PRÉDICATIONS EN
Sur la fin du mois de février 1 648 , le père Desmares estant retenu pour prescher le caresme en l’église Saint-Mericq (Merry), la reyne le voulut faire arrester et l’envoyer en Bretaigne pour faire cesser les disputes de la grâce, en laquelle le père Castillon et iuy n’estoient pas d’accord, ayant l’un et l’autre tesmoigné leurs sentimens dans leurs prédications. Le père Desmares, qui avoit des amis et sectateurs, fut adverti et se cacha pour n’estre pas arresté. M. l’archevesque de Paris, qui aimoit ledit père Desmares, prestre de l’Oratoire, indigné du traitement qu’on luy faisoit, envoya au père Castillon, jésuite, faire deffenses de prescher le caresme aux filles religieuses du Calvaire, où il estoit retenu; ce qu’il a observé et est demeuré sans parole et sans prescher tout le caresme. La reyne ne put obtenir du sieur archevesque de Paris la permission de prescher pour ledit père Castillon. On fit à ce sujet les vers suivans:
Latet alter, silet alter, et quia lalet alter, silet alter,
Latere coactus alter, silere jussus alter,
Utrutnque recte :
Nam qui latet pudenda dicebat;
Qui silet dicenda jam dixit;
Imo non recte :
Latet enim qui dignus exilio,
Silet qui dignus eloquio;
Utrumque tamen ,
Quod mirere, nolente regina, volenle pontifice,
Quod lugeas, plaudentibus liæreticis,
Frementibus catholicis.
1 Mémoires d'André d’Ormesson, P 284 recto. (Voy. Journal d’Olivier d’Ormesson , l. 1, p. 435.)
Quis credat aut religiosorem pontifice Reginam, aut potentiorem regina pontificem?
Quis pastorem lupo insidianli amicum,
Catulo latranti ferat infestum?
O miserum gregem! male consultum pastorem!
Quid siles, Roma? Quin exsurgis, Dcus,
Ut dissipentur inimici lui!
Fait ce huitième avril i648. »
André d’Ormesson a ajouté, en 1 6 5 A : «Le père Castillon a obtenu, à la fin de l’année 1 fi 5 4 , au mois de febvrier, la permission de prescher, et fit sa première prédication dans les Jésuites de la rue Saint-Antoine le lundy gras 6 febvrier 1 6 5 4 , que j’entendis. »
UE L’INCONSTANCE ET LEGERETE DES PRINCES ET GRANDS SEIGNEURS DE FRANCE , DEPUIS L’ANNÉE 1 6 4 9 JUSQUES EN L’ANNEE 1 6 5 3 b
En l’année 1649, pendant le siège de Paris, M. le duc d’Orlcans, M. le Prince et M. le cardinal Mazarin estoient unis pour ruiner Paris, offensés des barricades de l’année 1 6 48 . Le prince de Conty, le duc d’Elbeuf, le due de Longueville, le duc de Bouillon et autres se mirent dans Paris et résistèrent au roy et à ceux qui l’assistoient en faveur du cardinal, fort haï et détesté dans Paris. J’oubliois que le coadjuteur estoit lors ennemi du cardinal et s’estoit joint au parti de Paris. Le parlement de Paris et M. le duc de Beaufort suivoient le mesme parti.
Lorsque l’accommodement de Paris eut esté fait (avril 1 6 4 9 ) 2, le prince de Concîé et le prince de Conty se réunirent avec le duc d’Orléans et voulurent faire condamner le duc de Beaufort, le coadjuteur et M. de Broussel, comme ayant entrepris sur la personne du prince de Condé. Le duc d’Elbeuf se remit avec le cardinal Mazarin contre M. le Prince. Tout à coup
1 Mémoires d’André d’Ormesson, P 33o, sqq. Ce morceau, dont plusieurs détails seront répétés dans les articles suivants, embrasse l’ensemble des faits et donne une vue générale des événements qui sont racontés dans les Extraits d’André d’Or¬
messon. C’est ce qui m’a décidé à le publier. Il établit d’ailleurs un lien naturel entre les Mémoires de ce magistrat et le Journal de son fils, qui s’arrête en i65o.
s Paix de Ruel. (Voy. Journal d’Olivier d’Onnesson, t. I, p. 732-733.)
D’ANDRÉ D’ORMESSON. 641
le coadjuteur se tourna du costé du cardinal Mazarin, et s’estant réunis 1 avec la reyne et le duc d’Orléans, ils firent emprisonner le prince de Condé, le prince de Conty et le duc de Longueville dans le bois de Vincennes
Mmede Chevreuse, pour marier sa fille au prince de Conty, entreprit avec le coadjuteur de tirer les princes de prison et elle y porta le duc d’Orléans. Au mesme temps que l’on proposa au parlement de faire sortir les princes de prison, on entreprit de chasser le cardinal Mazarin de la cour, lequel sortit de Paris voyant la hayne publique s’eslever contre luy [février 1 65 1].
Lorsque les princes entrèrent dans Paris, le coadjuteur se mit dans leur carrosse, et ils estoient les meilleurs amis du monde, à en juger par leur contenance extérieure.
Le coadjuteur, pour devenir cardinal, se raccommoda avec le cardinal Mazarin et promit à la reyne de le restablir2. R fit tant par ses menées qu’il fut fait cardinal, et, travaillant tousjours à son ordinaire aux brouilleries de la cour pour devenir principal ministre au préjudice du cardinal Mazarin , il fut arresté prisonnier par le commandement du roy et mené au bois de Vincennes, au mois de janvier 1 6 5 3 . Voilà le fruit de tous ses travaux.
M. le chancelier estant demeuré dans Paris, les sceaux donnés au premier président [septembre 1 6 5 1 ] , s’unit au parti des princes et fut fait chef de leurs conseils. Puis il alla retrouver le roy, reprit sa place et la tient encore; il préside les conseils en ce mois de febvrier 3 6 5 3 .
M. le premier président, ayant entrepris de tirer les princes de prison, en est venu à bout, M. de Champlastreux, son fils, ayant esté intendant de justice auprès de M. le Prince. Puis il s’est fait ami du cardinal Mazarin3, qui luy a fait donner les sceaux; il est devenu ennemi et persécuteur du prince de Condé et de tous ses adhérens,
M. le duc d’Orléans, qui avoit consenti l’emprisonnement du prince de Condé et avoit tousjours esté contraire à sa délivrance, s’est depuis remis
1 Voy. Journal d’Olivier d’ Ormesson, t. I, p. 8o3-8o/(.
2 Ce fut surtout la duchesse de Chevreuse qui rompit l’union des deux Frondes, parce que le mariage de sa fdle avec le prince de Conti n’avait pas eu
lieu. (Voyez plus bas, p. 648, note 1.)
3 La cause de ce changement fut la révocation de la première commission de garde des sceaux donnée à Matthieu Molé (avril 1 65 1 ) . 11 attribua cette disgrâce au prince de Condé.
1649-1653. avec lu y et a fait tous ses efforts contre le roy pour l’empescher de rentrer dans Paris, et maintenant il est réduit à Blois.
Le duc de Bouillon , qui estoit dans Paris contre les princes et [pour] le cardinal, s’est depuis remis au service des princes et a fait rebeller la ville de Bordeaux contre le roy et le cardinal. Depuis il s’est fait ami du cardinal et est mort à Mantes dans le service du roy 1.
Le mareschal de Turenne, son frère, quitta le service du roy pour venir au secours de Paris, et s’estant depuis mis avec les Espagnols il perdit la bataille de Retbel'2 contre l’armée du roy. Depuis il a repris le service du roy, a esté fait chef de l’armée de Sa Majesté contre M. le Prince, et l’est encore en ce mois de febvrier 1 6 5 3 .
M. le Prince, après avoir pris la deffense du cardinal Mazarin en l’an 16/49 et avoir vaincu les Espagnols en quatre batailles, s’est fait Espagnol contre la France avec le duc de Lorraine. Le prince de Conty est tousjours dans la ville de Bordeaux.
M. le duc de Longueville a quitté le parti de M. le Prince, encore que sa femme fust dans Bordeaux. Il est demeuré paisible et fidèle au service du roy dans son gouvernement de Normandie.
Le président de Maisons, fait surintendant par la faveur du cardinal Mazarin, est devenu son ennemi, irrité d’avoir esté osté de cette place pour y mettre le marquis de La Vieuville, et il s’est mis bien avant dans l’armée et le conseil des princes pendant l’année i65a.
Le duc de Beaufort, ennemi de M. le Prince avant sa prison, est devenu son ami après sa délivrance. Il s’estoit fait aimer du peuple de Paris, et est maintenant banni de cette ville; il s’est retiré auprès du duc d Orléans.
Le prince Thomas3, qui avoit tousjours esté Espagnol, est maintenant ministre d’Estat, et un des principaux gouverneurs du royaume.
Je laisse une quantité de seigneurs de moindre importance qui ont changé et recbangé de parti aussy souvent que de chemise. M. de Chasteauneuf, restabli dans sa charge de garde des sceaux par la faveur du cardinal Mazarin et de Mme de Chevreuse, en a esté osté, et les sceaux ont esté rendus
1 Frédéric Maurice de La Tour d’Auvergne, duc de Bouillon, né en i6o5, mourut le 9 août i652.
1 Turenne fut vaincu à Rethel par le
maréchal du Plessis - Praslin , le i5 décembre i65o.
3 Le prince Thomas de Carignan était de la maison de Savoie.
D’ANDRÉ D’ORMESSON
au chancelier, et depuis, devenu ennemi du cardinal Mazarin et ne vou- 16/19-1653. lant demeurer avec luy, il s’est retiré chez luy et est maintenant banni à Leuville sans employ h
J’ay gardé le cardinal Mazarin pour l’exemple le plus remarquable des inconstances et changemens de la fortune de nos jours. Car ayant eu tous les grands princes pour ennemis ouverts et déclarés, le parlement de Paris, qui a fulminé des arrests contre luy, qui l’a banni et a confisqué ses biens, qui a vendu sa belle librairie, ses statues et ses riches meubles, qui a mis sa teste à cinquante mille escus, après avoir esté contraint par deux fois [en 1 65 1 et 1 6 5 2 ] de se retirer du royaume, détesté comme la ruyne de la France, après avoir veu toutes les bonnes plumes taillées contre luy, tant d’escritssanglans et injurieux contre sa personne, il rentra hyer, lundy 3 febvrier 1 653 , dans Paris. Le roy et toute la cour ayant esté au devant de luy par delà le Bourget, il est rentré dans Paris avec le roy, dans le carrosse du roy, et logé dans le Louvre en toute seureté, et sera visité par tous les François, amis et ennemis, à la mode de France. C’est une des plus grandes merveilles de nos jours et que je ne croyois pas pouvoir jamais arriver1 2.
Ap rès cela, il n’y a rien qui ne se puisse faire.
Les princes, qui avoient si longtemps régné dans Paris et dans le parlement, sont bien écartés. M. le duc d’Orléans est maintenant à Blois avec Madame, sa femme. M. le Prince est dans la frontière de Champagne, avec son armée composée d’Espagnols et de Lorrains. M. le duc de Longueville est dans Rouen, paisible; la province de Normandie est calme. Le prince de Conty, avec Mmo la Princesse, la duchesse de Longueville, le comte de Doignon, le colonel Marsin, le colonel Balthazar, est dans la ville de Bordeaux, où il n’y a plus de parlement. Le peuple en est le maistre, sous le titre de YOrmée. M. le mareschal de Turenne est général de l’armée du roy contre M. le Prince, luy qui avoit tousjours esté du parti dudit seigneur
1 II mourut cette même année i653, le 26 septembre, à l’âge de soixante et quatorze ans, dans son château de Leuville.
2 Notes ajoutées par André d’Ormesson : «En ce mois de septembre i658, que je relisois tout le contenu de ce livre, ledit seigneur cardinal Mazarin estoit en¬
core plus puissant qu’il n’avoil jamais esté, la campagne de celte année ayant esté très heureuse pour le roy, la France et Son Eminence. » — « Il est encore plus puissant en ce mois de juin 1660 , ayant fait la paix luy seul et marié le roy à l’infante d’Espagne. »
1649-1 653. prince de Condé. Le conseil du roy est maintenant composé du chance lier, qui préside dans les conseils; de M. Molé, premier président et garde des sceaux, qui tient le parlement le matin et vient au conseil les apresdisnées. C’est luy qui a la faveur et le pouvoir; mais c’est luy qui a aussy la hayne et l’envie des rentiers et de tous les amis des princes. Le marquis de La Vieu ville estant décédé, il n’y a point encore de surintendant. MM. d’Aligre et de Morangis, directeurs des finances, travaillent tousjours en attendant qu’il y ayt un autre ordre1.
Les assemblées pour les rentes des gabelles, du clergé et des aydes se tiennent chez nous, estant l’ancien du conseil en l’absence de MM. Le Bret et Favier, réduits par la vieillesse dans leurs maisons. MM. Servien et Le Telliersont tousjours en faveur auprès du cardinal Mazarin. Leroy, la reyne et le duc d’Anjou sont dans Paris, fort paisibles. Il n’y a que les rentiers malcontens, assistés des amis et serviteurs des princes, qui les animent pour exciter quelques brouilieries et mouvemens dans Paris qui puissent troubler la tranquillité publique.
Fait et escrit à Paris le mardy 4 febvrier i653.
Novemb. i65o. ESTAT DE LA FRANCE EN l65o2.
(au MOMENT OÙ LA COUR RENTRA À PARIS APRÈS AVOIR SOUMIS LA GUIENNE.)
Le roy, la reyne, le duc d’Anjou estoient à Paris logés dans le Palais- Royal, de retour de leur voyage de Bordeaux. La reyne estoit malade d’une fièvre intermittente. Le cardinal Mazarin faisoit estât de s’en aller dans l’armée de Champagne, commandée par le mareschal du Plessis-Praslin. M. le duc d’Orléans estoit dans son palais, avec Madame sa femme, son fils le duc de Valois etses deux filles de son second mariage3. M. le prince de Condé, le prince de Conty, son frère, et le duc de Longueville, son beau-frère, avoient esté conduits de Marcoussis au Havre-de-Grace en Normandie en la garde
1 Abel Servien et Nicolas Foucjuel ne tardèrent pas à être nommés surintendants des finances. (Voy. l’Introduction en tête du tome II du Journal d’Olivier d'Ormesson.)
2 Mémoires d’André d’Ormesson , P 3o6 recto.
3 Le palais de Gaston d’Orléans était le
Luxembourg. Il eut trois fdles de son second mariage avec Marguerite de Lorraine, M11”’ d’Orléans, de Valois et d’Alençon, qui devinrent duchesses de Toscane, de Savoie et de Guise ; il s’agit ici des deux premières. (Voy. pour les détails les Mémoires de Mlu de Monlpensier. )
D’ANDRÉ D’ORMESSON. 645
du sieur de Bar. Le comte d’Harcourt les avoit conduits en seureté avec cinq cens chevaux; M. le Prince demanda à le voir et ne le vit point; il l’appeloit M. le prévost1. M. de Vendosme estoit en Bourgogne comme gouverneur. Mme la Princesse la mère estoit à Chastillon et avoit esté malade à l’extrémité, voyant toute sa famille enfermée dans une mesme prison. Mrae la Princesse, sa fdle, avec le duc d’Anguien , estoit à Montrond en Berry2. M. le duc de Mercœur commandoit comme vice-roy en Catalogne. M. le duc de Beaufort ne bougeoit de Paris, fort aimé du peuple. M. le duc de Guyse estoit tousjours prisonnier en Espagne; M. le comte d’Alais tousjours gouverneur en Provence, où il y avoit tousjours à démesler entre le parlement et luy.
Cette campagne, les Espagnols avoient pris sur nous la Capclle, le Castelet, Rethel et Mouzon; ilsn’avoient pu prendre Guyse. Ils avoient plus de forces que nous à cause que Leurs Majestés avoient mené à Bordeaux leurs meilleures troupes. Le mareschal du Plessis, M. de Villequier, M. d’Hocquincourt et M. de Senneterre estoient sur la deffensive, faute de forces, et delfendoient les meilleures villes des frontières, y mettant des troupes. Le roy estoit en une extresme nécessité, faute d’argent pour payer les gens de guerre, ne manquant point de soldats; mais les soldats, faute d’argent, ne vouloient point aller à la guerre.
Pour les charges de la cour, M. de Cbasteauneuf avoit esté restabli en la charge de garde des sceaux, après dix-septans de prison et d’absence, et estoit auprès de Leurs Majestés. M. Séguier, chancelier, disgracié, faisoit sa demeure à Rosny. M. le président de Maisons estoit seul surintendant des finances; MM. d’Aligre et Morangis, directeurs, MM. de Mauroy, Tillier, Bordier, Foulé, Bordeaux, Hervart, Guargan et Marin, intendans des finances. Guargan estoit le favori de M. de Maisons. Dans le conseil d’en haut, la reyne, le duc d’Orléans, le garde des sceaux, le surintendant, M. Scrvien, La Rivière, mais disgracié de M. le duc d’Orléans. Le conseil du roy,
Qui secourut Casai et qui reprit Turin,
Est devenu recors de Jules Mazarin.
2 André d’Ormesson écrit Mouron, suivant l’usage du temps; celte ville est dans le département du Cher, près de Saint- Amand
1 On fit à cette occasion l’épigramme si connue :
Cet liomme gros et court ,
Si fameux dans l’histoire ,
Ce grand comte d’Harcourt,
Tout rayonnant de gloire,
Noveinb. i05o
Novemb. i65o. à l’ordinaire. J’estois le troisième, ayant au-dessus de moy MM. Le Bret et Favier, beaucoup plus aagés que moy. Les conseillers d’Estat ne rapportoient plus aucune affaire, les maistres des requestes l’ayant demandé et leur ayant esté accordé. Les présidens de la cour estoient MM. Molé, de Mesmes, Le Builleul, Le Coigneux, de Nesmond, de Bellièvre, de Maisons etdeNovion. Les gens du roy, MM. Méliand procureur général, Talon et du Bignon avocats généraux. MM. de Brienne, La V rillière , Le Tellier et Guénégaud, secrétaires d’Estat.
M. de Bouillon estoit dans sa vicomté de Turenne; le mareschal de Turenne, son frère, dans l’armée des Espagnols; le duc de Lorraine, tousjours combattant pour les Espagnols.
Fait et escrit ce dimanche 27 novembre i65o, afin de reconnoistre à l’avenir les cbangemens qui sont ordinaires en la cour de France, fort inconstante en ses faveurs et en ses disgrâces, passant de l’amitié à l’inimitié, et au contraire de la hayne à l’amitié. L’on ne voit autre chose en France.
i65o-i65). RÉSUMÉ DES ÉVÉNEMENS ARRIVÉS DE NOVEMBRE l65o AU MOIS D’AOUST 1 6 5 1 1 .
Le lendemain de la Saint-Martin, le 1 7 novembre 1 65o 2, M. Deslandes- Paven ayant rapporté, les chambres assemblées, la requeste des princes de Condé, de Conty et du duc de Longueville, prisonniers dans le Havre-de- Grace, afin d’estre délivrés, le parlement résolut de s’assembler pour ce sujet, et, en ce commencement, M. le duc d’Orléans ne désiroit point leur délivrance, et estant prié d’y assister, il le refusa. Mais, en délibérant, les ennemis du cardinal Mazarin proposèrent que ce n’estoit rien faire pour le repos de la France de délivrer ces princes, sy, au mesme temps, l’on ne chassoit ledit cardinal auteur de tous nos malheurs et désordres, de manière que les amis du prince et ennemis du cardinal, s’estant joints ensemble, emportèrent ceux qui ne desiroient ny la liberté des princes, ny l’esloignement dudit cardinal. Ce fut lors que le duc d’Orléans tesmoigna désirer la délivrance des princes de peur de les avoir pour ennemis , s’ils estoient délivrés contre sa volonté. Le cardinal sçachant le discours que l’on faisoit contre luy
1 Mémoires d'André d’Ormesson, P 3i2 i La date n’est pas la même que celle
recto et verso. Il a intitulé ce morceau : que donne Orner Talon dans ses Mémoires, Estât, de la France le 24 aoust 1651. à l’année i65o.
D’ANDRÉ D’ORMESSON
dans le parlement et l’animosité du peuple, crainte de quelque violence, i65o-i65i. se retira un soir de Paris et alla à Saint-Germain-en-Laye 1, espérant que la reyne gagneroit l’esprit du duc d’Orléans pour le faire revenir à Paris, ou que Leurs Majestés sortiroient de Paris pour l’aller trouver; mais il fut trompé dans son espérance; car les Parisiens, pour empescher Leurs Majestés de sortir, gardèrent les portes delà ville et faisoient des rondes et des patrouilles aux environs du Palais-Royal. Le parlement le voyant sorti pria la reyne de l’esloigner pour tousj ours; ce quelle leur promit, et ensuite le parlement le bannit du royaume et déclara tous cardinaux françois et estrangers incapables d’estre ministres et des conseils de nos roys.
Or le parlement ayant fait des remonstrances très hardies à Leurs Majestés pour la délivrance des princes, Leurs Majestés furent contraintes d’y apporter leur consentement et de proposer toutes choses et les conditions sous lesquelles ils sortiroient; et furent députés MM. le marescbal de Grammont, de La Vrillière, secrétaire cl’Estat, Viole et Arnauld-Corbeville pour leur proposer et faire signer ces conditions , avant que les faire sortir. Mais le cardinal Mazarin, perdant l’espérance de revenir à Paris ny d’estre suivi de la cour, s’en alla droit au Havre-de-Grace, délivra lesdits princes sans aucune condition avant que les députés du roy fussent arrivés au Havre-de-Grace, et disna avec eux le jour qu’il les délivra2. Les princes rencontrèrent les députés à huit lieues du Havre-de-Grace; ils arrivèrent à Paris avec la resjouissance des peuples, et des acclamations et affluence non-pareilles. Le duc de Beaufort et M. le coadjuteur se mirent dans leur carrosse, lesquels avoient esté avant leur prison leurs ennemis déclarés, et furent lesdits princes fort bien reçus de Leurs Majestés et de M. le duc d’Orléans, qui alla au-devant d’eux et les mit dans son carrosse. Or M. le Prince ne manqua pas d’aller au parlement le remercier des bons offices qu’il en avoit reçus, luy offrant tout service.
Ensuite il fut parlé du mariage de M. le prince de Conty avec MUe de Chevreuse , suivant la promesse qu’en avoit faite M. le Prince estant prisonnier, et ce pour faciliter sa délivrance. Il envoya à Rome pour les bénéfices de son frère, et le prince de Conty ne bougeoit d’auprès de sa maistresse à la courtiser. Mais à la fin M. le Prince déclara qu’il ne pouvoit
1 Mazarin sortit de Paris dans la nuit 2 Ce fut le i3 février i65i que Maza-
du 6 au 7 février i65i. rin mit les princes en liberté.
o-i 65 1 . consentir à ce mariage, son frère n’estant pas, ven son indisposition, propre à l’exécuter. Ce refus offensa fort la duchesse de Chevreuse et ses amis1. Or cette dame n’estoit pas d’humeur endurante et elle avoit de son parti M. le duc d’Orléans, la reyne, M. le coadjuteur et quantité d’autres seigneurs, ennemis de M. le Prince, lequel, se déifiant que l’on voulust pour une seconde fois s’asseurer de sa 'personne, ou faisant semblant d'en avoir peur, se retira de nuit à sa maison de Saint-Maur2, où il fut visité de tous ses bons amis et serviteurs, et escrivit deux lettres au parlement sur le sujet de sa retraite, et puis il demanda l’esloignement de MM. Servien, Le Tellier et de Lyonne et de Mme de Navailles3, créatures du cardinal Mazarin, et qui entretenoient la correspondance du dit cardinal avec la reyne4, déclarant qu’il ne pouvoit demeurer en seureté à la cour, tant que ces trois ministres y demeureroient. Le parlement délibéra sur ces lettres, et ces trois ministres se retirèrent par le commandement de la reyne, avant quelle en fust priée par le parlement5.
Par après, M. le Prince revint demeurer à Paris et fut quelques jours sans aller saluer Leurs Majestés. Le parlement luy ayant fait entendre qu’il estoitdeson devoir de le faire, M. le duc d’Orléans le mena au Palais-Royal , où il salua Leurs Majestés et en fut assez bien reçu. Depuis n’y allant plus et ne bougeant de Paris, il marchoit fort accompagné par la ville. La reyne, ne le pouvant plus endurer, fit composer un discours, lequel elle fit lire aux cours souveraines et à l’Hostel-de-Ville en présence de Leurs Majestés , lequel discours, après avoir fait l’énumération des bienfaits que M. le Prince avoit
1 André d’Ormesson a ajouté en marge : « Le mariage proposé du prince de Conty avec MUe de Chevreuse fut cause de la délivrance des princes. Mme de Chevreuse, ayant gagné et disposé tous ses amis pour y travailler, fit restablir M. de Chasteauneuf, gagna ledit seigneur et le duc d’Orléans. La rupture de ce mariage a banni M. le Prince du royaume et l’a rendu misérable. Son ambition de devenir plus grand l’a perdu. » La rupture du mariage eut lieu au commencement d’avril i65i , au moment où la reine renvoyait le garde
des sceaux Châteauneuf, comme on le verra dans l’Appendice.
2 Condé se retira dans son château de Saint-Maur dans la nuit du 5 au 6 juillet i65i.
3 Suzanne de Neuillan venait d’épouser Philippe de Montault, vicomte de Navailles.
1 M. Ravenel a édité cette correspondance, qui fait partie des publications de la Société d’Histoire de France.
5 Les trois ministres furent éloignés le 1 9 juillet.
D’ANDRÉ D’ORMESSON
reçus de Leurs Majestés, disoit qu'il avoit fait tout le contraire de ce qu’on 1 65o- 1 65 1 . devoit attendre de luy, fortifiant les places qu’il tenoit dans le royaume, ayant des garnisons espagnoles dans Stenay, traitant avec le roy d’Espagne à Madrid et avec l’archiduc Léopold dans Bruxelles, escrivant aux parlemens pour descrier le gouvernement, marchant dans Paris avec des troupes sans rendre ses devoirs au roy, ayant des troupes qui ne se sont pas voulu joindre à l’armée du roy commandée par le mareschal d’Aumont, et autres faits, Leurs Majestés déclarant ouvertement quelles ne le souffriraient point.
Ce discours fut imprimé, auquel M. le Prince respondit par un autre discours , qui fut aussy imprimé, qui respondoit à toutes les objections et eut tant de pouvoir sur l’esprit de M. le duc d’Orléans qu’il envoya par le mareschal d’Estampes sa déclaration, par laquelle il avouoit comme bien fait et fait par son ordre tout ce que M. le Prince avoit dit et fait, dont tout le monde fut estonné et la reyne fort affligée, le premier discours ayant esté communiqué à M. le duc d’Orléans et esté mesme corrigé de sa main et lu en sa présence aux cours souveraines.
Le parlement, ayant amplement délibéré sur le discours de Leurs Majestés et la response du dit prince, arresta que le tout serait porté à Leurs Majestés pour en ordonner, et que M. le duc d’Orléans serait supplié de s’interposer pour pacifier les esprits et les réconcilier. M. le Prince, estant dans la deffiance ou feignant d’y estre, marcboit dans Paris fort accompagné, mesme quand il alloit au parlement; il n alloit pas voir le roy et il passa au Cours de la reyne sans mettre pied à terre pour saluer le roy, qui passoit sur le pavé1; ce qui estoit le braver en sa présence. Il semble qu’il veuille aller de pair avec Leurs Majestés et leur disputer le haut du pavé. Le roy approche de sa majorité et fait desjà paroistre son courage. Il faudra, ou que M. le Prince fasse sa paix, ou qu’il se retire de Paris pour faire une guerre civile, estant puissant de biens, d’armes et de places fortes, ou qu’il se retire pacifique dans l’une de ses maisons, ou qu’il prenne pour sa plus grande seureté le parti du roy d’Espagne et qu’il combatte sous ses enseignes et sous ses capitaines, comme un autre Charles de Bourbon. Il est incertain lequel de ces chemins il prendra. Il a beaucoup de qualités capables de le le faire craindre; il est prince du sang; il a beaucoup de gouvernemens et
1 Cette rencontre eut lieu le 3i juillet 1 6 5 1 .
Septemb. î 65 1 .
de places fortes; il est très vaillant et entendu au mestier de la guerre, hardy et très hasardeux. Il a gagné quatre batailles; il a pris quantité de places fortes; il a un grand esprit. Il a un fils aagé de huit ans dans Montrond, des alliances, des serviteurs et des amis; mais il est plus expédient à un grand seigneur de se faire aimer de son roy que de s’en faire craindre. M. d’Argenton ], qui avoit beaucoup d’expérience, dit qu’il n’avoit jamais veu bonne issue à un homme qui s’est fait craindre de son prince et qu’il ne luy en soyt arrivé du malheur du consentement de son maistre , et en allègue force exemples.
Escrit à Ormesson le vendredy jour de Saint-Louis, a 5 aoust i 6 5 i 1 2.