NICOLAS FOUQUET, SURINTENDANT DES FIN ANCES
Pendant la Fronde, le rôle de Nicolas Fouquet avait été utile et même honorable. Il n’avait eu aucune de ces défaillances qui abattent souvent les courages les plus fermes aux époques de crise. Toujours fidèle à la cause royale, qu’il ne séparait pas de celle de Mazarin, il avait déployé, pour la servir, de l’habileté et du courage. Le moment de la récompense était arrivé, et l’occasion ne se fit pas longtemps attendre. Le surintendant des finances, duc de LaVieuvilie, mourut le 2 janvier 1 6 5 3 . Aussitôt sa place devint l’objet de nombreuses convoitises. Nicolas Fouquet, averti un des premiers, écrivit à Mazarin la lettre suivante 1 :
« J’attendois avec impatience le retour de Vostre Eminence pour l’entretenir à fond de tout ce que j’ay connu de la cause des désordres passés et des remèdes; mais, comme la mauvaise administration des finances est une des principales causes du décri des affaires publiques, la mort de M. le surintendant et la nécessité de remplir sa place m’obligent d’expliquer à Vostre Eminence, par celle-ci, ce que je m’estois résolu de luy proposer de bouche à son arrivée, et luy dire l’importance qu’il y a de choisir des personnes de probité connue, de crédit dans le public et d’une fidélité inviolable pour Vostre Eminence. J’oserois luy dire que, dans l’application que j’ay eue, en m’informant des moyens de faire cesser les maux présens et en éviter de plus grands à l’avenir, j’ay trouvé que, le tout dépendant de la volonté des surintendans, peut-estre ne serois-je pas inutile au roy et à
1 Cette lettre, en date du 2 janvier (Arch. des affaires étrang. Frange, t CL,
1 653 , est autographe et en partie chiffrée. pièce 18.)
INTRODUCTION
Vostre Éminence, si elle avoit agréable de m’y employer. J’ay examiné les moyens d’y réussir; je sais que ma charge1 n’est point incompatible, et plusieurs de mes amis, qui m'ont donné cette pensée, m’ont offert d’y faire des efforts, pour le service du roy, assez considérables pour n’estre pas négligés, de sorte que c’est à Vostre Eminence à juger de la capacité que dixhuit années de service dans le conseil en qualité de maistre des requestes et en divers emplois me peuvent avoir acquise; et pour l’affection et la fidélité à vostre service, je me flatte de la pensée que Vostre Eminence est persuadée qu’il n’y a personne dans le royaume à qui je cède. Mon frère en sera caution, et je suis asseuré qu’il ne voudroit pas en donner sa parole à Vostre Éminence, quelque intérest qu’il y ait en ce qui me touche , s’il ne voyoit clair et dans mes intentions, et dans la conduite que j’ay tenue jusques ici, et si nous n’avions parlé à fond des intérests de Vostre Éminence dans ce rencontre; et je puis lui protester de nouveau quelle ne sera jamais trompée quand elle fera un fondement solide sur nous, puisque personne au monde n’a plus de zèle et de passion pour les avantages et la gloire de Vostre Eminence. Je la supplie que personne au monde n’entende parler de cette affaire qu’elle ne soit conclue2. »
Malgré la reconnaissance de Mazarin pour les services que lui avait rendus le procureur général, il hésita longtemps entre les divers candidats à la surintendance. Un journal inédit de l’époque3 énumère les personnages qui prétendaient à cette charge : « M. le président de Maisons se fondoit sur l’injure qu’il avoit reçue d’en avoir esté osté. M. Servien alléguoit ses longs et fidèles services. MM. les mareschaux de L’Hospital et de Villeroy ajoutoient aux leurs quantité de raisons particulières et de bienséance. M. de Bordeaux, intendant des finances, se mettoit aussi sur les rangs etprétendoit y avoir bonne part. M. Fouquet mesme, procureur général au parlement, n’y renonçoit pas, ni quelques autres encore. »
Parmi ces candidats, un des plus autorisés était Abel Servien, qui avait rendu d’éminents services dans la diplomatie et pendant la Fronde. Il se plaignait de n’en avoir pas été récompensé, et il écrivait à Mazarin, le
1 La charge de procureur général, que une, également autographe, de l’abbé Fou- Nicolas Fouquet avait obtenue en i65o. quet, qui se porte caution pour son frère s A la suite de cette lettre, il s’en trouve 3 Bibl. imp. ms. S. F. 1 238 c bis, F 32 î .
INTRODUCTION
C janvier 1 6 5 3 1 : « Pour moi, je ne manquerai jamais à mon devoir, quoi qu’il arrive; mais l’exemple du traitement que je reçois, chacun voyant comme je sers, pourra refroidir beaucoup de gens. Je n’ose pas dire à Son Eminence tout ce que j’ai dans lame sur ce sujet, et combien je serois malheureux si ceux qui ont plus de crédit que moi sur l’esprit de la reyne pouvoient empescher que mes services ne fussent agréables à Sa Majesté.
Son Eminence sait bien que le plus grand de tous les déplaisirs est de servir y no agradir1 2. Je ne lairai pas d’axmir la patience qu’elle m’ordonne; car, outre qu’elle ne peut pas estre bien longue à un homme de soixante ans, il ne seroit pas bien séant d’en manquer à cet âge. Je suis le seul du royaume qui, depuis vingt ans, suis allé en rétrogradant, et qui, mesme dans un temps où tout le monde s’avance et s’establit avec tant de facilité, n’ai ni charge ni aucun establissement solide après trente-six ans de fidèles services, et, si je l’ose dire, assez considérables pour un homme de ma condition. »
Un des partisans dévoués de Mazarin insistait vivement en faveur de Servien 3. Après avoir signalé les vices de l’administration financière et les qualités nécessaires dans un surintendant, il continuait ainsi : «Je sais qu’il est rare de trouver un homme avec ces belles qualités; mais si je ne craignois moi-mesme de passer pour intéressé, j’en nommerois un qui pourtant ne m’a jamais fait ni mal ni bien, et je pourrois bien jurer avec vérité que j’en espère si peu, qu’il y a plus d’un mois que je ne l’ai vu ni ne suis entré dans sa maison. Vostre Eminence se le peut déjà imaginer, c’est M. Servien, qui a déjà la voix publique et pour qui je sais qu’on a fait publiquement en ce rencontre des vœux dans la chambre des comptes et à la cour des aides; mais on ajoute qu’il ne les aura pas, pareequ’il ne fera point d’otfres; je sais aussi qu’il se défend d’y prétendre; mais quand mesme il n’en voudroit pas, les plus sensés que j’entends discourir disent qu’ils ne voient pas comment, estant si homme de bien, si capable et si avant dans les affaires, Vostre Eminence peut se dispenser de les lui offrir. »
Cependant Mazarin hésitait toujours, et, sans contester le mérite de
1 Lettre autographe en partie chiffrée. 3 Affaires étrang. Frange, t. CXLIX,
(Arch. des aff. étrangères, France, t. CL, pièce i4- Cette lettre est datée du 2ojanpièce 9.) vier 1 653
2 Servir el non agréer.
INTRODUCTION
Servien, prétendait qu’il était peu propre à l’administration des finances. «C’est un grand malheur pour moi, écrivait Servien, le 2 5 janvier, à l’un des confidents de Mazarin 1, que Son Eminence, qui a vu de tout temps des emplois plus pénibles que celui-là réussir assez heureusement entre mes mains, juge le soin des finances trop laborieux pour moi. Cela veut dire quelle ne me juge pas capable de grand’chose, n’y ayant point de charge où il faille moins de travail, et l’exercice de celle-ci consistant plus à avoir de la prévoyance, de la fermeté et de la probité qu’à estre laborieux, dont il 11e faut point d’autres preuves que l’exemple de M. Bullion, qui l’a fort bien faite de son temps, quoiqu’il n’en ait jamais su le détail, qu’il ne le travaillast presque jamais et qu’une des principales parties lui manquast , qui est la probité. M. d’Effiat n’avoit pas aussi beaucoup d’application aux aflaires, et travailloit fort peu. M. d’Emery et M. de Maisons donnoient plus de leur temps aux intrigues de la cour, à l’entretien des dames, aux festins , au jeu et aux autres plaisirs qu’au travail des affaires, dont ils se reposoient sur des inférieurs; et, pour vous dire le vrai , il faut conclure qu’un homme, qui n’est pas capable de faire la charge de surintendant, est indigne pour jamais de toutes les grandes charges du royaume, où il faut nécessairement apporter plus de travail et d’assiduité qu’en celle-là. »
Au milieu de toutes les sollicitations qui assiégeaient Mazarin et qui étaient si manifestement intéressées, on aime à entendre le conseil d’un homme alors obscur, mais destiné à réparer les fautes des surintendants ses prédécesseurs. J. B. Colbert, simple intendant de Mazarin, lui écrivait le à janvier 1 653 2 : « La reyne me fit hier l’honneur de me demander si M. le surintendant défunt avoit fait de si grandes affaires pour Vostre Eminence, et de telle nature que, pour les tenir secrètes, elle fust obligée de laisser les allaires en l’estât quelles estoient, sans donner l’autorité aux directeurs3, afin de la conserver à M. de Bordeaux. Je fis response à Sa Majesté qu’il ne s’estoit passé aucune affaire dont je ne fisse le rapport à Sa Majesté en présence de deux mille personnes. Elle me dit quelle le croyoit; mais que M. Ondedei4, avec la Princesse Palatine, lui avoient voulu persuader le
1 Arch. des affaires étrang. France, t. CXLIX, pièce 29.
2 Ibid. t. CL, pièce 2 5.
3 Les directeurs des finances étaient
en ce moment MM. d’Aligre et de Morangis.
4 Zongo Ondedei, évêque de Fréjus, était un des parents de Mazarin.
INTRODUCTION
contraire. Je ne ferois pas ce discours à Vostre Eminence s’il n’avoit été fait par la reyne mesme, de qui Vostre Éminence le peut savoir, et je crois estre obligé en conscience de lui faire rapport d’un discours de cette nature. Je la supplie seulement que personne ne voie ma lettre.
«Pour ce qui est de l’establissement 1 à faire, Vostre Eminence voit et connoist fort bien tous les sujets qui en sont dignes, et je voudrois que personne ne se meslast de lui donner son avis sur une matière si délicate. Ma raison est que je vois peu d’avis qui ne soient fort intéressés, et je le con-
nois si bien que, crainte que, si j’en disois quelque mot à Vostre Eminence, le mien ne fust mis au rang des autres, j’aime mieux m’en taire tout à fait, joint que je crois certainement que Vostre Éminence choisira beaucoup mieux, quand elle aura l’esprit libre et débarrassé de tous les avis et de tous les rapports de personnes intéressées à proposer et à exclure. Je ne puis pourtant m’empeseher de lui dire ces deux mots , quelle se donne de garde de ceux qui sont d’esprit à sacrifier et à donner beaucoup aux subalternes pour avoir plus de facilité ' de tromper le principal. C’est en deux mots le désordre du temps passé , qui est celui de tous qui peut apporter le plus de préjudice aux affaires de Son Eminence et à l’Estat. »
Mazarin se décida enfin (8 février) à nommer deux surintendants, Abel Servien et Nicolas Fouquet. Le second reçut en même temps le titre de mi-
nistre d’Etat; mais, pendant plus d’une année, il eut peu de pouvoir. Le choix de Nicolas Fouquet avait été loin d’obtenir la même approbation que celui de Servien. Le cardinal, voulant donner quelque satisfaction aux can didats évincés, multiplia les charges de finances. 11 adjoignit aux deux surintendants trois directeurs des finances, un contrôleur général et huit intendants. «Leurs appointemens, dit l’auteur du journal que j’ai déjà cité2, et les gratifications ordinaires qu’ils recevoient ne consommoient guère moins d’un million de livres par an. »
La commission donnée par le roi aux surintendants est datée du 8 février î 653. Elle ne subordonne point Fouquet à Servien, comme l’a prétendu un historien, dont l’exactitude ordinaire s’est trouvée ici en défaut3. Les
1 Colbert entend par là la place de surintendant.
2 Bibl. imp. ms. S. F. n° 1238 c (bis),
f* 332. Il a été question de ce journal
dans l’Introduction au tome I du Journal d’Olivier d’Ormesson , p. lxxvii.
3 Histoire de la France pendant le ministère de Mazarin, par M. Bazin , t. II , p. 3og
xxxvm INTRODUCTION.
trésoriers de l’épargne ont ordre d’obéir à l’un comme à l’autre. L’accord ne dura pas longtemps entre les deux surintendants, et il fallut qu’un arrêt
(édit, in-18). On trouve le texte de la commission royale dans un manuscrit de la Bibliothèque impériale des cinq cents de Colbert, n° 2 35. Comme il s’est élevé quelque doute sur ce point, je publierai ici en note le texte même de la commission : « LOUIS , par la grâce de Dieu , roy de France et de Navarre, à nos amez et féaux les sieurs comte Servien, marquis de Boisdauphin et de Sablé, commandeur et surintendant des finances de nos ordres , l’un de nos ministres d’Estat, etFoucquet, conseiller en nostre conseil d’Estat et nostre procureur général en nostre cour de parlement de Paris , salut : Si la probité et la science sont les vertus nécessaires pour parvenir à la promotion des grandes charges, et si elles demandent de longues expériences pour s’en acquitter avec la fidélité et le bon ordre que les affaires requièrent , il nous a semblé ne pouvoir faire un meilleur choix que de vos personnes pour exercer celle de surintendant de nos finances, qui est à présent vacante par la mort du sieur duc de La Vieuville, les grands emplois qui vous ont incessamment occupés dedans et dehors le royaulme pour le bien de cet Estât, les preuves que vous avez tousjours données de vostre zèle et expérience pour en soustenir les intérests et la grandeur nous confirment dans cette créance et nous font espérer que vous vous acquitterez si dignement de cette importante administration que le public n’aura pas moins de sujet d’en estre satisfaicl que nous. Nous, pour ces causes et autres considérations à ce nous mouvant, vous avons constitués, ordonnés et
establis , constituons , ordonnons et establissons par ces présentes signées de nostre main, pour faire et exercer la charge de surintendans de nos finances , avec un plein et entier pouvoir d’en ordonner et de les administrer ainsy qu’en vos consciences vous jugerez estre nécessaire pour le bien de nostre service, comme aussy pour jouir de ladicte charge aux mesmes honneurs , autorités , prérogatives , prééminences , fonctions , estats et appointemens tels et semblables qu’en a joui ledict feu sieur de La Vieuville et les autres qui l’ont précédé dans cette charge, sans que de ladicte administration vous soyez tenus d’en rendre raison à nostre chambre des comptes ny ailleurs qu’à nostre personne , dont nous vous avons de nostre grâce spéciale, pleine puissance et autorité royale relevés et dispensés, relevons et dispensons , par ces dictes présentes, de ce faire, vous avons donné et donnons plein pouvoir, autorité, commission et mandement spécial. Mandons et ordonnons aux trésoriers de nostre espargne présens et à venir et autres nos officiers des finances et comptables généralement quelconques qu’il appartiendra, qu’en ce faisant il vous obéissent et entendent diligemment aux choses concernant ladicte charge; deffendons aux susdicts comptables d’acquitter aucunes parties de dons ou autrement quelconques acquits qui leur en soient expédiés, s’ils ne sont visés et accompagnés de vos ordonnances particulières, ainsy qu'il a tousjours esté praticqué et observé. Mandons auxclicts trésoriers de nostre espargne de vous payer, chacun en l’année de son
INTRODUCTION. XXXIX
du Conseil d’État déterminât nettement les fonctions de chacun d’eux. Il fut rendu le itx décembre 1 6 5 4 U Servien était chargé exclusivement des dépenses, et Fouquet des recettes; ce dernier traitait seul avec les fermiers des impôts et les financiers qui faisaient des prêts à l’État. Ainsi toute la partie délicate du système financier était exclusivement attribuée à Fouquet. C’était celle où l’on pouvait le plus facilement se livrer à des malversations. Comme il importe de préciser ce point, je citerai textuellement le passage de l’arrêt du 2/1 décembre qui concerne Fouquet :
«Le dit Fouquet pourvoiera au recouvrement des fonds et des sommes de deniers qui devront estre portés à l’espargne, et à cet effect le dit sieur Fouquet fera compter les fermiers et traitans, leur allouant en despense tout ce qu’ils auront payé en vertu des quittances et billets de l’espargne expédiés à leur descharge sur les ordres desdits sieurs surintendans. Il arrestera aussi tous les traités, prests et avances, examinera les propositions de toutes les affaires qui se présenteront, fera que les édits, déclarations et arrests nécessaires soient dressés , en fera poursuivre l’enregistrement partout où besoin sera.» Ainsi Fouquet était seul chargé de fournir les sommes, dont Servien réglait l’emploi.
A cette époque d’anarchie administrative , où les traitants profitaient de la détresse du Trésor pour prélever des intérêts usuraires et amasser des fortunes scandaleuses, les surintendants faisaient preuve d’une rare probité en repoussant les offres des financiers. Fouquet n’eut pas ce courage. Il mit son génie, souple et fécond en expédients, à la disposition du principal ministre, qui avait sans cesse besoin d’argent. En même temps, il se servit des dangereuses ressources dont il disposait pour satisfaire ses passions. Le crédit de son frère contribua pendant quelques années à le soutenir dans cette fortune brillante et périlleuse. L’abbé Fouquet ne s’était pas
exercice, les estats, pensions et appoirilemens qui vous seront ordonnés, et que nous voulons estre passés et alloués en la despense de leurs comptes par nos amés et féaux les gens de nos comptes à Paris, auxquels nous mandons ainsy le faire sans difficulté; car tel est nostre plaisir.
Donné à Paris le huitième jour de febvrier,
l’an de grâce 16 53, et de nostre règne le dixième. Signé LOUIS, et plus bas, par le roy, de Guénégaud. » Le texte de cette commision a été imprimé dans les Défenses de Fouquet.
1 On le trouve dans le même manuscrit à la suite du précédent.