JUSQU'A LA MORT DU MARÉCHAL D'ANCRE
e douziesme jour de May mil cinq centz quatre-vingt- i588
huit, journée des barricades de la ville de Paris, le Roy Henry troisiesme de ce nom feroit forti de la diète ville, n'aiant eu loisir de se ve'tir, ce qu'il fist hors d'icelle, jurant qu'il n'y entreroit jamais que par la bresche.
Le jour précédent, estant arrivé aux faulxbourgs de la dide Feuillet III'
ville, jusques à cinq mil Suifles, & plusieurs qui estoient entrez dumanuscrt ong. dans icelle la nuict; quoy voians, les Parisiens, ne sachans la cause pourquoy, sinon pour les surprendre, ilz s'estoient barricadez en toutes les rues, ayans tiré les chesnes, fermé leurs boutiques, et rué sur les diz Suifles, de façon qu'ils enflent esté tost
LA LIGUE DANS LE VEXIN NORMAND
l588 desfaitz et en désordre, n'eust esté le fieur duc de Guyse, qui
estoit arrivé le jour précédent en la ville, qui les fist ceffer (i). Estant le fieur de Guyse de nouveau venu de la défaide par luy, les jours précédents de trente mil reystres, et plusieurs qui estoient venuz et entrez dans la France pour faire service au Roy, à ce quilz disoient. Ce faict de la fortie de Paris, le Roy eftoit à l'instant parti et allé droit en la ville de Rouen, où il avoit efté aflez longuement, et faict plusieurs dons en icelle ville ; mesmes faict plusieurs nobles, et par mesme moien faict faire Publication P^^ ^°^^ ^^^ bailliages que les Estatz se tiendroient en la ville de
des Estatz à Blois. Blois, au mois d'octobre au dit an 1 588 ; ayant, avant que sortir de la ville de Rouen, faict faire procefllons, et juré qu'il garderoit et feroit garder et confirmer la Religion Catholique, Appostolique et Romaine en fa primitive splendeur.
Sur ceste assurance et commandement, tous les Députez du pais s'étoient trouvez au jour assigné pour tenir les ditz estatz, en la ville de Blois ; ayant le Roy, devant que se trouver en la dicte ville, faiél dire au fieur de Guyse, qu'il le faisoit lieutenantgénéral de la France et plusieurs autres dignitez , desquelz il le voulloit douer aus ditz estatz. Pourquoy, le fieur de Guyse, Monseigneur le Cardinal son frère, et plusieurs autres Princes et Seigneurs, s'estoient trouvez en la ville de Blois où estans, et les estatz comme concludz, finis et arrestez, le Roy ayant faid les Pasques et communion avec le fieur de Guyse et autres, ayant efté adminiftré par le fieur Cardinal, et faid faire proceflïon, de rechef juré qu'il garderoit la fidélité promise aus dits fieur de Guyse de les maintenir, & le peuple aussi , en la situation de la Sainte Religion ; et néantmoins, le xxiii^ jour de Décembre, au dit an mil vcniixxviii, le Roy avoit mandé le fieur de Guyse dans son chafteau, avec le fieur Cardinal son frère, Monseigneur l'archevesque de Lion, et autres grands feigneurs de son conseil pour lui donner advis sur quelque différent et requeste fai^e par aucuns des députez des estatz qui y seroient allez ; et sur lequel
(i) On sait que ce fut Nicolas Poulain, lieutenant du prévôt de l'Ile-de-France , qui dénonça à Henri III, en iSSy, et en i588 lors des barricades, les projets et les menées des Seize dans le but de s'emparer de la personne royale.
On a cherché à démontrer que ce Nicolas Poulain n'était autre que le prisonnier de Gisors ; c'est même l'opinion de l'un des écrivains les plus sérieux qui se soient occupés de l'histoire de cette ville. (V. Hersan, Histoire de Gisors, in-12, i858, p. 307). Toutefois, on ne saurait rien affirmer définitivement sur l'identité de ce prisonnier mystérieux.
MANUSCRIT d'un BOURGEOIS DE GISORS.
advis, & que pendant icelle, les portes du chafteau avoient efté fermées, et que le Roy euft mandé particulièrement le dit fieur de Guyse pour parler à luy à son cabinet, icelluy y allant, et se baissant pour paffer par dessoubz une tapiflerie de l'antichambre proche du cabinet où eftoient aucunes personnes, qui tout à l'inftant avoient frappé, poignardé de six à sept coups le fieur de Guise ; de quoy, il eftoit mort, n'ayant eu loisir de se deffendre.
Alors le fieur Cardinal de Guise, & l'archevesque de Lion avoient efté détenus prisonniers dans une petite chambre qui estoit sur le cabinet du Roy, jusques au lendemain, que le dit fieur Cardinal de Guyse ayant efté mandé par le Roy, & sorty qu'il estoit pour y aller, à trois ou quatre pas de la dide chambre, il avoit efté frappé de sept à huit coups de poignard pertuisanes, et après par quatre personnages qui l'attendoient illecq (i) exprès; et en telle façon faid mourir le dit archevesque de Lion détenu prisonnier ; comme aussi Monseigneur le Cardinal de Bourbon, Madame de Nemours, le duc de Nemours, le duc d'Elbœuf & plusieurs autres personnes Seigneurs, furent gardez et arreftez ; les corps des fleurs de Guyse brûlez, et leur cendre jettez au vent.
Décès du fieur duc de Guyse.
Décès du fieur Cardinal de Guyse.
ela faict, les Courtz assemblées, après la fin des estatz de Blois où le Roy « s'amusoit », l'on avoit efté de ville en ville faire faire le serment d'Unyon et de fidélité, affin de conserver et garder la sainte Religion par tous les habitans des villes, de quallité qu'ils feuflent. Ce qu'ayant efté faict. Monseigneur le duc de Mayenne eftant arrivé à Paris ; qui eftoit, lors de la mort et massacre de ses frères, à Lyon ; il avoit luy mesmes reçu les lettres du Roy, par lesquelles celuy-ci mandoit que on eust à le faire mourir, « afin qu'il ne feust plus mention de la race des dits princes » ; quoy voiant, le fieur duc de Mayenne, se seroit donné sur ses gardes, et arrivé, comme dit est, à Paris, il avoit faict assembler grosse armée et poursuivy le Roy de ville en ville, accompagné des grandz Seigneurs de la France, ou de la plus grande partie ; il eftoit entré de force avec le canon en la ville d'Eftampes.
FF. IV. ( Verso j.
Armée contre le Roy.
(i) Illecq, là (par opposition à ici) ; mot usité dans l'ancien langage français.
LA LIGUE DANS LE VEXIN NORMAND
La ville de Senlis
tenue
par le Roy.
Fuite des Parisiens et autres.
Assiégement delavilledeMeaux
Cependant, se seroient élevez plusieurs Seigneurs, entre autres le feigneur de Thoré, qui s'eftoit réfugié dans la ville de Senlis (i) avec quelques forces ; quoy voiant, le feigneur duc d'Aumalle et le feigneur de Maineville, le fieur de Ballagny et autres, accompagnez de douze mille hommes et plus se seroient efforcez d'entrer dans la dide ville ; et de faict, avec dix pièces de gros canons avoient faict brèche aux murailles d'icelle, pretz d'entrer dedans. Lors, le fieur de Tore, qui tenoit pour le Roy, avoit parlementé afin d'apointer, pour tousjours allonger l'entrée, et effort de la ville, pour ce qu'ils n'en pouvoient plus, offrant grande somme de deniers au fieur d'Aumalle et à son armée ; et sur cette négligence , enfin , comme ils voulloient entrer sans avoir demandé « l'aide de Dieu », le feigneur duc de Longueville, les fieurs de la Noue, de Givry et autres, accompagnez de deux ou trois mil hommes Ce cheval, ou environ, avec quatre petites pièces couleuvrines, seroient venus par derrière la ville, au deçà de la dide gendarmerie, et se feroient tellement efforcez et mis en debvoir de les deflfaire avec quelque coup ou deux des couleuvrines, qu'enfin plusieurs Seigneurs, avec grande partie des Parisiens, s'eltoient desfuys avec toute leur armée, n'ayant eu loisir de regarder derrière eulx ; plufieurs feurent blessez et finirent leurs jours, comme le fieur de Maineville et autres, qui s'efloient vaillamment combattus sans se desfuir. Ayans par après les fieurs de "Longueville, de Tore, et autres, pris l'artillerie qui eftoit en l'armée du fieur duc d'Aumalle ; de quoy ilz s'efloient depuis fervis à abattre les villes d'environ, au bien de la Ligue. Ce qui s'efiioit faict environ le mois de Juin mil vcimxxix.
Cela faict, les fieurs de Longueville et de Tore, avec leurs gens, s'estoient immiserez d'aller assiéger la ville de Meaux, laquelle estoit tenue en l'obéissance de la Ligue. Quoy ayant entendu , le fieur du Mayne (2) fe feroit , avec ses forces et gendarmerie, acheminé, afin de rompre et empescher tel assiégement ; ce qui avoit eflé ainsi faict ; et par après , estoit retourné en quelques villes et passages par delà Paris, afin d'empescher l'armée du Roy de venir par de çà ; ce qu'il n'avoit pu faire ,
(i) Consulter sur les combats de Senlis les mss. de Vaultier de Senlis et de Jehan Mallet, édités par M. A. Bernier (i835) ; publication analogue à celle-ci.
(2) Charles de Lorraine, duc de Mayenne, nommé aussi par les historiens du temps : de Maïenne, du Mayne ou de Meyne.
MANUSCRIT d'un BOURGEOIS DE GISORS.
tellement que le dict Seigneur Roy, avec son armée, accompagné du Roy de Navarre, seroient arrivez à Poissy, lequel ils avoient gaigné ensemble, le pont y estant, par deflus lequel ils eftoient passez y laissant garnison.
Et de là, feroient venus afïîéger la ville de Pontoise (i), où ayant efté quinze jours devant icelle ; enfin ayant faict bresche, en l'église Notre-Dame, eflant à lieu des faulxbourgs, ilz avoient gaigné icelle; quoy voiant, les habitans du lieu, mesmes les garnisons qui eftoient dedans, y ayans mis le feu ce qui avoit efté faict par le cappitaine de la Rivière (2) , à ce que l'on tient pour certain ; & par après, abatu la voulte d'icelle église, et à la fin, ilz avoient parlementé, & les habitans de la dide ville appointé par grandes forces de deniers, jusque à quarante mil escus, à la charge que les foldatz fortiroient s'ilz vouloient sans armes, finon leurs espées.
Le dit accord faiél ainsi que l'on disoit à l'occasion de la mort advenue au fieur chevallier de Flavacourt qui commandait dans la ditte église (3) aux compagnies y eftans, ayant efté frappé d'un
Prise de Poissi.
Siège de Pontoise par le Roy
et appoinctement par argent.
Décès
du fleur chevallier
de Flavacourt.
(i) Consulter, pour les détails de ce mémorable siège, l'ouvrage de M. H. Le Charpentier : La Ligue à Pontoise et dans le Vexin Français, in-8'.
(2) C'était un des officiers qui commandaient l'infanterie, sous les ordres du duc d'Epernon ; il fit prisonniers plusieurs des officiers qui défendaient Pontoise.
(3) Le sieur de Flavacourt était membre de la famille des Flavacourt, à laquelle appartenait le bailli de Gisors, dont parle souvent notre chroniqueur.
11 était venu, avec le Seigneur de Serans, prêter main-forte à MM. d'Alincourt et de Hautefort, qui commandaient dans Pontoise ; il avait amené avec lui un certain nombre de chevaux. Sans la présence d'esprit de M. de Flavacourt, dès le 13 juillet, lors de la panique qui suivit la mort de Hautefort, la ville eût été prise; mais quelques jours après il tombait à son tour, mortellement atteint dans l'église de Notre-Dame, convertie en forteresse.
Il existe sur les événements de cette époque une quantité de documents inédits ou peu connus, et qui offrent parfois un très-grand intérêt; aussi il nous semble utile, à l'occasion de la publication de ce journal sur les guerres de la Ligue, de dire quelques mots d'une plaquette (16 pages, petit in-8*) qui n'a jamais été, croyons-nous, réimprimée et qui est intitulée :
« Le Tombeau et Discours de la vie, et mort honorable, du vaillant et généreux Seigneur Edmé de HAULTEFORT, luy vivant chevalier, etc., etc., commandeur général pour la Saincte-Union en la défense de Pontoise, où. il est décédé le xii* iour de Juillict en cejte année i58g. » (Dédié à Catherine de Lorraine duchesse de Montpensier), par André ROSSANT, Jurisconsulte et Poète Lyonnois, à Paris, par Pierre MERCIER, imprimeur, rue du Bon-Puis, à rËfcreviffe, iSSg. {Avec permission}.
Quoique cette pièce, écrite en assez mauvais vers, soit d'un style médiocre, nous y attachons une certaine importance : d'abord, parce qu'elle nous fournit quelques détails sur la mort de Hautefort; ensuite, parce qu'elle confirme la date du 12 juillet 1 589, comme étant bien le jour où ce personnage fut frappé , contrairement à la lettre de Henri IV qui dit le i3 juillet. La pièce imprimée concorde avec la rectification faite par M. H. Le Charpentier dans La Ligue à Pontoise, à la lettre du Béarnais, et avec l'explication donnée à ce sujet.
8 LA LIGUE DANS LE VEXtN NORMAND.
1 589 coup de mousquet ; & de plusieurs autres auflî , comme aussi ilz
en avoient beaucoup tué du cofté du Roy, lors des aproches qu'ilz avoient faiéles devant la ville, & l'église, qui esjîoit le plus beau temple, le plus grand, & le plus beau & décoré lieu DE LA FRANCE (i), où Dieu & la Vierge Marie avoient elle si bien adorez, fervis, & honorez par tant d'annez.
Nous citons donc les principaux passages de cette plaquette qui ont trait aux combats livrés sous les murs de la capitale du Vexin :
Or, d'autant que par vraye et claire conjedure, On voyoit que Pontoise auroit l'alarme dure, Et verroit à fes murs le camp des ennemis, Et tous leurs efcadrons belliqueusement mis, Le fieur de Haultefort fut choisi de cent mille Pour aller maintenir et garder celle ville ; Où eftant, toft après, des ennemis enceint. Et voyant prudemment leur but et leur deflein, Il y pourveuft fi bien . que toute leur furie , Leur affaut , leur approche , et leur scopeterie N'a fceu gaigner fur lui, ni fur les habitans Un poulce de rampart ; tous les foldats confiants Ont repoulsé l'effort, et le camp adversaire. Qui contr'eux n'a rien fceu entreprendre ny faire.
Mais ainsi que ce chef, prudent, addextre et fort, le dis ce bon guerrier, le fieur de Haultefort, Alla tout défarmé dedans l'églile belle Qui a l'aimable nom de la Mère pucelle, Pour voir si ce fainct lieu eftoit bien asseuré Et contre l'ennemy stablement remparé , Quelques foldats cachez au derrier de l'églife , Qui avoient près leur œil la haquebute mise, Tirèrent là dedans, et un plomb vint fi fort Transpercer le costé du fieur de Haultefort Qu'il tomba , et rendit fon âme généreufe , Qui s'en alla ef-cieux, où elle eft bien-heureufe. Hé , bon Dieu , qui croyra qu'vne si belle mort Ait honoré le los du sieur de Haultefort ; Qu'il foit mort dans l'église, et aux fainds pieds de celle Qui enfanta son Dieu, et demeura pucelle ? A la fin de cette pièce de poésie, fe trouve l'EPITAPHE (sans doute à mettre)
sur le tombeau de Hautefort qui
Eft mort en défendant Pontoyse des efforts De plufieurs ennemys, qui affiégeoient fes forts Et fes murs mal flanqués, remportant une gloyre Qui tousjours reluyra au Temple de Mémoyre. Et a faid par fon fang, à Pontoyse versé, Qu'oncques par l'ennemy ne sera renversé Le MUR PONTOYSIEN ; car, des deux il le garde, Et pour le conferver, à jamais le regarde Comme tout le pays du Royaume Gaulois Qui obéyt à Dieu et observe ses loix.