‹ Journal d'un bourgeois de Caen, 1652-1733Chapitre 10 sur 11 · PONTCHARTRAIN · texte numérisé non relu

PONTCHARTRAIN

J'ai envoyé la relation ci-jointe (1) à M. 4e Pontchartrain :

Relation de ce qui s'est passe à la Hogue, au brûlement de nos vaisseaux, les 1" et ^juin 1692.

< M. de Tourville arriva à la Hogue avec douze vaisseaux^

(1) Cette relation officielle fut précédée d'une lettre écrite par Foucault à M. de Ponchartrain, en réponse à celle du 7 juin. Cette lettre de Foucault contient les mêmes faits que la relation, mais avec (quelques différences que je vais signaler dans ces notes. (Note de M. À. Bernier, éditeur, en 1836, des Mémoires du marquis de Sourches et de ceux de l'intendant FoucauU, Voyez p. 48.)

- AOO - .

le dernier de mai au malin (a). Il raoïiilla le soir à la rade> à la portée du canon de terre, le fond du bassin de la Ho- ^ue étant très bon pour l'ancrage. Mais M. de Sepville, neveu de M. le maréchal de Bellefonds, qui montait le Terrible, pour avoir voulu ranger de trop près l'île de Talihou, s'échoua sur une pointe de roche qui paraît de basse mer ; et comme nos vaisseaux pouvaient approcher plus près de terre, le sieur de Combes, qui a dressé les plans pour faire un port à la Hogue, fut leur marquer le mouillage : et, sur les neuf heures du matin du premier juin, les douze vaisseaux vinrent chacun prendre leur place, les ennemis demeurant toujours mouillés à deux portées de canon du plus avancé, en mer, de nos vaisseaux.

. M. de Tourville, accompagné de MM. d'Anfresville et de Villette, vint trouver le roi d'Angleterre, à la iloguo, pour prendre l'ordre de ce qu'ils avaient à faire. Ils proposèrent toustrois d'attendre les ennemis et de se défendre. M. de Villeite dit, dans son avis, que si le vaisseau qu'il commandait était marchand ou corsaire, il le ferait échouer ; mais que, s'agissant des vaisseaux du Roi, il croyait la gloire

{a) Le Roi avait donné ordre, par écrit signé de sa main, à M. le comte de Tourville, vice-amiral, d'altaquer les flottes anglaises et hollandaises, fortes ou faibles, dans la Manche. 11 est venu les chercher, et les ayant trouvées vers le milieu du canal, à la hauteur de Barfleur, il attaqua quatre-vingt-neuf vaisseaux avec quarante-quatre. 11 eut d'abord le vent sur eux et coula deux de ces vaisseaux à fond, et en démâta plusieurs autres; mais la nuit étant survenue sans que notre flotte eût perdu aucun vaisseau, elle se retira. M. de Tourville prit sa route du côté des îles de Jersey ; mais, les ancres n'ayant pu tenir, parce que le fond ne se trouva pas bon, il gagna la Hogue où il arriva le samedi 31 mai, ayant les ennemis derrière lui.

de Sa Majesté intéressée à les défendra jusqu'à l'extrémité. Le roi d'Angleterre et le maréchal de Bellefonds furent, sans balancer, de ce sentiment, et il fut résolu que nos vaisseaux demeureraient mouillés et attendraient les ennemis. MM. de Tessé, lieutenant général, Gassion et de Sepville, maréchaux de camp, milord Melford, MM. de Bonrepos et Foucault furent présents à cette délibération; et MM. de Tourville, d'Anfresville et de Villette retournèrent chacun à leur bord pour donner ordre à tout. M. Foucault y fut avec eux et entra dans le vaisseau de M. de Villette, pour savoir si lui ou les autres capitaines avaient besoin de quelque chose. On lui demanda de la poudre, la plupart des vaisseaux n'en ayant pas suffisamment ; celle qu'ils avaient eue à Brest était trop faible, et ne poussait pas le boulet la moitié si loin que la poudre des ennemis. Au surplus, le vaisseau de M. de Villette était en fort bon état, et on assura le sieur Foucault qu'aux ancres près, les autres étaient de même. On envoya très dilig^emment chercher toute la poudra qui était dans les magasins de Valognes et de Carentan, mais elle ne servit de rien, car la résolution qui avait été prise le matin de se défendre à l'ancre, fut changée le soir par M. le maréchal de Bellefonds en celle de faire échouer les vaisseaux (1). Elle ne fut néanmoins

(1) Dans la lettreque Foucault écrivait à M. de Pontchartrain, ou lit : c Voici ce qu3 l'on dit des motifs de l'échouement : M. de Sepville, neveu de M. le maréchal, en arrivant à la Hogue, était venu échouer fort sottement sur un rocher, à cent pas de terre ; et c'est pour la seconde fois^, car il y a quelques années qu'il fit la même manœuvre dans la Méditerranée, et demeura deux mois prisonnier à Toulon. 0% par ordre de réchouement général, la nouvelle faute de M. ^(}, Sepville se couvrait. On dit encore que

exécutée que le lendemain 2 juin, à la pointe du jour, avec beaucoup de précipitation, de désordre et d'épouvante. Les matelots ne songeaient plus qu'à quitter les vaisseaux et à en tirer tout ce qu'ils purent ; ils s'en occupèrent depuis la nuit du dimanche premier juin jusqu'au lendemain sept heures du soir. Pendant tout ce temps, les ennemis n'avaient fait que rôder autour de nos vaisseaux, sans en approchera la portée du canon, pendant qu'ils les avaient vus à flot. Dès qu'ils turent échoués, ils envoyèrent des chaloupes sonder et reconnaître l'état où ils étaient. Voyant qu'il n'avait été pris aucune précaution pour en défendre l'approche, ils firent avancer, avec la marée, une chaloupe qui vint mettre le feu au vaisseau de M. de Sepville, qui était le plus avancé en mer et entièrement sur le côté. D'autres chaloupes suivirent cette première avec un brûlot, et vinrent brûler les cinq autres vaisseaux qui étaient échoués sous l'île de Tatihou. On tira à la vérité plusieurs coups de canon du fort sur ces chaloupes, mais ce fut sans effet, de même que les coups de mousquet que nos soldats tirèrent du rivage ; et les ennemis ramenèrent leur brûlot, n'ayant pas été ^obligés de s'en servir.

» Tout cela se passa à la vue du roi d'Angleterre et de M. le maréchal de Bellefonds, qui était à Saint- Vaast, près la Hogue, où ils restèrent fort longtemps à can'sidérer ce triste spectacle (1).

M. le maréchal appréhendait que JW. d'Anfresville, son gendre, ne périt en défendant son vaisseau. »

(1) Dans sa lettre à M. de Ponlchar train , Foucault écrit : « Tout cela se passa à la vue du roi d'Angleterre et de M. le ma-

» Le lendemain à huit heures du maliu^ les ennemis re- Tinrent, avec la marée, du côté de la Hog^ue où étaient les six autres vaisseaux échoués sous le canon du fort. Plusieurs de leurs chaloupes abordèrent ces vaisseaux et les brûlèrent avec la même facilité qu'ils avaient trouvée la veille pour incendier les six premiers, nonobstant le feu du canon du lort et celui d'une batterie que M. le chevalier de Gassion avait fait dresser à Barbette, qui seule produisit de l'effet, ayant écarté quelques chaloupes dont elle tua plusieurs hommes.

» Lorsque les ennemis eurent mis le feu à ces six vaisseaux, ils eurent l'audace d'avancer dans une espèce de havre où il y avait vingt bâtiments marchands, deux frégates légères, un yacht et un grand nombre de chaloupes, tous échoués près de terre, et brûlèrent huit vaisseaux marchands; ensuite ils entrèrent dans une gribane et un autre bâtiment qu'ils eurent la liberté et le loisir d'appareiller et d'emmener avec eux, en criant : Vive le lioi! Sans la mer qui se retirait, ils auraient brûlé ou enlevé le reste. La première expédition ne leur avait pas coûté un homme; il y en eut peu de tués ou de blessés dans celle-ci, quoique les mousquetaires ennemis se fussent approchés si près du rivage, bordé de leurs chaloupes, que le cheval du bailli de

rtîchal de Beilefonds, qui y assistèrent comme à un feu d'artifice pour une conquête du Roi. Il n'y a personne qui n'ait vu leur indolence avec indignation ; car, pourquoi avoir perdu trois jours, sans les employer à faire jeter les canons dans la mer et à en sortir les agrès et ustensiles, pour soulager les vaisseaux et les empêcher de crever en échouant ? Tous les canons étaient chargés, et ont fait beaucoup de mal aux fortifications, lorsqu'ils ont tiré. On ne pouvait sans risque se tenir sur le rivage. »\

— mu —

Montebourg, qui • élait près du roi d'Anglelerre^ eut la jambe cassée d'un coup de mousquet tiré des chaloupes anglaises. Elles s'étaient fait suivre par deux brûlots qui, pour s'être trop avancés, échouèrent sur des pêcheries, et les ennemis y miFent le feu en se retirant.

» 11 n'y a pas lieu de s'étonner que cette seconde entreprise ait si heureusement réussi pour eux. Après les premiers vaisseaux brûlés, il élait trop tard de prendre des précautions afin de sauver les autres, la mer ayant été basse pendant la nuit, qui fut l'intervalle laissé entre les deux actions. Par conséquent, il n'aurait pas été possible •la se servir de nos frégates et- de nos chaloupes qui étaient échouées.

» Mais voici la grande faute que l'on a faite et qui a causé tout le mal : c'est de n'avoir pas pris, dès le 31 mai au soir, que nos vaisseaux arrivèrent, la résolution de les faire échouer ; car, dès ce moment, on aurait commencé par faire jeter les canons dans la mer, et retiré tous les meubles et ustensiles, ce qui aurait sauvé les canons et allégé tous les vaisseaux. Ils se seraient échoués plus proche de terre, et auraient été mieux couverts et défendus parles batteries des forts et de notre mousqucterie. L'on aurait fait ensuite des estacades avec des vaisseaux marchands coulés à fond, avec des radeaux, des mâts, vergues et chaînes de vaisseaux, qui auraient empêchés les brûlots d'approcher.

M il y avait deux cents chaloupes que l'on avait fait venir de tous côLés pour l'embarquement de l'armée desiinée pour l'Angleterre, sans compter les chaloupes de nos vaisseaux; elles pouvaient être armées, et il élait aisé de les faire soutenir par les deux frégates légères et yachts qui vont à rame et à voile, et ont du canon. On pouvait encore jeter des grenadiers tl des mousquetaires dans Icb vaisseaux échoués, qui, à la réserve de celui de M. de Sepville, ont toujours été droits sur leurs quilles.

- Zi06 -

» Toutes ces défenses, jointes à celles du canon et de la mousquelerie de terre, étaient suffisantes pour écarter les brûlots et les chaloupes des ennemis ; et ils auraient été réduits à prendre le parti de canonner nos vaisseaux de loin, et par conséquent avec peu d'effet. On pourra dire que les Anglais et les Hollandais^ 'ne nous auraient ,pas laissé* ie temps de prendre tant do précautions, et qu'ils seraient venus brûler nos vaisseaux dès qu'ils les auraient vus échoué^ ; mais ils n'auraient osé l'entreprendre,, s'ils les avaient remarqués tout à fait sous le canon de nos forts, si la mer s'était montrée à leurs yeux couverte de nos chaloupes, soutenues par nos frégates ; car il ne fallait que les mettre à flot, et y,.faire entrer des matelots et des soldats^ et les ennemis nous auraient laissé assez de temps pour faire l'estacade.

» Quoi qu'il en soit, il fallait au moins donner ordre de faire toutes ces choses ou les mouvements nécessaires pour les exécuter ; mais M. le maréchal de Bellefonds est resté dans une inaction qui a découragé tout le monde ; le désordre et la confusion se sont mis- parmi les équipages des vaisseaux, les matelots et les soldais n'ayant plus songé qu'à piller et à se sauver, jusqu'à ce qu'ils aient vu les ennemis approcher; la consternation a même passé aux troupes de terre, qui n'ont donné dans les deux actions aucune marque de courage; on a vu dos soldats sortir .avec les officiers d'une barque marchande où on les avait mis, du plus loin qu'ils ont aperçu une chaloupe des ennemis,

» Le roi d'Angleterre a été spectateur de la seconde action avec la même tranquillité d'esprit et la sérénité de visage qu'il a fait paraître pendant la première ; il n'a jamais été d'avis de faire échouer les vaisseaux.

» A l'égard de M. de Bonrepos, on n'en peut rien dire, parce qu'il est demeuré dans sa maison pendant les doux expéditions. On a seulement remarqué qu'il a agi en tout fort mollement depuis qu'il est à la Hogue , et qu'ji a

— une —

toujours été très mal instruit des forces des ennemis (1).

> Les canons des vaisseaux incendiés ont fort endommagé les parapets des redoutes, lorsqu'ils ont tiré et que le feu a pris aux saintes-barbes ; il y a eu des brandons enflammés qui ont mis le feu dans un magasin de la Hogue ; ils»ont volé jusqu'au magasin des poudres^ qui a failli brûler. Il se trouvera des canons fondus ; beaucoup de ceux qjii ne l'ont pas été devront être remis à la fonte.

» Quant aux vaisseaux qui furent brûlés à Cherbourg (a), quoiqu'ils fussent éloignés de tout secours, le grand feu qu'ils ont fait a tenu les ennemis en respect pendant tout un jour, et ils n'ont péri par les brûlots qu'après une résistance beaucoup plus longue et plus grande qu'on ne pouvait l'espérer en l'état où ils étaient.

» Il est à craindre que la facilité que les ennemis ont trouvée à venir brûler nos vaisseaux, jusques dans les endroits les plus proches de la terre, et le peu de résistance que nous avons faite, ne leur donnent le courage d'entreprendre quelque chose sur nos côtes ; il sera bien néces-

(1) Foucault dil dans sa lettre à M. de Pontchartraiis : « Pendant tout ce désordre, M. de Bonrepos est demeuré dans sa chambre, dans une fort grande quiétude. Les marins, petits el grands, ne le ménagent pas, et le publient très incapable du métier qu'il fait. Il n'a pas donné avis à M. de Tourviile de l'état des ennemis ; il nous disait tous les jours qu'ils n'avaient pas un vaisseau du premier rang ni quarante assemblés, et cependant il y a plus de trois semaines qu'ils étaient quatre-vingt-dix vaisseaux à l'île de Wighth. »

(a) Le Soleil-Royal et deux autres vaisseaux ayant gagné Cherbourg y ont été brûlés par quatre vaisseaux ennemis après une vigoureuse défense.

saire de laisser deux à trois mille hommes de troupes réglées avec un régiment de cavalerie ou de dragons, que l'on distribuerait dans les villes et bourgs voisins de la côte où les ennemis pourraient tenter une descente. Ces troupes, jointes à la noblesse et aux milices gardes-côtes, suffiront pour les en empêcher ; mais il ne faut pas laisser lies Irlandais en Normandie (a) : les officiers et les soldats paraissent très mal intentionnés, et parlent avec très peu de respect du roi d'Angleterre et avec beaucoup d'estime du prince d'Orange. »

Dès que les habitants catholiques de Caen ont appris le brûlement de nos vaisseaux à la Hogue, ils se sont persuadés que ce malheur était arrivé par l'intelligence des religionnaires avec les Hollandais et le prince d'Orange. J'étais alors à la Hogue; et sur l'avis que j'ai reçu que les catholiques menaçaient les religionnaires, qui ne font pas la vingtième partie des habitants de Caen, de mettre le

(a) Le Roi a envoyé dans Je Cottentin douze batailions irlandais et neuf français, et douze escadrons de cavalerie et de dragons, qui doivent composer la principale partie de l'armée qui passera en Angleterre avec le roi Jacques II et M. le maréchal de Bellefonds. Ces troupes y sont arrivées dans le mois d'avril. L'es Irlandais étaient sans souliers, sans bas, sans chapeaux et sans linge; ils avaient vendu le linge qui leur avait été fourni. J'ai fait donner du pain à ces troupes pendant un mois, en attendant les munitionnaires qui ont tardé quinze jours à venir, et ont été fort négligents dans les fournitures qu'ils ont faites. J'ai mandé à M. de Barbesieux que les Irlandais témoignaient de la mauvaise volonté pour le service, et qu'il y avait du danger à leur confier la'garde de la côte, qui serait plus sûrement entre les mains des troupes françaises, dont il y a assez pour assurer la côte contre les descentes des ennemis.

fen à leurs maisons, je rae suis rendu en toute diligence à Caen pour prévenir ce désordre. J'ai, pour cet effet, recommandé au commandant du château de Caen, aux échevins et aux officiers de justice de contenir les catholiques, cl de faire punir sévèrement et sur-le-champ les auteurs du désordre, s'il en arrivait. J'ai même envoyé chercher quelques uns des principaux religionnaires, que j'ai rassurés en leur répondant de la protection du Roi , pourvu qu'ils se conduisent en bons et fidèles serviteurs de Sa Majesté. C'est ce que j'ai mandé à M. de Pontchartrain.

Depuis le combat de M. de Tourville et le brûlement de nos vaisseaux, les nouveaux convertis ont montré de la mauvaise volonté par leurs discours et par leurs actions. J'ai reçu une lettre de M. de Pontchartrain pour les faire observer, et pour punir ceux qui s'écarteront de leur devoir. Cette lettre est du 7 juin ; il me recommande de ménager l'exécution de cet ordre avec prudence, de répandre des bruits que les ordres sont de châtier sévèrement, mais il veut que j'évite, autant qu'on le pourra, de le faire.

La plupart des religionnaires qui ont fait abjuration ne peuvent se marier à l'église, parce que les curés refusent de leur administrer le sacrement de mariage, s'ils ne font le devoir de catholiques romains ; ils se sont fait des promesses de mariage, sur la foi desquelles ils ont habité ensemble ; il arrivera que ces mariages seront déclarés clandestins; c'est un désordre auquel ou n'a point pourvu.

M. de Bougy, mestre-de-camp de la cornette blanche, après avoir fait son abjuration, a passé en Hollande, sur la foi d'un passeport que le Roi lui avait accordé pour aller

prendre les eaux à Aix-la-Chapelle. J'ai fait saisir la tôfre de Bougj par ordre du Roi.

Au mois de janvier de celle année, M. de Ponlchartralnj seierétaire d'éUt et contrôleur général des flnances, m'en- Toya un courrier à Gaen, chargé d'une lettre, par laquelle il me mandait que le Roi lui avait ordonné de m'écrire de nie rendre en poste et en toute diligence à Paris, pour une affaire très importante. Lorsque j'y fus arrivé, M. de Pontcbartrain m'informa qu'on avait mis à la bastille un Normand qui avait affiché, dans plusieurs places de Paris, des placards séditieux, traitant le Roi de tyran, et excitant le peuple à s'en défaire. Il me mena chez le Roi. Le Roi me dit que je pouvais connaître, par ce qu'avait dû me dire M. de Pontchartrain, de quelle importance était l'affaire qui l'avait obligé de me mander; qu'il connaissait assez mon zèle pour ce qui regardait sa personne, pour n'avoir pas besoin de l'exciter à faire tout ce qui dépendrait de moi pour découvrir ce que c'était que ce prisonnier et ses complices ; qu'il me ferait expédier des ordres en blanc, pour faire arrêter toutes les personnes que je jugerais à propos, de quelque condition qu'elles fussent, et qu'il remettait entièrement celte affaire entre mes mains.

Sa Majesté me renvoya alors à M. de la Reynie, pour me donner les instructions et mémoires qu'il avait sur cette affaire.

Je fus voir M. de la Reynie, qui me présenia les placards qui avaient été affichés par le nommé Héliard, et qui étaient capables d'exciter une sédition ; il y ajouta les copies des interrogatoires que cet homme avait subis.

Lorsque io fus chargé de ces pièces, je retournai en poste

— im —

à Gaen, d'où je partis aussitôt pour Coutances, Uaus le voisinage duquel denaeurait M. le comte de Montgommery, que l'on croyait s'être servi d'Héliard conanae d'un instrument pour afficher ces placards, parce que le prisonnier avait déclaré , dans ses interrogatoires, qu'il y avait un grand seigneur qui le faisait subsister, et que ce seigneur avait des livrées jaunes doublées de rouge; ce qui était vrai, quant à M. de Montgommery.

'^'Elant à Coutances, je m'adressai au sieur de Bauval, mon subdélégué, homme d'esprit et avisé, dans lequel je fus du -reste obligé do prendre confiance ; je lui demandai s'il y avait dans quelque paroisse de son élection un paysan qu'il sût se nommer Héliard, et quel métier il faisait. Il me dit qu'il y en avait un à Coutances qui allait prendre des taupes dans les jardins des environs ; qu'il avait ouï dire qu'il était absent, mais qu'il connaissait des gens par le moyen desquels il pourrait en avoir des nouvelles exactes, sans qu'ils pussent être instruits de son dessein. En effet, il apprit qu'Héliard était du village de Gaientilly, à trois lieues de Coutances; qu'il était âgé d'environ soixante ans, preneur de taupes, d'esprit égaré, ayant fait une infinité de folies à Coutances où les enfants couraient après lui ; qu'on avait été plus d'une fois obligé de le faire sortir de l'église, à cause des extravagances qu'il y faisait ; qu'il était sujet au vin, et qu'il parlait souvent d'un grand prince qui le devait mettre à son aise.

M. de la Reynie avait cru que cet homme n'agissait pas de son chef, et qu'il était l'émissaire de M. de Montgommery ou de M. de Saint-Martin de Graville. Je reçus des ordres pour les faire arrêter. Le premier se tenait à Chanteloup, à quatre lieues de Coutances, etM.de Saint-Martin proche Touques, généralité de Rouen.

Maiis par les perquisitions que je fis, je trouvai que les placards en question avaient été dictés par Héliard à deux enfants; qu'il n'avait aucune habitude avec ftlM. de Mont-

goinraery (a) et de Saint-Martin, et que c'était un fanatique qui était parti de Coutances avec quinze sous d'arg:ent, une douzaine de ces placards et un pot décolle; qu'il avait été à Rouen afficher des placards en deux endroits ; qu'ensuite il était venu afficher les autres à Paris où il avait été pris. Ainsi, je ne fis emprisonner personne, et je mandai à M. de Ponlchartrain que cet homme était un fou furieux, qui n'avait point eu de complices dans tout ce qu'il avait fait ; que je croyais que, si le Roi ne jugeait pas à propos de lui faire faire son procès, comme je n'estimais pas qu'on dût le faire, il fallait s'assurer de sa personne avec de grandes précautions, puisqu'il avait dit souvent que s'il pouvait s'échapper, ce serait pour se défaire du Roi. On le resserra donc fort étroitement à la Bastille, où on l'avait même enchaîné ; il y est mort il y a quelques années.

Le 13 mars, j'ai jugé le procès du nommé Goupil, maître de bateau, et de Tilloc, matelot, accusés d'avoir passé des religionnaires en Angleterre et d'en avoir noyé plusieurs dans le trajet. Ils ont déclaré avoir noyé, en deux voyages,

(a) En 1706, j'ai donné avis à M. de Ponlchartrain de la vie scandaleuse que menait ce M. de Monlgommery dans sa terre de Chanleloup, prés Coutances, dont il a fait une retraite de Bohémiens. Le Roi a jugé à propos de l'envoyer à la Bastille. Le présidial de Poitiers avait tait rouer des Bohémiens, qui déclarèreu,t queM.de Montgommery relirait chez lui les chevaux et les meubles qu'ils volaient; et il lui aurait fait son procès, si je n'avais, prié M. de Ponlchartrain d'ohlenir du Roi qu'il lût mis en prison.

cinq religionnaires, et un bourgeois de Caen qui avait tué son beau-frère. Le moyen dont ils se servaient pour les noyer, était d'aller entre les deux îles de Saint-Marcou, où la mer laisse le sable à découvert lorsqu'elle s'e retire ; ils mettaient leur bateau à l'ancre en cet endroit, et faisaient descendre les passagers à fond de cale, sous prétexte qu'ils voyaient des bâtiments français qui venaient à eux ; et lorsque la mer montait, ils fermaient l'écoulille, et débouchaient une ouverture qui était dans la chambre, par où l'eau entrait. Elle coulait le bâtiment à fond et montait d'un pied sur le pont, en sorte que les passagers se voyaient alors noyés, sans pouvoir se sauver. Goupil et Tilloc ont été roués vifs.

Le sieur de Montaigu, gentilhomme qualifié, s'est con« verti au mois de juin 1698.

Au mois d'octobre, j'ai reçu des ordres de faire désarmer les nouveaux convertis, à la réserve des gentilshommes.

Le Roi a rendu une déclaration, le 16 décembre 1698, sur la conduite que Sa Majesté désire que l'on tienne avec les religionnaires convertis. Quoique cette déclaration soit pleine de témoignages de zèle pour leur sincère conversion, et d'affection pour les sujets du Roi, de quelque religion qu'ils soient, des esprits inquiets ont semé le bruit que le Roi les contraindrait enfin de fréquenter les églises et les sacrements. Nous nous sommes réunis, M. l'évêque deBayeux et moi, pour aviser aux moyens de faire cesser ce bruit, et pour pratiquer ceux qui seront convenables

- ai3 —

pour atlirer les nouveaux convertis à l'église par les voies les plus douces.

J'ai fait arrêter, le 24 janvier, un mercier qui avait vendu toute sa boutique et ses meubles, jusqu'à son lit, pour passer dans les pays élrangers ; il avait été effrayé par ces bruits.

Le 24 avril, j'ai mandé à M. de Ghateauneuf que le Roi, par sa déclaration du 29 décembre dernier, adjuge les biens des religionnaires fugitifs à leurs héritiers présomptifs, et que, si cette succession anticipée paraît juste, cependant elle produit un grand inconvénient par rapport à la religion, la plupart de ceux à qui le Roi accorde ces biens étant aussi calvinistes que ceux qui les ont abandonnés; que, quoiqu'il soit dit par l'article 8 que ceux à qui ces biens seront remis feront profession de la religion catholique et romaine, on ne faisait pourtant aucune enquête à cet égard. 11 faudrait l'attestation du curé, certiGée par l'évêque, mais îe mieux serait de laisser ces biens entre les mains de l'économe des biens des fugitifs, pour y demeurer pendant un an, et y être employés à la subsistance et à l'entretien des enfanls; après lequel temps expiré, ceux qui auraient fait preuve de la sincérité de leur conversion seraient mis en possession des biens des fugitifs.

Ce même mois, les religionnaires de Caen ont déclaré aux curés qu'ils n'enverraient point leurs enfants aux instructions. J'ai fait prendre plusieurs de ces enfants, et leS ai fait mettre aux séminaires des nouveaux et nouvelles catholiques. J'ai même fait mettre en prison un fermier de madame la comtesse de Fiesque, qui avait envoyé tous ses enfants, au nombre de cinq, chez des religionnaires.

Il y avait, cette année, trois cents familles de nouveaux convertis.

Les officiers de justice n'ont aucun égard aux plaintes des curés. Le sieur Druel, procureur du Roi, n'est pas sévère avec les nouveaux convertis ; il souffre qu'ils se marient gans ministère de prêtres, depuis la dernière déclaration

— IxiU -

du Roi, et a même souffert, quoique averti, qu'ils fissent des assemblées. J'ai mandé à M. de Chaleauneuf qu'il mériterait que le parlement de Rouen lui fît son procès, pour ses concussions; mais, attendu les longueurs, que le plus expédient serait de lui ordonner de se défaire de sa charge.

Au mois de novembre, le Roi envoya à Caen le sieur Grand-Cola^ pour prêcher la controverse aux religionnaires. Il prêcha pendant deux mois; j'assislai à ces prédications, et je parlai aussi aux nouveaux convertis. Nos discours produisirent assez de fruit, et attirèrent à la messe un bon nombre de ceux qui n'y venaient point.

Le... décembre, à l'ouverture des conférences qui ont été faites par le sieur Grand-Colas, choisi par M. l'évêque de Bayeux pour les faire dans l'église de Saint-Jean, où j'avais- réuni les principaux religionnaires de Caen, Je leur ai adressé ce discours :

• Je vous ai fait assembler ici pour vous dire que le Roi a lieu d'être surpris d'apprendre que ses intentions soient si mal suivies de votre part, et que vous preniez si peu de soin de vous faire instruire des vérités de la religion romaine, dans le temps que dans les autres provinces du royaume où il y a un nombre beaucoup plus grand que dans celle-ci de prétendus réformés, les ordres de Sa Majesté sont ponciuellement exécutés, et avec un très grand succès. J'ai même un reproche à me faire d'avoir eu pour vous trop de condescendance, puisqu'elle n'a servi qu'à vous rendre, je ne dirai pas plus rebelles et plus endurcis, mais au moins plus indolents sur la religion ; car, enfin, ne pourrait-on pas s'informer de vous si vous êtes chrétiens? Ne pourrait-on pas vous demander quelle religion vous professez; et, s'il est permis de vivre en athée, et sans aucun

— ai5 -

culte? Un coup de la Providence, un souffle de l'esprit de Dieu vous aurait heureusement jetés ,dans le port du salut î Vous avez tous abjuré solennellement vos erreurs entre les mains des pasteurs de la vérilaWe église ; les registres publics que vous avez signés en feront foi à la postérité. Voulezvous qu'elle connaisse que vous avez été des parjures? Vous êtes revenus dans nos temples que vos pères avaient abandonnés; vous y avez chanté les louanges du Très-Haut avec nous; quelques uns de vous se sont approchés des sacrements; quelle raison pouvez-vous alléguer d'un changement aussi criminel? Croyez-moi; profitez de la clémence de votre souverain. S'il vous traitait comme des relaps (car enfin vous l'êtes), en quel état seriez-vous, et qui pourrait vous garantir de la rigueur de ses ordonnances? Sont-ce les puissances protectrices de votre religion? Le bon sens et votre expérience devraient vous avoir désabusés depuis longtemps de cette vaine espérance dont vous vous êtes laissé* séduire, et qui doit être absolument tombée! Le Roi saura rendre^ malgré les puissances du monde et de l'enfer, tout son royaume aussi catholique que ceux auxquels il vient de donner un maître (1). Mais éloignons ces pensées de vos esprits, et regardez ce prince, grand par tant de vertus et surtout par son amour pour la religion et pour ses peuples, comme un bon père qui vous rappelle à sa famille, que vous avez quittée, comme un pasteur qui vous tend les bra» et vous ramène à son troupeau, ^'apprenez-vous pas que ceux

(j.) Foucault, dans celle partie de son discours, fait allusion aux Espagnols qui venaient d'accepter pour Roi Philippe de France, duc d'Anjou, que leur avait donné Louis XIV. Les discours du convertisseur Foucault sont les seuls de ce genre que je connaisse; il y a de l'éloquence, mais c'est l'éloquence du fanatisme. (A. B.\

qui étaient dans votre coranaunion, en Languedoc^ en Guienne et en Poitou, se rendent tous les jours en foule aux vérités qui leur sont prêchées par les ministres de l'Evangile? Seriez-vous plus opiniâtres qu'eux? Ce petit nombre de personnes qui paraissent ici a-t-il reçu des lumières plus particulières et plus vives du Saint-Esprit, que ces milliers dames qui se convertissent tous les jours dans le Languedoc, dans les Cévennes, dans le Vivaraiset dans d'autres provinces! A Dieu ne plaise que je me rende complice de votre négligence! Il est temps que je vous réveille de votre léthargie. Oui, messieurs, vous viendrez aux instructions qui vous seront faites par un ministre de l'Evangile, que monsieur votre évêque, toujours attaché au bien de ses diocésains, toujours zélé pour le salut de vos âmes, a préposé pour vous annoncer les vérités de la vraie religion, pour entendre et résoudre vos doutes. Si vous l'écoutez avec soumission, docilité, sans prévention et avec le désir de décou vrisla vérité, vous l'écouterez infailliblement avec succès. Je vous ordonne donc, de la part du Roi, de vous trouver touslesjeudiset dimanches de chaque semaine dans la salle de l'officialité de l'évêché, où M. Grand-Colas, homme consommé dans la connaissance de l'Ecriture, et dont le zèle est accompagné de )a science évangélique, en exposera le texte et expliquera les passages qui font vos doutes. Vous lui exposerez vos difficultés, et ces conférences se feront de sa part dans l'esprit de charité. J'espère que vous y apporterez les mêmes dispositions, et qu'un retour prompt, sincère et persévérant à l'église romaine sera le fruit de ces conférences. »

Voyant que nos conférences dégénéraient en disputés d'école, j'ai fait entendre aux religionnaires que dorénavant

__ un —

on n'en forait plus,' mais qu'on leur exposera l'Kvanifilc', la doctrine de l'Eglise et la tradition, sans admettre ni dispute ni controverse ; qu'ils pourront ensuite proposer leurs doutes, en particulier et en toute liberté, à celui qui leur aura proposé le sens de l'Ecriture. Voici ce discours, prononcé, le 6 janvier^ aux religionnaires de Caen> dans l'église, de l'évêché: :'iTî»b«!ii9ra

» Je vous ai déclaré que l'intention du Roi était que Ton vous fît des instructions où la doctrine et la pratique de l'église romaine vous fussent exposées. Si vous voulez reordre témoignage à la vérité, vous reconnaîtrez qu'elles l'ont été sans aucun déguisement, et dans toute la sincérité que vous devez attendre du désir que nous avons de nous voir tous réunis dans une même communion. Vous conviendrez aussi que l'on a abusé de la permission qui vous a été donnée de proposer vos difficultés dans ces conférences, ceux d'entre vous qui ont porté la parole ne l'ayant point fait dans l'esprit de chercher la vérité. Ils ont eu recours à des subtilités de l'école, pour faire perdre de vue le véritable état de la question à ceu:x qui n'ont point de lettres ; ils se sont appuyés sur des passages étrangers au sujet, équivoques et mal entendus; ils se sont enfin arrêtés à des minuties qui ne vont point à l'essence de la religion et qui ne peuvent tromper que des esprits faibles. Aussi devez-vous croire que les esprits solides qui ont écouté ws raisonnements sans prévenlion en ont aisément découvert la maligriité. Quoi ! nous faisons notre profession de foi hautement devant vous ; nous vous déclarons la créance uniforme de tous les catholiques romains sur certains articles qui nous séparent; vous la voyez, au fond et dans son essence, semblable à la vôti^é;; vous ne pouvez pas douter que notre foi ne soit orthodoxe ; et, par une aversion sans aucun fondement, et à laquelle nous n'avons point donné lieu, vous vous aveuglez volontairement pour nous calomnier devant Dieu et devant les l)ommes. Nous vous protestons, à la face des auteKs que

nous n'adorons qu'un seul Dieu ; que nous lejclons tout autre adoration prise, dans sa véritable signification, coranne idolâtre; que nous honorons les saints dans leurs images, sans leur rendre de culte religieux. Vous voulez, malgré celte confession de foi, si nettement expliquée, si publiquement protestée, que nous ayons tronqué les commandements de Dieu pour autoriser le partage de sa divinité. Toutes les démarches que nous faisons vers vous no peuvent fléchir vos cœurs, plus acharnés contre la religion romaine que véritablement attachés aux sentiments de Calvin, que" vous avez tant de fôis abandonnés dans les controverses. L'Eglise a fait la grâce aux hérétiques qui ont abjuré sincèrement leurs erreurs, de les recevoir dans sa communion; et vous nous refusez la justice de nous écouler et de nous croire, quand nous vous déclarons, quand nous vous prouvons que notre doctrine n'est autre que celle qui a été transmise par les apôtres à leurs successeurs! Vous vous êtes unis aux luthériens, quoique plus opposés à vous par leurs dogmes et par leurs pratiques , que nous ne le sommes, et vous ne voulez pas même reconnaître les points sur lesquels nous convenons avec vous ! Quel jugement pourrait porter un juge désintéressé sur un pareil entêtement? Je sais bien, messieurs, que les préjugés de la naissance, que la haine que l'on a pris soin de vous faire sucer avec le lait contre notre religion, sont des obstacles difficiles à surmonter ; mais ces mêmes préventions devaient empêcher vos pères de quitter l'église romaine, dont ils connaissaient parfaitement l'antiquité. Et vous devez avoir d'autant moins de répugnance à y rentrer, que vous ne pouvez pas douter qu'ils sont eux-mêmes les fondateurs de celle qu'ils vous ont laissée. Aussi vosoninistres ont-ils pris à lâche de défigurer la religion romaine, au point qu'ils l'ont rendue méconnaissable à ceux mêmes qui la professent. N'cst-il dono pas juste que nous lui rendions sa véritable ligure pour vous la faire voir telle qu'elle est ou

- Zii9 -

élailï Au reste, n'iiuputez point à notre zèle lies motifs injurieux et indignes de la ciiarité chrétienne, dont nous taisons profession. C'est elle seule qui nous rend ardents et iufati^jables dans la poursuite do votre conversion, nous engageant d'y travailler de toutes nos forces. Et, si vous persévérez dans uu volontaire aveuglement, n'aurons nous pas juste sujet de croire que des motifs suspects et étrangers à la religion vous tiennent éloignés de nous, et que vous suivez en cela l'exemple de vos prétendus réformateurs> quo le désir et l'occasion de secouer le joug de la discipline de l'église romaine ont jetés dans l'apostasie? Quoi ! messieurs, est-il possible que vous viviez sans remords, sans scrupule, sans inquiétude, dans une religion qui a de si mauvais fondements ? Ne devez-vous pas au moins douter qu'elle soit bonne, lorsque des milliers d'âmes qui ne sont pas moins chères à Dieu, ni moins participantes des grâces et des lumières du Saint-Esprit que vous, quittent votre communion pour rentrer dans la nôlre? C'est pour éclaircir un doute aussi raisonnable ou pour le faire naître, si vous ne l'avez pas, que le Roi a voulu vous faire instruire. A la vérité, l'esprit de discordes et de ténèbres a fait tourner ces instructions en disputes subtiles. On n'a cherché qu'à s'attirer des acclamations de la multitude, qui souvent a applaudi ce qu'elle n'entendait pas, et ce qu'en effet elle ne pouvait pas entendre. Car enfin, messieurs, je n'ai'rien ouï dans les controverses auxquelles j'ai assisté qui ne fût ou question frivole ou de nulle conséquence pour le fonds de la religion. Et, comme la dispute n'est pas l'objet de ces conférences, et qu'elles sont faites pour vous instruire, et non pas pour exercer des esprits présomptueux, il a été jugé à propos de vous expliquer dorénavant l'Evangile et la doctrine de l'Eglise, sans vous laisser la liberté de professer piiblinuement vos erreurs et d'en triompher à la face des autels, puisque c'est dans celte profession et dans ce triomphe que consiste !o véritable scandale do la religion,

Afttsf, icc temple, que vous avez profané, ne servira dans lu suite que pour vous y annoncer la parole de Dieu. Voiis viendrez 'l'entendre avec respect et silence ; vous irez ensuite proposer vos doutes, en particulier et en toute liberté, à celui dôrit voiis avez souvent abusé de la patience, mais dont vous n'épuiserez jamais la charité (1). Vous tirerez un double avantage de ces instructions publiques et particulières, si vous en savez profiler, puisque vous ne sauriez rien faite de plus utile pour votre salut, ni de plus agréable au Roi. Ce magnanime prince ne souhaite rien plus ardemment que de voir ses sujets également unis dans le culte qu'ils' rendent à Dieu, comme ils le sont dans l'obéissance qu'ils doivent à leur souverain «

-'■'■^ ''i 4i>q iiioê

cî;o'

J'avais fait mettre, en 1702, dans le couvent des Ursulines de Caen, les filles du sieur de CoUeviile , conseiller au parlement de. Rouen ,(2), opiniâtre religionnaire; elles ont

(1) Le sieur Gracid-Colas , dont il paraît que les infatigables prjédipations avaient produit neu d'effet. (A. B,)

(2) Sarnuel Le Sueur de Colleville, neveu du poêle lalin Le Sueur de Petivillc, fils d'un conseiller qui lui avait résigné sa charge, petit-fils de Samuel Bochart (Voyez p. 379j , eût dû, peutêtre, mériter quelques égards ; il fut, au contraire, persécuté toute sa,.yiei:Dès 1683 une lettre close de Louis XIV l'avait interdite iftwaisijet lui avait enjoint de se démettre de sa charge et de la risipier àun catholique (Floquct, Hist. du parlement de Normandie, t. VI, p. 41 et suivO-L'cnlévement doses filles, qu'il ne voulut jamais

— un —

trouvé moyen d'escalader les murailles. Le Roi a jugé à propos de faire mettre le père dans le château de Gaen, pour y rester jusqu'il ce qu'il ait représenté ses filles.

te 8 août de celte année, j'ai écrit une lettre â M. Cbamillard, par laquelle je Tai supplié de demander au Roi que mon ûls>vînt prçiD.dre ma plaee d'intendant; car il y a trente-deux ans que je fais cette fonction dans quatre provinces, et ma san^é s'en trpuve fort altérée. M. Charaillard m'a mandé au commencement du même mois que le Roi avait agréé moh retour an conseil et qu'il permettait à mon fila de me succéder à l'intendance de Caen. Pendant six semaines que >j'ai resté avec mon fils, à Caen, je lui ai donné toutes les instructions qui lui étaient nécessaires: il n'a tenu qu'à lui d'en profiter; mais Dieu n'a pas permis qu'il me donnât cette satisfaction (l).

lîvt'êr^''le fit traîner de prison en prison : du château de Caen au Val-Richer et du Val-Richer à la Bastille.

^ii) Voir p. 105 et suiv.

ildlj 0»* i«i

i> ^Olli^

■ti;<i; '

noi^tlUa

^ iu'j:

ôli/!:.

JLe vayttffc faii tMM JH[o»êt S» Jifichei

u^ipar la confrairie de t' église S. Pierre de Caen^ ' ' (wec '22 ecclésiastiques, et plusieurs habitans des auti'es paroisses, dont Monsieur Pierre de Rosivignan, fils aisné de Monsieur de Chamboy, gouverneur de la 110*1 .morD ':. ^^^^^ ^^ chasteau de Caen^ estait le capitaine (Ij.

Amy lecteur, '

Je sçay que ce n'est pas la coustume d'écrire des pelerir uagcs communs , mais quand ils sont extraordinaires , comme ceiuy-cy, c'est rendre service au public que de l'en informer, afln de l'inciter par l'exemple des autres, à honorer les lieux saints, et à mépriser les fatigues qui se peuvent rencontrer à y aller. Cette, connoissance contribue aussi beaucoup à l'honneur des villes d'où l'on est pa^ty.

Vous sçaurez donc que le dimanche 6*= jour de septembre 1654, l'enseigne de nostre capitaine et les pèlerins l'allerent trouver à la barrière du chasteau de Caen, puis furent eu ordre à l'Eglise S. Pierre, sur le chemin de laquelle le sieur de S. Martin docteur en théologie, lequel avoit esté invité

(1) Comme celle reiaiion esl la réimpression d'un opuscule lorl rare, nous avons rru devoir en conserver l'orlhojïraphe.

— Zj23 —

à ce pèlerinage par la conirairio, et autres personnes coosiderables, alla au devant d'eux et les amena à la dite Eglise, où le Veni Creator fut chanté : puis les Ecclésiastiques marchèrent à la tcte du capitaine, lequel précédé du irorapetle de monsieur son perecjt de celuy de la ville, marchoit couvert d'un habit richement étoffé, avec hausse col doré, l'épée au coslé, et la pique sur l'épaule : après suivoient quantité de pèlerins quatre à quatre, et ensuite on portoit un beau et grand drapeau, où esloit dépeint un ciboire, un saint Michel, les armes du Roy, de son altesse de Loiigueville,de cette ville, et de noslre capitaine. Sept tambours avec des casaques rouges ornées de dentelle d'argent, et données par nostre capitaine, battoient continuellement. Le sieur du Ménil noslre major , assisté de six sergeans, avec chacun une escharpe blanche, données aussi par nostre capitaine, l'épée au costé et la hallebarde à la main, faisoient marcher la compagnie en un si bel ordre, qu'on accouroit de toutes parts pour la voir.

Monsieur de Beauvais second fils de monsieur de Chamboy> accompagné de plusieurs cavaliers , attendoient monsieur son frère proche des Capucins, pour l'accompagner lors qu'il monteroit à cheval hors la ville. Ils se séparèrent à Breteville, qui en est éloigné d'une lieiie.

Nous allâmes ensuite à Noyers, et rencontrâmes sur le chemin le sieur de La Linette lieutenant d'une compagnie danslechasteau de Caen, lequel pria instamment monsieur de Rosivignan (1) de disnerchez luy, mais il s'en excusa, et

(1) De Rosivignan ou de Rozevignan , et non de Rosenivincn , comme nous avons lu p.ige 12. Eeziers, qui donne ce dernier nom au marquis de Chamboy dans sa Chronologie des baillis et gouverneurs de' Caen , nous avait indml en erreur, il exisle un jeion assez rare qui porte paur légende : v, de iiozevignan. m. de

- li^k —

nous disnâraes au dit lieu de Noyers, où il commença de lenfr table ouverle, à laquelle il inviloit continuellement les principaux de la compagnie, et autres personnes, bien que chaque cscoiiade porlâl ses provisions, et que pour la plus part ils fussent chefs de famille, et très accommodez de biens. Il y avoit plaisir à celle table : car outre la satisfaction d'y entendre les trompettes et les tambours, nostre capitaine avoit un chariot à 6 chevaux qui porloit d'excellent vin, des paslez de venaison, et autres provisions, auxquelles le sieur de la Montagne maistre d'hoslel de monsieur de Chamboy adjoùtoit tout ce qu'il pouvoil trouver dans les hostelieries où il se rendoit de bonne heure, et a donné toujours grande satisfaction à la compagnie jusqu'au Mont S. Michel, où il l'accompagna. Nous allâmes coucher ce soir là à la Blanche Maison.

Le lundy 7 de septembre, nous partîmes de la Blanche Maison, et allâmes coucher à Villedieu, qui en est éloigné près de dix lieues. Nos mareschaux des logis arrivoient toujours les premiers, faisoient compliment de la part de nostre capitaine au maistre de l'Eglise où nous désirions faire nos prières, rclenoient place aux hostelieries, et s'il n'y en avoit assez pour nous loger, ils nous envoyoient chez les bourgeois, conformément à la permission que nostre capitaine en avoit de son altesse de Longueville. Les habilans de Villedieu venoient au devant de nous, tant ils esloient impatiens de voir une si belle compagnie, composée de près de deux cens njaistres. Estans arrivés, nous entrâmes dans l'Eglise, qui est une coramanderie de Rîalthe. On envoya un ofdcier de ladite Eglise au devant de nous, et un

cnAMBOY. G. Dtî CAEN. M. Lambert l'a décrildans un Iravail qu'il publiera incessamment sur les mércaux et les jetons apparienanl à ia Normandie. ^

prcslre nous receut à la porte. La musique lut clianlée par nos douze rausiciens, conduils par le sieur Guilberl, qui en a receu par tout beaucoup de louanges.

Le raardy 8 de septembre, l'on chanta noslre messe en musique sur les 7 heures et demie, bien que ce fusl l'heure en la quelle les Prestres, qui sont au nombre de 30, disent leurs matines. Et le curé du lieu \int avant nostre départ remercier nostre capitaine et les principaux Ecclésiastiques de l'honneur qu'ils luy avoient fait, et nous fit accompagner hors la ville par son bedeau, vestu de sa robe, et une verge en main garnie d'argent. Nous pailîmes en ordre de Villedieu, et allâmes à Avranches, sur le chemin d« la quelle ville quelqu'un ayant dit que le sieur de S. Martin venoit d'appercevoir le Mont S. Michel , aussitost noslre capitaine et toute la compagnie cria avec beaucoup de joye : Vive leRoy (1), fit sonnersestarabourset ses trompettes, et l'on beut à la santé du Roy; puis nostre capitaine luy donna un de ses trompettes et deux sergeans, leur commandant de l'accompagner toujours, et luy permit de faire battre se^ tambours quand il seroit à propos, et d'ordonner de' toutes chos<^s le reste du voyage, dont le Roy le remercia et la compagnie de l'avoir fait Roy.

A un quart de lieue d'Avranches, nous fîmes alte pour nous mettre en ordre, et il fut jugé à propos que le Roy, qui estoit revestu d'une soutauellede taffetas et poitoit une canne à la main, monteroit, dans les villes, sur l'un de ses

(i) L'abbé de Sainl-Marlin , si célèbre par sa crédulité , donne ici une nouvelle preuve de naïf amour propre en racontant luimême que quelqu'un ayant dit que le sieur de Saint-Marlin venait d'appercevoir le Mont,., la compagnie cria vive le Roy l 11 ne s'aperçoit pas que l'on a encore exploité sa prodigieuse vanité. (Voyez p. 6elp. 582.)

chevaux, el qu'il seroit précédé dudit trompette, et accompagné de 2 sergeans. Sur le cbemin, uii des gentilshommes du marquis de Canisy vint saluer nostre capitaine de sa par^, et le prier d'agréer sa maison et qu'on tirât les canons à son arrivée, ainsi qu'ils firent lors que la compagnie approchoit de la ville; nostre Roy, monté à cheval, nous conduisit à la cathédrale, où l'on chantoit l'offlce de None ; ensuite de quoy il pria qu'on ne continuât point les vespres à l'ordinaire, mais qu'on laissât chanter la musique, ce qui nous fut aussilost accordé, et nous fît juger que Monsieur de Chamboy estoil considéré, non seulement des gens de guerre, mais de toutes sortes de compagnies.

Nostre musique chantée, nous prîmes quelques raffraîchissemen» à l'hostellerie^ mais légèrement, à cause delà forte passion qu'un chacun avoit d'arriver au Mont : et il y avoit grande satisfaction à voir un chacun aller sur la grève à qui mieux mieux. Le Roy y chanta les litanies de la Vierge, et salua saint Michel en l'invoquant ; puis il prit on des pistolets d'un cavalier, qu'il tira vis à vis du Mont, et pria la compagnie de s'avancer. En y arrivant, l'on tira du corps de garde plusieurs, coups de mousquet, et les soldats se mirent en haye.

Le lendemain 9 de septembre , l'on estoit levé de bon matin, dans l'impatience qUe l'on avoit de voir l'Eglise, quoy que l'on eust advis dès le soir que l'on n'y entre qu'après sept heures. Chacun estoit ravy en considérant une belle et vaste Eglise baslie sur le haut d'un rocher, avec une très spacieuse abbaye, gouvernée par trente bénédictins reformez. Avant que d'y entrer nostre capitaine présenta une couronne d'argent au Roy, qui l'en remercia, et aussitost fit battre les tambours, et nous marchâmes eu ordre depuis le bas du Mont jusque dans l'Eglise. Plusieurs avoient laissé leurs cousteaux à l'hostellerie , de peur que les gardes de la porte ne les estassent à l'ordinaire, mais en considération de Monsieur de Chamboy, on ne fouilla per-

sonne, et laissa-t'on porter l'épéc à noslre capitaine et à ses olficiers, ce qui ne s'accorde presque jamais, de peur qu'on ne se saisisse de la place. De plus, on tira à rostre arrivée au chasleau , tous les canons ; et nostre Roy estant entré dans l'Eglise, il entonna par trois fois Sancle Michaël, ora pro nobis. La compagnie luy répondit avec beaucoup do dévotion : il dit ensuite l'oraison du saint, et s'alla préparer pour dire la messe, qui fut chantée en musique, ainsi que Colle du curé de S. Pierre de Caen ; puis la compagnie en continuant sa dévotion, s'en alla voir les reliques qui sont en très grand nombre et très précieuses. A la sortie, des religieux nous menèrent par troupes voir leur abbaye, où ils donnèrent à déjeuner au Roy, à nostre capitaine, et à quantité de nostre compagnie. L'on y void un cloislro fort long et large, et bien lambrissé, une sale basse où l'on faiisoit autrefois les chevaliers de S. Michel, des sales 1res spacieuses, des dortoirs faits à droite ligne, et de beaux jardins. 11 y a aussi une bibliothèque où sont plusieurs rares manuscrits. Il n'y a point d'eau dans ce lieu , mais les dits religieux ont deux cisternes qui reçoivent la pluye du ciel, l'une est de 800. tonneaux, et l'autre de 1200. Ils en l'ont part aux pèlerins et aux habitans du lieu, qui presque tous -sont hostelliers ou vendeurs de chapelets et de coquilles. L'on y void encore un grand moulin que des chevaux font moudre, ce qui est grandement comniode ausdits religieux, n'y en ayant d'autre dans le Mont, et les habitans sont obligez de faire venir leur pain des lieux voisins; il n'y a neantmoins point de cherté pour le vivre, d'autant qu'ils ne payent aucuns tributs. A nostre sortie du Mont l'on tira les canons, et les officiers de la garnison firent de grandes civilitez à noslre capitaine. Estans retournez à Avranches, où nous arrivasmes en ordre, Mes- .sieurs de Canisy vinrent trouver nostre capitaine à l'hoslellerie, le prièrent et nostre Roy d'aller souper chez eux, où ils invitèrent la noblesse de la ville à une table bien

servie, et où l'on beat à îa santé de Monsieur le Gouverneur de Caen au bruit de tous les canons de la place.

Le jeudy nous partîmes d'Avranclies pour Couslances qui en «st éloigné d'environ 9 lieues. Nous y arrivâmes en ordre, et y trouvâmes grande affluence de monde aux riies et aux fenestres. Estans arrivez à la cathédrale , le Roy s'agenouilla sur un banc couvert d'un lapis qui luy estoit préparé. L'orgue sonna en attendant que les clercs de l'Eglise eussent apporté de la lumière pour les musiciens, sçavoir des flambeaux de cire , puis le Uoy dit à voix haute trois oraisons.

Le vendredy le sieur Corbet chanoine traita le Roy, nostre capitaine et nos officiers, pui» nous partîmes pour S. Lo. Nous fîmes aile à un quart de lieiie de la ville, où le Roy invita nostre major de mettre la compagnie en ordre, et luy fit présent d'une escharpe bleuë avec de la dentelle d'argent, pour le distinguer des autres qui en a voient de blanches. Nous rencontrâmes sur le chemin dans un village nommé Agniaux, Blaistre Jean de l'Ecluse curé de Nostre Dame de S. Lo, assisté de 42 prestres avec leurs surplis, plusieurs ayans l'aumusse sur le bras, et au mesrae lieu l'un des juges de la ville, le Viconle, les gens du Roy, et un des Eschevins, accompagnés d'advocats et de bourgeois, avec quatre de leurs sergeans tenans leurs baguettes à la main. Le Roy niil pied à terre et les saliia, puis ils s'avancèrent vers noslre capitaine, auquel ils firent compliment. Ensuite ledit sieur VEclusp fit marcher îe clergé chantant les litanies de Nostre Dame. Suivoient les quatre sergeans, les dits sieurs officiers , et nostre compagnie précédée d'un trompette, puis du Roy, qui estoit toujours monté à cheval^ et le faisoit sonner de temps en temps, particulièrement devant les croix. Lorsqu'il s'approcha de la première porte du faux-bourg , plusieurs mousquetaires firent leur décharge, ainsi que à celle de la ville, sur la quelle il y en avoit plusieurs autres. De plus deux longues

hayes de mousquetaires qui esloicnl à bas entre les portos, firent aussi leur décharj.'^e lorsque noslro capitaine passa. Eslans entrez dans l'Eglise, et proche du raaislre autel, le dit sieur fil au Roy, et à la compagnie un discours où il approuvoit fort leur pèlerinage, et y adjoûta quelques paroles obligeantes, ci dignes d'un homme qui depuis trente années professe la rhétorique. Le Roy dit quelques paroles sur le sujet qu'il venoit de traiter, et le remercia , ainsi que les dits sieurs officiers prcsens, et protesta qu'il auroit un souvenir éternel de leur courtoisie. Noslre musique chantée, le Roy dit à haute vois trois oraisons, l'une de N. Dame, qui est 1^ nom de l'Eglise, l'autre pour leurs raajestez, et l'autre pour la paix. En sortant tous les mousquetaires firent encore une décharge, et le Roy nous mena en sa maison, qui est une des plus belles de la ville (1). Le sieur de la Haulle conseiller du Roy en ses conseils, lieutenant gênerai à St. Lo, intendant de son altesse de Longueville es bailliage de Caen, de Cotentin, etc. seigneur et patron de Hebecrevon et du Ménil-Durand , et beau frère de nostre Roy, envoya offrir ses services à nostre capitaine, le suppliant de l'excuser s'il ne luy faisoit compagnie à souper, suivant la prière que le Roy luy en avoit faite, estant indisposé, mais que le lendemain, si sa sanié luy permeltoit, il auroit l'honneur de les venir saluer. Le sieur de Conteville l'un des frères puisnés du Roy faisoit les honneurs de leur maison. La table de nostre capitaine estoit de 26 couverts, et si bien servie qu'il témoigna estre très content, ainsi que tout le reste de la compagnie , qui fut traitée en sa dite maison et aux hoslcHeries à ses frais. Pendant le souper la ville envoya à nostre Roy et à nostte

(1) On sali que Michel de Saint-Marlin , avant devenir a Caen , avait lopglemps li;ibil6 Sainl-Lo où détail ne. (Voir p. G.)

- Zi30 -

capitaine douze grandes bouteilles d exceiieîit vin. Le Roy pria qu'on en beûl seulement deux à la santé da la ville, et que les autres fussent portées dans le chariot de nostre capitaine.

Le samedy 12 de septembre, nostre Roy dit la messe qui fut chantée en musique, et à la fin les musiciens allèrent dire un De profundis en musique en la chapelle de sa famille, puis il dit une oraison pour ses parens. Le clergé s'offrit à nous venir conduire hors la ville, mais nostre capitaine les remercia, et s'en alla voir la ville et citadelle, où il futreceu avec grande civilité, et l'on tira les canons, puis nous partîmes à dix heures pour Bayeux, et estans hors les portes de la ville, nostre Roy fit monter les trompettes sur un lieu éminent, et tournées vers la ville, les fit sonner quelque temps en continuant ses remercieraens du cariilon de leur horloge, et de l'obligeante réception qu'ils nous avoient faite. Estans arrivez au faux-bourg de Bayeux, le Roy s'y aresta pour entrer en ordre dans la ville. Mais nostre capitaine et la compagnie ne le jugèrent pas à propos , parce qu'il pleuvoit . que la nuit s'approchoit, et que plusieurs pèlerins cstoieut cncor loin de la ville, en la quelle on avoit dessein de nous faire grand honneur, si nous y eussions fait entrée.

Le dimanche 13 septembre, nous allâmes en ordre à l'Eglise cathédrale, où nostre Roy dit la messe à l'autel principal, dont la compagnie se tint d'autant plus obligée, que ce chapitre est composé de plusieurs docteurs, de gentilshommes, et autres personnes do considération. Nostre capitaine fut visité par le Bacon de S. Gilles gouverneur iki chasteau , par le sieur des Isles l'un des juges de la' ville, et autres personnes considérables, et comme nous sortions de la ville, une troupe de mousquetaires fit sa décharge, et poursuivîmes le chemin de Caen avec l'allégresse que l'on ressent quand on approche de son terme,: le Roy se rendit avec quelques cavaliers au premier faux-

bourg de Caen , qui esloil le rendez-vous, et y attendit noslre capitaine qui se donnoit !a peine de faire avancer les pèlerins. Nous rencontrâmes sur le chemin monsieur de Beauvais second fils de monsieur de Chamboy qui conduisoit 350 mousquetaires : nostre Roy l'ayant apperceu , il fit sonner la trompette el le va saluer. Aussitôt son enseigne joiia de son drapeau, et les dits mousquetaires firent leur décharge, puis mon dit sieur fit l'allocution au Roy, qui retourna avec lui sur ses pas au devant de noslre capitaine, qui parut bientost après, et fut saliié de tous les mousquetaires, puis il donna ses ordres pour la marche, qui estoient qu'une troupe des dits mousquetaires precederoit les pèlerins, et l'autre suivroit en queiie, ce qui fut aussitost exécuté. Nostre Roy ayant appris que la coustume estoit de donner des rubans aux pèlerins, il pria messieurs de Rosivignan et de Beauvais d'agréer des rubans d'argent de diverses couleurs , dont ii donna aussi à leurs officiers, aux Prestres de blancs et bleus, et aux pèlerins de couleur de feu, ce qui estoit agréable à voir au bout de leurs javelots, d'autant que le ruban n'estoit point saly. Plusieurs cavaliers estoient montés à cheval pour venir au devant de nostre capitaine , mais la pluye qui tomboit par intervalle les obligea d'aller voir passer la compagnie à des fenêtres, les quelles estoient pleines de monde ainsi que les rues. E'on sonna les cloches de l'abbaye de Saint Estienne à nostre atrivee , et nous avions fait dessein de faire chanter nostre agréable musique dans leur belle Eglise, mais le temps ne le permit pas. Le Roy regardoit à droite et à gauche ceux qui nous voyoient passer, et saliioit d'une inclination de teste ceux qu'il estoit à propos de saluer. Les trompettes sonnoient souvent, et aussi devant les images en relief qu'il a fait ériger sur des pies d'estail dans les places de Caen au contentement et ornement de la ville , qui void continuellement les pèlerins du Mont S. Michel se prosterner aux pieds de la belle image de ce saint, qu'il a

fait placer dans sa maison, ety chanter des choses saintes (1). Estans arrivés à la place de S. Pierre, M. de Beauvais donna ordre à son major de mettre en ordre les mousquetaires qu'il conduisoit, puis il se mit à leur teste prenant sa pique avec une grâce qui le faisoit admirer. Ils firent leur décharge lors que Ta compagnie entra dans l'Eglise S. Pierre, où l'orgue sonna, et les musiciens chantèrent l'hymne Te Detim laudamus, accoustumé d'estre chanté aux actions de réjouissance. L'on passa ensuite devant la barrière du chasteau, où nous trouvâmes monsieur le Gouverneur accompagné de plusieurs Gentilshommes et de sa garnison en haye. Le Roy en s'approchant de mondit sieur hasta le pas, luy fit une profonde révérence, luy témoigna les obligations qu'il avoit à monsieur son fils , et l'on tira 4 pièces de canon de la place. Il fut conduit en sa maison les tambours battaus et trompette sonante, remercia les pèlerins de la satisfaction qu'il en avoit receuë, et prirent jour et heure pour dire la messe d'action de grâces de leur pèlerinage, qui fut célébrée le jeudy ensuivant par le Roy dans sa chapelle de S. Michel et de S. Martin scituée aux Cordeliers : les musiciens y reiissirent aussi bien qu'ils avoient fait durant leur voyage. Le Roy laissa sa couronne et sa bandoliere de coquilles d'argent sur le dôme de la dite chapelle, et invita la compagnie

(1) Michel de Saint-Martin avait rétabli à Caen la Belle-Croix, renversée en 1562 par les protestants; il avait orné des images de saint Michel et de saint Martin son patron le carrefour des Cordeliers et la place qui se trouvait devant la porte de Bayeux. Plus tard il fit placer une image du Christ devant le portail de la paroisse Saint-Sauveur, et enfin, vers la fin de sa vie, il érigea sur la place Saint-Pierre, trois statues représentant le Sauveur, la Vierge et saiate Cécile.

d'avoir toujours recours à S. Michel , de se souvenir des sujets de dévotion qu'elle avoit veus dans le Mont , et remercia particulièrement nostre capitaine de tous ses bons offices en son endroit, puis les pèlerins; les quels pour un témoignage perpétuel de leur bienveillance, ont fait mettre ses armes dans leur drapeau avec un chapeau, comme estant protonotaire du S. Siège.

Nous ne doutons point qu'encore que les religieux les plus reformez écrivent continuellement de leurs voyages et des honneurs qu'ils y reçoivent, qu'il ne se trouve des esprits qui dient qu'il n'estoit point besoin d'écrire de celuy-cy, et mesme il s'en est déjà trouvé les quels couvrent leurs habits de toile avec des soutanes, mais il vaut mieux leur faire envie que pitié. En faisant ce pèlerinage nous avons imité S. Louys et autres Roys de France , qui sont allez en faire en la terre sainte et ailleurs; nous serons aussi bien aises d'estre imités, et de voir mettre en pratique les agréables idées qu'on se forme en cette ville de faire un beau voyage au Mont S, Michel l'année prochaine. — Je les exhorte à y séjourner au moins deux jours, carie lieu le mérite, estant une des merveilles du monde.

Page 1