‹ Journal d'Olivier Lefèvre d'Ormesson, et extraits des mémoires d'André Lefèvre d'Ormesson. PubliésChapitre 20 sur 71 · CXXX1V · texte numérisé non relu

CXXX1V

INTRODUCTION

Rien de plus funeste, lorsque l’autorité tomba aux mains d’un Chamillart, qui se croyait le génie de Louvois , parce qu’il avait sa puissance1. Mais, dans les premières années de l’administration de Louvois, la vigueur de la centralisation produisit d’excellents résultats. La discipline la plus sévère remplaça l’ancienne licence des troupes. Peine de mort prononcée contre les déserteurs2, défense de s’écarter des garnisons3, répression énergique des désordres4, fixation précise de ce que pouvaient exiger les soldats en marche5, prescriptions minutieuses sur l’ordre des campements, sur le matériel et les approvisionnements militaires6, rien ne fut négligé pour régulariser les mouvements de l’armée, assurer le bien-être des troupes et protéger le bourgeois et le paysan contre les violences de la soldatesque. Les armées avaient des chariots pour le transport des vivres et du matériel, des ambulances pour les blessés7. Un ennemi déclaré de Louvois, Saint-Simon, n’hésite pas à reconnaître et à proclamer l’habileté de ce ministre pour l’organisation et l’entretien des troupes: «Il les distribuoit avec grande connoissance, suivant leurs besoins, en des lieux où le soldat gagnoit sa vie et le cavalier se raccommodoit. Il avoitla mesme attention et les mesmes mesnagemens pour les officiers, qu’il restablissoit de mesme parles ax^antages des postes ou des quartiers d’hiver. C’est ce qu’il régloit lui-mesme et sans y paroistre le moins du monde que par des ordres secrets aux intendans. Il avoit l’œil attentif à une exécution précise. »

L’Hôtel des invalides fut fondé en 1671, et ainsi fut réalisée la pensée, déjà ancienne, d’assurer aux soldats mutilés un asile tranquille et honorable. On voit ce projet se manifester sous Henri III et Henri IV et recevoir un commencement d’exécution par la fondation de quelques pensions en faveur de soldats infirmes8. Louis XIV leur donna le plus magnifique asile qui ait été ouvert au courage. Les armes furent perfectionnées. La baïonnette, placée à l’extrémité du fusil, remplaça la pique, dont l’usage

1 Mém. de Berwick, collection Petitot, 2° série, t. LXVI.p. i5o-i5i.

2 Ane. lois françaises, t. XVIII, p. 1 9 3 .

— Œuvres de Louis XIV, t. Il, p. 89.

Ane. lois françaises , t. XVIII, p. 197.

' Œuvres de Louis XIV, t. II, p. 90-9 1 .

1 Ibid. p. 90-92.

6 Ane, lois françaises , t, XIX, p. 1 4 - 1 5 .

7 L’ordonnance pour les ambulances n’est que de 1 69 1 ; mais on voit dans Y Histoire de la milice française, par Daniel . qu’elles existaienl de fait dès 1668.

8 Ane. lois françaises , t. XIV, p. 599, et t. XV, p, 3o 1 .

INTRODUCTION

avait été maintenu jusqu’alors dans les corps d’infanterie1. Chaque régiment eut ses compagnies d’élite. Les haras assurèrent la remonte de la cavalerie et perfectionnèrent la race chevaline2. Des escadrons de cuirassiers et de grenadiers à cheval furent organisés. Le corps des dragons s’accrut et eut un colonel général. La France emprunta aux étrangers le nom et l’arme des hussards. Des écoles d’artillerie furent établies à Douai, à Metz, et plus tard à Strasbourg. Le régiment d’artillerie se remplit bientôt d’officiers presque tous capables de conduire un siège. Ils avaient l’exemple et les leçons d’un des hommes les plus éminents de ce siècle, de Vauban. 11 construisit et répara cent cinquante places fortes, et organisa le corps des ingénieurs.

La noblesse, trop longtemps accoutumée à obtenir d’emblée les dignités qui doivent être la récompense du mérite et de l’expérience, apprit à obéir avant de commander3. Des écoles de cadets la préparèrent au métier de la guerre. « On s’y ployoit par force , dit Saint-Simon 4, à estre confondu avec toutes sortes de gens et de toutes les espèces. » L’avancement militaire fut aussi assujetti à des règles invariables. L’ancienneté, ou, comme on disait alors , l’ordre da tableau l’emporta sur la naissance5. Louvois ne toléra plus la négligence de ces colonels de cour, qui connaissaient à peine le régiment acheté en leur nom. On en trouve une preuve dans le passage suivant d’une lettre de Mme deSévigné6 : «M.de Louvois dit l’autre jour tout haut à M. de Nogaret : Monsieur, vostre compagnie est en fortmauvais estât. — Monsieur, je ne lescavois pas. — Il faut le sçavoir, dit M. de Louvois; l’avez-vous vue? — Non, monsieur, dit Nogaret. — Il faudroit l’avoir vue, monsieur. — Monsieur, j’y donnerai ordre. — Il faudroit l’avoir donné; il faut prendre parti, monsieur : ou se déclarer courtisan, ou s’acquitter de son devoir quand on est officier.» Ainsi, assujettissement de tous, quel que fût leur rang ou leur dignité, à l’autorité du roi, qui voulait rendre « toute condition

1 Ane. lois françaises , t. XVIII, p. 36g.

2 Voltaire donne la date de 1667 pour

l’institution des haras ( Siècle de Louis XIV ,

ch. xxix); mais les deux ordonnances pu¬

bliées dans les Anciennes lois françaises, t. XVIII, p. 63et2io, sont, l’unede i665,

l’autre de 166g.

3 Voltaire, Siècle de Louis XIV, chapitre xxix.

4 Mémoires, édition Hachette, in -8°, t. XII, p. 438.

5 Ibid. p. 43g.

6 Lettre du 4 lévrier 168g.

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simple peuple1; » et en même temps, activité, régularité, discipline sévère : tels sont les principaux caractères de l’administration de Louvois.

Olivier d’Ormesson, qui n’entre pas dans ces détails d’organisation militaire, en indique les résultats, en traçant un tableau assez complet des campagnes de Flandre ( i 6 6 7 ) 2 et surtout de Franche-Comté ( 1 6 6 8 ) 3. Ua faveur de Louvois s’accrut parle succès de ces guerres. Colbert s’en alarma, et, redoutant l’accord de Turenne et de Louvois, il tira de sa retraite le prince de Condé4, qui , depuis la Fronde, vivait dans une sorte de disgrâce. Malgré les brillants succès de Condé, Louvois continua de grandir dans la faveur du roi. En 1668, il obtint la surintendance des postes et devint, en ] 6 y 1 , chancelier des ordres du roi. Alors la rivalité entre les ministres devint si ardente, que d’Ormesson écrivait, le 2 4 novembre 1671, «qu’ils en estoient aux extrémités l’un contre l’autre5.» L’année suivante, Colbert empêcha Le Tellier de devenir chancelier, en déclarant que, s’il était nommé, il sc retirerait6. Mais ce ne fut qu’un ajournement. La faveur de Louvois s’accrut encore pendant la guerre de Hollande, et son père parvint enfin à la dignité qu’il ambitionnait. Il fut à la tête de la magistrature, pendant qu’un de ses fils dirigeait les armées et que l’autre présidait les assemblées du clergé.

Louvois devint alors si puissant et si orgueilleux qu’on ne pouvait plus l’aborder. «Il y eut l’autre jour, écrit Mme de Sévigné 7, une vieille trèsdécrépite qui se présenta au dîner du roi; elle faisoit frayeur. Monsieur la repoussa et lui demanda ce qu’elle vouloit : «Hélas! monsieur, lui dit-elle, je voudrois bien prier le roy de me faire parler à M. de Louvois. » Le roi lui dit: «Tenez, voilà M. de Rheims qui le peut mieux que moi.» Cela réjouit fort tout le monde. » Tant que vécut Colbert , Louvois eut un rival, et Louis XIV, sans se laisser dominer par aucun d’eux, balança adroitement leur crédit, leurs talents, leurs efforts. Il les récompensait magnifiquement, et les tenait en même temps dans une étroite sujétion , que leur rappelaient tantôt quelques paroles hautaines, tantôt des refus obstinés. Il écoutait ses conseillers, s’en servait et restait le maître. Sans doute il n’a pas créé les

1 Mémoires de Saint-Simon , édition Hachette, in-8°, t, XII, p. 442.

Journal, t. II, p. 5o5 , 5o8 et suiv.

Ibid. p. 542-543.

4 Journal d' Oliv. d’Ormess. t. II, p. 524-

5 Ibid. p. 616.

0 Ibid. p. 63 i-632.

7 Lettre du 1 1 septembre 1676.

INTRODUCTION

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grands ministres auxquels il a dù en partie l’illustration de son règne; mais sans lui , sans sa volonté forte et persévérante, qui s’éleva au-dessus des plus vives oppositions pour réaliser leurs plans , la France eût vainement produit des Colbert et des Louvois.

Ce fut donc avec raison que les grands écrivains, interprètes des générations nouvelles, exaltèrent le règne de Louis XIV et célébrèrent ce prince, qui commençait comme Auguste avait fini. «U n’est pas étonnant, écrivait Racine J, de voir un jeune homme gagner des batailles, de le voir mettre le feu par toute la terre. Il n’est pas impossible que la jeunesse et la fortune l’emportent victorieux jusqu’au fond des Indes. L’histoire est pleine de jeunes conquérans; et l’on sait avec quelle ardeur Votre Majesté elle-même a cherché les occasions de se signaler dans un âge où Alexandre ne faisoit encore que pleurer sur les victoires de son père. Mais elle me permettra de lui dire que, devant elle, on n’a point vu de roi qui, à lagc d’Alexandre, ait fait paroître la conduite d’Auguste ; qui , sans s’éloigner presque du centre de son royaume, ait répandu sa lumière jusqu’au bout du monde, et qui ait commencé sa carrière par où les plus grands princes ont tâché d’achever la leur.» Boileau s’unissait à Racine pour célébrer les rois, bienfaiteurs des peuples, qui préfèrent à l’éclat des conquêtes la gloire des réformes pacifiques2. 11 rappelait, avec l’ingénieuse précision de son style , les institutions que l’histoire expose en détail. Molière n’avait que des éloges pour ce prince ennemi de la fraude. Grâce à sa royale protection , il pouvait donner un libre essor à son génie et travailler à la réforme des mœurs et de la société. La chaire retentissait des louanges de Louis XIV, et Bossuet prêtait à l’autorité royale l’appui de son éloquence. Il existait, en un mot, une merveilleuse harmonie entre l’autorité politique et la puissance intellectuelle; elles se soutenaient et s’éclairaient mutuellement.

Mais tant de réformes ne s’accomplissent pas sans blesser des intérêts considérables et froisser des sentiments quelquefois nobles et généreux. Les familles parlementaires, si nombreuses et si puissantes au xvnc siècle, souffraient du silence auquel on les condamnait, de l’affaiblissement de leurs privilèges et de la diminution de leurs revenus. Les amis de Fouquet et des

1 Épître dédicaloire de la tragédie cY Alexandre. — 2 Épîlre première, vers i3o et suivants.

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