu près deux mois quatre opéras butions. Ces derniers jours, on fait un assemblage des meilleurs morceaux de musique de ces différentes pièces et on en forme un opéra en trois actes. On peut juger d'après cela quelle doit être S'intrigue de cette pièce. II est difficile de la deviner. Malgré cela, l'afflueoce y est grande et le théâtre est toujours plein. Il est de bon ton d'y aller et les bourgeoises les plus agréables, qui sont très attentives à copier les daines de la noblesse, savent le plus grand gré aux officiers qui leur procurent des clefs de loges et les moyens d'étaler leur luxe et leurs attraits. C'est un secret infaillible pour s'arranger pour son hiver avec une jolie bourgeoise.
Le 27 est la clôture et la dernière représentation du théâtre Carignan...
DtCMsne 1190. — Les théâtres n'étant point ouverts pendant l'avent, c'est le temps des assemblées. Les dimanches et jeudis sont consacrés au 'casin, qui est devenu extrêmement brillant mais de petite ressource pour les Français, pour lesquels les prévenances ne s'augmentent point. Les dames arrivent au casin ayant d'avance arrangé leurs parties et les Piémontsis ont soin de nous écarter
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autant qu'ils le peuvent. On nous permet les visites de loges au théâtre, mais l'apparence de société a l'air de cesser au casin. Les assemblées particulières sont infiniment plus agréables pour nous. Il y en a alternativement chez la princesse Carignan, chez M™* de Souza, épouse du ministre de Portugal, et chezMn"Trevor, épouse du ministre d'Angleterre. Toutes les plus belles dames piémootaises s'y rendent exactement ainsi que toutes les Françaises établies à Turin. On fait des parties de commerce, on sert des rafraîchissements et tout le monde se retire à onze heures, chacun mangeant chez soi son petit souper en famille.
Quoique la société française ne soit pas très nombreuse, cependant nos dames se réunissent quelquefois entre elles. Nous avons de temps en temps l'assemblée chez nous et nous faisons un peu de musique. Un de ces jours, nous eûmes un concert en règle et brillante compagnie. M. le prince de Gondé et ses enfants, sept cordons bleus, cordons rouges, des officiers généraux, des évêques, des ambassadeurs, une quinzaine de dames et environ 50 personnes que nous traitons à la mode du pays, avec du thé, des glaces et des rafraîchissements. Pendantce mois, nous renouvelons quelquefois ces petites assemblées. Notre concert est composé d'amateurs français, à l'exception d'un avocat du comté de Nice, le sieur Ribaudi, qui chante avec autant de goût que de complaisance. La manière et la liberté avec lesquelles toute cette bonne compagnie se trouve chez nous nous prouvent la bonté et l'amitié que nous témoignent ceux qui y viennent.
Le vicomte de Mirabeau, après être resté quelque temps ici et y étant arrivé absolument sans le sol, en part avec beaucoup d'argent pour lever une légion pour le compte des princes, soit en Suisse, soit en Allemagne. — M™ la princesse de Carignan paraît vouloir réparer le peu de prévenances que nous avons reçues ici jusqu'à ce moment. Elle donne un très grand dîner a tous les ménages français et invite également plusieurs dames piémontaises. mais il ne règne ni aisance ni gaieté dans ces grandes et cérémonieuses réunions.
Cependant, dans les premiers jours de ce mois il est plus
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StJITB DU SÉJOUR A TURIN 169
question que jamais de départ pour Lyon, où selon les rapports faits à nos princes tout est préparé pour tes recevoir. Mais les opinions paraissent extrêmement divisées dans le conseil de M. le comte d'Artois. Des gens sages et prudents ne voient pas comme nos princes les moyens nécessaires pour tenter avec succès une si grande entreprise. M. le prince de Coudé, dont les agents ont tout pré* paré à Lyon, est fortement pour le départ. D'après tous les rapports qu'on lui a faits et qu'il se plaît à croire, l'affaire est immanquable. M. d'Autichamp est du nombre de ceux qui pensent que cette expédition n'est pas praticable et qu'il y a de la témérité à exposer ainsi des têtes aussi précieuses. Celte opinion déplaît extrêmement à H. le prince de Condé et de ce moment il témoigne le froid le plus marqué à M. d'Autichamp, qui jouissait jusqu'alors de toute sa confiance. Ce qui se passe au conseil des princes, au lieu d'être extrêmement secret, se sait presqu' aussi tôt. Cette diversité d'opinions occasionne une espèce de division parmi les Français qui sont ici. Les uns approuvent l'entreprise, d'autres la blâment ouvertement, mais cependant tous sont prêts à suivre les princes quoi qu'il en puisse arriver. Le jour du départ est presque fixé; on attend les derniers avis de Lyon.
Sur ces entrefaites, arrive à Turin M. de Bourcet, envoyé par le Roi à M. le comte d'Artois pour lui ordonner de oe rien entreprendre. Le Roi écrit en même temps au roi de Sardaigne, pour le prier d'empêcher les princes de faire une tentative sur la ville de Lyon et de leur enjoindre de se tenir tranquilles à Turin. Le même jour on reçoit les nouvelles les plus fâcheuses de Lyon. Tout a été découvert par les imprudences des jeunes gens qu'on y a employés. On a arrêté un très grand nombre de personnes et notamment trois des principaux agents des princes : le marquis d'Escars, Terrats de Teissonnet, capitaine d'infanterie, et le sieur Guilbn, habitant de Lyon, homme très actif, très courageux et très bien pensant. Ils sont enfermés au château de Pierre-ea-Cise et tout le peuple de Lyon, que l'on assurait ai bien disposé, n'a pas remué. Toutes ces arrestations se sont faites tranquillement. Environ 300 gentilshommes d'Auvergne, prévenus des projets des princes, sont
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no JOURNAL d'éhigiation
arrivés à Lyon au jour indiqué et plusieurs ont été arrêtés dans le premier moment et ont ensuite été relâchés.
Toutes ces factieuses nouvelles arrivent successivement le 14 et le 15. Voilà donc tous les projets de cette année anéantis et beaucoup de coopérateurs compromis. Ceux qui désiraient que l'on tentât cette entreprise n'en témoignent que plus d'aigreur à ceux qui la trouvaient téméraire. La prudence de ces derniers est presque regardée comme faiblesse par les autres. On va même jusqu'à les accuser de trahison et d'intelligence avec le cabinet des Tuileries. Cela met beaucoup de désunion parmi les Français qui sont ici. Quant à moi, j'ai gardé pour moi seul mon opinion. J'étais prêt à suivre les princes et je vois avec peine que l'esprit de parti vient se mettre parmi des gens dont la force ne peut se fonder que sur la plus parfaite union et qui ne peuvent avoir de succès ou même rien entreprendre s'ils sont désunis.
Le roi et toute la cour reviennent à Honcalîeri le 15 de ce mois pour s'établir à la ville pour tout l'hiver- Des ce moment, l'étiquette est plus que jamais en vigueur. Un jour de la semaine, il y a cercle à la cour, c'est-à-dire M™ la princesse de Piémont et les princesses reçoivent le soir les dames. Voici ce qui se pratique à ce sujet. Les princesses, en grand habit, sont assises, ayant derrière elles leurs damea de compagnie et leurs écuyers. Le roi et les princes se tiennent dans la pièce voisine, dont les portes sont ouvertes. On fait entrer toutes les dames. Au bout de quelques minutes, les princesses se lèvent et vont parler à toutes les dames, derrière lesquelles se tiennent tous les hommes. Le cercle dure environ une heure. Je ne connais rien de si dignement ennuyeux. Quand on y a été une fois, on en a assez, à moins qu'un attachement pour une belle dame, que l'on est bien aise de rencontrer, ne vous y ramène. L'habit de cour est comme le nôtre, avec la queue traînante de moins. — M. de Galonné fait paraître en ce moment un ouvrage sur l'état de la France.
Nous recevons des nouvelles fâcheuses de Provence. Le même jour que les arrestations de Lyon ont eu lieu on a également arrêté plusieurs personnes à Àix. Les princes y avaient aussi des agents. Soit imprudence, soit trahison.
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on a découvert encore leurs projeta pour les provinces méridionales. Tous ces contretemps malheureux déterminent nos princes à quitter Turin , Ii est question d'un départ pour tes premiers jours de janvier. H. le comte d'Artois doit aller à Venise, d'où il projette un voyage à Vienne, s'il en a 1'tgrément de l'empereur. M. le prince de Gondé ne jcomple pas rester à Turin après M. le comte d'Artois, Tout ceci lui donne une humeur qu'il ne peut dissimuler. Il ne peut s'empêcher de témoigner du mécontentement à ceux qui n'étaient pas de l'avis d'une tentative sur Lyon. II avait si fort ce projet à cœur qu'il aime mieux croire qu'il a échoué par trahison que par impuissance de ses agents, la nullité des moyens et la surveillance active des meneurs de l'Assemblée qui ont employé même le Roi pour interposer son autorité. Tout cela ne fait qu'augmenter la division parmi nos étourdis à cocarde blanche. Selon eux, H. d'Aulichamp est un agent de la Reine et do baron de Breteuil. Il en résulte des propos et des scènes extrêmement fâcheuses. Le marquis de Lantivy, ami et voisin du marquis d'Autirhamp, est publiquement et grièvement insulté dans le salon même de M. le comte d'Artois par M du Chaflaut, jeune élève de l'artillerie que l'on a excité à cette démarche. Ils sortent pour s'expliquer. On court après eux et, de la part de H. le comte d'Artois, on leur enjoint, vu les conséquences vis-à-vis du roi de Sardaigne, de n'avoir pas d'affaire en Piémont. Mais le lendemain, les propos deviennent si insultants par les jeunes gens, sur le compte de M. de Lantivy, qu'il se décide à appeler M. du Cbaffaut en duel au pistolet pour le jour suivant. Le combat a lieu à deux lieues de Turin, sur la route de Savoie. M. du Chaflaut a l'avantage et continue sa route pour sortir promptement de l'État. On ramène M. de Lantivy mourant avec une balle dans la poitrine.
Celle affaire eut lieu le 28 de ce mois et ce ne fut que le 30 que le sieur Rrillonet, chirurgien de M. le prince de Condé, parvint à tirer la balle, en faisant une incision à l'épaule et par derrière. Mais malgré celte opération, la vie de M. de Lantivy est toujours dans lu plus grand danger. Celte affaire fait le plus grand bruit ici. Elle est d'autant plot fâcheuse que le duel étant défendu par les lois el étant
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puni de mort, le combat au pistolet n'a jamais lieu parce qu'il a l'air d'être un duel prémédité. Ou aura bien de la peine à arrêter le cours de la justice qui a fait à cet égard toutes les informations nécessaires et a rempli toutes les formalités pour poursuivre le délit. Le même jour, 28, deux autres jeunes gens, non militaires et auxquels M. le comte d'Artois avait permis de prendre l'habit bleu, se battent à l'épée. Le blessé revient à la ville, l'autre s'enfuit à Gênes. Cette dernière affaire est encore très désagréable pour nous tous mais cependant n'a pas de suite.
Quelques jours avant Noël, on commence les répétitions du grand opéra. L'ouverture du théâtre se fait le 26. Je rendrai compte le mois prochain de tout ce qui concerne ce spectacle qui est véritablement royal. Ce mois a été constamment froid et pluvieux. Il y a eu de la gelée et même de la neige avec assez d'abondance. Mais cela ne dure pas. Au dégel, les rues se nettoyent avec une facilité étonnante, moyennant les eaux de la Doire que l'on réunit dans la rue dont on veut enlever les tas de neige ou de boue. Quelques heures après on peut se promener à pied
3i DéCEMRRB. — Ce malin, veille du jour de l'an. M"* la comtesse d'Artois reçoit les visites de toute la cour et du militaire piémontais. Le soir toutes les dames y viennent également. M. le comte d'Artois s'y trouve avec ses enfants dont la grâce enchante tout le monde. Le soir, le casin est très brillant en belles dames. L'étiquette empêchant la famille royale d'y aller, M. le comte d'Artois s'en abstient à cause de sa qualité de gendre du roi. Mais M. le prince de Condé et ses enfants y passent la soirée.
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