CXXXVIII
INTRODUCTION
nombreux financiers que poursuivait la chambre de justice s’indignaient de la dureté de Louis XIV et de ses ministres. La noblesse ne se résignait pas tout entière à échanger son indépendance contre la servitude des cours. Les rentiers accusaient l’État de banqueroute. De là l’opposition qui perce dans un certain nombre d’écrits contemporains. Les lettres de Mra6de Sévigné et surtout de Gui Patin portent la trace de cet esprit critique. Le 6 novembre 1666, Gui Patin écrivait : «Messieurs du Puy, qui estoient de fort honnestes gens de la vieille trempe, des bons François, ultimi Romanorum, comme Brutus et Cassius dans les Annales de Tacite. » Et encore le 1 5 avril 1667: «On ne parle ici que de banqueroutes, malheurs, désordres et pauvreté1. » Bussy-Rabutin traçait le roman satirique de la cour de Louis XIV. Olivier d’Ormesson se range parmi les adversaires du gouvernement. Il se fait l’écho de toutes les plaintes , de toutes les inquiétudes , des bruits sinistres , des présages funestes; il enregistre soigneusement l’expression du mécontentement des classes blessées dans leur intérêt ou dans leur vanité. Aussi, tout en signalant ce que son journal renfermait d’utile, ai-je dû, pour être juste, compléter les renseignements qu’il fournit et combattre le jugement qu’il porte sur l’administration de Louis XIV.
Malgré les lacunes et les défauts de cette dernière partie du Journal d’Olivier d’ Ormesson , on doit reconnaître quelle fournit à l’histoire beaucoup de renseignements précieux et d’une authenticité incontestable. Ainsi le remboursement des rentes, la réforme des lois, l’influence personnelle de Louis XIV siégeant au milieu des jurisconsultes, la date précise des premiers travaux de la commission chargée de cette réforme, le nom des conseillers d’État, maîtres des requêtes et avocats qui y prirent part, le rôle secondaire du parlement, les détails de l’enregistrement des nouveaux codes, les obstacles que présenta leur exécution et dont la volonté de Louis XIV parvint à triompher; tous ces faits, incomplètement ou inexactement racontés par les historiens, sont retracés par un témoin véridique. Il en est de même des affaires ecclésiastiques, des efforts tentés par Colbert pour diminuer le nombre des moines et des religieuses, de la lutte engagée, en 1 664, entre les gallicans et les ultramontains, enfin de la paix de l’Ecjlise
1 Voy. encore les lettres des ieret 22 oc- 17 janvier 1668, 26 avril et 23 novembre
tobre 1666, 12 mars et 20 mai 1667, 1669, 2 juin et 1 4 août 1671, etc.
INTRODUCTION. cxxxix
due au pape Clément IX et à l’heureuse médiation de quelques évêques français 1.
Tous ceux qui estiment l’exactitude chronologique, qui préfèrent la précision des faits et des dates à des récits vagues et pompeux, ou à des vues générales, tous ceux enfin qui aiment l’histoire consciencieuse, détaillée, féconde en renseignements sur les mœurs et les institutions, apprécieront l’importance du Journal d’Olivier d’Ormesson. Il a surtout le mérite de faire revivre la société du xvne siècle. Le récit simple et naturel de l’auteur retrace les relations, tour à tour graves et brillantes, de cette époque. Ses conversations avec Guillaume de Lamoignon , Mmc de Sévigné , Turenne, Le Brun, Bossuet, transportent le lecteur dans un siècle fécond en esprits piquants et solides. On aime à parcourir, avec ce guide consciencieux, un monde si brillant. On oublie la misère des classes inférieures , les désordres scandaleux des grands , l’inégalité odieuse créée et maintenue par l’injustice, l’abus des lettres de cachet et de tant d’autres mesures arbitraires, pour ne voir que cette société régulièrement organisée, où la vie était paisible, les croyances stables, les désirs limités; où régnait l’accord entre le souverain et le peuple; où le concours des volontés et des elforts avait pour résultat la grandeur de la France. La licence avait disparu, et l’ordre ne dégénérait pas encore en despotisme intolérable. Les finances étaient dans un état de prospérité que la France n’a atteint à aucune autre époque; nos vaisseaux couvraient les mers et portaient avec une glorieuse fierté le pavillon français; de riches et vastes colonies ouvraient un débouché au commerce et
à l’industrie; les- lois étaient améliorées; une hiérarchie de fonctionnaires fortement organisée faisait respecter la pensée du pouvoir central jus qu’aux extrémités du royaume; l’armée savait vaincre et obéir; le génie littéraire, puissant et contenu, original et régulier, sobre dans sa fécondité, sévère dans son inspiration, présentait le type le plus parfait de l’esprit français; enfin l’Eglise réconciliée avait pour soutiens Arnauld et Bossuet. On voudrait arrêter ce glorieux siècle sur la pente fatale où vont le précipiter l’orgueil et l’ambition du roi, et où l’entraîne déjà l’ardent et funeste génie de Louvois. C’est, du moins, un spectacle plein de grandeur et de beauté que celui du siècle de Louis XIV dans ce moment de puissante et
Journal d’Olivier d’Ormesson, t. II, p. 556, 55g, 56o.
INTRODUCTION
féconde jeunesse. Lorsqu’on compare les deux époques dont le Journal d’Olivier d’Ormesson présente une chronique détaillée, on ne peut s’empêcher de dire avec une princesse qui opposait aux agitations stériles de la Fronde les années brillantes du gouvernement personnel de Louis XIV : «En voyant aujourd’hui la France si calme et si triomphante, et gouvernée avec tant de sagesse et une puissance si absolue, on a peine à s’imaginer quelle ait été réduite au point où nous l’avons vue au temps de la régence d’Anne d’Autriche, mère du roi1.»
1 Mémoires de la duchesse de Nemours, commencement de la première partie.