‹ Journal d'un bourgeois de Nancy, Nancy sauvée; préf. de L. MirmanChapitre 16 sur 32 · JOURNAL · texte numérisé non relu

JOURNAL

Spohn, appuyé contre la forge, a repris sans doute son rêve et entend, au bord de la mer, soufUer et siffler le vent dans les aiguilles des tamarins. Il dort.

Pour moi, j'admire que la concierge ne tarisse pas, et qu'elle puisse, sans qu'on l'excite par une réponse, tenir un pareil sujet pendant si longtemps.

L'orage s'est calmé, les explosions se sont apaisées. Il est 12^ 45. J'ai compris, par la régularité des chutes, qu'il ne s'agit pas de bombes d'avions, mais de l'envoi d'obus par l'artillerie ennemie.

— Allons, ami, dis-je à Spohn, debout!

Il doit y avoir des incendies en ville. Il faut partir aux renseignements.

— Oui, fait-il vivement. Montons à la tour. Nous verrons mieux.

On grimpe. De la passerelle qui domine les toits on constate que des flammes s'élèvent très haut vers la droite.

Nous descendons et prenons au passage M. Stadler, qui fume sa pipe.

La pluie ne tombe plus que goutte à goutte.

Où est l'incendie?

— Rue de la Hache, dit-on.

On traverse la place du Marché jonchée de débris de pierre et d'éclats de mitraille. Le cadran de l'église Saint-Sébastien est noir, troué comme un œil crevé.

Les pompiers travaillent à éteindre le feu allumé par un obus chez M. Fribourg, banquier, rue de la Hache.

On va plus loin. Tout au long de la rue Saint-Dizier les fils téléphoniques, télégraphiques et des tramways jonchent le sol. Je demande à un agent si on a arrêté le courant. 11 me répond qu'il va téléphoner. Au fait, le courant est sans doute coupé depuis longtemps.

Dans la rue de la Faïencerie, une femme est à la fenêtre et interpelle avec le savoureux accent lorrain une voisine qui se trouve dans la rue.

— Hé! Marie, j'ai là un obus qui n'a pas éclaté. Tu veux que je te le jette?

Et l'autre lève les bras, effrayée.

— Touche pas! touche pas!

Des gamins, dans la rue Saint-Nicolas, ont

tout de suite compris le parti qu'ils pouvaient tirer, pour s'amuser, des circonstances. Ils imitent admirablement le miaulement des obus.

— Miâooou!

Et tout le monde se serre en hâte contre les murs, en entendant la plainte sinistre.

Dans la nuit toute mouillée, on bute contre les plâtras, on trébuche aux moellons démolis, on cogne aux volets arrachés, on enjambe les amas de tuiles hachées.

Il y a dehors un monde fou. Toute la ville a voulu voir ça. C'est un brouhaha incessant, avec des appels de compagnons qui se sont perdus dans la foule. Et toujours les miaulements et les sifflets des gosses qui trouvent cette plaisanterie adorable. Des gens disent :

— On se croirait au Quatorze Juillet. Il y avait même feu d'artifice.

Je suis rentré pour te conter tout cela sommairement, et je prends maintenant, dans le griffonnage de Mory, qui écrit sur un coin du marbre, les renseignements complémentaires. Ils ne sont peut-être pas stricte-

ment exacts, car Lcnoble et Liégeois ont dû rassembler au plus vite les matériaux du récit, et il est à peine 3^3o du matin.

Ils te donneront cependant, à toi qui vis loin de ces émotions, l'impression de ce qui s'est passé à Nancy cette nuit que je prévoyais si délicieusement calme.

A la faveur d'une nuit d'orage, les Allemands ont pu amener quelques pièces — très probablement deux — assez près de Nancy pour envoyer quelques boulets sur notre ville.

Il était environ ii''20 quand le premier obus, après le sifflement bien caractéristique, a éclaté sur nous.

La plupart des gens dormaient, et beaucoup, dans la stupeur d'un subit éveil, ont cru simplement que la foudre venait de tomber non loin d'eux. A ce moment, d'ailleurs, l'orage battait son plein et une pluie diluvienne tombait au milieu des éclairs et des roulements de tonnerre.

Mais voici un nouveau sifflement et un second éclatement. Plus de doute, il s'agissait bien d'un bombardement.

On fit alors ce que la prudence commande en pareille occurrence. On abandonna rapidement son lit, et les habitants des étages supérieurs descendirent au rez-de-chaussée et surtout dans les caves.

Une fois en sûreté, on laissa tranquillement passer la tourmente, en essayant de repérer les endroits sur lesquels la mitraille s'abattait.

Il y avait généralement deux coups très rapprochés, on pourrait dire deux coups jumeaux. Mais, si le premier éclatait avec un vacarme assourdissant, le second était beaucoup plus sourd, et l'on pouvait se demander même si le dernier avait produit son eiret.

De temps en temps, l'éclatement était suivi du bruit crépitant d'une toiture brisée.

On peut évaluer à une cinquantaine le nombre des obus qui se sont abattus sur notre ville, entre ii heures et 12'' 45. Dans l'intervalle, on avait pu entendre, à partir de minuit, la réponse très nette de notre artillerie. Puis tout s'était tu, en même temps que cessait également l'orage.

Ce fut bientôt, de toutes parts, une ruée

des habitants dans les rues. Insoucieux du danger, nos concitoyens étaient avides de se rendre compte des dégâts.

Des lueurs d'incendie guidaient les curiosités. Le feu était, disait-on, dans une fabrique de brosses de la rue Sainte-Anne. On voyait aussi des flammes dans les parages du Marché, vers la rue de la Hache et rue Saint-Dizier.

Nos braves pompiers étaient d'ailleurs depuis longtemps sur les lieux, et tous les sinistres ont pu être, grâce à leur activité, rapidement conjurés.

L'église Saint-Sébastien a été pour sa part honorée de deux boulets. L'un d'eux a troué l'horloge en plein centre. Un autre a frappé le côté gauche de l'édifice, se bornant à enlever quelques plâtras. Aux alentours, des fenêtres et des marquises en verre ont eu leurs vitres brisées. Il en a été de même de la vespasienne qui se trouve à l'angle de la place, en face de la rue Saint-Thiébaut.

Le tir allemand semble s'être concentré sur un espace assez restreint, allant de la rue Jeannot et de la rue Saint-Anne à la

rue Glodion, en passant par la rue de la Faïencerie, d'un côté, et ne dépassant pas, de l'autre côté, la rue de la Hache.

Rue Jeannot, ii, une bombe a enfoncé la toiture et est allée ressortir par une fenêtre du second étage. Une autre a démoli un pan de mur de l'école de filles dirigée par M"^ Bellieni. Les locataires de l'immeuble, au nombre de vingt-quatre, étaient heureusement descendus dans les caves.

Rue Sainte-Anne, deux obus sont également tombés. L'un, comme on l'a vu, a mis le feu à la fabrique de brosses, l'autre a enfoncé un mur. Il y aurait eu, malheureusement, là, des victimes. Une femme aurait été tuée, ainsi que le bébé qu'elle portait sur les bras.

Un autre enfant suivait, mais il n'a pas eu de mal.

Au numéro 22 de la rue Saint-Nicolas, la charcuterie Louis a beaucoup souffert. Une dizaine de personnes s'étaient réfugiées dans les caves. Soudain, un nouvel obus éclate, défonce le trottoir et brise une conduite d'eau. Un torrent s'échappe aussitôt de la

NANCY SAUVEE 2l\Ç^

blessure et, par un soupirail, inonde la cave que tous les réfugiés doivent évacuer au plus vite, sous peine d'être noyés.

Deux bombes aussi, rue de la Faïencerie, à l'angle de la rue Saint-Nicolas. L'une a ébréché la corniche. L'autre n'a pas éclaté. Elle est restée dans le grenier.

Une corniche est aussi entamée au numéro 9 de la rue Saint-Nicolas.

Dans la rue de la Hache, une bombe a allumé un incendie chez M. Fribourg, banquier. Le feu a été éteint définitivement vers S'^So. On ne croit pas qu'il y ait là des victimes.

La rue Saint-Dizier n'a pas été plus épargnée que la rue Saint-Nicolas, sa voisine.

Une bombe a éventré une fenêtre du premier étage de la maison Hanrion, tuant jyjme Xerlin, une octogénaire, et sa bonne; une seconde a fait de gros dégâts à la pharmacie Gamet; une troisième a semé, parmi les plâtras, les marchandises de la mercerie BefFeyte.

Deux personnes auraient été tuées, ou grièvement blessées, au numéro 67 de la rue

25o JOURNAL d'un BOURGEOIS DE NANCY

Clodion. On parle d'une femme qui a les jambes broyées, mais on n'a pas encore de renseignements très précis à ce sujet.

M. Mirman, préfet, M. Simon, maire de Nancy, M. Devit, adjoint, et M. Prouvé, conseiller municipal, ont rendu visite aux blessés et porté le réconfort de leurs paroles et leurs condoléances aux familles éprouvées.

Un cordon d'agents a été établi, à hauteur du Marché, rue Saint-Dizier, pour empêcher une foule de plus en plus nombreuse de contrarier le travail des pompiers et dos sauveteurs, et aussi de marcher sur les fils électriques rompus.

Beaucoup de gens, avides de souvenirs, cherchaient un peu partout, notamment devant Saint- Sébastien, quelques débris d'obus.

11 était curieux, et surtout consolant, de constater la belle insouciance du public nancéien, qui, le premier émoi passé, courait de toutes parts aux nouvelles. Si les Allemands ont cru nous terroriser, ils se sont complètement trompés. Nous ne sommes pas de la race des trembleurs.

D'où provenaient les obus, et comment les artilleurs allemands avaient-ils pu amener leurs pièces à un endroit propice à ce bombardement? On assure que leurs pièces étaient postées entre Seichamps et Saulxures, et que c'est grâce à un armistice obtenu pour enterrer leurs morts que, violant la parole donnée, ils avaient pu préparer dans l'obscurité de la nuit leur bel exploit de barbares.

Mais leurs artilleurs doivent à présent savoir le prix de leur traîtrise. Nos pièces, en effet, ont eu rapidement raison des leurs, et on nous assure que notre infanterie a chassé tous ces criminels, la baïonnette dans les reins.

Puisse la leçon leur servir, et puisse-t-ellc aussi nous bien mettre dans la tête que tous ces soi-disant armistices pour relever les blessés et enterrer les morts ne servent en réalité aux Allemands qu'à nous tendre d'abominables guets-apens.

Voilà le récit de l'affaire d'après les informations qu'en grande hâte on a pu recruter de toutes parts.

Tu comprendras que je te quitte là-dessus, maintenant que le journal roule, pour savoir ce qu'après réflexion on pense dans la ville.

A bientôt.

Nancy, lo septembre igi^» lo heures soir.

Ah ! bien oui ! de l'émotion ! De l'émotion joyeuse, alors. Chacun se réjouit, après avoir donné ses regrets aux tués, d'avoir échappé à la mort, et est satisfait de ce que les dégâts ne sont pas aussi considérables qu'on l'imaginait.

Il se dégage ce sentiment assez curieux que l'on est flatté d'avoir subi un bombardement. Tout le monde ne peut pas en dire autant. Nous, civils, nous savons maintenant un peu, — pas beaucoup, un peu, — ce qu'est la guerre. On a vu quelque chose et on a couru un danger. On est content d'avoir vu et de n'en être pas mort.

Tout cela, au surplus, n'est plus rien à côté des magnifiques nouvelles générales qui nous sont arrivées.

L'ennemi se replie devant l'armée anglaise, qui a franchi la Marne. Les Allemands ont reculé de quarante kilomètres.

Gela fait du tort au souvenir du bombardement de Nancy, un tort, ma foi, fort agréable.

Et même la saisie de mon journal n'est pas pour nous enlever le sourire. A la place de la narration de « la chose » j'ai dû mettre un blanc d'une colonne et demie. Grâce à cette combinaison, on espère sans doute cacher aux Nancéiens qu'ils ont été bombardés cette nuit.

Pour fêter à la fois notre bombardement, le recul de l'ennemi et la saisie de VEst, j'ai eu à déjeuner quelques collaborateurs disponibles. Le petit festin était fort joyeux, et nous n'avons pas négligé, après la traditionnelle coupe de Champagne, de nous faire photographier par Liégeois. Ge sera un petit souvenir d'un grand événement.

Le sourire est sur toutes les lèvres, et l'espoir luit dans tous les yeux.

Nancy, ii septembre 191 4-

Toute la journée d'hier, depuis l'heure du déjeuner jusque très tard dans la soirée, les obus n'ont cessé de tomber du côté d'Essey, à peu de distance de Nancy. On s'attendait à en recevoir quelques-uns, mais on n'était plus inquiet. On savait quelles précautions il convenait de prendre, et on était prêt.

Le tir ne s'est pas allongé, et les Allemands ne sont parvenus qu'à démolir un mur dans la campagne. Ridicule résultat d'un effort énorme qui a incendié sans trêve l'horizon comme pour une grande bataille.

Nous n'avons rien eu de Paris, ou à peu près rien. Nous n'en sommes pas moins certains que tout va bien.

Cependant, une nuance d'inquiétude persiste. Le préfet a adressé aux maires du département le télégramme suivant :

« Veuillez, si cela n'a pas été fait, réunir à la mairie armes et munitions entre les

mains de vos administrés. Ces armes et munitions ne seront rendues à leurs propriétaires que sur un nouvel ordre de l'autorité militaire. »

Il est vrai que Nancy est exceptée de cette mesure, et cela rassure un peu les timides.

Que fait d'ailleurs tout cela, puisque l'ennemi recule?

Nancy, 12 septembre igiA*

Victoire! victoire I La France est victorieuse de l'Allemand, et Nancy est sauvée de l'invasion.

Gela, tu le sais. Il faut cependant que je te dise comment cette nouvelle est arrivée chez nous.

Ce matin, je recevais de la préfecture la lettre suivante adressée à la population :

« Je suis heureux de pouvoir apprendre à la population de Meurthe-et-Moselle que la grande bataille que depuis cinq jours les armées françaises livrent contre l'ennemi s'achève en une magnifique victoire.

« Français, prenez patience quelques heures en attendant que la communication officielle et précise de cette victoire vous vienne de ceux qui ont autorité pour vous la faire et préparez vos cœurs à une grande joie.

« L. MlRMAN. ]»

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