XIV NOTICE SUR LE MANUSCRIT
et substitué à ils ou elles, et d'autres locutions, nous font apercevoir, derrière Pécrivain, la silhouette d'un « homme de loi. »
Il y a dans sa manière quelque chose du style des pièces de procédure et du formulaire des « enquestes » , ou encore quelque rapport avec certaines minutes des notaires de cette époque ; mais tout cela ne nous dit point le nom du narrateur, et les catalogues imprimé et manuscrit de la Bibliothèque ne nous ont rien appris à ce sujet !
Très-sobre de réflexions sur ce qui lui est propre, le chroniqueur, en effet, n'a rien laissé transpirer qui pût nous fixer sur sa personnalité ; mais on peut s'assurer par la couleur locale de ses écrits, comme par la sûreté et l'exactitude des renseignements qu'il donne, .qu'il a été le témoin, souvent oculaire, ou au moins auriculaire, des événements qu'il rapporte, — événements dans lesquels, cependant, il ne paraît avoir joué aucun rôle personnel.
Sa relation est écrite simplement, sans grandes phrases pompeuses, et en quelque sorte au fur et à mesure que les événements se déroulent. Il semble même parfois que, comme nous l'avons dit, la narration a dû être recopiée sur des notes, ou d'après un Journal analogue, comme forme, aux célèbres écrits de P. de l'Estoile et de Buvat ; plus tard, sans changer les idées du texte ou les notes prises, on les aurait plus ou moins reliées, mises en ordre et transcrites définitivement sur le registre où nous les avons retrouvées.
On remarque, surtout dans la première partie de son travail, que l'auteur ne juge pas à propos de livrer au papier ses impressions particulières, religieuses et politiques : ainsi , l'assassinat à Blois des princes de Lorraine ne lui inspire aucune réflexion ; il se borne à enregistrer le fait sans commentaires, comme un événement remarquable, mais sur lequel il y a lieu, sans doute, de garder un silence prudent.
C'est qu'à l'époque où notre auteur écrivait son Journal,
il n'aurait pas toujours été sage d'afficher ses opinions politiques et religieuses ; nous avons un exemple frappant de cette prudence dans le plus célèbre chroniqueur du temps de la Ligue, dans Pierre de TEstoile lui-même, ce bibliophile de la fin du xvi* siècle , qui , selon les expressions de M. H. Malot, « avait eu tellement soin de se faire obscur » et petit, que son nom n'est même pas cité dans les » mémoires de l'époque ! »
On ne peut mettre en doute la sincérité et la véracité des récits de notre auteur ; son style est empreint de bonhomie et de naturel ; quand il n'est pas absolument certain de ce qu'il avance, il a soin d'ajouter « à ce que l'on difoit », ou encore, « dejioit le commun bruiâ », Dans bien des endroits, il est d'une précision remarquable : il indique non-seulement les jours, mais les heures ; il décrit les lieux dits, les maisons ou les emplacements qui ont servi de théâtre à tels ou tels événements. On peut encore conclure de la netteté avec laquelle il donne ces renseignements, qu'il avait pris des notes au jour le jour, afin de garder un souvenir exact des détails qui, avec le temps, eussent inévitablement échappé à sa mémoire.
Il écorche quelquefois les noms de personnes et de lieux : le prince de Palme, Giverny ; la. \\\\q de Corbecq (Corbeil), Cret\ (Creil) , etc. Quelquefois aussi , sa pensée se traduit avec une certaine crudité de termes que l'on rencontre souvent dans les écrivains de cette époque.
Notre chroniqueur paraît animé de sentiments pieux, mais il est quelque peu crédule : il a une tendance visible à faire intervenir le doigt de Dieu dans les moindres événements ; nous aurons l'occasion d'en signaler des exemples assez singuliers. On distingue cependant au fond de ses assertions, dont quelques-unes sont un peu superstitieuses, le caractère d'un bon chrétien et d'un homme loyal et honnête. Ce n'est pas un homme de parti : il parle avec une égale indignation des excès commis par les Huguenots et de ceux commis par les Ligueurs ; les injustices révoltent