XVI NOTICE SUR LE MANUSCRIT
sa conscience, et il s^étonne que Dieu permette de telles abominations.
On ne trouvera pas dans les chroniques du bourgeois de Gisors ces anecdotes gauloises et ces nouvelles à la main, quelquefois fort lestes, qui émaillent les Journaux de P. de TEstoile et de Barbier.
Etant placé de manière à enregistrer les intrigues de la Cour, et ayant vécu au centre de la capitale, TEstoile, dans son curieux et précieux manuscrit, a pu stigmatiser avec raison les turpitudes des mignons de Henri III ; il a pu transmettre aussi à la postérité les saillies spirituelles et Fhistoire des prouesses galantes du Béarnais. Telle n'était pas la situation de notre observateur, confiné à Gisors, en plein Vexin normand , c'est-à-dire en province. Et , malgré cela , il prenait soin de noter les échos qui lui parvenaient des bruits de la grande ville, tout en écrivant Fhistoire des événements qui se passaient sous ses yeux, au sein de la contrée qu'il habitait.
Les diverses relations qui composent ce que l'on appelle la collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France ont eu pour auteurs, du moins en très-grande partie, des hommes d'Etat ou des gens de Cour ; elles offrent évidemment, ne serait-ce que par suite de la haute situation de leurs rédacteurs, un grand intérêt au point de vue historique. Nous citerons, par exemple, pour la période qui nous intéresse, les Mémoires du duc d'Angoulême, ceux de Villeroy, du duc de Rohan, de M. de Marillac, de Sully, etc. ; mais, outre que beaucoup de ces ouvrages sont loin, comme ceux de l'Estoile, de briller par le côté anecdotique et par l'indépendance des idées qui s'y trouvent émises, il en est bien peu qui reflètent les impressions et les opinions réelles de la bourgeoisie sur les événements de l'époque.
Placés trop haut pour apercevoir les malheurs du peuple, la plupart de ces auteurs illustres, préoccupés d'ailleurs de l'ensemble des événements, ne s'occupent que de faits
JOURNAL d'un bourgeois DE GISORS. XVII
généraux, quand ils ne se bornent pas à enregistrer seulement des intrigues de Cour ou des aventures galantes.
C'est donc en quelque sorte une bonne fortune de pouvoir, à l'aide des appréciations d'un obscur et modeste écrivain, compléter le tableau matériel d'une époque si troublée ; de pouvoir contempler de plus près l'état lamentable des campagnes, cette source de la richesse de notre pays, et les malheurs de cette population laborieuse, dont semble s'être préoccupée bien peu cette pléiade distinguée des chroniqueurs du xvn® siècle.
Aussi, avec quels accents de vérité l'habitant de Gisors dépeint-il les souffrances des populations au milieu desquelles il se trouve ! Quelle peinture saisissante, curieuse, fidèle et triste à la fois, que celle de l'effroyable misère qui régnait alors dans les campagnes du Vexin ! Combien de fois lisons - nous que « tout ejîoit perdu et riiyné » ; l'auteur recule même quelquefois devant la narration de ces calamités, « tellement c ejîoit horreur de veoîr tel désajîre ! »
Voilà ce que les chroniqueurs parisiens n'ont pu voir, et ce dont ils ont même peu parlé.
Le manuscrit devient à la fois une source de renseignements historiques et une étude des plus instructives pour tout esprit impartial qui voudra se rendre compte des maux que causèrent, dans notre contrée, les guerres de la Ligue.
Nous ne ferons donc pas une plus ample analyse de la relation historique qui suit ; nous préférons laisser le lecteur juger par lui-même du mérite de la narration de notre auteur et apprécier les réflexions dont il l'accompagne ; nous répéterons seulement, en terminant cette partie de notre étude, qu'on trouvera dans l'écrivain un esprit droit et un fidèle témoin des événements, double titre à exciter l'intérêt; nous ajouterons enfin, que le texte, augmenté des notes historiques et complémentaires que nous y avons jointes, constitue, selon nous, une véritable histoire de La