SES RELATIONS AVEC MAZARIN , SON MINISTERE ET SON PROCES
Nicolas Fouquet joue un grand rôle dans la première moitié du régné de Louis XIV. Auxiliaire zélé de Mazarin pendant la Fronde, habile plus tard à fournir des ressources pécuniaires à un ministre avide, qui avait à entretenir plusieurs armées et qui voulait amasser des trésors, il suffit pendant plus de dix ans (i 65o-i 661) à cette double tâche. Cependant les mémoires du temps et les historiens modernes ne parlent guère que de la catastrophe de Nicolas Fouquet1. Sa vie antérieure, ses relations avec Ma¬
zarin, son rôle comme surintendant, l’aide de documents d’une authenticité
1 Parmi les ouvrages modernes qui traitent de Fouquet, on doit surtout signaler l’introduction à Y Histoire de Colbert , par M. Pierre Clément, el les Mémoires sur Mmc de Sévigné, par M. Walkenaer; mais il n’est question dans ces ouvrages que du procès el de la condamnation du surintendant. M. de Royer s’est occupé du même sujet dans un discours prononcé à la rentrée de la cour de cassation. Enfin M. Sainte-Beuve, dans un article sur Nicolas Fouquet, a résumé, avec son esprit et sa sagacité ordinaires, tout ce que l’on savait sur le surintendant.
J Les documents imprimés sont , outre les ouvrages que je viens de citer et les mémoires du temps, les Défenses de Ni-
sont à peine indiqués. J espere, à incontestable 2, retracer les relations
colas Fouquet (i5 vol. in-18; La Haye, 1 665-i 668) et les discours de Pellisson. Presque toutes les pièces sur lesquelles je m’appuierai sont manuscrites et conservées dans les dépôts d’archives ou à la Bibliothèque impériale. Je me suis servi principalement de la correspondance du cardinal Mazarin, conservée aux archives des affaires étrangères; d’un manuscrit du fonds Gaignières (Bibl. imp. n° 2799) contenant un grand nombre de lettres autographes de Mazarin aux deux Fouquet, et plusieurs écrits de la main du procureur général ; de deux volumes de lettres adressées à Fouquet et trouvées dans ses cassettes après son arrestation (Bibl. imp. ms. fonds Baluze); du journal
INTRODUCTION
in
de Nicolas Fouquet avec Mazarin et les principaux actes de son ministère. Après avoir été un agent dévoué du cardinal, Nicolas Fouquet, entraîné par l’ambition et par l’amour des plaisirs, devint un embarras et presque un danger pour le ministre. Cependant il fut toujours défendu par le souvenir que Mazarin gardait de ses services pendant la Fronde, et jusqu’à la fin de sa vie le cardinal le couvrit de sa toute-puissante protection. Mais, sur son lit de mort, il engagea Louis XIV à se tenir en garde contre Fouquet, et lui indiqua Colbert comme l’homme le plus propre à réparer le désordre des finances. La ruine du surintendant suivit de près la mort du cardinal; elle entraîna ses partisans, ses amis et sa famille.
Son frère, l’abbé Fouquet, qui avait puissamment contribué à son élévation, mais dont les violences soulevèrent l’indignation générale, fut enveloppé dans la même catastrophe. Ce personnage mystérieux , dont les mémoires ne parlent qu’en passant, paraîtra dans cette étude à côté de Nicolas Fouquet, bravant les dangers pour correspondre avec le cardinal exilé, négociant à Paris avec autant de zèle que d’habileté pour réchauffer l’ardeur de ses partisans et lui en acquérir de nouveaux, combattant par la ruse, et quelquefois même à force ouverte, la cabale d’abord triomphante de la Fronde; en un mot, contribuant plus qu’aucun autre à la ruine de cette faction. Activité, souplesse d’esprit, fécondité de ressources, intrépidité dans la lutte, persévérance dans l’adversité, telles sont les qualités que déploya alors l’abbé Fouquet. Son rôle pendant la Fronde fut plus brillant que celui de son frère. Ce dernier n’aurait pu, sans devenir odieux au parlement , prendre ouvertement la défense du cardinal ; il se contenta d’agir par des voies souterraines et de travailler à gagner une partie des conseillers à la cause de Mazarin. Du reste, le zèle des deux frères ne fut jamais désintéressé; après la victoire, l’abbé obtint pour lui des bénéfices et pour son frère la surintendance des finances. Ce fut alors que commença la seconde période, où l’insolence de l’un et les prodigalités de l’autre préparèrent la ruine de leur puissance.
manuscrit de Joseph Foucault, greffier de Colbert); enfin du Journal d’Olivier d’ O r- 1 a chambre de justice qui jugea Fouquet messon, membre de la mêmechambie et (Bibl. imp. ms. nos 235-245, des 5oo de rapporteur du procès.
INTRODUCTION
RELATIONS DE NICOLAS FOÜQUET ET DE SON FRERE, L’ABBE FOUQUET, AVEC MAZARIN PENDANT LA FRONDE,
Nicolas Fouquet, quatrième fils de François Fouquet et de Marie Maupeou, naquit en 1 6 i 5. Sa famille, dont le nom s’écrivait alors Foaccjuet, était originaire de Bretagne , où le mot Fouquet désigne un écureuil. François Fouquet, père de Nicolas, après avoir été un armateur distingué de Nantes, fut appelé par Richelieu au conseil de commerce et de navigation , et enfin au conseil d’Etat. On a dit qu’il fut un des commissaires chargés de juger le maréchal de Marillac , et qu’il s’honora en refusant de prononcer la peine de mort contre l’accusé; mais cette tradition n’est pas fondée1. Ce qui est certain , c’est que François Fouquet eut un rôle actif dans le conseil d’État, et qu’il fut procureur général d’une chambre de justice instituée, en 1 63 î , contre les financiers. A vingt ans, Nicolas Fouquet entra dans la magistrature en qualité de maître des requêtes. A cette époque ( î 635), Richelieu venait de donner une organisation fixe et permanente au corps des intendants : tantôt ils accompagnaient les armées avec mission de pourvoir aux approvisionnements, de rendre la justice et de surveiller la gestion financière, tantôt ils administraient une circonscription territoriale appelée généralité. Nicolas Fouquet fut d’abord attaché comme intendant à l’armée qui défendait la frontière septentrionale de la France (i643) 2. L’année suivante il administrait la généralité de Grenoble; mais, à la suite d’une révolte, qu’il n’avait su ni prévenir, ni réprimer3, il fut rappelé à Paris.
1 Le père Griffel a donné, dans son Histoire de Louis XIII , le nom des juges du maréchal de Marillac. François Fouquet n’y ligure pas. 11 existe d’ailleurs, dans les papiers de la famille d’Argenson (Bibliothèque impériale du Louvre, ms.), une relation du procès du maréchal, rédigée par un d’Argenson qui était procureur général de la commission ; elle ne fait
pas mention de François Fouquet. J’insiste sur ce point , parce que l’erreur se trouve dans l’ouvrage justement estimé de M. P. Clément.
2 Ce fait est établi par une lettre de Mazarin à Fouquet, en date du i5 janvier i 643.
3 Journal d’Olivier d’Ormesson, ir° partie, p. 199, 200 et 201.
INTRODUCTION
Mazarin ne le laissa pas longtemps inactif: il avait apprécié l’esprit vif et souple du jeune magistrat, sa finesse pour pénétrer les hommes, ses grâces insinuantes pour se les attacher. Il espérait tirer parti, même de son ambition. En 16/17, nous trouvons de nouveau Fouquet attaché comme intendant à l’armée que commandaient Gassion et Rantzau, au nord de la France : c’est lui qui annonce à Mazarin la mort de Gassion h
Lorsque la Fronde éclata, Nicolas Fouquet resta dévoué au cardinal. Mazarin le chargea, pendant la guerre de 1649, d’approvisionner l’armée royale. Le cardinal écrivait sur ses carnets, en décembre i 6 48 : «Envoyer Fouquet en Brie, avec ordre d’y faire de grands magasins de blé pour la subsistance de l’armée1 2.» On voit en effet Fouquet, établi à Lagny, lever des réquisitions de guerre sur les paysans de la Brie et de l'Ile-de-France3. Il fut aussi chargé par Mazarin de percevoir des taxes sur les riches habitants de Paris, sous prétexte de sauver du feu leurs châteaux et maisons de campagne4. On a encore l’arrêt du conseil du roi qui confiait cette périlleuse mission à Nicolas Fouquet, et le rôle des taxes rédigé à la suite de l’arrêt 5. Le parlement s’émut de ces contributions forcées , qui frappaient surtout les magistrats; il défendit de les payer, et enjoignit à Fouquet d’apporter au greffe de la cour la commission qui lui ordonnait de les lever, sous peine d’interdiction de son office de maître des requêtes 6. La correspondance de Fouquet prouve qu’il aima mieux obéir â la cour qu’au parlement.
Son dévouement fut récompensé lorsque Mazarin eut triomphé de la Fronde parlementaire. Fouquet fut alors appelé à un poste analogue à celui d’intendant de l’Ile-de-France7. Après l’arrestation des princes, en janvier i65o, il accompagna la cour, qui se rendait en Normandie pour prévenir la révolte que la duchesse de Longueville s’efforcait d’y exciter s.
1 Voy. une lettre de Mazarin à Nicolas Fouquet, en date du 3o septembre 1647-
2 Carnet xi , f° 85. -
3 Voy. Lettres de Fouquet à Mazarin, archives des affaires étrangères, France, t. CXXJI.
4 Voy. Journal d’Olivier d’Ormesson , 1. 1,
5 Choix de mazarinades , par M. Moreau , t. I , p. 208.
0 Ibid.
7 Journal d’Olivier d’Ormess. t. I , p. 80 1 .
8 « Les sieurs Fouquet et de La Marguerie, tous deux maistres des requesles, vont à la suite de la cour. » (Journal de Dubuisson- Aubenay, à la date du 1“ février
INTRODUCTION
Au retour des voyages de la cour, qui avait parcouru, après la Normandie, la Bourgogne, le Poitou et la Guienne, Nicolas Fouquet acheta, avec l’agrément du cardinal Mazarin, la charge de procureur général au parlement de Paris. Les dates sont fixées par le passage suivant du Journal de Dubuisson- Aubenay : «Ce soir, 10 octobre i65o, M. le duc d’Orléans retourne de Limours à Paris, etM. Fouquet, maistre des requestes, le va prier pour l’agréer en la charge de procureur général, dontM. Méliand lui a fait sa démission, acceptée en cour, moyennant sa charge de maistre des requestes, estimée plus de cinquante mille escus, pour le fils dudit sieur Méliand, de longtemps conseiller en parlement, et cent mille escus de plus en argent, desquels cent mille escus la reyne a fait expédier un brevet de réserve ou seureté audit sieur Fouquet, au cas qu’il vinst à mourir dans ladite charge. » Ce fut le 28 novembre i65o, à la rentrée du parlement, que Nicolas Fouquet porta pour la première fois la parole en qualité de procureur général b Cette position lui donnait une haute influence sur un corps très-puissant et généralement hostile à Mazarin. Fouquet n’en usa que dans l’intérêt de son protecteur, auquel il se montra aussi fidèle dans la mauvaise fortune que dans les jours de prospérité.
Au commencement de l’année 1 6 5 1 , la coalition de la Fronde parlementaire et du parti des princes força Mazarin à s’exiler. Le cardinal ne montra pas alors la décision et l’habileté dont quelques écrivains modernes lui font honneur. Ils supposent que, contraint de quitter le pouvoir et de s’éloigner de la cour, Mazarin alla délivrer le prince de Condé pour le lancer, au milieu des factions , comme un brandon de discorde , et qu’ après cet acte audacieux il sortit tranquillement de France et laissa ses ennemis se détruire mutuellement, bien sûr de profiter de leurs fautes et d’asseoir solidement son autorité sur les ruines des factions. Les lettres du cardinal, pendant les premiers mois de son exil, sont loin de nous le montrer aussi ferme dans sa politique, aussi confiant dans l’avenir. Il semble, au contraire, avoir perdu courage; il se plaint de ses amis et de ses serviteurs les plus dévoués, de Le Tellier, de Servien , de de Lyonne; il doute même de la reine, et se croit obligé d’adresser à Brienne une longue apologie de son
i65o. Voyez sur ce journal inédit l’intro- 1 Journal de Dubuisson- Aubenay , à la
duction à la première parlie du Journal date du 1 ‘ décembre i65o. d'Olivier d'Ormesson )
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ministère, qui doit être mise sous les yeux d’Anne d’Autriche1. Au moment où Mazarin semblait s’abandonner lui-même , le procureur général et son frère, l’abbé Fouquet, ne cessaient de soutenir son parti, le premier avec une prudente habileté, le second avec une ardeur et une décision qui contribuèrent puissamment à relever le courage du cardinal.
L’abbé Basile Fouquet , que nous voyons paraître ici comme un des principaux agents de Mazarin, était frère aîné du procureur général. Destiné à l’état ecclésiastique, Basile Fouquet ne fut jamais prêtre, et le titre d’abbé, qui est resté attaché à son nom, indique simplement qu’il avait obtenu des bénéfices d’Égiise , dont il touchait les revenus sans remplir aucune fonction sacerdotale. Il servit Mazarin avec un zèle ardent et s’en fit un puissant protecteur.
Mazarin avait quitté la France en mars i 65 1. Dès le mois d’avril, l’abbé Fouquet se rendait près de lui, chargé des promesses et des projets de ses amis; il traversait les postes des frondeurs et bravait tous les périls. «J’av sçu, lui écrivait Mazarin2, le danger que vous aviez couru. Je serai tousjours ravi de vous voir; mais, au nom de Dieu, ne vous exposez plus à de semblables hasards. Vous eustes grand tort de vous séparer de la troupe; il n’importoit pas d’arriver deux jours plus tost ou plus tard, pourvu que vous le fissiez en seureté. » Dans cette même lettre, le cardinal exprimait sa reconnaissance à Nicolas Fouquet, qui avait fait lever l’arrêt de saisie de ses meubles : « Je remercie de tout mon cœur le procureur général touchant la main levée de la saisie. Je n’en serai jamais ingrat. Je le prie de continuer; car je n’ay qui que ce soit qui me donne aucun secours, et faute de cela l’innocence court grand risque d’estre opprimée. Si le procureur général croyoit qu’il fallust faire quelque présent à quelqu’un qui soit capable de faire quelque chose à mon avantage , j’en suis d’accord, et vous en pourrez parler à de Lyonne, qui donnera là-dessus des ordres. »
Les deux frères ne négligèrent rien pour gagner des partisans à Mazarin , et surtout pour rompre le faisceau redoutable que formaient le parti des princes et la vieille Fronde réunis. A la tête de celle-ci était le coadjuteur. Paul de Gondi, que blessait la hauteur de Condé. L’abbé Fouquet fit agir
1 On trouvera la preuve de toutes ces collection des Documents inédits relatifs à assertions dans la correspondance du car- l’histoire de France. dinal Mazarin, qui doit faire partie de la 2 Lettre du 16 mai 1 6 5 1 .
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près de lui la duchesse de Chevreuse, qui ne pouvait pardonner au prince d’avoir rompu le mariage projeté de sa fdle, Charlotte de Lorraine, avec le prince de Conti. Les ressentiments de la duchesse furent habilement aigris, et cette femme hautaine et ambitieuse, implacable dans ses haines, parvint à briser le lien qui unissait les ennemis de Mazarin et qui faisait leur force. C’était là un service capital, et le cardinal chargea l’abbé Fouquet d’en exprimer toute sa reconnaissance à la duchesse 1 : « Je vous prie de remercier de la bonne manière la dame qui a déclaré ce que vous me mandez à M. le coadjuteur, et lui dire qu’en quelque lieu et fortune que je puisse estre, je serai son très-humble serviteur. » Mazarin tint parole à la duchesse de Chevreuse, qui, de son côté, se montra aussi fidèle dans ses attachements qu’ardente dans ses haines.
Les deux Fouquet tentèrent, avec le secours de Mm0 de Chevreuse et de Paul de Gondi, de détacher le duc d’Orléans de la cabale des princes; mais il était difficile d’entraîner un homme mobile dans ses affections, inconstant dans ses projets et dont la faiblesse salit toute la vie. Le procureur général et son frère durent se contenter de gagner à Mazarin de nouveaux partisans dans le parlement de Paris. L’avocat général Talon, qui y portait le plus souvent la parole, se rallia au parti du cardinal. «Je vous prie, écrit Mazarin à l’abbé Fouquet2, de remercier Talon de ma part, n’y ayant rien de si agréable que la manière dont il se conduit à mon égard. » Le zèle de Nicolas et de Basile Fouquet, et surtout celui de l’abbé, était trop ardent, trop éclatant pour ne pas leur susciter de nombreux et puissants ennemis. Mazarin se crut obligé de le modérer. «Au nom de Dieu, écrivait-il à l’abbé Fouquet le i5 août, mesnagez-vous davantage; car je serois au désespoir si, à cause de moi, il vous arrivoit la moindre chose qui vous fust préjudiciable. » Mais la modération n’était pas dans la nature de l’abbé Fouquet, et son frère, le procureur général, tout en se montrant plus réservé, continuait de susciter dans le parlement des adversaires au prince de Condé et des partisans au cardinal. Condé fut bientôt las de ces luttes de la grand’chambre, où l’audace du coadjuteur, soutenue de l’astuce des Fouquet et de bon nombre d’épées, balançait sa fortune. Le prince sortit de Paris et alla dans les provinces soutenir une guerre qui convenait mieux à son génie.
1 Lettre clu 1 8 juin 1 65 1. — 2 Lettre du 4 juillet 1 65 1 .
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Ainsi la rupture des deux Frondes était consommée. Il s’agissait maintenant de gagner dans la bourgeoisie et l’armée les hommes les plus intluents, qui préparassent le retour et la domination de Mazarin dans Paris. Le procureur général et l’abbé Fouquet s’en chargèrent. Ils s’assurèrent, par l’intermédiaire de Mme de Brégy, du maréchal de L’Hôpital, gouverneur de Paris h et s’efforcèrent d’attirer au parti du cardinal le premier président, Matthieu Molé, et son fils, le président de Cbamplâtreux 2. Mais de toutes les conquêtes ménagées par les habiles négociations des deux frères, la plus importante de beaucoup fut celle qui donna à Mazarin et au roi le duc de Bouillon et son frère le maréchal de Turenne. Elle coûta cher à la France. Le cardinal, qui connaissait l’esprit avide et rusé des princes de la maison de Bouillon, s’en défia jusqu’au dernier moment. «Je vous prie de reconnoistre bien et dans le dernier secret, écrivait-il à l’abbé Fouquet, le 22 décembre i 65 1, si je puis faire un estât asseuré de M. de Bouillon et de son frère. »
Le 26 décembre, Mazarin revient avec beaucoup plus d’insistance sur le même sujet, et l’on voit qu’il veut surtout gagner le maréchal, dont les talents militaires devaient être d’un si grand poids dans la lutte contre la Fronde. «Pour M. de Turenne, disait-il dans cette lettre, il sait l’estime et la tendresse que j’ay eues pour luy, et il a appris de beaucoup d’endroits et de gens qui, encore qu’ils soient de mes amis, ne le voudroient pas tromper, que je suis tousjours le mesme, nonobstant tout ce qui s’est passé, l’affection que j’avois pour luy ayant jeté de trop profondes racines pour pouvoir eistre arrachée par de semblables accidens. J’ay escrit déjà fortement à la cour afin que l’on trouve moyen de ne laisser pas inutile un homme de sa considération, et j’espère qu’il sera satisfait sur ce point-là. Il est injuste de se plaindre de ce que j’ay préféré d’autres à luy pour la levée et le commandement des troupes qui m’accompagnent. Il peut bien croire que j’aurois tenu à beaucoup d’honneur et davantage qu’il eust voulu venir, ainsi que je l’en aurois conjuré si j’eusse cru qu’il en eust la moindre pensée; mais j’ay cru que ce seroit trop de hardiesse et mesme impudence de m’adresser, pour une affaire de cette nature, à une personne avec qui je n’avois encore aucune liaison. Du reste, il voit l’estât où je suis. Si ma fortune devient
1 Lettre de Mazarin à l’abbé Fouquet, en date du i5 décembre 1 65 1 -
2 Ibid.
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meilleure, j’ose respondre qu’il s’en ressentira, estant résolu de chercher toutes les occasions de faire quelque chose de solide pour lui, et de l’obliger par ce moyen à estre de mes amis sans aucune réserve. » Peu de temps après, le cardinal étant rentré en France, Turenne lui donna une preuve irrécusable de son dévouement : il vint lui offrir (ier février 1 652) son épée, qui valait une armée entière, et, dans la campagne qui suivit, les savantes manœuvres du maréchal tinrent en échec l’armée du prince de Condé, et finirent par en triompher.
En résumé, les services rendus au cardinal par les deux Fouquct, en 1 65 1 , étaient considérables; ils avaient relevé son courage, contribué énergiquement à rompre la coalition des deux Frondes, et gagné à la cause de Mazarin quelques-uns des hommes les plus influents du parlement, de la bourgeoisie, de la noblesse et du clergé. Aussi le cardinal accablait-il l’abbé Fouquct, qui était le correspondant ordinaire pour les deux frères, de protestations de reconnaissance et d’amitié. « Je suis extresmement marri, lui écrivait-il, de vous estre tous les jours déplus en plus obligé, sans vous estre utile à rien. » Plus loin : «Je vous suis de plus en plus obligé de l’affection que vous me tesmoignez; j’ay toute confiance en vous. » Et encore : «Je vous suis obligé de tant de marques que vous me donnez de vostre amitié, et je vois qu’il est mal aisé de broncher devant vous en ce qui me concerne. »
Cependant le retour de Mazarin et les premiers succès obtenus par ses troupes étaient loin d’avoir terminé la lutte de la cour et des princes. Pendant que Turenne soutenait la guerre sur les bords de la Loire, il fallait tenir tête dans Paris aux frondeurs du parlement et achever de ramener la bourgeoisie, en lui montrant que le salut de la France dépendait du triomphe de la cause royale, et quelle ne devait attendre de l’armée des princes que pillages, meurtres, incendies. Le procureur général Nicolas Fouquet, et son frère l’abbé furent encore, dans cette nouvelle période de la crise , les auxiliaires les plus utiles de Mazarin. Ils se croyaient sûrs de Mm" de Cbevreuse et, par elle, du coadjuteur. Us tentèrent de nouveaux efforts pour séparer le duc d’Orléans du prince de Condé, mais ce fut en vain qu’à leur instigation la cour lui envoya Ruvigny et Damville. Gaston d’Orléans, secrètement dirigé par un des ennemis les plus habiles de Mazarin, par Chavigny, prétendait à un rôle au-dessus de sa capacité. Il voulait
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former un tiers parti entre Mazarin et le prince de Condé, afin de s’assurer une position indépendante et presque souveraine. Nicolas Fouquet et l’abbé, son frère, ne pouvant gagner le prince, s’assurèrent d’une partie des hommes qui avaient sa confiance et parvinrent ainsi à l’annuler. Coulas, secrétaire des commandements du duc d’Orléans; Choisy, son chancelier; la duchesse de Chevreuse, qui avait une grande influence sur Gaston ; enfin Marguerite de Lorraine, sa femme, étaient dans les intérêts de la cour et de Mazarin. Le procureur général et son frère réussirent à combattre et enfin à paralyser, par les conseils de ces partisans du ministre, l’influence hostile de Chavigny 1. Gaston d’Orléans, naturellement indécis, hésitait entre ces avis opposés et restait inactif. La jalousie avait surtout prise sur son esprit, et on ne manquait pas de l’aigrir contre le prince de Condé en lui rappelant ses victoires et sa hauteur. Aussi Mademoiselle, fdle aînée de Gaston, s’efforça-t-elle vainement de l’entraîner à Orléans et à la tête des armées; elle put à peine obtenir la permission d’aller elle-même défendre l’apanage de son père.
Tout ce qu’il fallut de souplesse et d’habileté pour former autour d’un prince ombrageux comme Gaston, et sous les yeux d’un politique aussi habile que Chavigny , un cercle d’intrigues mystérieusement tissues et de plus en plus fortement serrées , ne peut s’apprécier que par la lecture des lettres de Mazarin et de ses confidents.
Dans d’autres négociations, les deux frères marchèrent plus à découvert; ils gagnèrent la plupart des présidents du parlement : Novion , de Mesmes, Le Coigneux , Perrot. Bon nombre de conseillers cédèrent aux instances , aux menaces, aux présents de la cour. Il n’y eut plus que les jeunes conseillers des enquêtes et quelques anciens frondeurs qui s’obstinèrent à repousser Mazarin. Cependant, malgré tous leurs efforts, les deux frères ne purent empêcher la vente de la magnifique bibliothèque que Mazarin avait rassemblée à grands frais. Vainement le procureur général fit opposition à la vente au nom du roi 2, et annonça que l’intention de Louis XIV était
1 Les lettres de Mazarin à l’abbé Fouquet en date du 3 1 janvier i652 , du 5 octobre, etc. fournissent la preuve de ces assertions.
2 Journal de Dubuisson- Aubenay, à la
date du 6 février i652 : « M. Fouquet, procureur général, a présenté requeste aux fins de s’opposer à la vente de la bibliothèque du cardinal Mazarin , comme en ayant charge de la part du roi , de la part
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de Dire de cette riche collection une bibliothèque publique. Tout fut inutile; et Mazarin lui-même écrivait, le 1 o février, à l’abbé Fouquet : « Pour la bibliothèque, c’est une affaire à laquelle il ne faut plus songer, puisqu’elle est sans remède. »
La bourgeoisie se montra, pendant toute la Fronde, plus raisonnable que le parlement. Il était important d’entretenir et d’accroître ses bonnes dispositions. On s’était déjà assuré, comme nous l’avons vu plus haut, du maréchal de L’Hôpital. Le procureur général et l’abbé Fouquet gagnèrent le prévôt des marchands, qui était le véritable chef de la bourgeoisie. Le payement régulier des rentes (chose rare à cette époque) contribua aussi à ramener les habitants de Paris, et les lettres de Mazarin prouvent que l’abbé Fouquet s’était occupé tout spécialement de cette affaire1 : « Pour les rentes, Sa Majesté donne plus de créance à ce que vous mandez de la part de Mme de Chevreuse et de M. le coadjuteur qu’à toutes les aufres lettres qui sont venues de Paris, lesquelles, quoique de plus fraisebe date, ne représentent pas l’émotion des esprits grande, ni les affaires en si mauvais estât que vous faites. Le roy a donc résolu de restablir les choses comme elles estoient, et l’on envoie l’arrest sur la minute que M. d’Aligre en a
dressée . J’ay emporté la chose, et je crois que vous ne manquerez pas de
la bien faire valoir, afin que j’en acquière quelque mérite envers ceux qui y sont intéressés. » Et ailleurs : «Par les nouvelles que nous avons de Paris, il paraist que l’on a satisfaction de ce qui s’est fait touchant les rentes, et effectivement je n’omets aucuns soins pour empescher que le payement n’en soit discontinué, dont il ne sera pas mauvais que l’on informe le public, comme vous avez déjà fait. »
En opposition avec les bienfaits du gouvernement, le procureur général et l’abbé Fouquet montraient l’armée des princes affamant Paris, appelant les Espagnols et les Lorrains, livrant les campagnes à une soldatesque effrénée, dont les excès rappelaient les violences de la guerre de Trente ans
duquel il a représenté une lettre de cachet. Sur quoy grand bruit s’est eslevé, les enquestes voulant que l’on achevast la délibération. L’heure estant passée, on a remis la délibération à mercredy, 7 février. » — A la date du 7 février, on voit dans le
même journal que Fouquet s’opposa encore à la vente au nom du roi , « qu’il dit vouloir faire une bibliothèque qu’il donne au public. »
1 Voy. la lettre de Mazarin à l’abbé Fouquet en date du 2 1 janvier i652.
INTRODUCTION
et soulevaient contre les princes l’indignation publique. Des placards composés ou du moins répandus par le procureur général et par son frère attaquaient vivement le prince de Condé. Ils le représentaient faisant de la Guienne le théâtre de la guerre, la plongeant dans la dernière misère, puis l’abandonnant lorsque les barricades élevées à Agen lui ont prouvé que les Gascons ne veulent pas se soumettre à son joug. « Il est venu alors comme un désespéré vers Paris, ajoutaient les placards, pour tasclier d’y exciter la mesme révolte , le désordre et la division du royaume estant le fondement unique de sa puissance1.» Des distributions d’argent faites à propos par l’abbé Fouquet, qui était l’homme d’action du parti, contribuaient encore à augmenter le nombre et le zèle des défenseurs de Mazarin. Le cardinal, en l’en remerciant, lui disait2: « Leurs Majestés ont une entière satisfaction des diligences que vous faites pour fomenter les dispositions qui commencent à paroistre dans l’esprit du peuple, de demander hautement la paix. Je n’ay pas manqué de leur faire valoir le zèle avec lequel M. le procureur général et M. le prévost des marchands s’y emploient. » Le rôle de défenseur de Mazarin n’était pas sans danger, comme le prouve une lettre du cardinal à l’abbé Fouquet, en date du 26 juin : «Par le péril qu’a couru Monsieur vostre frère (le procureur général) , parce qu’il estoit dans vostre carrosse , et , par les autres circonstances que vous me marquez, je suis dans des transes continuelles de ce qui vous peut arriver, et, quoique vos soins soient plus utiles que jamais dans les conjonctures présentes, je ne puis m’empescher de vous conjurer de vous mesnager un peu et de donner quelques limites à vostre zèle, en sorte qu’il ne vous fasse pas exposer à des dangers trop évidens3. »
C’était surtout l’abbé Fouquet qui se chargeait du rôle périlleux et de la lutte ouverte contre la faction des princes. Quanta son frère, le procureur général , il avait besoin de beaucoup de souplesse et d’habileté pour se mé
1 Ms. Bibl. imp. f. Gaignières, n° 2799, f'° 5o. — Mazarin écrivait à l’abbé Fouquet, le 6 avril i652, pour l’engager à multiplier les placards : « 11 seroit bon de faire afficher des placards contre M. le Prince, qui disent particulièrement qu’il veut empescber le retour du roy à Paris,
et jeter, par ce moyen , les habitans dans une dernière ruyne. S’il est nécessaire de distribuer quelque argent, je vous prie de le faire, et on le rendra ponctuellement. »
2 Lettre du 21 juin i652.
3 Affaires étrang. Lettres de Mazarin, t. XXX, f° 1 36.
XIV INTRODUCTION
nager entre la cour et le parlement, et conserver de l’influence dans sa compagnie, tout en servant le cardinal quelle proscrivait. Il s’en tira à force d’adresse. Chargé par le parlement de faire des remontrances au roi sur les malheurs de la guerre \ il prononça une harangue d’un style plus net et plus élégant que celui des discours ordinaires de la magistrature à cette époque; il s’y bornait à des généralités sur les excès commis par la soldatesque. La minute de ce discours, de la main de Fouquet, est conservée dans les manuscrits de la Bibliothèque impériale2. C’est un spécimen que je crois unique du talent oratoire de Nicolas Fouquet. Le voici :
« Sire ,
« Vostre parlement de Paris m’a envoyé vers Vostre Majesté pour la supplier très-humblement de vouloir accorder un jour à ses députés et à ceux des autres compagnies pour faire les remonstrances qui ont esté ordonnées sur la conjoncture des affaires présentes , et sur la cause des mouvemens dont l'Estat est misérablement agité. Outre plus, sire, j’ay esté chargé de faire entendre à Vostre Majesté l’extrémité de la misère à laquelle sont réduits la pluspart de vos sujets. Les crimes et les excès des gens de guerre n’ont plus de bornes : les meurtres, les violemens, les incendies et les sacrilèges ne passent plus que pour des actions ordinaires; on ne se cache plus pour les commettre et les auteurs en font vanité. Les troupes de Vostre Majesté, sire, vivent aujourd’huy dans une telle licence et un tel désordre quelles n’ont point de honte d’abandonner leurs quartiers mesmes pour aller piller et ravager ceux de vos sujets qui se trouvent sans résistance. Les soldats forcent les maisons des ecclésiastiques, des gentilshommes et de vos principaux officiers, en plein jour, à la vue de leurs chefs, sans crainte d’estre connus et sans appréhension d’estre punis. Les pauvres habitans de la campagne, misérablement pillés, outragés et massacrés, viennent tous les jours demander justice à vostre parlement, et vostre parlement, dans l’impuissance de la leur rendre, la demande à Vostre Majesté pour eux.
« Je n’entreprends point, sire, de représenter à Vostre Majesté le grand préjudice qu’apportera cette désolation publique à vos affaires et l’avantage qu’en doivent tirer les ennemis, voyant les lois les plus saintes publique-
1 V oy. les Mémoires d’Omer Talon, édit. 2 Fonds Gaignières, n° 2799, f° 296 et
Michaud et Poujoulat, p. 479-480.
suiv.
INTRODUCTION
ment violées, l’impunité des crimes les plus énormes solidement establie , la source de vos finances tarie, les affections des peuples altérées et vostre autorité mesprisée. Je viens seulement convier Vostre Majesté, sire, au nom de son parlement et de tous ses sujets, de se laisser toucher de pitié par ies cris de son pauvre peuple, d’escouter les plaintes et les gémissemens des veuves et des orphelins, et de vouloir conserver ce qui reste et qui a pu eschapper à la furie de ces barbares, qui ne respirent que le sang et le carnage desinnocens, et qui n’ont aucun sentiment d’humanité. Sire, le mal est grand et pressant; mais il n’est pas encore sans remède, si Vostre Majesté s’y daigne appliquer sérieusement. C’est un soin digne de sa générosité et de l’affection paternelle quelle doit à ses sujets.
«Faites, sire, faites connoistre la tendresse de vostre bon naturel dans le commencement de vostre règne, et que la compassion que vous aurez de tant de misérables attire les bénédictions célestes sur les premières années de vostre majorité1, qui seront sans doute suivies de grand nombre d’autres beaucoup plus heureuses, si les souhaits et les vœux de vostre parlement et de tous vos bons sujets sont exaucés.
« Qu’il plaise à Vostre Majesté, sire, en attendant ce grand et seul remède à nos malheurs présens, que demanderont au premier jour toutes les compagnies de vostre bonne ville de Paris , faire vivre au moins ies gens de guerre en quelque sorte de discipline, faire observer les ordonnances, contenir les soldats et leurs officiers dans les quartiers, punir les criminels, et enfin obliger les chefs et commandans, sans distinction des personnes, à livrer les coupables à la justice pour estre chastiés , ou demeurer responsables, en leurs propres et privés noms, de tous les désordres qui auront esté commis. Ce sont les très-humbles supplications que vostre parlement de Paris fait à Vostre Majesté par ma bouche. »
Ces remontrances ayant produit peu d’effet, le parlement renvoya les gens du roi à Saint-Germain, où était Louis XIV, et les chargea de demander expressément que les troupes fussent éloignées à dix lieues au moins de Paris ‘2.
1 La majorité de Louis XIV avait été proclamée au parlement le 7 septembre 1 65 x . ( Voy. à la fin de ce volume, p. 65o, dans les Extraits des Mémoires d'André
d'Ormesson, l’article intitulé : Majorité du roi Louis XIV.)
2 Mémoires d’ Orner Talon, édit. Michaud et Poujoulat, p. 48o.
INTRODUCTION
Nicolas Fouquet rendit compte au parlement de cette mission. Sa relation, écrite tout entière de sa main S est conçue en ces termes :
((Nous partismes vendredy 1 2 au soir, M. B. (Bignon) et moy pour aller à Saint-G. (Germain), en exécution de l’arrest rendu le mesme soir, et arrivasmes fort tard. Nous ne peusmes voir M. le garde des sceaux3 4, qu’il ne fust près d’onze heures, au retour du conseil. Dès ce soir-là nous lismes entendre à mondict sieur le garde des sceaux le sujet de nostre voyage et l’intention de la compagnie pour l’esloignement des gens de guerre, et parceque nous avions appris depuis nostre arrivée qu’il y avoit eu des troupes commandées pour faire, cette nuit-là mesme, l 'attaque du pont de Saint- Cloud11, nous fismes nos efforts pour faire changer cette résolution dans l’appréhension que nous eusmes que les affaires ne se portassent dans l’aigreur à cette occasion. Nous ne pusmes obtenir, pour ce soir, ce que nous demandions pour ce qu’il estoit trop tard, et que l’on nous dit la chose trop engagée et peut-estre faite ; mais on nous fit espérer de faire surseoir ce qui resteroit.
a Le lendemain, nous eusmes nostre audience entre trois et quatre [heures] après midy, et fusmes conduits de la chambre du sieur Duplessis, secrétaire d’Estat, par le sieur Sainctot, maistre des cérémonies, dans le cabinet du roy, dans lequel nous fusmes introduits par ledit sieur Duplessis. Dans le cabinet, le roy estoit assis et la reyne à costé. M. le duc d’Anjou5 y estoit, M. le garde des sceaux, M. le prince Thomas, MM. de Bouillon, de Villeroy, du Plessis-Praslin , Servien, M. le surintendant5, les quatre secrétaires d’Estat1. Nous nous approchasmes du roy et luy fismes entendre en peu de mots le sujet pour lequel nous estions envoyés, suppliasmes Sa Majesté de vouloir délivrer sa bonne ville de Paris de l’oppression en laquelle elle se trouvoit réduite par le séjour des troupes dans son voisinage, d’avoir la bonté de les esloigner de dix lieues à la ronde au moins , et par ce moyen
1 Ms. f. Gaignières, n° 2799, f°s 289- 3oi .
2 10 mai 1 652.
3 Matthieu Molé.
4 Ces mots sont soulignés dans la rela¬
tion manuscrite.
6 Frère du roi; il porta plus tard le
nom de duc d’Orléans. — 6 Marquis de La Vieuville.
7 Michel Le Tellier, Loménie de Brienne, Duplessis-Guénégaud et Phelypeaux de La Vrillière. Cette phrase est également soulignée dans la relation manuscrite.
INTRODUCTION
wii
faciliter le passage des vivres, la liberté du commerce et restablir l’abondance nécessaire à un si grand peuple; que le parlement demandoit seulement l’exécution des paroles portées, au nom de Sa Majesté, par M. le mareschal de L’Hospital, puisque l’occasion pour laquelle lesdites troupes s’estoient approchées cessoit au moyen de la déclaration faite le jour précédent par M. le Prince, en l’assemblée des chambres du parlement, tant au nom de M. le duc d’Orléans qu’au sien, de retirer en mesme temps les troupes sur lesquelles ils ont pouvoir; que, pour le surplus de ce cpii nous estoit ordonné touchant la pacification des troubles de son royaume, la cause et les remèdes, nous ne pouvions rien adjouster aux remonstrances faites depuis peu par les députés du parlement, dont nous estions chargés de demander la response et supplier Sa Majesté de la vouloir rendre au plustost.
« Le roy nous dit que M. le garde des sceaux nous feroit entendre sa volonté, lequel incontinent nous dit que le roy estoit dans la volonté de donner à sa bonne ville de Paris et à l’intercession du parlement toute la satisfaction que l’on pouvoit attendre pour l’esloignement des gens de guerre, lesquels ne s’en fussent point approchés si les autres troupes ne se fussent saisies des passages, [n’eussent] empesché le commerce ordinaire, pris des prisonniers, obligé d’avoir des passe-ports pour venir trouver le roy; qu’il ne tiendroit pas à Sa Majesté que l’on ne fist cesser tous ces actes d’hostilité dedans Paris et dans les dix lieues à la ronde, et que l’abondance, la paix et la tranquillité fussent restablies. Néantmoins, avant que nous rendre la response précise, puisque Sa Majesté apprenoit, par l’arrest du parlement, que le mareschal de L’Hospital et un député, de la part de M. le duc d’Orléans, dévoient venir pour le mesme subject, que Sa Majesté enenverroit l’ordre audit sieur mareschal et un passe-port, le nom en blanc, pour celuy que Monsieur voudroit nommer, et ce pendant que nous eussions à demeurer jusques à leur arrivée; que l’on avoit eu regret que l’affaire de Saint-Cloud fust engagée avant nostre arrivée, mais que, si nous estions venus par le chemin ordinaire, nous avions peu voir fder les troupes, qui estoient commandées longtemps devant, et que, pour ce qui restoit à exécuter, le roy feroit surseoir l’exécution des ordres qui estoient donnés.
«Le roy fit souvenir ensuite M. le gai’de des sceaux de parler de Mme de Bouillon, lequel nous dit que Sa Majesté trouvoit estrange quelle fust re-
INTRODUCTION
tenue prisonnière et qu’on eust souffert qu’une personne de sa condition, sortant de la ville soubs la foy des passe-ports, fust maltraitée comme elle avoit esté. Nous respondismes au roy que cette affaire n’estoit point de nostre connoissance, et que le parlement n’y avoit point de part; mais, puisqu’il plaisoit au roy nous l’ordonner, nous en ferions rapport à la compagnie.
« Nous fusmes visités de grand nombre de personnes de qualité et de la piuspart de ceux que nous avons nommés, qui composent le conseil du roy , lesquels voulurent rendre leurs respects et leurs civilités au parlement en nos personnes. Nous passasmes ainsy le sabmedy et le dimanche matin, attendant M. le mareschal de L’Hospital, lequel n’arriva qu’environ le midv avec le sieur comte de Béthune, envoyé par M. le duc d’Orléans, et vinrent ensemble sur les trois heures, par ordre du roy, chez M. le garde des sceaux, où nous avions disné, pour conférer avec mondict sieur le garde des sceaux, M. de Bouillon, M. le mareschal de Villeroy, les sieurs Le Tellier et Duplessis-Guénégaud , secrétaires des commandemens du roy, lesquels avoient eu ordre pareillement de s’y trouver.
a Après que nous eusmes de nouveau fait entendre le contenu en i’arrest de la cour et la supplication que nous estions chargés de faire au roy, d’esloigner toutes les troupes dix lieues à la ronde de Paris, et que M. le mareschal de L’Hospital eust insisté à la mesine proposition, ledict sieur comte [de Béthune] fit entendre qu’il avoit charge de M. le duc d’Orléans et de M. le Prince d’asseurer le roy qu’aussytost que les troupes seroient retirées , ils feroient aussy retirer celles qu’ils avoient dans Paris et ès environs, en leur donnant les passe-ports et escortes nécessaires pour aller en seureté à Estampes. A quoy fut respondu, par M. le garde des sceaux, que c’estoit une condition nouvelle dont M. le Prince n’avoit point parlé dans le parlement; qu’il estoit juste de donner auxdites troupes passe-ports et escortes, mais de les conduire à Estampes, il n’estoit pas raisonnable, puisque c’estoit une place attaquée, ou qui le seroit dans peu de jours; et que, s’il vouloit dire le nombre d’hommes pour l’exprimer dans les passe-ports, que, suivant la quantité de troupes, on aviseroit du lieu où elles seroient conduites. A quoy ledit sieur comte de Béthune ayant reparti qu’il n’avoit aucune connoissance du nombre d’hommes, et qu’il ne le pouvoit apprendre sans aller ou envoyer un exprès à Paris, et que d’ailleurs son ordre portoit ce
INTRODUCTION
qu’il avoit desjà dit pour Estampes, et ne pouvoit s’en relascher en aulcune manière, JVI. le garde des sceaux dit qu’il en feroit son rapport au roy pour connoistre sa volonté.
«Le lendemain, mardy matin, nous fusmes advertis que le roy nous donneroit audience à l’issue de son disner, et, sur les trois heures, nous fusmes conduits dans le cabinet du roy, en la mesme manière , et où estaient les mesmes personnes qui estoient la première fois. Le roy nous dit que nous verrions son intention dans un escrit qu’il nous mit entre les mains, et ensuite, après avoir pris congé de Sa Majesté, nous partismes le mesme jour et vinsmes coucher en cette ville.»
D’après les Mémoires cl'Omer Talon l, le roi consentit à éloigner ses troupes pourvu que le duc d’Orléans et le prince de Conclé en fissent autant; mais toutes ces négociations, conduites sans bonne foi et sans amour sincère de la paix, n’aboutirent à aucun résultat. Loin de là, les armées se rapprochèrent de plus en plus de Paris, et, vers la fin de juin i652, tout annonça l’approche d’une crise décisive. Les deux partis redoublèrent d’efforts pour s’assurer la victoire. Le procureur général, apprenant que l’armée des princes voulait entrer dans Paris, se hâta d’avertir Mazarin par la lettre suivante, qui n’est pas signée, mais qui est tout entière de la main de Nicolas Fouquet2 :
« On donne avis important et pressé que l’armée des princes a passé sous la porte Saint-Honoré, au pied de la sentinelle, par le milieu du Cours et a défilé par la Ville-L’Évesque, et va, tout autour des faubourgs, gagner Charenton [et] passer la rivière. Ils ont sept pièces de canon que l’on a comptées et marchent dans le plus grand désordre du monde, les troupes et les équipages pesle-mesle, en sorte que cinq cents chevaux envoyés en diligence peuvent tout défaire aisément si l’on veut. Cependant on amuse le roy avec peu de gens qu’on fait paroistre. Il faut se haster; ils ont deux défilés à passer; pourvu qu’on parte promptement, on y sera assez tost. »
Les princes, vaincus au combat de la porte Saint-Antoine, voulurent régner dans Paris par la terreur. Des soldais, déguisés en ouvriers, soulevèrent la canaille et tentèrent d’incendier l’Hôtel-de-Ville, où le prévôt des
1 Edit. Michaud et Poujoulat, p. 484. t. CXLI, pièce x i3. Ce volume est rempli
a Arch. des affaires étrangères, France, de lettres adressées à Mazarin.
INTRODUCTION
marchands avait convoqué les notables bourgeois (4 juillet). Cette émeute lit de nombreuses victimes1 et acheva de perdre une cause qui s’était déjà déshonorée en appelant en France les Espagnols et les Lorrains. Le procureur général 2 et les chefs du parlement quittèrent Paris. Nicolas Fouquet ne cessa dès lors de provoquer la translation du parlement tout entier hors de la capitale. Dans un mémoire destiné à être mis sous les yeux du cardinal , il combattait énergiquement les irrésolutions qui compromettaient la cause royale, et indiquait les moyens d’entraîner les principaux membres du parlement. Voici ce mémoire3 :
« Je vous prie de lire à M. le cardinal ce mémoire : la pluspart de ceux qui sont à la cour aussy bien que ceux de Paris , voyant toutes les affaires dans l’irrésolution et dans l’incertitude, s’entretiennent des deux costés, ne sçachantpas ce que les affaires deviendront; ce qui ne seroitpas ainsy si les résolutions estoient certaines et assurées de façon ou d’autre, et les sentimens du roy agiroient avec plus de vigueur.
u Nous apprenons de Paris que, nonobstant la response du roy il y eut hier plusieurs avis dans le parlement à faire l’union du parlement avec les princes et les peuples, et d’escrire à tous les autres parlemens et à toutes les villes. Nous savons que l’on propose de faire un garde des sceaux, et qu’il y a des gens de condition qui désirent cet employ. Le nouveau prévost des marchands4 ordonne des fortifications et des levées, et peut-estre, au premier jour, parlera-t-on de faire un régent et de déclarer le roy prisonnier? Toutes les négociations et irrésolutions fortifient ce parti, et il est certain que tant qu’on flatte les peuples on les aigrit, et ils croient qu’on les appréhende; de sorte qu’il est nécessaire ou de s’accommoder avec M. le Prince en prenant des seuretés pour le retour, et ce bien promptement,
1 Voy. sur le massacre de l’Hôlel-de- Ville les Mémoires de Conrart et ceux de Mlle de Montpensier, ainsi que la relation du greffier de la ville, dans les Registres de V Hôtel-de-Ville pendant la Fronde, ouvrage publié par la Société de l’histoire de France.
2 On lit dans le Journal de Dubuisson-
Aubenay, à la date du 8 juillet i6Ô2 :
« Le procureur général s’est aujourd’huy absenLé et retiré en cour. »
3 Arch. des affaires étrangères , France , t. CXLI , pièce 79.
4 Le nouveau prévôt des marchands était le conseiller au parlement, Pierre Broussel, qui avait été imposé à l’Hôtelde-Viile par le parti des princes, le 6 juillet.
INTRODUCTION
ou bien d’agir avec vigueur, et que chacun sçache que ie roy veut devenir le maistre et restablir son autorité.
«Les plus intelligens mandent que le calme est maintenant dans Paris pour ce qu’ils ont tout ce qui leur fait besoin, et que les auteurs des séditions sont les maistres et feront ce qu’il leur plaira.
«La journée de mardy est à craindre, et, si on n’est pas d’accord, il est à propos de prévenir les résolutions qui se prendront ce jour-là par un parlement et un corps de ville, qui demeure tousjours dans l’approbation du roy, puisqu’il n’a encore rien paru de contraire.
« Si l’on veut donc se déterminer, il faut dresser une lettre de cachet en forme de manifeste, pour faire connoistre aux habitans de Paris et à toutes les villes de provinces le juste sujet que le roy a de se plaindre des princes et de ceux de leur parti, lesquels n’ayant tesmoigné désirer autre chose jusqu’à présent qu’une asseurance de l’esloignementde M. le cardinal Mazarin , dans la pensée qu’ils avoient que le roy ne se relascheroit pas et n’accorderoit pas à ses sujets une demande de cette qualité, néantmoins Sa Majesté ayant voulu donner cette marque de sa bonté et de son affection à ses peuples pour faire cesser les prétextes, les princes ne veulent plus exécuter ce qu’ils ont promis, au contraire ont pris de nouvelles liaisons avec les ennemis qu’ils attirent au dedans du royaume , et veulent que le roy ayt entièrement exécuté de sa part ce qu’ils souhaitent avant que se mettre en devoir de donner aucun ordre pour l’exécution de leur parole; ce qui fait assez connoistre leurs intentions; partant exhorter à la fidélité et à secourir le roy.
« Si on envoie un escrit de cette qualité pour prévenir les lettres-circulaires qui seront escrites au premier jour, il n’en faut pas faire l’adresse au corps de ville de Paris pour ne le pas approuver; au contraire, il est bon d’exagérer ce qui s’est passé dans Paris pour parvenir à ce changement x.
«On peut aussy adresser au parlement quelque chose de semblable, et dès à présent faire response aux députés par escrit conforme à ce que dessus, et leur dire que le roy escrira à son parlement qu’ils ayent au premier jour, toutes choses cessantes, à obliger les princes de députer vers le roy, suivant
1 L’administration municipale de Paris avait été changée le 6 juillet.
INTRODUCTION
ce qu’il leur a esté mandé; autrement, ledit jour passé, que tous les officiers dudit parlement qui restent à Paris ayent à se rendre près de Sa Majesté pour y recevoir ses ordres et délibérer en sa présence sur le refus fait par lesdits princes.
«Pour cet effet, il faut faire défenses aux députés de retourner à Paris et de désemparer la cour, et prendre garde particulièrement que les présidées ne s’y en retournent pas1, pour ce qu’il est de la dernière importance qu’il n’y ayt point là de présidens, si l'on veut establir le parlement ailleurs; ce qui est absolument nécessaire pour conserver l’autorité du roy; autrement il ne faut pas douter que tous les peuples ne suivent à la fin un parti où le parlement de Paris, le corps de ville et les princes du sang seront unis. Mais s’il s’establit un autre parlement , les affaires seront bien balancées , l’autorité du roy soustenue dans les provinces. Ceux de la cour, qui ont des grâces à espérer et qui se mesnagent avec le parlement pour ce qu’ils en ont besoin ne reconnoistront plus pour parlement que celuy qui sera autorisé par le roy, où seront tous les présidens et le procureur général, qui sont ceux qui font le corps.
«Dans cette pensée, avant que le roy s’esloigne et que la difficulté des chemins s’augmente, il faudroit, sans perte de temps, que chacun travaillast à mesme dessein, et obliger ceux qui sont à la cour d’escrire à leurs amis : M. le garde des sceaux2, à son fils, son gendre et ceux sur qui il a pouvoir; M. deVilleroy, à M. de Sève; M. Servien, à M. Fraguier; M. Le Tellier, à d’autres; M. Perrot, à M. Besnard et à d’autres de sa chambre; M. de Bragelonne, à son beau-frère; Bonneau , à son fils et à son neveu ; Richebourg , des gabelles, à son fils et à son gendre. Escrire à Mesnardeau pour luy et son frère. Un mot à MM. Sevin, Thybeuf, Prévost, Doujat et autres qui ne sont retenus que par le calme présent et l’espérance d’un prompt accommodement. M. de Verthamont, qui est à la cour, à son frère et d’autres, ses parens.
«Enfin, il n’y a personne qui n’ayt pouvoir sur quelqu’un, et cette affaire mérite une application prompte, et il ne faut pas douter qu’en deux fois vingt-quatre heures on n’en fasse sortir grand nombre, lesquels, dès le
1 La députation du parlement dont il 2 Le garde des sceaux était alors Mal¬
est ici question avait reçu la réponse du thieu Molé, qui était en même temps preroi le 1 1 juillet. mier président du parlement.
INTRODUCTION
win
premier jour qne l’on voudra, avec M. le garde des sceaux, les ducs et pairs que l'on pourra avoir, les conseillers d’honneur, quatre maistresdes requestes, feront un corps très- considérable, lequel sera establi par le roy mesme au lieu où il sera, et, après quelques jours le nombre augmentant, sera envoyé dans telle ville qui sera concertée, et ne s’appliqueront qu’au service du roy. et, estant unis dans une mesme volonté et dans le parti légitime, serviront très-utilement.
« C'est nostre avis, auquel vous estes conjuré de faire respouse prompte: autrement, si on ne prend cette résolution de bonne sorte, ou qu’on ne s'accommode promptement, chacun se croyant inutile s’en va chez soy. et ceux de Paris se porteront tous dans les interests des plus forts.
« Renvoyez-moy ce mémoire et la response, laquelle je vous ferai rendre, si vous le voulez.
«Il est estrange qu’hier tous les opposans à M. de Rohan1 firent défaut . et que le roy n’ayt pas fait former une opposition par mon substitut; que M de Bouillon n’avt pas fait trouver un avocat qui ayt plaidé trois heures durant sur la prééminence de Chast eau -Thierry et de ses autres terres-; que tous les autres gens de la cour n’ayent pas le cœur de traverser une affaire par la chicane, laquelle est contre le service du roy présentement et contre leur interest. pour ce que les princes l’affectionnent. Il sera reçu demain si on n’y donne ordre avant l’entrée du palais3.
« Mandez-mov des nouvelles des armées, si vous en savez; de Lorraine et d’Espagne, et du lieu où le roy doit venir, si c’est chose qui soit résolue et que l’on veuille bien dire; des nouvelles de la santé de M. de Mancini4; assurez Son Eminence de mon service. »
La lettre suivante de Nicolas Fouquet, en date du i5 juillet, peut être considérée comme le complément du mémoire précédent5 :
«J’ay reçu vostre billet fort tard; nos Messieurs0 estoient dispersés et
Rohan-Chabot, un des partisans du prince de Condé , demandait que le parlement enregistrât ses lettres de duc et pair.
1 Les lettres-patentes pour l'érection de Château-Thierry en duché n’avaient pas encore ete enregistrées par le parlement.
Le duc de Rohan fut reçu le 1 5 juillet. Ce mémoire serait donc du i4-
; Paul Mancini , blessé au combat de la porte Saint-Antoine; il mourut des suites de cette blessure.
5 Cette lettre, qui est autographe, se trouve aux archives des affaires étrangères France, t. CXLI.
0 II s’agit toujours des membres du parlement qui négociaient avec la cour.
INTRODUCTION
engagés en divers lieux, en sorte qu’il s’est passé du temps à les rejoindre. Us n’ont pas cru pouvoir aller ce soir à Saint- Denys, tant pour ce qu’il n’y a point icy d’escorte et qu’il eust fallu Lien du temps d’en envoyer quérir une à l’armée, qui est à quatre grandes lieues d’icy, et qu’il n’y a point de seureté; mais la principale raison est qu’ils croient qu’il est impossible d’aller sans estre vus, et d’estre vus sans estre suivis, tout le jour et la nuit mesme, de diverses personnes qui les voudront retenir à souper et coucher, chacun sçachant bien qu’ils n’ont point de giste. Outre qu’y estant allés avant-hier, et ayant dit publiquement qu’ils retournoient chez eux et ne vouloient pas demeurer à coucher, il est impossible que le soupçon ne tombast sur eux, et ce à la veille d’une response au parlement. Outre que l’entrée dans la maison de 72 [de Mazarin] estant exposée à la vue des députés qui observent tout et qui les auroient fait observer toute la nuit, en l’estât où sont les affaires, ils estiment que le service qu’ils pourroient rendre dans une telle conférence ne seroit pas si grand que le préjudice qu’ils apporteroient et aux affaires publiques et aux leurs en particulier, si la chose estoit descouverte, comme ils n’en doutent pas. M. de Champiastreux, d’ailleurs, ayant mandé qu’il viendroit les voir cette apresdisnée ou demain matin , sur un billet qu’ils luy avoient escrit, ils ne sçavent quel prétexte ils pourroient avoir pour un changement si subit, et cent autres raisons qui leur font croire le secret impossible.
«Nous estimons que les ordres sont à présent donnés au parlement. S’ils ne le sont pas et que l’on eust dessein d’avoir leur avis là-dessus, ils n’en peuvent prendre d’autre que celui que je vous ay mandé, qui est d’envoyer au parlement dès la pointe du jour une lettre de cachet du roy pour leur faire savoir les intentions de Sa Majesté; lesquelles intentions doivent estre réglées sur la résolution à laquelle on se déterminera; ce qu’il faut faire présentement, pour ce qu’en temporisant et en négociant tout périra inévitablement.
«Si l’on croit que 72 [Mazarin] puisse demeurer et les forces du roy capables de résister à celles des ennemis, il faut retrancher toute espérance de paix et d’accommodement, afin que chacun prenne son parti et que le roy appuie son autorité de tout ce qui y pourra contribuer; et, en ce cas, il faut que la lettre de cachet porte la juste indignation du roy du refus qui
INTRODUCTION. XXV
a esté fait de faire venir des députés de la part des princes et mander tout le reste du parlement.
«Si au contraire 72 [Mazarin] est dans le doute de pouvoir résister et qu’il ait quelque pensée de se retirer, il faut dès aujourd’huy , piutost que demain, s’accorder avec M. le Prince solidement, pour ce que dans peu de jours il ne le pourra peut estre plus ou refusera les asseurances de son retour, et, les peuples devenant insolens, M. le Prince n’en sera plus le maistre.
« En un mot , il n’y a personne en tout le royaume , de tous ceux qui ne sont point intéressés en cette affaire , qui ne dise la mesme chose : prendre une résolution certaine; il vaut mieux qu’elle ne soit pas si bonne, pourvu qu’elle soit certaine et que chacun sçache sur quel fondement il a à travailler.
« Sytost que nous aurons des nouvelles de ce qui aura esté fait demain au parlement, nous vous manderons nos sentimens dessus. Cependant nous nous reposons dans l’asseurance que nous serons avertis du temps du départ et de la marche du roy.
«Si mon frère1 est de retour, que 72 [Mazarin] nous f envoyé bien instruit de ses instructions. Nous conférerons avec lui de tout ce qui se peut faire.
« J’escrirai à mes gens dès ce soir pour ce que vous me mandez; mais ce ne peut estre que pour après demain au plus tost, encore si les lettres ne se perdent point. Je suis en peine d’un paquet envoyé pour cet effet.
« J’ai regret de l’estât où vous me mandez M. de Mancini 2.
« Il est nécessaire que M. le garde des sceaux mande icy MM. les maistres des requestes du quartier du conseil pour venir faire leur quartier à la suite du roy, et que l’on transfère la juridiction des requestes de l’hostel au mesme lieu où sera le parlement.
« Il faut travailler à faire sortir le plus grand nombre qu’il se pourra des officiers du parlement. M. Sainc-tot peut presser M. son frère; Bonneau peut escrire à son fds; M. Jeannin à ses beaux-frères. Escrire à M. Prévost, sa présence estant plus nécessaire que tout ce qu’il peut faire; faire donner
1 L’abbé Fouquet. au combat de ta porte Saint-Antoine, ne
2 Ce neveu du cardinal Mazarin, blessé tarda pas à succomber.
INTRODUCTION
fonds de six mille livres au moins, par l’ordre de M. de Guénégaud, pour ceux qui voudront partir-, en suite de quoy ledit sieur Guénégaud viendra. M. et Mmc de Turenne escriront à M. de Saint -Martin; M. Guitaut, à Verthamont, et savoir ce qu’est devenu son arrest; M. le garde des sceaux, à ses amis et à son gendre; M. Le Tellier, à Catinat et à Marie; le Boultz des requestes, à Janvier du Metz; M. de la Vrillière, à Phelypeaux. En Touraine, à quelqu’un de condition, adresser des lettres du roy pour faire donner en main propre à du Tronchay et Bonneau-Rebel , et en tirer
response; à Bourges, à M. Fraguier. Son Eminence peut faire escrire à M. Gaudart; le père Paulin, audit sieur Gaudart et à M. Besnard; si M. de Bellièvre veut, M. Sevin viendra; s’il est bien intentionné, il faut qu’il en donne cette preuve. M. Servien peut faire venir M. de Bauquemare; si Gargan est bien avec la cour, il faut qu’il envoyé son neveu de Larché, et M. de la Bazinière, Voysin; faire escrire à M. Baillif, maistre des comptes, ou à M. Baillif, avocat général au grand conseil, qui est à Mantes, qu’ils fassent [sic) venir l’un de ses gendres, M. le Prestre ou M. Lallemant. Savoir du marquis de Mortemart, s’il pourroit tenter Foucault en lui promettant toutes les choses qui le peuvent toucher. M. Mesnardeau avoit promis son frère; escrire à M. de Bellejambe de faire venir son fds. Lefebvre-la- Barre a pouvoir sur Le Vasseur et sur Vassan. Le marquis de La Vieuville, à Malo; M. le grand prévost, à Nevelet, son beau-frère.
« Mais il faut parler à tous ces gens-là avec chaleur et s’y appliquer fortement, et faire achever de donner aux présens les mille francs promis, mesme à Bretignières et à Bordier, et aux autres qui restent à payer, et avoir icy un intendant des finances pour veiller à tout. »
La translation du parlement, que le procureur général demandait avec tant d’instance, fut ordonnée par un arrêt du conseil du roi, du 1 8 juillet i (152 , et la ville de Pontoise assignée pour résidence au nouveau parlement. Il s’y installa le 6 août, et commença à rendre des arrêts au nom du roi. Comme les conseillers restés à Paris continuaient, de leur côté, à s’intituler parlement, le procureur général proposa de publier une déclaration du roi portant 1 « que le roy avoit eu dessein de tirer son parlement de l’op-
1 Le projet de déclaration, qui est tout conservé aux Archives des affaires étran-
entier de la main de Nicolas Fouquet, est gères, France, t. CL, pièce 3.
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pression en laquelle il s’est trouvé depuis quelque temps; que, pour cet effet, Sa Majesté avoit envoyé ses lettres de translation dudit parlement de Paris en la ville de Pontoise , portant interdiction de toutes fonctions et exercice de leurs charges en ladite ville de Paris, et injonction de cesser toutes délibérations; que lesdites lettres patentes , après avoir esté communiquées par le substitut du procureur général du roy aux principaux de la compagnie , elles auroient esté par lui portées sur le bureau de la grande chambre, toutes les chambres estant assemblées, lequel leur avoit fait entendre la teneur desdites lettres et la volonté du roy.
«Sur quoy, au lieu de déférer et cesser leurs délibérations, ils auroient pris les voix et, sans porter aucun respect aux ordres de Sa Majesté, auroient arresté que lesdites lettres ne seroient point lues, et mesme aucuns d’entre eux auroient esté si téméraires de maltraiter et emprisonner des colporteurs qui vendoient des copies imprimées de ladite translation , pour oster aux peuples la connoissance des intentions de Sa Majesté.
« Que non-seulement ils ont continué leurs fonctions en la manière accoustumée, mais ont fait défense aux eschevins de la ville de déférer aux ordres du roy, ont esté assez osés de casser l’establissement du parlement en la ville de Pontoise, quoiqu’il eust esté fait par le roy en personne; auroient cassé les arrests du parlement légitime, et se sont portés jusques à cet excès d’avoir dressé des actes qu’ils qualifient du nom d’arrests contre ceux des officiers et fidèles serviteurs du roy qui ont tesmoigné leur obéissance et tiennent le parlement par ses ordres, ne se voulant pas contenter d’estre dans la rébellion et félonie, mais voulant intimider les autres et les empescher de demeurer fidèles, et ce par un mespris et une désobéissance punissables.
«A ces causes, leur enjoindre de se rendre dans trois jours, pour tous délais, en ladite ville de Pontoise, satisfaire à la déclaration du dernier juillet, autrement et à faute de ce faire, ledit temps passé, que ceux qui continueront la fonction et exercice de leurs charges dans Paris et assisteront aux assemblées tenues par lesdits officiers du parlement, sous quelque prétexte que ce puisse estre , seront déclarés traistres et rebelles au roy, leur procès fait et parfait suivant la rigueur des ordonnances, leurs biens acquis et confisqués au roy, les deniers en provenant appliqués au payement des gens de guerre, les maisons rasées, les bois abattus et les
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offices supprimés, sans qu’ils puissent revivre, pour quelque cause et occasion que ce soit, en faveur d’eux, leurs résignataires, leurs veuves ou héritiers.
« Et, pour ce qu’il ne seroit pas raisonnable que ceux qui ont obtenu des survivances fussent punis de la faute qu’ils n’auroient pas commise, enjoint à eux de se rendre pareillement dans trois jours en ladite ville de Pontoise pour y exercer les charges ès quelles ils ont esté reçus, au défaut de ceux qui les possèdent à présent, autrement les survivances révoquées et les offices supprimés.
«Et, attendu la difficulté de faire les significations, à chacun des intéressés en particulier, de ladite déclaration, ordonne que la publication qui en sera faite et les affiches qui en seront mises en cette ville de Pontoise serviront comme significations faites à leur propre personne. »
En même temps, le procureur général écrivait à ses substituts pour leur enjoindre de se rendre à Pontoise1 : «Messieurs, le roy ayant voulu transférer le parlement hors de Paris, je crois qu’en qualité de son procureur général, je suis plus obligé de suivre ses ordres et exécuter ses commandemens qu’aucun autre de ses officiers et de ses sujets, et comme vous estes tous obligés de demeurer unis dans un mesme dessein et dans une mesme intention de vous conformer à tout ce que ma charge exige de moy, j’espère qu’il n’y aura aucun de vous qui veuille ny desservir le roy en lu y désobéissant , ny me désobliger en prenant une conduite contraire à la mienne. C’est la raison pour laquelle j’ay cru à propos de vous informer que mon intention est de demeurer ferme dans la fidélité que je dois au roy; faire ma charge dans le parlement au lieu où il lui a plu de l’establir par sa dernière déclaration , et de vous convier d’y venir rendre le service que vous devez auprès de moy. Ceux qui y viendront me feront plaisir. Je ne suis pas si déraisonnable que je prétende appeler ceux qui , par des raisons domestiques, auroient peine à quitter leur famille si promptement sans en recevoir de l’incommodité. Je laisse cela en la liberté de chacun, et n’y puis trouver à redire; mais, au moins, je souhaite que ceux qui y demeureront n’aillent plus au palais et ne fassent plus de fonction de substituts. Autrement j’aurois sujet de me plaindre d’eux, et ils auroient regret de me
1 Bibl. imp. ms. fonds Gaignières, n° 2799, f° 2g3.
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l’avoir donné. Je vous prie de me croire tousjours, etc. De Pontoise, ce 6 aoust 1 652 . »
Quoique peu nombreux, ce parlement de Pontoise rendit de grands services à l’autorité monarchique. Les arrêts des magistrats restés à Paris malgré les ordres du roi n’eurent plus de caractère légal. On ne vit plus dans leur assemblée qu’une troupe de factieux. La cause royale, qui gagnait tous les jours en popularité, l’emporta décidément, lorsque Mazarin, s’éloignant pour la seconde fois de la France, enleva tout prétexte à ceux qui prétendaient ne combattre que l'autorité odieuse d’un ministre étranger, et affectaient un respect hypocrite pour le pouvoir royal. Le cardinal ne continua pas moins de gouverner par l’intermédiaire des ministres qu’il avait laissés près de la reine.
A la tête des confidents de Mazarin exilé il faut toujours placer les deux Fouquet, le procureur général, siégeant au parlement de Pontoise, et l’abbé son frère, résidant à Paris, en présence de la faction des princes, contre laquelle il ne craignit pas de soutenir une lutte déclarée. Les frondeurs avaient pris la paille pour signe de ralliement, l’abbé Fouquet fit adopter, par les partisans de Mazarin, un morceau de papier, qu’ils portaient à leurs chapeaux. Les Mazarins, comme on disait alors, osèrent se réunir au Palais-Royal, en plein jour (2/1 septembre 1 652), et annoncer hautement la résolution de rappeler le roi dans Paris1. Le duc d’Orléans y envoya le maréchal d’Étampes; mais les bourgeois, qui étaient là au nombre de trois ou quatre cents, lui montrèrent les papiers qu’ils portaient à leurs chapeaux , en disant que la paille étoit rompue 2.
Le procureur général ne montrait pas moins d’énergie à la tête du parlement de Pontoise, et Mazarin l’en faisait remercier par son frère : « Je vous prie d’assurer M. le procureur général que j’ay une parfaite reconnoissance de la manière dont il agit. Vous lui manderez qu’il faut que luy et les autres du parlement portent les choses hautement et avec plus de vigueur que jamais, comme il a esté concerté, parce que ceux de Paris n’oublieront rien pour affaiblir leurs résolutions ou mettre de la sédition entre eux, n’ayant plus d’autre ressource.» Peu de temps après, Mazarin
1 Voy. dans les Mémoires de Mademoi- Mazarin et interceptée par les frondeurs. selle (édit. Charpentier, t. II, p. 173), 2 Voy. 1 e Journal de Dubuisson- Aabenay,
une lettre adressée par l’abbé Fouquet à à la date du 24 septembre.
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écrivait au procureur général 1 : « Je vous suis trop obligé du soin que vous avez voulu prendre de m’informer de tout ce qui s’est passé à Pontoise depuis mon départ, et de ce que vous avez appris du costé de Paris. Je n’ay pas escrit une lettre à M. vostre frère que je ne l’aie prié de vous bien assurer de mon amitié et que je me confie de tout en vous sans aucune réserve. Je vous confirme la mesme chose, et j’ose vous dire que, si vous pouviez voir là-dessus mes véritables sentimens , vous en seriez assurément fort satisfait. C’est, un mal que le nombre de ceux qui composent le parlement soit si petit 2; mais comme l’on me mande de Compiègne que l’on y envoyoit les maistres des requestes, qui sont auprès du roy; que je crois que M. de Mesmes et son fils partoient pour le mesme effet et en très-bonne disposition de servir le roy, et que d’autres conseillers dévoient sortir de Paris pour s’y rendre, je m’assure qu’à présent la compagnie sera bien augmentée. » Mazarin recommandait au procureur général, vers la fin de cette lettre, de se tenir en garde contre le cardinal de Retz, qui, disait-il, « n’a rien de bon dans l’âme ny pour le roy, ny pour l’Estat, ny pour moy. »
On a vu plus haut qu’au commencement de l’année i 652 Paul deGondi avait paru dévoué à Mazarin ; il espérait alors le chapeau de cardinal et avait besoin de la cour. Dès qu’il eut obtenu le chapeau, il s’enferma dans une neutralité menaçante. Bientôt même il redevint hostile et fut un de ceux qui exigèrent le second exil de Mazarin. Le ministre proscrit voyait en lui son ennemi capital, celui qui, par ses talents et ses vices, était le plus redoutable. u Je vous conjure, écrivait encore Mazarin au procureur général le 6 septembre, je vous conjure de vous appliquer à rompre par toutes sortes de voies les desseins du cardinal de Retz. Il faut bien garder les dehors, et empescher qu’il ne s’introduise et qu’il ne puisse jouer en apparence ny à la cour, ny à Paris le personnage de serviteur du roy bien intentionné; car il est incapable de l’estre jamais en effet. Vous n’aurez pas grande peine avec la reyne sur ce sujet; car elle le connoist trop bien pour s’y fier jamais. »
On voit percer, dans cette lettre, l’inquiétude mal déguisée du cardinal. La prolongation de son exil le fatiguait, et il s’avançait vers la frontière dès
1 Arcii. des ail', étrang. Lettres de Mazarin, t. XXX, f j 84-i85.
2 II s’agit toujours du parlement de Pontoise.
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le commencement d’octobre 1662, dans l’espérance d’entrer dans Paris avec le roi. «Je vous remercie du conseil que vous me donnez de m’approcher, écrivait-il, le 1 2 octobre, à l’abbé Fouquet, et du désir que vous tesmoignez que je sois en état de pouvoir accompagner le roy à Paris. Je vous avoue confidemment que c’est une chose que je souhaiterois , et pour la dignité de Leurs Majestés, et pour leur réputation, et pour l’avantage qu’en retireroient Messieurs du parlement de Paris qui est à Pontoise, pour le concert avec lequel on agiroil en toutes choses, et surtout par l’intelligence que j’aurois avec M. vostre frère, duquel je ferai tousjours une estime particulière, et je m ’y fie à un tel point que je n’oublierai rien afin qu’il soit toute ma vie un de mes plus intimes amis. Je fais donc estât de partir un de ces jours pour aller à Sedan. Je ne m’avancerai pas plus avant; mais je me tiendrai prest pour me rendre en diligence à la cour aussytost que l’on le jugera nécessaire. »
L’espérance de Mazarin fut trompée. Le roi rentra sans lui dans Paris (2 1 octobre 1 662), pendant que le prince de Condé allait rejoindre l’armee espagnole et que le duc d’Orléans se retirait à Blois. Le cardinal craignit que la reine ne restât entourée de ses ennemis, qui auraient prolongé indéfiniment son exil, et c’est encore à l’abbé Fouquet qu’il fait part de ses inquié. tudes. Il lui écrivait, le 2/1 octobre 1682 : «Je suis ravi de la manière en laquelle le roy est entré à Paris, et de la résolution qu’on a prise d’en faire sortir les factieux; mais j’ay bien peur que quelques-uns d’entre eux, ou par l’entremise de leurs amis à la cour, ou autrement, ne trouvent moyen d’en éluder l’exécution. C’est pourquoi je vous prie de nouveau de dire à la reyne confidemment, de ma part, qu’il faut faire avec hauteur et fermeté ce qui a esté arresté là-dessus, parce que si on souffroit que quelques-uns de ces chefs d’émeute, comme Broussel ou autres, restassent à Paris, ce seroit y laisser une semence de révolte , et cette tolérance seroit réputée une manifeste foiblesse , parce que l’on verroit qu’en mesme temps que l’on punit quelques séditieux on en espargne les chefs principaux. Il n’y a personne qui puisse estre avec raison d’autre avis que celui où je vois que vous estes, et j’en ay beaucoup de satisfaction , m’assurant que c’est aussy le sentiment de M. vostre frère. »
Parmi les chefs de la sédition que Mazarin craignait que l’on épargnât, le cardinal de Retz était toujours au premier rang. Il revient sur ce point et y
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insiste dans plusieurs lettres adressées à l’abbé Fouquet. «Je crois , lui écrivaitil , qu’il est impossible que le repos et l’obéissance envers le roy puissent s’ajuster avec le séjour du cardinal de Retz à Paris. Il donnera des méfiances et embarrassera, autant qu’il pourra, l’esprit de S. A. R. pour l’empescher de s’accommoder et de sortir de Paris 1-, et, en cas quelle y soit contrainte, il n’oubliera rien, afin quelle ne s’en éloigne pas, et fera de continuelles cabales pour le faire revenir et pour troubler les affaires plus quelles n’ont jamais esté. Je vous prie donc de dire à M. le procureur général qu’il faut s’appliquer sérieusement à ceci, comme à la chose qui, à mon avis, est la plus importante. Il n’y a personne qui le connoisse mieux que vous, et vous savez si j’ay rien négligé pour l’obliger à estre de mes amis, et que toutes mes diligences et ses paroles n’ont abouti à rien, parce que le fonds de la probité n’y est pas. Si on le pouvoit envoyer à Rome, comme il a fait offrir lui-mesme par la Princesse Palatine (Anne de Gonzague) d’y aller quand le roy voudroit , ce seroit un grand coup ; mais je ne crois pas qu’il s’y résolve jamais de son gré. Je vous prie d’en conférer avec M. vostre frère et de dire après à la reyne, de ma part, tout ce que vous aurez jugé à propos sur ce sujet.
«Comme vous estes des témoins irréprochables de tout ce qui s’est passé entre luy et moi , et que vous savez son peu de foi et ses mauvaises intentions , je sais qu’il vous appréhende fort, et que, sur ce que vous marquiez quelque chose à son désavantage dans vostre lettre qui a été interceptée, il a dit qu’il se vengeroit de vous. A quoi je vous conjure de prendre bien garde ; car c’est un homme dont l’humeur et la conduite vous doivent faire croire que, s’il en avoit la facilité, il le feroit encore plustost qu’il ne le dit. »
L’abbé Fouquet et le procureur général agirent avec la vigueur que demandait Mazarin, et contribuèrent à l’arrestation du cardinal de Retz2. Ce fut un courrier de l’abbé qui l’annonça au ministre exilé. En lui répondant, Mazarin cherche à dissimuler sa joie, mais les éloges qu’il prodigue à l’abbé Fouquet et à son frère parlent assez haut : « Je ne puis assez louer, lui écrit-il le 28 décembre i652, l’application avec laquelle vous embrassez toutes les
1 A cette époque le duc d’Orléans avait 2 Ce fut le 19 décembre i652 que le
déjà quitté Paris, mais Mazarin n’en avait cardinal de Retz fut arrêté et enfermé à pas reçu la nouvelle. Vincennes.
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occasions d’agir pour le service du roy , sans que la considération des ennemis que vous pouvez vous mettre sur les bras soit capable de vous refroidir; mais ce n’est pas par des paroles qu’il faut tesmoigner le gré que l’on vous en doit savoir, vous estant obligé au point que je suis des marques d’amitié que vous me donnez tous les jours sans aucune réserve. » En effet Mazarin, rentrant en France vainqueur des deux Frondes, n’oublia pas les services que lui avaient, rendus le procureur général et son frère l’abbé Fouquet.