‹ Journal d'Olivier Lefèvre d'Ormesson, et extraits des mémoires d'André Lefèvre d'Ormesson. PubliésChapitre 36 sur 71 · MAJORITÉ DU ROI ROUIS XIV 3 (SEPTEMBRE 1 6 5 I · texte numérisé non relu

MAJORITÉ DU ROI ROUIS XIV 3 (SEPTEMBRE 1 6 5 I

Le jeudy y septembre i65i , je me trouvai, à sept heures du matin, ch ez M. le chancelier Scguier, avec les conseillers d’Estat et les maistres des requestes qui en avoient esté advertis, sçavoir est MM. d'Ormesson, de La Poterie, d’Alligre, Morangis, de Choisy, de Vertamont, conseillers d’Estal; MM. d’Orgeval, Tiersault, Chomel, La Berchère, Le Lièvre, Le Jay, maistres des requestes. M. le chancelier estant descendu avec line robe de velours incarnat, doublée de satin de mesme couleur, je me mis dans son carrosse avec quelques conseillers d’Estat. Nous allasmes passer par devant le Palais-Royal et prismes le mesme chemin, pour aller au Palais, que devoit prendre le roy, où nous vismes les fenestres, les eschaflauds et les rues si pleines de peuple que c’estoit chose merveilleuse à voir. Pendant le chemin, M. le chancelier me tenant la main, estant au fond près de luy, me récita mot à mot toute sa harangue, que je trouvai bien faite et bien méditée.

Estant arrivés à la Sainte-Chapelle et passant dans la galerie, estant dans

1 Philippe de Commines, historien de Louis XI.

2 Note d’André d’Ormesson : « Après avoir relu ce discours, il ne se faut point estonner si le roy, la reyne, le cardinal Mazarin, MM. Servien, Le Tellier et de Lyonne n’ont point envie de faire revenir

à la cour ledit duc d’Orléans , qui estmain-

tenant à Blois, ny M. le Prince, qui est encore en Flandre avec les Espagnols; car ils ont bien bravé et mesprisé Leurs Majestés en diverses occasions; quorum apud prcrpotentes longa memoria est. J’ay escrit ces dernières lignes à Ormesson, le vendredy 9 juin 1 656. »

3 Mémoires d'André d’Ormesson, f° 3 1 4

D’ANDRÉ D’ORMESSON

la grand salle, sous le grand cerf1, MM. le prévost Séguier2 etMesnardeau le Septemb. i65i. vinrent recevoir. Nous trouvasmes toutes les chambres assemblées; les huit présidens y estoient, sçavoir MM. Mole, premier président; Le Bailleul, de Nesmond, de Bellièvre, de Maisons, deNovion, d’Irval etLeCoigneux. A leur main droite, l’archevesque de Paris, les évescjues de Senlis et de Tarbes,

MM. de Champlastreux, deMachault, d’Herbelay, Villarceaux et Laffemas.

Le roy arriva sur les onze heures, le tambour des Suisses battant, avec les fifres et les trompettes, avec une grande magnificence et majesté royale.

Quatre présidens l’allèrent recevoir à la Sainte-Chapelle, MM. de Bailleul, de Nesmond, de Bellièvre, de Maisons, présidens de la cour. Huit conseillers de la cour allèrent avec eux. Les conseillers laïques furent MM. Chevalier, de Broussel, Mesnardeau, Doujat; les conseillers d’église, MM. Viole,

Coquelay, Le Prévost et de Longueil. Le roy monta à sa place, ayant à sa main droite la reyne régente, sa mère, le duc d’Anjou, le duc d’Orléans, le prince de Conty, les ducs de Mercœur, d’Uzès, de Beaufort, de Luynes , de La Valette, de Brissac et de La Rochefoucauld, les mareschaux d’Estrée, de La Mothe, de L’Hospital, Du Plessis, de Villeroy, d’Estampes et d’Hocquincourt, et La Meilleraye, grand maistre de l’artillerie. Au costé gauche, les pairs ecclésiastiques, l’archevesque et duc de Rbeims, les évesques de Beauvais, de Chaalons, de Noyon; à la lanterne droite, la reyne d’Angleterre avec Mademoiselle et autres grandes dames; à la lanterne gauche, le nonce du pape et les ambassadeurs des princes estrangers; les capitaines des gardes auprès du roy, MM. de Tresmes, de Charost, de Villequier et marquis de Gesvres; aux pieds du roy, le duc de Joyeuse, grand chambellan; aux pieds de la reyne, le comte d’Harcourt, grand escuyer. M. Séguier de Saint-Brisson , prévost de Paris, sur le degré, en sa place ordinaire. Sur deux bancs du costé des enquestes, les conseillers d’Estat et les maistres des requestes cy-devant nommés. Sur un banc du costé de la grande salle, trois secrétaires d’Estat, MM. le comte de Brienne, La Vrillière et de Guénégaud. Dans le parquet, force grands seigneurs, fort parés, venus avec le roy, fort pressés et dans une grande confusion, à la mode de France.

Chacun ayant pris sa place , le roy parla le premier et dit qu’estant par-

1 \'oy. sur le grand cerf du Palais les 2 Séguier de Saint-Brisson, prévôt de

Additions et corrections en tête du tome I Paris, du Journal d’Olivier d’Ormesson.

Septemb. i65i. venu, par la grâce de Dieu, à sa majorité, il entendoit gouverner son royaume par bonnes lois et ordonnances et désiroit d’estre obéi en roy majeur, comme M. le chancelier le leur feroit entendre. M. le chancelier, estant allé prendre le commandement du roy, s’assit en sa place ordinaire et fit une harangue très éloquente et très élaborée, qu’il prononça fort distinctement. Il parla des moyens qui faisoient subsister le royaume, des actions mémorables du feu roy, qui avoit abattu la faction huguenote, protégé ses alliés, estendu les limites de son royaume et pris quantité de villes sur ses ennemis; que Dieu l’ayant retiré au ciel et laissé son fils mineur, la reyne sa mère avoit esté Dite régente; que Dieu avoit besni les cinq premières années de sa régence de quantité de victoires; que les malheurs et divisions arrivés dans le royaume avoient empescbé et arresté le cours de ses conquestes et une paix avantageuse. Par après, il se mit sur les louanges du roy, de la reyne, du duc d’Anjou et du duc d’Orléans; que l’absence de M. le Prince luy fermoit la bouche; mais il espéroit qu’ayant rendu ses respects et soumissions au roy, Sa Majesté, par sa bienveillance, reconnoistroit les grands services rendus à la France; que le roy, par sa clémence, effaceroit de son esprit tout ce qui avoit esté commis contre son autorité, et il finit son discours par l’espérance d’un règne très heureux et que le roy restabliroit le royaume dans son ancienne splendeur.

M. le premier président Molé parla ensuite, se mit sur les louanges du roy et de la reyne, et des bénédictions remarquables de Dieu d’avoir donné au feu roy Louis des enfans, qu’il n’espéroit point, et autres bons discours avec sa grâce et sa fermeté ordinaires. La reyne parla ensuite assez bas et dit quelle remettait entre les mains du roy, son fils, le gouvernement du royaume, dont elle avoit eu la régence pendant sa minorité, estant maintenant majeur et capable de le gouverner. Le roy luy respondit qu’il la remercioit du soin et de la peine quelle avoit pris pour le gouvernement de sa personne et de son royaume, et ajouta quelle connnanderoit plus que jamais, l’establissant chef de son conseil ; et ensuite la reyne s’alla humilier et faire la révérence au roy, son fils, qui l’embrassa et la baisa. Le duc d’Anjou en fit autant; le duc d’Orléans, de mesme; le prince de Conty, de mesme; les ducs et pairs d’église, les autres ducs et mareschaux de France s’inclinèrent tous, demeurant dans leurs places pour marque de leur soumission et fidélité.

D’ANDRE D’ORMESSON

Après, le greffier de la cour lut trois déclarations tout de suite, signées LOUIS , et, plus bas , de Guénégaud, en signe de majorité, la première contre les blasphèmes, la seconde contre les duels, la troisième sur l’innocence du prince de Condé1, après avoir esclairci Sa Majesté sur tous les points qui luy avoient esté imputés par un escrit qui avoit esté lu, en présence de Leurs Majestés, devant les cours souveraines et prévost des marchands de Paris, lequel demeureroit supprimé avec les termes et clauses ordinaires en telles déclarations.

M. Talon, ancien avocat général, assisté de M. Fouquet, procureur général, et de M. du Bignon, son collègue, fit un beau et bon discours, et donna au roy les préceptes qu’il falloit observer pour bien et heureusement régner, et dit d’abord que le roy n’avoit point besoin de déclaration pour sa majorité, estant fait majeur par la loy du royaume; que Dieu avoit establi les roys pour les peuples et non les peuples pour les roys; que les courtisans ne preschent aux oreilles des roys que leur puissance absolue, pour profiter et s’enrichir aux despens de leurs pauvres sujets ; laquelle puissance doit estre retenue et limitée dans les bornes de la raison; qu’il faut qu’il ayt pitié des pauvres comme leur père et soyt le roy des grands pour les retenir dans leur devoir, lesquels d’ordinaire n’ont le service du roy que sur leurs lèvres et non dans leurs coeurs, et autres discours sérieux, qui furent escoutés avec un grand silence et attention, et il conclut que, sur le repli des lettres, il fust mis quelles avoient esté lues, publiées et registrées, ouy et ce requérant son procureur général.

Cela fait, M. le chancelier alla, se mettant h genoux, prendre la volonté du roy, puis l’avis de la reyne et des princes du sang ensemble. Il descendit aux présidens de la cour, remonta aux pairs ecclésiastiques, puis aux ducs et pairs et maresebaux de France, puis aux conseillers d’Estat, maistres des requestes et conseillers de la cour. S’estant ensuite remis en sa place, il prononça : « Le roy, séant en son lit de justice, a ordonné et ordonne que,

1 Note d’André d’Ormesson : «Le prince de Condé fut déclaré innocent pour le contenter et le ramener à son devoir; niais il n’en estoit pas plus innocent pour cela. Le discours de ses actions et déportemens , que le roy avoit fait lire au parlement et

au prévost des marchands, estoit très véritable en tous ses points, comme il paroissoit lors et parut encore plus depuis par ses actions et par l’intelligence qu’il a eue avec le roy d’Espagne et les ennemis du roy, comme le duc de Lorraine. »

Septemb. 1 65 1 .

Srpiemb. i65i sur le repli des lettres, sera mis quelles ont esté lues, publiées et regisfrèes, ouy et ce requérant le procureur général du roy. »

Le roy, la cérémonie faite, se leva et se mit dans le carrosse de la reyne pour s’en retourner au Palais-Royal, par dessus le Pont-Neuf, avec la mesme suite, sinon que le roy estoit venu à cheval avec tous les princes et grands seigneurs de son royaume, parés superbement et très richement, par dessus le pont de Nostre-Dame et le Marché-Neuf, et le peuple le besnissant avec des acclamations de Vive le roy ! si universelles, qu’elles tiroient des larmes des yeux des assistans, le roy, de sa part, saluant les uns et les autres, tenant presque tousjours son chapeau à la main; ce qui gagnoit les affections des peuples. Chacun estima les harangues qui avoient esté faites : celle de M. le chancelier sembloit plus estudiée et élaborée que les deux autres, et ils firent tous fort bien. J’oubliois que les canons tirèrent, pendant que le roy estoit au Palais, en signe d’allégresse et de resjouissance. Le soir, les lanternes furent mises sur toutes les fenestres, feux de joye par toutes les rues, et tous les habitans tesmoignèrent une extresme joye de cette majorité.

Nous allasmes reconduire M. le chancelier en son logis, dans son carrosse. Il estoit content de son action, chacun luy en donnant des louanges qu’il méritoit bien, ayant très bien réussi et contenté toute l’assistance. Mais cette belle harangue n’empescha que le lendemain on ne luy envoya requérir les sceaux par M. de Guénégaud, pour les donner à M. Mole, pre mier président. Le roy osta la surintendance au président de Maisons, pour la redonner au marquis de La Vieuville, après vingt-sept ans de destitution. Le roy fit aussy M. de Chasteauneuf chef de ses conseils et premier ministre, sans en demander l’avis du duc d’Orléans, ny du prince de Condé, qui en tesmoignèrent du mescontentement. M. le chancelier s’en alla dès le lendemain demeurer à Auteuil, et deux jours après revint dans sa maison de Paris, où il ne voyoit personne, de peur de donner jalousie de luy et d’estre envoyé plus loin.

Nostre roy acheva ses treize ans le mardy 5 septembre 1 65 i . On attendit au jeudy y, afin qu’il eust accompli les treize ans et un jour.

Fait et escrit à Ormesson, le jeudy 28 septembre 1 65 1 .

ESTAT DE LA FRANCE EN OCTOBRE 1 65 1 Octobre i65i.

M. le Prince ne s’estoit pas trouvé à la majorité du roy et s’estoit retiré à Chantilly et de là à Montrond , disant que l’on avoit eu dessein de l’arrester, faisant le malcontent de la promotion de MM. de Chasteauneuf,

Molé, premier président, et La Vieuville, sans luy en avoir communiqué, rty au duc d’Orléans. Leurs Majestés, par le conseil de leurs premiers ministres, furent à Fontainebleau, et ayant eu des avis certains que ledit sieur avoit traité avec les Espagnols et visoit à faire soulever tout le royaume, sur le prétexte que le cardinal Mazarin gouvernoit encore la cour et que rien ne s’y faisoit que par son ordre, et que la reyne avoit intention de le faire revenir et restablir dans son ancienne autorité, Leurs Majestés allèrent droit à Bourges, où les habilans les reçurent avec allégresse, nonobstant tous les efforts du prince de Conty, et le roy, pour gratifier et rescompenser la fidélité des habitans, fit abattre la grosse tour de Bourges, qui les tenoit en crainte et perpétuelle sujétion.

Le prince de Conty, la duchesse de Longueville, M. de Nemours, se retirèrent à Montrond et, depuis, se voyant comme investis, ils en sortirent pour se sauver dans Bordeaux. M. le Prince estoit en Guienne, dont le gouvernement luy avoit esté donné en la place de celuy de Bourgogne. !1 avoit aussy parcouru le Poitou pour attirer les villes et les habitans à son parti, mais il n’y avoit pas encore beaucoup profité. Au contraire, toutes les villes voisines et la noblesse se vinrent offrir au roy et protester de leur fidélité. M. le Prince avoit avec luy et son parti le comte du Doignon, gouverneur de Brouage , le duc de La Rochefoucauld, le colonel Marsin, qui abandonna laschement la Catalogne, dont le roy l’avoit fait vice-roy, par une félonie insigne et digne d’une grande punition. M. de Longueville estoit dans son gouvernement de Normandie et demeuroit paisible; estoit malcontent de sa femme et de M. le Prince. Le roy estoit encore dans Bourges, attendant l'issue du siège de Montrond. Il avoit choisi le comte de Harcourt, Henry de Lorraine, pour général de son armée contre M. le Prince; ils se feront bonne guerre, se haïssant mortellement, outre la cause géné raie et la diversité de parti du roy et de M. le Prince.

1 Mémoires d’André d’Ormesson , f° 3 1 5 et suiv.

Octobre 16:

Cette entrée du roy clans Bourges a esté le coup de parti, et sans lecpiel le royaume entroit dans une grande confusion, et le roy eust fait paroistre sa foiblesse. M. le duc d’Orléans ne bougeoit de Paris, favorisoit les desseins de M. le Prince et eust bien désiré de chasser du gouvernement et la reyné et les ministres qui y sont à présent, et ayant reçu une dépesche du roy pour conférer avec M. le Prince, cette dépesche empescha de présenter une déclaration contre M. le Prince et ceux qui le suivent. Il a envoyé un gentilhomme au dit sieur prince pour convenir du lieu de la conférence et des personnes qui y seront appelées, dont il attend la response, et ce pendant les chambres du parlement ne s’assemblent point.

J’oubliois de parler du cardinal Mazarin, qui estoit réduit misérable dans Cologne, haï et détesté généralement de tous les François, qui servoit néantmoins de prétexte à M. le Prince, comme sy la reyne eust eu intention de le faire revenir en France et le restablir en sa première autoritéce qui estoit sans apparence , veu les choses passées et estât présent des affaires. Je crois néantmoins, comme l’espérance est trompeuse, qu’il s’y attend et demeure à Cologne attendant l’occasion de son retour. La cour est sy friande, que qui en a tasté en a tousjours envie, quelque péril qu’il y ayt, et a tousjours meilleure opinion de l’avenir que du passé, tesmoin ceux qui sont maintenant en charge, qui ont esté bien ayses de rentrer.

Or, avant de parler de ceux qui gouvernent maintenant, je veux parler de ceux qui ont cy- devant gouverné et qui ont esté disgraciés et renvoyés en leurs maisons. M. le chancelier Séguier fut disgracié en septembre 1 65 i . M. de Cbav gny avoit esté disgracié, deux mois auparavant, par la reyne, qui n’estoit pas contente de luy ; il estoit ministre d’Estat et affectionné, comme malcontent, au parti des princes. M.Servien , aussy ministre d’Estat, M. Le Tellier, secrétaire d’Estat, et M. de Lyonne, secrétaire de la reyne, furent disgraciés au mois d’aousl 1 6 5 1 , à l’instance de M. le Prince, qui les prétendoit créatures et serviteurs du cardinal Mazarin.

Le premier des ministres et celuy qui conduit maintenant la barque est M. de Chasteauneuf, cy-devant garde des sceaux, homme courageux et qui a ressenti des fruits bien amers de la cour, ayant esté emprisonné dix ans dans le chasteau d’Angoulesme, depuis i 633 jusqu’en î 6 A 3 , et tousjours excepté, avec M"‘<‘ de Chevreuse, de la grâce que le feu roy faisoit à tous ses sujets rebelles de revenir en leurs maisons.

M. Molé, premier président et encore maintenant garde des sceaux, encourut l’indignation du roy [Louis XIII] en l’année 1623, n’ayant pas voulu traiter avec le chancelier de Sillery et le marquis de La Vieuville, en l’absence du roy1; et, en l’année 1 6 3 1 , il fut interdit de sa charge avec un ajournement personnel, dont l’arrest fut signé par M. de Chasteauneuf, lors garde des sceaux, et M. de Laffemas, maistre des requestes, pour avoir pris des conclusions sur le procès du mareschal de Marillac que l’on faisoit par des commissaires et que le parlement vouloit empescher contre l’intention du roy.

M. le marquis de La Vieuville, estant surintendant des finances dès l’année 1623 et en l’année 162 4, fut emprisonné à Saint -Germain -en- Laye, au mois de juillet 1624 et conduit au chasteau d’Amboise, dont il se sauva descendant avec une corde, et, s’estant depuis retiré en Flandre et en Angleterre, le roy le fit disgracier de l’ordre du Saint-Esprit, et il fut recherché dans son administration des finances par la chambre de justice. Il se trouva qu’il estoit innocent et avoit vescu les mains nettes et n’avoit esté osté de cette charge que par l’envie du cardinal de Richelieu, qui ne vouloit point avoir de compagnon dans son autorité absolue.

Or tous ces trois sont maintenant restablis dans la plus haute autorité et sont estimés tous trois très dignes des charges qu’ils exercent, et, quand je médite sur ce que j’ay veu cy-devant et ce que je vois maintenant, j’admire les tours et retours de la fortune, c’est-à-dire les effets de la Providence divine, dont nous ne pouvons concevoir et prévoir les suites, tant elles sont extraordinaires et inespérées ! Ce qui me fait voir que tant qu’un homme est en vie, il est en un mouvement qui de haut le renverse en bas et qui de bas le releve en haut. Il n’y a fin de changement en l'homme que par la mort qui termine le cours de ses bonnes et mauvaises rencontres.

Fait et escrit le dimanche 22 octobre 1 6 5 1 .

1 On ne trouve rien sur ce sujet dans les Mémoires de Matthieu Molé. Il n’y est pas question davantage, si ce n’est dans une note de l’éditeur, de la disgrâce du procureur général Matthieu Molé en 1 63 1 ,

et cependant l’arrêt dont parle André d’Orniesson est cité dans les Mémoires d’Omer Talon, à la date du 12 septembre 1 6 3 1 . 11 est donc impossible de douter de ces faits.

Octobre 1 6 5 1 -

Novemb. iC5i. ESTAT DE LA FRANCE AD MOIS DE NOVEMBRE 1 6 5 1 x.

Le roy est maintenant dans Poitiers faisant venir à luy une grande partie des troupes qu’il avoit en Flandre et encore d’autres endroits. Il sera plus fort que M. le Prince, lequel aura mal mesuré ses conseils, croyant que Leurs Majestés ne sortiroient point de Paris, et qu’au seul nom du cardinal Mazarin toute la France se déclareroit pour luy en hayne dudit cardinal; qu’il auroit un grand secours du costé des Espagnols et que Paris se brouilleroit en sa faveur. Or tout le contraire est arrivé. Le roy est à Poitiers; le nom du cardinal Mazarin a esté jugé n’avoir esté pris que pour prétexte; Paris demeure paisible; le secours des Espagnols est fort chétif et d’ailleurs les Espagnols sont fort mal voulus des Bordelois; tous les peuples se déclarent pour le roy, et les commencemens de la guerre sont très infortunés pour M. le Prince, et, ce qui est admirable, ce qui monstre l’inconstance des esprits françois, le duc de Longueville est demeuré paisible dans son gouvernement de Normandie; le duc de Bouillon et le mareschal de Turenne , qui avoient tenu le parti de M. le Prince dans Bordeaux et dans l’armée des Espagnols, sont demeurés fidèles dans le service du roy, Sa Majesté leur ayant donné toute satisfaction pour la rescompense de Sedan2 et leurs autres prétentions. M. le duc d’Orléans est demeuré dans Paris, sans tenir aucun conseil, ne pouvant et ne voulant se trouver avec M. le premier président, ny avec le marquis de La Vieuville et ceux qui y avoient esté destinés par le roy. M. de Sauvebœuf, ancien serviteur de M. le Prince , s’est déclaré contre luy en Guienne; le comte de Grandpré, en Champagne.

M. le Prince est maintenant dans Bordeaux, bien empesché à trouver de l’argent pour ses troupes, et en demandant aux habitons de la ville; ce n’est pas le moyen de s’y faire aimer, non plus qu’en amenant des Espagnols, fort mal voulus dans la dite ville. Lapluspart des princes se perdent par leur ambition, et, se croyant plus puissans et plus aimés qu’ils ne sont, ils attirent sur eux la ruyne qu’ils préparent pour autruy, et se font haïr par les

1 Mémoires d’André d'Ormesson, f° 3iy

2 C’est-à-dire, des compensations pour Sedan, qu’on leur avait enlevé.

verso.

D’ANDRÉ D’ORMESSON. 659

peuples, qui sont foulés à leur sujet par les gens de guerre, et d’ordinaire Dieu ne favorise pas leur armée contre leur roy. Il faut espérer que M. le Prince sera réduit à se remettre dans l’obéissance, et qu’ayant reconnu par expérience l’impossibilité de son dessein, il n’aura, à l’avenir, autre dessein que de servir le roy et d’employer les grands talens que Dieu luy a donnés au bien et à la grandeur Re Sa Majesté et de son royaume.

Fait ce 16 novembre i65i, à Paris1.

ESTAT DE LA FRANCE EN FEBVRIER l65“22.

Le roy envoya sa déclaration contre M. le Prince et ceux qui l’avoient suivi (novembre i65i); elle fut vérifiée (4 décembre) au parlement, où M. le duc d’Orléans ne se voulut trouver, favorisant ouvertement les armes de M. le Prince. Il arriva qu’au mois de janvier dernier ( 1652), le cardinal Mazarin entra en France avec quatre mille hommes3, commandés par le mareschal d’Hocquincourt , qui lit prisonnier M. Bitaut, conseiller de la cour, qui estoit allé pour luy empescher l’entrée. M. de Genié se sauva. A cette entrée du cardinal , M. le duc d’Orléans se déclara ouvertement pour M. le Prince, ne pouvant souffrir le cardinal près de Leurs Majestés. M. le duc de Beaufort alla commander l’armée du dit duc d’Orléans. M. le duc de Nemours vint dans Paris et s’en alla en Flandre pour amener des troupes

1 André d’Ormesson a ajouté deux notes : la première est du même temps que le chapitre tout entier; la seconde est postérieure. Voici la première note : « M. le Prince a beaucoup de grandes qualités capables de luy donner une grande ambition : grande naissance , grands gouvernemens, quantité de places fortes, quantité de victoires qu’il a gagnées par sa valeur et son courage, grande jeunesse, un esprit prompt et vif, vigilant, diligent et hasardeux et, jusques à présent, heureux dans toutes ses entreprises de guerre , prises de villes et autres exploits très signalés et glorieux. Il est malaisé de s’arrester en un si

beau chemin; plus ultra. # La seconde note est de 1 662 : « En ce mois de juillet 1 662 , M. le Prince ne bouge d’auprès la personne du roy dans Saint-Germain-en-Laye et va perpétuellement à la chasse avec Sa Majesté, se rend son sujet et est fort porté à toutes les volontés et plaisirs de Sa Majesté. Il est devenu fort maigre et atténué des grands travaux et des inquiétudes d’esprit qu’il a soufferts cy-devant. »

2 Mémoires d’André d’Ormesson, f° 32 1 .

3 Mazarin rentra en France dès la fin de décembre 1 65 1 . Il était à Sedan le 24 décembre, passa la Meuse le 3o du même mois et fut reçu dans Rethel.

Novemb. 1 65

Février 16 5 2

Février 1 652 . pour le service des princes, et il estoit à Bruxelles. Le duc de Rohan, gouverneur d’Anjou, se déclara pour les princes et fit révolter la ville d’Angers, estant maistre du chasteau.

Le roy reçut à Poitiers le cardinal Mazarin avec beaucoup de tesmoignages de bonne volonté, laissa Poitiers et vint à Loudun. Les serviteurs du dit cardinal retournèrent tous à la cour, MM. Le Tellier, Servien, de Lyonne et autres; mais, au mesme temps, M. de Chasteauneuf, chef du conseil, demanda à Leurs Majestés congé de se retirer en sa maison, ayant tousjours esté contraire au retour du dit cardinal et ayant protesté se retirer sy tost qu’il seroit arrivé. Ce qu’il fit généreusement, et il se retira à Tours, n’ayant pas la liberté de venir demeurer à Montrouge.

Maintenant le roy fait assiéger la ville d’Angers par le mareschal d’Hocquincourt. Le conseil des finances est à Tours; la cour, à Saumur, avec M. le garde des sceaux. Le parlement de Paris et le peuple demeurèrent paisibles dans le service du roy; M. le duc d’Orléans, avec quelques jeunes conseillers, voudroit porter la ville de Paris à la révolte, protestant qu’il n’entrera jamais dans le conseil d’en haut avec le dit cardinal et qu’il sortira plustost du royaume. M. le Prince dit de mesme; il est maintenant en Périgord. Le comte d’Harcourt, avec son armée, est aux environs de Saumur. La ville de Bordeaux, tousjours dans la rébellion; le chasteau de Montrond , tousjours assiégé. Bellegarde1 tient tousjours pour M. le Prince dans la Bourgogne. Le chasteau de Dijon a esté rendu au duc d’Espernon, gouverneur de la province. Enfin la guerre civile est fort allumée dans la France. Les peuples misérables nourrissent toutes ces armées et n’ont point d’argent. Les finances du roy sont prises par tous ceux qui y peuvent mettre la main. Les Espagnols, arrivés au sommet de leurs désirs, de voir les François aux mains les uns contre les autres et estre appelés dans la France par les princes du sang. L’on ne sçauroit deviner quelle issue aura cette guerre, ny par quel moyen elle s’apaisera. La reyne, ne voulant pas abandonner le cardinal Mazarin, qu’elle a fait revenir contre le gré et la volonté de tous les princes du sang, de tous les parlemens, de tous les peuples, ne se résoudra jamais d’entrer à Paris sans luy, et ledit cardinal n’y voudra jamais rentrer, estant haï comme il est, sa teste mise à prix à cinquante mille

Bellegarde, ou Seurre, petite ville du département de la Côte-d’Or.

D’ANDRÉ D’ORMESSON. 661

escus. Quant au roy, aagé seulement de quatorze ans et cinq mois, il y voudra revenir, y estant non seulement aimé, mais adoré, comme je reconnus par les cris d’allégresse des peuples, lorsqu’il alla à cheval au parlement pour sa majorité, accompagné de toute sa noblesse. Il faut que Dieu fasse encore quelque miracle à son ordinaire pour délivrer la France des maux et calamités qui la menacent.

ESTAT DE MA CONDITION EN MARS l6Ô2 h

Le mardy 6 mars i652, relisant dans mes mémoires les dernières journées du mois defebvrier 1 633, il mesembloit, voyant leschangemens arrivés à tous ceux de ma volée, que j’avois les mesmes sentimens qu’avoit eus autresfois Pline le Jeune2, lorsqu’il dit qu’ayant plaidé une cause devant les cent hommes3, il luy revint en mémoire qu’il y avoit autresfois plaidé estant jeune et qu’il fit réflexion qu’il estoit demeuré seul de sa volée et le dernier de ceux qui avoient lors plaidé, une partie de ses compagnons estant décédée, une autre envoyée en exil, d’autres dans les armées, d’autres réduits dans le silence par les deffauts de la vieillesse, d’autres eslevés par le prince au conseil d’en hault; d’autres, qui s’estoient retirés de bon gré du tracas des affaires publiques, jouissoient d’un grand repos et d’une heureuse tranquillité. Ainsy je remarquois que M. Bouthillier, qui estoit surintendant avecM. de Bullion, à la disgrâce de M. de Chasteauneuf, garde des sceaux, qui fut envoyé prisonnier à Angoulesme, le 2 5 février 1 6 3 3 , et qui s’attendoit à le remplacer, estoit maintenant malade à extrémité dans cette ville, sans espérance d’en relever. M. Talon, qui croyoit y avoir bonne part, est décédé. Les anciens conseillers d’Estat en furent frustrés, comme les présidens de la cour, sçavoir MM. Le Jay, de Bellièvre, de Mesmes, n'y purent arriver. Il y eut quelques bruits sourds pour mon regard, qui n’en avoisny aucune espérance, ny aucun désir, encore moins d’apparence, n’ayant point d’intelligence particulière avec le cardinal de Richelieu, qui avoit toute l’autorité et choisit pour succéder à cette charge le président Séguier, aagé de quarante-quatre ans, très capable de cette éminente charge et qui avoit

1 Mémoires d’André d’Ormesson, f° 32 2 3 Devant le tribunal des centumvirs , qui

recto. était chargé de juger les affaires que le

2 Epîlre xxiv du IVe livre. préteur renvoyait à son examen

Février i652.

Mars i6Ô2.

Mars i65î. deux filles très riches, par le moyen desquelles il [le cardinal] pouvoit enrichir quelqu’un de ses parons, comme il fit, quelque temps après, mariant le marquis de Coaslin avec la fille aisnée dudit sieur garde des sceaux, pour s’asseurer de son affection par cette alliance.

Pour le regard dudit sieur de Chasteauneuf, après avoir esté restabli en sa charge et encore depuis faict et constitué chef du conseil du roy, en l'absence du cardinal Mazarin, il s’est retiré luy-mesme de la cour au retour dudit cardinal, et demeure maintenant à Tours, dans le cloistre Saint- Gatien , comme un homme particulier.

Le chancelier, de son costé, est maintenant sans sceaux et sans employ, demeurant en son hostel à Paris, bien aimé de M. le duc d’Orléans, les sceaux luy ayant esté ostés le 8 septembre dernier, pour les donner à M. Molé, premier président, qui est maintenant exerçant cette charge près du roy, dans la ville de Saumur.

Le marquis de La Vieuville, ayant esté restabli dans la surintendance des finances aussy le 8 septembre dernier, est à Tours exerçant cette charge avec les intendans.

Pour mon regard, j’ay grand sujet de remercier le bon Dieu de tant de grâces qu’il m’a faites, de m’avoir préservé de cette éminente charge de laquelle je ne me sentois pas capable, estant trop tendre aux offenses. Je me delhois de mes forces et de pouvoir résister aux tentations de la cour par les menaces et les présens. Ma conscience ne m’eust pas permis de vivre content dans la cour, et la cour ne m’eust pas permis de conserver ma conscience entière :

. Exeat aula

Qui vult esse pius .

. Heu! fuge littus avarum1.

Je me trouve le troisième du conseil maintenant, conseiller d’Estat d’honneur au parlement, ayant atteint au plus haut de toutes mes prétentions, et y estant arrivé par degrés, je jouis de ma dignité avec repos, et, ayant employé mes premières et secondes années dans les affaires du conseil, je dois avec raison employer le reste de mon aage pour moy, c’est-àdire pour mon salut et faire une heureuse fin et une heureuse closture à ma

Heu! fuge crudeles terras, fuge littus avarum.

( Æneid. III , Uk. )

D’ANDRÉ D’ORMESSON

vie, estant aagé de soixante et quinze ans, retirer mes affections du monde Mar» » 65ss. et de la terre, et songer au lieu où il faut aborder avec la grâce de Dieu.

Fait â Paris, ce 6 mars i652, relu le samedy 29 juillet 1662, aagé de quatre-vingt-cinq ans passas.

ESTAT DE LA FRANCE AU h JUIN 1 6 5 2 b Juin 1 65a.

Le roy estoit à Melun avec la rcyne, le duc d’Anjou son frère, le cardinal Mazarin, et n’osoit entrer dans Paris à cause de la liayne générale que l’on portoit au cardinal. Il avoit pour son conseil le prince Thomas, le duc de Bouillon, le garde des sceaux Molé, le marquis de La Vicuville, les mareschaux de Villcroy et du Plessis, MM. Servien et Le Tellier. L’armée du roy, commandée par le mareschal de Turennc, assiégeoit Estampes, dans lequel estoient enfermées les troupes des princes. M. le duc d’Orléans et M. le Prince estoient à Paris avec MM. de Nemours et de Beaufort, le duc de Rohan et autres seigneurs de leur suite. Le duc de Lorraine y estoit arrivé depuis trois jours, reçu avec allégresse par les habitans, comme venant se joindre aux princes pour chasser le cardinal Mazarin. Il avoit laissé son armée aux environs de Dammarlin et de Lagny. Il estoit logé dans le palais d’Orléans avec son beau-frère et sa sœur. On ne sçavoit point son dessein et de quel costé il tourneroit ou du roy ou des princes; il tournoit tout en raillerie2. Messieurs de Ncsmond et de Maisons, présidons du parlement, estoient à Melun pour faire leurs remonstrances au roy sur l’esloignement du cardinal Mazarin. On gardoit tousjours les portes de la ville de Paris.

Le duc de Lorraine alloit au cours avec Mme de Chcvreuse et l’on y voyoil autant de carrosses qu’en pleine paix, encore que les armées du roy, des princes et du duc de Lorraine eussent pillé et ravagé tous les lieux par où elles avoient passé, n’estant point du tout payées. L’on disoit que le prince de Coudé et le duc de Lorraine ne s’aimoient point. Il y avoit jalousie et contention pour la préséance. Le parti du duc d’Orléans estoit composé du duc de Lorraine, son beau-frère, de la maison de Guyse, de Mmc de Che-

1 Mémoires d’André d’Ormesson, f° 3a6 2 Comparez les Mémoires de Mademoi¬

selle, à l’année i65a.

verso.

Juin i65a. vreuse , du cardinal de Retz et de M. de Chasteauneuf. Le parti du prince de Condé se composoit du duc de Rohan, des ducs de Nemours et de Beaufort, du chancelier de France et de M. de Chavigny. Il est impossible que beaucoup de princes puissent vivre longtemps ensemble sans brouillerie, à cause de leur ambition et de leurs delïiances. L’on tient que M. le Prince est fort empesché de sa personne, voyant Mmc de Chevreuse, qu’il a offensée dans le mariage du prince de Conty, gouverner le parti du duc d’Orléans.

Cependant la pauvre France et les peuples de la campagne, et ceux qui ont de belles maisons, souffrent les pilleries des gens de guerre, et ne sçaiton quand elles finiront, la reyne haïssant Paris à cause de la hayne que Paris porte au cardinal, lequel elle ne veut abandonner, et le roy ne sera jamais parfaitement obéi qu’il n’entre et ne règne dans Paris , estant honteux et dangereux de le voir réduit dans Melun, Corbeil ou Saint-Germain, cependant que les princes commandent dans Paris, la capitale du royaume, et y reçoivent le duc de Lorraine, fauteur de la grandeur d’Espagne, qui combat pour luy depuis longtemps et duquel le pays est occupé pour nostre roy dans une juste guerre. Pauvre vaisseau que les vents agitent de tant de diverses sortes !

Escrit à Paris, le mercredy 5 juin i652.

L’ORDRE DE LA PROCESSION DE MADAME SAINTE GENEVIEVE, QUI FUT FAITE LE JOUR SAINT BARNABE ( 1 3 JUIN 1 6 5 2 ) X.

La France estant en sy piteux estât, et menacée d’une ruyne entière par l’animosité des princes qui demandoient l’esloignement du cardinal Mazarin de la cour, et la reyne y résistant de toute sa force, croyant y aller de son honneur et de son autorité de le maintenir, lesdits princes, pour l’y forcer, firent entrer les Espagnols, les ennemis du roy, dans le royaume. Le duc de Lorraine y entra avec son armée, ruina et fourragea tous les lieux par où il passoit, amena son armée dans la Brie, et, luy, entra et fut bien reçu à Paris des princes et encore du peuple, ennemi dudit cardinal. Les François se combattant ensemble dans le cœur du royaume, les Espagnols prirent Gravelines, qui ne put estre secouru, et ils estoient en train de prendre

1 Mémoires d’André d’ Ormesson , f° 327.

D’ANDRÉ D’ORMESSON

encore Dunkerque. Le parlement donnoit des arrests contre le cardinal Juin iG5 2. Mazarin, lequel empeschoit le roy de rentrer dans Paris.

Dans ce désordre, auquel il estoit difficile de remédier, le prévost des marchands demanda à Messieurs de Nostre-Dame, et ensuite aux religieux et abbé de Sainte-Geneviève, la descente de sa châsse, pour obtenir, par son intercession , la fin des ruynes et misères de la guerre civile, puis se présenta au parlement, qui donna le jour de la cérémonie au i3 juin, feste de saint Barnabé. Voicy l’ordre qui y fut tenu :

Les religieux de Sainte-Geneviève, ayant jeusné trois jours et fait les prières ordonnées, descendirent la châsse ledit jour du mardy i3 juin, â une heure après minuit. Le lieutenant civil d’Aubray, le lieutenant criminel, le lieutenant particulier et le procureur du roy la prirent en leur garde. Les quatre mendians marchoient les premiers, sçavoir : les cordebers, les jacobins, les augustins et les carmes, et puis les sept paroisses fdles de Nostre-Dame1, avec leurs bannières. Puis furent portées les châsses de saint Paxent, saint Magloire, saint Médéric , saint Landry, sainte Avoye, sainte Opportune et autres reliquaires; puis la châsse de saint Marcel , évesque de Paris, qui fut portée par les orfèvres. Celle de sainte Geneviève fut portée par des bourgeois de Paris, auxquels cet honneur appartient.

A l’entour et à la suite d’icelle estoient les officiers du Chastelet, qui favoient en garde. Le clergé de Nostre-Dame mareboit à gauche; l’abbé de Sainte-Geneviève avoit la droite et mareboit les pieds nus, comme tous les religieux de Sainte-Geneviève. Ceux qui portoient la châsse de sainte Geneviève estoient aussy pieds nus. M. l’archevesque de Paris estoit assis dans une chaire à cause de son indisposition, avoit à costé de luy ledit sieur abbé, et donnoient tous deux des bénédictions au peuple. Le parlement suivoit après, où estoient les présidens Le Bailleul, de Nesmond, de Maisons, d’Irval et Le Coigneux. Le marescbal de L’Hospital, gouverneur de Paris, marchoit entre les deux premiers présidens. MM. de Vertamon, Villarceaux-Mangot, Laffemas et Montmort, maistres des requestes, et puis les conseillers de la cour en grand nombre; les gens du roy, MM. Talon,

Fouquet et Du Bignon; après eux, la chambre des comptes, à costé du par-

1 Ces paroisses étaient Saint -Merry, le de Notre-Dame; Saint-Marcel, Saint-Ho- Saint- Sépulcre, Saint-Benoît et Saint- noré et Sainte-Opportune, appelées Jilles Etienne-des-Grès [a (jradihas), dites filles de l'archevêché.

Juin î 65 a. lement, de sorte que deux présidens des comptes estoient à costé de deux présidens de la cour, et ensuite tous de mesme. Par après marchoit la cour des aydes au costé droit, MM. Amelot et Dorieux, présidens; le prévost des marchands, M. Le Feron, conseiller de la cour, avec sa robe my-partie, avec les eschevins et conseil de ville, au costé gauche.

L’on dit que M. le duc d’Orléans et M. le Prince estoient ensemble vers le petit Chastelet1. L’on ne vit jamais tant de peuple : les fenestres remplies de gens d’honneur, et cette procession fut faite en grande dévotion et grand respect. La citasse de Monsieur saint Marcel estoit très belle et très riche ; celle de sainte Geneviève l’estoit encore plus, y ayant de grosses perles, rubis et esmeraudes en grande quantité , qui avoient esté donnés par la feue reyne Marie de Médicis.

Fait et escrit à Paris, l’apresdisnée dudit jour saint Barnabé (i3 juin

Juillet i 6 f> 2 . ESTAT DE LA FRANCE LE VENDREDY 26 JUILLET l652 2.

Le roy, la reyne, le duc d’Anjou et la cour estoient à Pontoise avec le cardinal Mazarin, qui ne vouloit pas quitter la cour et n’osoit pas entrer dans Paris à cause de la hayne publique et parce que sa teste avoit esté mise à prix à cinquante mille escus.

M. le duc d’Orléans, le prince de Gondé, le duc de Beaufort, le duc de Nemours et leurs suivans estoient dans Paris, leur armée, réduite à deux mille hommes, dans les faubourgs et aux environs de Paris3. Le parlement avoit prié M. le duc d’Orléans de reprendre la qualité de lieutenant général , M. le Prince le commandement des armées sous son autorité, pour chasser le cardinal Mazarin hors le royaume.

L’armée des Espagnols avoit pris Chauny en Picardie et estoit aux environs de Soissons; elle estoit commandée par le comte de Fuensaldagne , l’archiduc Léopold estant demeuré dans Bruxelles. L’armée du roy, commandée par le mareschal de Turenne, estoit aux environs de Compiègne.

Le comte d’Harcourt estoit en Guienne pour remettre la province et la

1 Cf. Mme de Motteville (année 1652). 3 L’armée des princes avait été vaincue

2 Mémoires d’André d’Ormesson, F 328 par les troupes royales au combat de la

recto. porte Saint-Antoine (2 juillet i652).

D’ANDRÉ D’ORMESSON

ville de Bordeaux en l’obéissance du roy. Le prince de Conty et M“c de Juillet 1 6 5 2 . Longueville estoient dans Bordeaux; mais YOrmée, composée du peuple, y avoit pris le dessus du parlement et du prince.

Le Conseil estroit du roy estoit composé de la reyne, du cardinal Mazarin, du duc de Bouillon, de M. Mole, premier président et garde des sceaux, du marquis de La Vieuville, surintendant des finances, et de M. de Senneterre.

Auprès des princes, dans Paris, estoient le chancelier, le président de Maisons, M. de Chavigny et autres affectionnés à leur service, dont ils vouloient composer un conseil.

Les présidens de Bailleul, d’Irval, de Novion, Le Coigneux et M. Bouquet, procureur général, estoient sortis de Paris de peur d’estre assassinés.

Le président de Nesmond tenoit le parlement. Le mareschal de l’Hospital, gouverneur de Paris, estant sorti, M. le duc de Beaufort faisoit la fonction de gouverneur. M. de Broussel, conseiller de la cour, fut fait prévost des marchands, en la place de M. Le Feron, conseiller des requestes du Palais, sorti aussy de Paris, de crainte d’estre assassiné.

Les princes avoient estahli leur autorité dans Paris parla violence, ayant fait tirer sur les présidens de la cour, à la sortie du Palais, le 2 5 juin dernier; ce qui les fit sortir de Paris; et puis les princes ayant voulu faire assassiner quelques officiers et bourgeois assemblés dans l’bostel-de-ville de Paris, le h juillet1, personne n’a osé s’opposer à leurs volontés. Ils commandent dans Paris comme il leur plaist, ayant pour prétexte la hayne que l’on y porte et par toute la France au cardinal Mazarin , lequel Leurs Majestés veulent retenir, croyant le devoir faire pour leur seureté et autorité.

Les princes, au contraire, veulent qu’il sorte du royaume. Ainsy nous voilà dans la guerre civile, qui ne peut estre apaisée que par la bonté de Dieu et par quelque miracle que tous les bons François attendent de sa miséri-

1 Dans un autre passage de ses Mémoires, f° 32 6 recto, André d’Ormesson parle avec une juste indignation de ce massacre de l’Hôtel -de -Ville, «où les princes eurent la volonté de tuer et brusler trois cents bourgeois enfermés dedans, pour ce qu’ils ne vouloient pas signer l’édit d union avec eux contre le roy. » On

trouvera des détails sur le massacre de l’Hôtel-de-Ville dans les Mémoires de Conrart et de Mademoiselle de Montpensier, et dans les Registres de l’Hôtel de-Ville de Paris pendant la Fronde. André d’Ormesson revient plus loin sur ces événements. (Voy. p. 672.)

Juillet 1 65a. corde ordinaire, par laquelle il a tousjours sauvé la France des mauvaises intentions de ceux qui la vouloient perdre et ruiner.

Fait ce samedy 27 juillet 1 6 5 2 , à Paris.

Octobre 1 6 5 2 .

ESTAT DE LA FRANCE LE 2 li OCTOBRE l652 b

Le roy, la reyne, le duc d’Anjou et tout le reste de la cour estoient rentres dans Paris, le 21 octobre, avec les acclamations et cris de Vive le roy de tout le peuple, qui respiroit le retour de Sa Majesté d’une très grande affection, comme le seul moyen de pouvoir vivre et subsister après tant de calamités. M. le duc d’Orléans sortit de Paris pour se rendre à Limours dès le lendemain de grand matin , le roy l’ayant menacé de l’aller trouver avec son régiment des gardes. M. le Prince estoit parti de Paris dix ou douze jours auparavant avec son armée et celle du duc de Lorraine, voyant les inclinations des Parisiens tourner du costé du roy. Le maresc.hal de Turenne commandoit l’armée du roy, qui estoit encore vers Senlis et Chantilly; celle de M. le Prince, vers Soissons.

Le roy, le lendemain de son entrée, tint son parlement dans la galerie des peintures du Louvre, où il fit vérifier, en sa présence, l’amnistie générale, la réunion des deux parlemens de Paris et de Pontoise1 2; le bannissement de dix ou douze officiers du parlement de Paris, deffenses audit parlement de s’assembler et de se mesler des affaires d’Estat et des finances sans la permission du roy, deffenses de se mettre au service des princes et de prendre pension d’eux, injonction aux grands de venir rendre leurs devoirs au roy dans trois jours. Quelques dames furent bannies3.

La Bastille fut remise dès le lendemain entre les mains du roy, par le sieur de La Louvière, fils de M. de Broussel, conseiller de la grand’chambre. La chambre des comptes, la cour des aydes, les requestes de l’hostel, transférées à Pontoise par lettres patentes, furent restablies dans Paris; le grand conseil, qui estoit à Mantes, fut aussy restabli dans Paris.

Les affaires des Espagnols avoient prospéré en Flandre et en Italie pen-

1 Mémoires d’André d’Ormesson, f° 327 recto.

2 Le parlement avait été tranféré à Pon¬

toise. (Voyez l’Introduction en tête d u

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